CHAPITRE VI
Missionn aires
lîs hommes malveillants, par esprit de secte, reprocliPiit à nos m issioi maires leur manque de patriotisme. Ceux qui parlent ainsi, n'ont jamais voyayé, ou bien ils sont les ennemis de 1 Evangile. Ils voudraient que les missionnaires fussent des agents politiques.
Ils voudraient les voir abandonner leur sainte mission, qui plane radieusemont au-dessus de toutas les gloires, de toutes les ambitions, et prendre parti pour telle et telle forme de gouvernement. Leur rôle e.st plus élevé ! la réserve il laquelle ils sont tenus, n'implique pas qu'ils agissent contre l'intérêt de leur pays.
Les mis.sionnaires avec lesquels nous avons vécu ont
toujours été très cinrects dans leur rôle .spirituel et nous ne
les avons jamais vus s'immiscer dans les afîaires politiques.
Il est l'egriîltable que, dans notir. pays, on soit si peu juste
envers nos missionnaires ipii exposent et perdent souvent
leur vie dans des contrées malsaines, où ils sont les premiers à porter la liberté, Tégalité et la fraternité.
Tous ces vaillants et modestes pionniers de la civilisatioTi travaillent sans bruit au milieu des sauvages. Nous avons été témoins de leurs efforts pour bannir Tesclavage et extirper les coutumes barbares que pratiquent ces malheureuses populations. Les ayant vus à l'œuvre, vivant de privations, et cultivant la terre, en même temps que les îimes, nous nous découvrons devant ces héros que nous sommes très fiers d'avoir servis.
Nous les saluons les premiers parmi les premiers champions de la civilisation, parce qu'ils devancent souvent le drapeau de la France pour laquelle ils savent mourir sans bruit et simplement par devoir. Ils sont les vrais précurseurs de la civilisation, dont l'Arabe est l'antithèse.
C'est l'histoire en main, et libre de préjugés, qu'il faut apprendre à connaître cette vaillante milice. Pour nous, si nous lisons les annales de tous les pays, nous voyons dans tous la bonne influence des missionnaires. N'est-ce pas à eux, en effet, que l'Europe doit d'être civilisée, et n'est-ce pas par eux encore que l'Afrique sera régénérée?
Ces sentiments sont ceux de tous les grands voyageurs. Les explorateurs, les officiers de marine sont unanimes à reconnaître que c'est à l'influence des missionnaires que nous devons le bon accueil des populations. Si la politique les consultait plus souvent et suivait leurs conseils, elle verrait le succès couronner ses entreprises lointaines.
La réussite de ces infatigables apôtres est tout à fait surprenante. Ils ne sont ni encouragés ni soutenus par le Gouvernement. Ils ne reçoivent de lui aucun subside et néanmoins des écoles sont créées, des hôpitaux fournissent aux malades les soins et les remèdes que nécessite leur état, les jeunes gens, les jeunes filles sont élevés gratuitement et apprennent ce qu'il faut pour soutenir les luttes de la vie.
C'est par la religion et le travail qu'il faut moraliser le sauvage ; il ne suffit pas de lui apporter les produits de notre
industrie, il faut encore lui apprendre à mettre en œuvre les ressources dont abonde son pays, à se servir de son intelligence et de ses bras, en un mot lui montrer qu'il est un homme. Seuls, les missionnaires mt le secret d'accomplir cette grande œuvre.
Toutes leurs missions ont des écoles pour instruire la jeunesse, des ateliers pour la familiariser avec les travaux utiles; les garçons apprennent la culture des champs, le jardinage, la maçonnerie, la cordonnerie, etc. Les jeunes filles apprennent la couture et ce qui est nécessaire à une femme de ménage.
Quand ces enfants, ainsi formés, sont en âge d'être mariés, on choisit un petit coin de terre où bientôt s élève une case, puis deux, puis trois, les champs sont défrichés, et voilà un village à la fois chrétien et civilisé.
Or, ce que nous relatons ici, se fait non seulement en Afrique, mais dans toutes l^s auti*es parties du globe.
Ceux donc qui reprochent aux missionnaires de mettre des entraves aux progrès de la civilisation devraient d'abord connaître quels sont leurs travaux, leurs peines et leurs fatigues. Ces infatigables pionniers souvent voient détruire, en un jour, ce qu'un labeur de vingt et trente années avait eu peine à édifier; mais leur courage ne défaille point.
