CHAPITRE VI
Eohouements
^JNSi que nous l'avons vu dans le cours ilc cotte lolict', la imvigation dans le Nijîer et la Bénoué donne lieu à de fréquents eohouements, principalement pendant la saison sèche, llans la saison dos pluies, les accidents de cette nature sont beaucoup plus vtiws et ils ne peuvent se produire que par la noi^lij^ence des capitaines ou dos pilotes, quelquefois aussi par la baisse des pan\, au moment où on s'y attend lo moins.
Los capitaines doivent rester à la barre, ii côté du pilote o( du timonier, et ne pas courir par tout le navire, lorsqu'il est on marelle.
A vrai dire, pendant les cinquante mois qu'a duré ma mission, je n'ai été réellement victime que de deux échouemonts graves, |)ouvant mérilor d'éfre rapportés, ■ . Le premier a eu lieu le 17 octobre 1881, clans les circon-
stances suivantes; Nous redescendions d'Egga avec la goélette à vapeur Adamaoua, pour nous rendre à Brass.
Le temps était superbe, le navire glissait sans efforts et sans secousses, entraîné par la vitesse du courant et par la force d'une machine de quatre-vingts chevaux ; le pilote, debout, tenait la barre: le capitaine Palmers, placé à côté de lui, le dirigeait par des signes. Les matelots et les Kroumen étaient occupés à la toilette du bateau pendant que je faisais ma correspondance sur la dunette à côté du capitaine et du pilote.
Tout ix coup, nous sommes renversés sur le pont par une secousse épouvantable, accompagnée de sinistres crépitations et d'une pluie de ])ranches d'arbres qui s'abat sur nos têtes. Etourdi par la chute, effrayé, abasourdi par la vue des grands arbres, sous lesquels je me vois soudainement transporté, sans savoir comment, je reste un instant stupéfait.
Au bout de quelques secondes, je repris mes sens et je pus constater que nous étions plus qu'échoués ; le navire était entré à moitié dans la forêt, en se frayant un passage à travers le taillis.
Je me relève vivement et je dis au capitaine qui était encore étalé sur la dunette, à côté de son pilute : - « —- Capitaine, ce n'est pas un échouement, c'est un naufrage, duquel vous aurez à rendre compte. »
Palmers n'était pas encore revenu de son trouble ; il se relève en même temps que le pilote, il regarde autour de lui comme un homme hébété, sans trouver un mot h me répondre.
Ses yeux se portent ensuite sur le pilote, qui se tenait tout tremblant derrière la barre. 11 lui saute à la gorge comme une bête féroce et cherche à le mordre, tout en l'assommant de coups de poings et de coups de pieds. J'eus toutes les peines du monde à lui arracher des mains ce malheureux.
Voici comment les choses ont du se passer :
C'est sur un îlot, situé en face du confluent du Warri, en
aval d'Abo, que nous nous étions jetés. Cet îlot, placé au niilieu du Ni^er, divise le fleuve en deux branches, à peu près éyales et toutes deux navigables; le capitaine et le pilote ne s'étant pas entendus à temps sur la direction qu'il fallait prendre, il y a eu confusion, indécision, manœuvre mal exécutée, et finalement désastre.
Il a fallu que la goélette fQt d'une construction remar- (|uablement solide pour résister au terrible choc qu'elle a subi ; aussi je ne laisserai pas échapper cette occasion d'offrir mes félicitations à M. l'ingénieur Dubigeon, de Nantes, qui l'avait construite en 1880.
Notre triste situation de naufragés dura cinq jours : du 17 au 22 octobre. Cinq longs jours de souffrances et même de périls, car les populations de cette partie du delta (nous l'avons dit) sont tellement sauvages, tellement cannibales, tellement hostiles aux blancs, qu'on ne peut pas établir de factoreries chez elles.
De plus, ces barl)ares considèrent qu'un bateau échoué devient leur propriété et qu'ils ont le droit de le piller.
Voici le récit de ces cinq jours de misère ; je copie textuellement les notes qui se trouvent sur mon agenda. Il était tombé dans le Niger au moment du choc, avec une foule d'autres objets, tels que cartes, plans, lorgnettes, etc., (pii ont été entraînés par le courant. Cet agenda a été heureusement repéché par le Krouman Taillot, qui s'est jeté courageusement à l'eau et me l'a rapporté entre ses dents, comme un vérital)le terre-neuve.
Taillot est le plus intrépide nageur que j'aie jamais rencontré.
il octobre 1881 j lundi. — Départ d'Abo ce matin à cinq heures par un temps superbe.
Vers cinq heures trois quarts, le capitaine Palmers nous jetti^ à terre, dans les broussailles, sur la pointe de l'île en face de Warri-Crique (rive gauche).
Aussitôt , (les nuées de noirs, aux allures menaçantes, sortent des broussailles, sautent dans des pirogues et se dirigent vers nous, en toute hâte; en quelques moments, le
navire est entouré ; quelques-uns essayent déjà de grimper à bord ; M. Ardin d'Elteil , agent de la Compagnie , et M. Hamelin, second de VAdamaoua, qui se trouvent à bord, veulent glisser des boîtes à mitrailles dans les canons et faire usage de leurs armes ; Pal mers saute sur son revolver ; les Kroumen et les matelots s'arment de tout ce qui leur tombe sous la main ; tout le monde est affolé ; on perd plus ou moins la tôte. M'apercevant que les sauvages ne sont pas armés, je donne Tordre de les empêcher de monter à bord, mais sans faire usage d'armes et sans violence ; je monte ensuite sur la dunette et j agite vigoureusement le sifllet de la machine.
Aux premiers sons stridents poussés par la vapeur, c'est un sauve-qul-peut général ; une panique comique se répand parmi la gent envahissante ; ceux qui étaient perchés aux flancs du navire se laissent choir, les uns dans les pirogues qui se renvei*sent et qui sont entraînées par le courant, d'autres, manquant leur coup, tombent dans Teau et se débattent. Deux gamins se noient et tous ces sauvages qui venaient pour nous envahir , comme une nuée de sauterelles, fuient comme des grenouilles devant un coup (le sifflet d'une machine à vapeur ! Voilà bien les cannibales !
Tels sont les Dahoméens et leurs amazones !
Cruels ? Oui ! mais braves, jamais !
Us ont fui et n'ont plus reparu.
On se met à l'œuvre pour opérer le sauvetage.
La position de la goélette est des plus malheui^euses ; la proïie et toute la partie de levant, jusqu'à la chaudière (à peu près la moitié du navire), est à terre, les branches des arbres de la forOt s'enchevêtrent par-dessus le pont. L'autre moitié du bateau est dans l'eau; l'hélice étant libre, nous conservons l'espoir de sauver ÏAdamaoua,
Toute la journée du 17 est consacrée à transporter les marchandises de l'avant à l'arrière, à couper les branches qui nous gênent et à faire machine en arrière en nous aidant du treuil à vapeur, pour nous tirer sur des ancres,
que nous avons mouillées dans le fleuve ; malheureusement, le navire ne bouge pas plus qu'un rocher.
A trois heures, nous arrêtons le Noupé qui redesce^ndait à Brass; nous mettons à son bord toutes les marchandises de VAclamaoua, y compris le charbon de réserve et les canons, nous nous allégeons de tout ce que nous pouvons et nous recommençons la même manœuvre avec l'aide du Noupé qui, après nous avoir amarrés, fait machine en avant, pendant que nous continuions à faire machine en arrière et à nous tirer sur les ancres.
Tous ces efTorts sont infructueux ; la nuit arrive, les hommes sont épuisés par la fatigue et la chaleur, ils ont besoin de repos ; nous leur distribuons une bonne ration de rhum et ils vont se coucher.
Triste nuit que celle du 17 au 18 octobre 1881, bien que les sauvages n'aient pas reparu !
i8 octobre. — A la pointe du jour, les hommes reçoivent une ration supplémentaire de biscuit et de rhum et on reprend les travaux de la veille. Toute la journée se passe en tâtonnements ; nous perdons une ancre ; deux aussières sont coupées en miettes ; une grosse chaîne en fer est brisée sans aucun résultat ; le navire s'est un peu déplacé de son axe, mais sans reculer, et, pour comble de malheur, h la nuit, un gros câble, en se coupant, s'est enroulé dans riiélicc de VAclamaoua.
Heureusement que nous avons notre terre-neuve Taillot, qui se chargera de débarrasser riiélice.