Quand il leur faut verser leur sang pour le succès de leur mission, ces inimitables héros n'hésitent pas à le donner. Que de missionnaires ont semé dans le sang, ce que récoltent aujourd'hui des successeurs plus heureux !
La politique et le monde savant sont redevables à ces sublimes ouvriers d'une foule d'institutions, de recherches et de découvertes.
C'est avec les missionnaires du Saint-Esprit et du Saint- Cœur de Marie, que M. de Brazza a accompli ses grands travaux du Congo; c'est aux Pères des Missions Africaines de Lyon qu'il aurait fallu s'adresser pour la pacification du Dahomev ; c'est aux enfants de Son Imminence le cardinal Lavigerie que l'on doit en grande partie la solution du problème des GraudsLacs. Seuls, ils connaissent ces différents
pays, car ils sont plus à mOme que les explorateurs (rétudicr les mœurs et les caractères des populations avec lesquelles ils vivent continuellement.
J'ai sous les yeux un (raité (pie passa devant moi le H. P. Poirier, supérieur de la mission de Lokodja, avec Méliou, gouverneur de la ville, représentant du roide Bida, Moleki, pour rétablissement de la mission. Le voici :
Lokodja, 5 décembre 1884.
Entre le P. Jules Poirier, de la Société des Missions Africaines de Lyon, supérieur de la mission du Niger, et M. Mehou, gouverneur de Lokodja, agissant au nom du roi Moleici, souverain du royaunie de Noupé, en présence du commandant Matteï, agent consulaire de France au Niger, et de M. Maderos, son secrétaire, il a été convenu ce qui suit :
Le gouverneur Mehou, au nom de son Souverain, cède à perpétuité, à la Société des Missions Africaines de Lyon, le terrain situ(t^. .sur la rive droite du Niger, en aval de la factorerie française de l'Afrique équaloriale, à environ quinze cents métrés de la ville de Lokodja et ayant pour limites : au nordf la factorerie dite do Lhye, actuellement cédée à la Compagnie africaine ; au sud, la ligne d*arbres, parfaitement marquée, située à environ cent mètres au sud d'un ruisseau qui coule de l'ouest à l'est; à lest, le fleuve Niger, et à l'ouest, le pied du mont Lokodja.
Les missionnaires pourront élever des enfants, leur donner l'instruction et les initier aux travaux d'art, d'agriculture, de plantations, d'irrigations et de construction; ils pourront élaver des bestiaux, etc.
Les Pérès de la mission s'engagent ^ ne pas se méler'dc politique et à respecter les mœurs, les usages, les coutumes et la religion établis dans le royaume du Noupé.
Le roi promet aide et protection aux Pères établis sur son territoire.
Lokodja, 5 décembre 1884.
Pour le roi Molekiy Commandant Matteï, agent
Signé : Mehou, (jouvcrneur consvlaire de France à Brass^
de Lf^kodja. agent (jénth^al de la Compagnie
Le Supérieur, signé : Poirier. française de r Afrique éqva-
tnriale.
Signé : Maderos,
secrétaire de l'agent consulaire.
Témoins :
Signé : Père Fiorentini.
Père PiOLLET.
Peut-on trouviM' un contrat plus correct 1
■'i'ii
vAr¥ \<y"<'v\<' ''IBIH 1^
P^«fwJJU
j^^^^^^IBBi '' *■ *
C/vmg
MOfci — Ir I iir \ii\M\'-^ N \ \, \i^
Lo inomlc savant doit, lui aussi, aux missiounaiivs des (iMivivs aca(lrini([U('s réclloincut dit^nes de remanpn:. Les Pères du Saint-I'lspi'it ont (*oni])Osé un dictionnaire pnn- «^f)ué-franrais, des jj^ranimaires en langue yolofe, liote, etc. ; les Pères d(\s Missions Africaines de Lyon ont éj^alenient conip<»sé une ;;rannnaire en lanj^ue yoruha ; un dictionnaire yoniha-franrais et franeais-yoruba ; lt\s nnssionnaires du cai'dinal Lavij;erie ont fait des études spéciales sur les Grands Lacs, ils ont dissii)é bien des doutes qui planaient sur ces régions inconnues, (»t ils ont enriclii les sciences géoiii'a])ln(|U(\s de nombreuses découv(»rtes.
Voilà d(^s faits : je pourrais m'étendre plus longuement sur h\s (iMivres de ces bommes pivcieux ; mais les limites de mon travail ne me permettent pas ces dij^^essions. Je (brai donc seulement C(* que j'ai vu accomi)Iir sous mes yeux, par Kîs deux Sociétés de missionnaires avec lescjnels j'ai vécu: les missicmnaires du Saint-Esprit, dont le Supérieur jîénéi'al est le R. Père Emonnet, (»t les Pères des Missions Africaines de Lyon, dont M. le cbanoine Planque est le Supérieur «général.
(Vi^st M-^r dt^ Marion-Brésillac qui, en IHoO, fr»nda celte (liMMiière Société. V.\W s'accrut rajjidement et elle possède aujcMird'bui en Africpie de belles nu'ssions, cpii comi)ortenl un lei'ritoire total plusieui's fois jjçrand connue la France : Tautab et Za<i:a/ig (Mi Lji:yptc!', la j»réfecture ai)ostoliqu(* de la Coti^-d'Or, la [)réf(»clure a})Ostoli([ue du Niger, celle du Dabomey i*t h^ vicariat apostolique du Bénin.
("e vicai'iat est destiné à un grand avenir. Administré du r(»ste avec babiltMé, il ne demande qu'à s'étendre. La po|)Ulalion est sym])albique aux missionnair(\s ; cluwpie village veut avoir sa mission et ses Pères.
ActuellemiMit ce vicariat comporte vingt stations dont les ])rinci]>ales sont: Oyo, Abéokuta, Tocpo, Porto-Novo, Lagos (1).
(1) Au iiuniMMit do nicttro sons presse, iinus apprniions rpu» le R. P. Looron a f(Ui(l(^ une niissi(»n :'t («)intt:i (Dnlininry). on les iiidi^r^iicK nttciifl.'iiont d<*|iuis l(Mi^tfMn]is nos niissiouu.'iiros.
— no —
A Lagos, c'est le R. P. Chausse qui est Provicaire du vicariat apostolique de Bénin. Il suffit de le nommer poui' qu'aussitôt on se rappelle ses intrépides excursions.
C'est ainsi qu'en 1880, accompa{i;né du regretté P. HoUey, il partit de Layos pour Abéokula, visita Abgoï, Oricha, Icheri, Go-Hun, Tecj)ana et arriva h Abéokuta où il établit une mission; il parvint facilement à s'attirer l'estime de toute la population et Abéokuta est aujourd'hui en plein épanouissement.
Remis des fatigues de ce long et périlleux voyage, le vaillant Père, toujours accompagné du P. Holley, entreprend, on 1884, l'exploration du pays des Yoruba. Berekudo, Ivsoéado, Ischeim, Oyo, Ogbomacho, Fiditi, Oko, Ecruwa, Ole sont successivement l'objet de sa visite ; de ce voyage, il ivsulta de noml)reux renseignements géologiques, historiques et géographiques sur ces pays que nul n'avait jus- ^{u'alui's explorés.
Vient ensuite le départ pour les pays du Niger; dans ce \oyage, les deux Pères ont visité Brass, ont remonté le Ni^or jusqu'à Bida, ont exploré Pitchy, Dapan, Ochu, Iv^io, Idotuluchi, Rupota, Lafiagi, Sambufun, etc., etc., smit ivntrés à Lagos où le P. Holley est mort de fatigues et de privations.
l.a missi(m de Lagos da|g de 1868, c'est la plus belle de ipLil le vicariat. Grùce à l'activité des Pères, le Bénin compte plusieurs écoles où mille cinq cents enfants vienui'nt recevoir les bienfaits de l'éducation; il v a également iii»slu^pitaux et deux colonies agricoles.
l.a pivfecture apostolique du Dahomey prendrait une exlension considérable, si le roi de ce pays ne commettait IMS ivs barbaries qui font frémir. Le jour de la fête natio- \\s\ii\ appelée la Fête des Coutumes, ce roi se livre à des vjuaulés indicibles. Pendant plusieurs jours de suite, il fait [ilanliT à la p(»rte de son palais des têtes humaines fraîche- MU'ut tranchées, les arl)res d'alentour sont également cou- \v ilN «ir cadavres. Ces pauvres victimes humaines ont été (iliiUM'inenl torturées et ont expiiv dans les plus doulou-
fe
j tfe^fflfl
^^^Kfltv. ^g
wM
reuses convulsions. Voilà les coutumes que doivent extirper les missionnaires qui ont le courage d'habiter parmi ces bai'bares. Il y a plus de trente ans que ces braves travaillent à cette œuvre difficile, et ils ne peuvent parvenir à déraciner ces usages qui existent depuis deux cents ans.