Il met son couteau entre ses dents et il plonge, après s'être attaché au navire avec une corde, qu'il s'était passée autour du corps. Au bout d'un instant, il remonte à la surface de l'eau et demande un aide, auquel il donne des instructions inintelligibles pour nous. Ils plongent en môme temps, tous les deux amarrés au navire, puis remontent pour respirer quelques minutes et replonger encore; enfin, au bout d'une heure d'efforts et de fatigue, Taillot et son compagnon sont paiTcnus à couper le câble. Ils reçurent un tonnerre d'applaudissements et une bonne ration d'eau-
de-vie, à laquelle ils parurent plus sensibles qu'à nos manifestations enthousiastes.
19 octobî^e. — Le fleuve a légèrement grossi cette nuit ; respérance succède au découragement de la veille, puisque nous allons travailler dans de meilleures conditions.
Vers midi, nous voyons redescendre une chaloupe à vapeur à grande vitesse, c'est la Jessie, ayant M. Mac- Intoche à bord. Il a Tamabilité de venir nous voir et de s'intéresser à notre malheur ; il m'ofi*re de me redescendre à Brass, avec sa chaloupe. Je le remercie, en lui disant que je compte redescendre avec VAdamaoïia ou avec ses épaves.
M. Ardin d'Elteil, qui soufl're atrocement du foie, me demande à partir avec M. Mac-Intoche. Tous les deux disparaissent avec une vitesse de vingt milles à l'heure.
En s'en allant, M. Mac-Intoche m'a laissé un mot pour le capitaine Flinth, de sa Compagnie, qui devait passer quelques heures après, avec son steamer Massaba. Dans ce billet, l'agent général anglais priait M. Flinth de me prêter assistance. En efi'et, le capitaine me donna des pelles, des cordages, essaya pendant deux ou trois heures de nous déhaler, en secondant nos efforts, mais inutilement. Je l'ai remercié et je le remercie encore de sa tentative obligeante.
A la nuit VAdamaoua s'est encore déplacée, mais sans recul ; nous avons eu aujourd'hui deux chaînes brisées, un chaumard enlevé et une grosse amarre, coupée en cinq morceaux. M. Flinth a eu une aussière coupée en deux, en nous prêtant son concours.
20 octobre. — Cette nuit, pendant ma ronde, j'ai aperçu le capitaine Palmers, seul, dans l'eau jusqu'à la ceinture, une perche à la main.
Il a passé plusieurs heures à sonder tout autour de la partie échouée du navire, fouillant la terre, arrachant les broussailles sous l'eau, creusant des trous, essayant par tous les moyens de dégager la coque du navire de tout ce qu'il croyait être une cause d'empêchement à sa délivrance.
Sa tristesse est profonde, ce qui me réconcilie un peu avec lui, car depuis notre désastre, je ne lui ai adressé la parole que pour le service.
A Taube, nous constatons, avec terreur, que Teau est descendue d'un demi-pied.
Les Kroumen qui se trouvent à bord ont terminé leur engagement et il leur tarde d'en finir. Je les encourage à redoubler d'ardeur, je leur promets des pagnes superbes et une bonne gratification, si à la fin du jour nous sommes délivrés.
On se remet au travail avec plus d'entrain qu'hier.
Dans la journée, il me vient machinalement à l'idée d'aller explorer le petit îlot, qui nous retenait prisonniers?
Au bout d'un quart d'heure de marche à travers les dédales des maquis, je me trouve arrêté par un ruisseau, qui allait se perdre dans l'intérieur de l'ile ; une pensée heureuse me vint aussitôt à Tesprit : tirer parti de cette eau !
Sans plus tarder, je remonte le courant, j'observe minutieusement les pentes du terrain, je constate avec bonheur qu'il existe d'autres méandres, et au bout d'une demi-heure j'arrive au confluent, qui était situé à l'autre bras du fleuve.
Je reviens immédiatement à bord donner Tordre de cesser les travaux et nous partons tous, armés de pioches, de pelles, de haches et autres instruments propres aux travaux de barrages et de terrassements.
Palmers, avec quelques Kroumen et ses matelots, est chargé d'élever un solide barrage, demi-circulaire, à l'avant de son navire, dont le dessous a été débroussaillé et creusé. Son travail doit être dirigé de manière à recevoir sous la coque du navire l'eau qui lui viendra de bâbord.
M. Hamelin, suivi du restant des ouvriers terrassiers, aura pour mission d'endiguer Teau des divers marigots en un seul et d'aller jusqu'au confluent poui* élargir l'embouchure de manière à envoyer le plus d'eau possible à Palmers.
A la nuit, tout le navire est dans l'eau, mais il ne flotte pas ; néanmoins, l'eau qui arrive avec violence du côté
gauche de la pi'oiio, le fait bouyei', ce qui remplit notre C(i3iir d'espérance.
21 octobre, — Cette nuit le liateau a changé de position ; ïin instant nous avons cru que nous allions être entraînés ; ce matin, la })roue du navire fait face an courant artificiel, ce n'est plus qu'une question d'heures, VAdamaoua est sauvée !
Nous renvoyons le Noupc à Brass avec le chargement des deux navires, et nous gardons ses Kroumen.
Dans la nuit, il s'est })roduit quelques dégî\ts dans les barrages, Teau s'échai)pe de divers côtés. MM. Hamelin et Palmers réparent les brèches. Hamelin, iler de son succès, donneàreml)ouchure qui porte son nom, une largeur beaucoup plus gi'ande. Malgré tous nos efforts, h la nuit nous ne sommes pas encore déhalés; nous sondons et trouvons trois, quatre^ cinq pieds tout autour de l'avant.
Les feux sont allumés, nous attendons avec angoisse la pression nécessaire.
Enfin, le capitaine Palmers, à six heures du soir, monte sur la dunette et conmiande : Machine en arrière. Le bateau fait un brusque mouvement, se déplace, tout le monde pousse un cri de joie ; mais tout à coup, à notre très grand désappointement, il s'arrête. L'hélice tourne toujours, inutilement. Au bout d'une heure d'essais on va se coucher.
22 octobre. — VAdamaoua a encore bougé cette nuit ; aux premiers rayons du jour, on remet la machine en mouvement, mais sans résultat. Je vais visiter les barrages ; les dégâts sont insignifiants, néanmoins on les répare ; les Kroumen, en tôte desquels se trouve Taillot, plongent à l'endroit où le navire touche et arrachent des broussailles, de la terre ; Palmers avec sa perche, (lu'il n'a jamais quittée, est dans l'eau ; il est certain qxn) le navire est retenu sous la cocjne par quelque branche, et le capitaine cherche cette maudite branche sans pouvoir la trouver.
Tout à coup, vers cinq heures du soir, au moment où on s'v attendait le moins, et sans ipie la machine soit mise en
inuuvernent, VAdaniaoua stî laisse «glisser dans le lleiive. Nous allions nous penlre ailleurs, sans la présence d'esprit et la reriun*qual)le agilité d'Hanielin, qui s'est emparé du {gouvernail, pendant que Palniers, avec sa perche, était encore dans l'eau. IjAdarnaoudi'Xiùi sauvée !
MM. les dir(»cteurs de la Coin[)agnie frassui'anccî maritinii» m'ont fait Tlionneur de m'offrir, au nom des assureurs (lu navire Adamaozia, un fort joli chronomètre d'or, sur letjuel ils ont fait graver mon nom et celui du navire qui rappelle l'événement.
Les remercîments que je leui* adresse, à neuf ans d'intcrvalh*, sont un devoir de* reconnaissance, que je ne puis accomplir sans songer en même temps à leur exprimcu* tous mes i*egrets, (jue ce cher navire Adamaoua^ sauvé en 1881, ait péri en 1882, dans une collision avec le navire anglais White-Rose,
Récit du deuxième échouement
VIolantliaj steamer anglais, avait été mis h ma disposition, en 1884, par les directeurs de la Compagnie équatoriale, pour remonter le Niger jusqu'à l^gga, approvisionner tous les conq)toirsdu Niger et déposer à Lokodja les marchandises atîectées aux factoreries de la Béuoué. C'était un navire en fer de douze cents tonneaux et calant onze pieds. A son retour en l^urope, il devait rai)porter tous les i)roduits qui se trouveraient dans les factoreries. Le 9 septembre 1884, il entrait majestueusement dans le fleuve par remh(;uchure de Nun. Il passa devant Akassa; mais arrivé à Louis-Criijue, à six milles de la mer, il s'échouait vers sept heures du matin.
Prévenu par une de nos chaloui)es à vapeur, que j'avais placée à cet eflet en observation à Louis-Cricpie, je quittai Brass immédiatement avec deux navires, le Moleki et le Noupc, que j'avais gardés précisément pour parer h cet échouement que je redoutais. A peine arrivé sur les lieux du
siiiistiv, nous accoslàmos Vlolantha, Le Molcki s'amai^ra à l)àbor(l et le Noupé à trilK)rd.
Peu de temps après, la Providence nous envoya un troisième bùtiment, le Niger, qui redescendait à Brass, venant de Chonga. Je l'arrêtai au passage et le lis amarrer fortement au Molckl, ce qui faisait quatre navires de froirt et une chaloupe à vapeur en réserve. Le travail du transbordement commence avec ardeur.
Vers minuit, une tornade épouvantable nous surprend au milieu de nos travaux. Toutes les cataractes du ciel s'ouvrent en même tem|)S, l'eau nous inonde, c'est un vérital)le déluge! Le toimerre mêle sa voix au crépitement de lapluie, sur les ponts des navires, et les forêts de palétuviers répètent avec fracas le bruit des détonations. Les grondements se succèdent avec une rapidité effrayante et se confondent avec leurs [)i*opres échos. On dirait le roulement de mille tambours battant sans relùche. (Voir la gravure. )
A ces éclats précipités du tonnerre, vient s'ajouter un tajjage infernal produit par sept treuils à vapeur, qiii mettent en mouvement les grues des navires. Nos bateaux barrent la rivière, comme s'ils voulaient o{)poser une digue à l'impétuosité du courant.
- Les Kroumeiî, au nombre d'une centaine, travaillent avec vigueur ; la sueur et la pluie ruissellent sur leurs corps nus; ils s'agitent au milieu des imées de vapeur qui s'échappent ix travers les fissures des tuyaux des a[)pareils.
A la pointe du jour, le 12 septembre, après une suprême convulsion , la tornade s'apaise, mais la pluie tombe toujours.
Tous les pavillons français et anglais sont en berne et les funérailles d'un malheureux marin anglais décédé la veille se ])réparent.
Le charpentier de Vlolantha a construit un cercueil ciii'on recouvre d'un drapeau britanni(jue. Le travail cesse et, au milieu du silence, tous les blancs descendent dans des canots, sous une pluie battante, pour rendre les derniers
devoirs au défunt. Le cimetière n'est pas loin; le Bas-Niger n'est-il pas un vaste cimetière?
Le canot qui porte le cercueil prend la tête du convoi, les autres suivent à peu de distance.
Quelques minutes nous suffisent pour atteindre la rive gauche; elle nous semble moins marécageuse et, par conséquent, plus propice h la triste cérémonie. Le cercueil est mis à terre, on creuse trente centimètres, mais l'eau afflue dans la fosse; on essaye ailleurs, toujours de l'eau, partout de l'eau; inutile de chercher davantage, nous déposons la. bière dans l'eau. Chacun de nous a recueilli, comme il a pu, un peu de terre détrempée qu'il jette sur la fosse. Nous formons ainsi avec de la Ijoue une tombe de quarante centimètres de hauteur, sur laquelle on place deux branches en forme de croix.
Le signe sacré de la Rédemption protège les restes de cette victime du travail. La lugubre cérémonie est terminée.
On revient silencieusement à bord pour la continuation du transbordement des marchandises, qui dura jusqu'au 14 septembre, en travaillant nuit et jour. Ce jour-là, à dix heures du matin, au moment où le cai)itaine de VIolantha s'ingurgitait consciencieusement quelques petits verres de gin, un cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, VIolantha flottait, et, sous l'effort du courant, il entraînait avec lui ses petits sauveteurs français attachés à ses flancs.
Nous étions restés échoués cinq jours. Cinq jours d'angoisses et de fatigues excessives, auxquels succéda un grand soulagement pour moi, car VIolantha portait l'avenir de la Compagnie.
Chaque jour de retard nous rapprochait de la saison sèche, pendant laquelle il n'aurait été possible ni d'alimenter les factoreries, ni d'en retirer les produits accumulés depuis le commencement de l'année.
VIola7itha, se trouvant renfloué, franchit immédiatement la crique, et, grâce au grand nombre de travailleurs, il put reprendre rapidement son chargement et continuer sa route jusqu'à Egga, sans autres accidents.