Agoué et Whydah sont les deux principales stations de la préfecture : sur d'autres points moins importants sont établies des écoles qui font honneur aux Pères qui les dirigent.
J'ai moi-même assisté à rétablissement de la mission de Lokodja et je me suis rendu compte du courage de ces hommes, que Ton combat aujourd'hui avec tant d'acharnement. Je les ai vus mettre la main à l'outil, se faire, selon les circonstances, charpentiers, menuisiers, maçons ; diriger les travaux avec une étonnante habileté, et en môme temps accomplir leur sainte mission de sauveurs des âmes.
Le R. P. Poirier, qui est actuellement encore le supérieur de la mission , est un homme d'une haute valeur et d'un rare courage. Il dirige ses établissements avec une sagesse consommée et a établi une station à Assaba.
Le R. P. Zappa fonda un établissement à Odeni et tenta une mission à Bida.
A Onitcha, se trouve aussi une mission très importante, dirigée par les Pères du Saint-Esprit. C'est le R. P. Lutz qui est le fondateur et le supérieur de cette belle station. Autrefois attachée 'au vicariat des Deux-Guinées, Onitcha est aujourd'hui érigée en préfecture apostolique.
La mission possède aujourd'hui un hôpital, une chapelle et deux écoles oii quatre-vingts enfants, la plupart arrachés à l'esclavage ou ii la mort, apprennent les vérités de la religion catholique. Le personnel est de cinq missionnaires et de quatre Sœurs. Voici ce que je lis dans les Annales apostoliques de la Congrégation du Saint-Esprit d'avril 1890, au sujet de l'arrivée des Sœurs àOnitclia. Je cite ce passage afin que le lecteur puisse juger par lui-même, combien les Pères se font aimer dans ces régions :
« Un vapeur ayant jeté Tancre devant le village, nous envoyons un de nos enfants au port pQur voir si rien n'était
arrivô à notre adresse. Au bout de quelques minutes, il revient hors d'haleine, disant : « Les SdMirs, les Sœurs sont arrivées ! » Le P. Lutz se iWvh^Q aussitiM vers le steamer et (jnelle aj^réable surprise pour lui d'y trouver un Père, un Frère et quatre Sonirs de Saint-Josej)!!. A peine descendus, les nouveaux venus sont bien vite entoures : hommes, ftunnies, entants, vieillards, tous veulent voir les femmes blanches. Ils les saluent à la manière du pays, en leur montrant le poing, voire même les deux, et leur criant à tuet(Me : « Bonjour, soyez les bienvenus. »
Pour moi qui, pendant cinq années consécutives, ai vécu dans ces pays, je suis ravi de voir chez ces populations sauvages, une si grande sympathie envers les missionnaires. Mais que de travail n a-t-il pas fallu; que de craintes, que de préjugés à vaincre avant d'arriver à un si beau résultat !
Les noirs, naturellement défiants et entêtés, ne peuvent cei)endant résister à l'attrait qui les porte vers ces bienfaiteurs. Yo'w une maiï) délicate penser leurs plaies, entendre une voix douce leur parler avec amitié, être traités autrement (prun vil bétail, c'est une vie nouvelle pour ces malheureux. Aussi la défiance se cliange.-1-elle toujours en un gi'and amour des hommes blancs.
Ayant de la sorte j)i"is un grand ascendant sur resj)rit de ces populations, le missiomiaire parvient à enrayei' ces coutumes barbares, qui, comme à Onitcha, par exemple, vouent à la mort un nombre infini d'erifants.
Quand je suis arrivé au Niger, il n'y avait encore aucune mission. Je me mis en relations avec ^L le Supérieui' Plan- <pie et le H. P. Poirier, accompagné des Pères Piollet et Fiorentini, partis pour Lokodja. Les RR. PP. Piollet et Fiorentini ne tardèrent ])as, hélas! à succomber sous le jjoids des fatigues et des privations.
Deux ans |)lus lard, les Pères du Saint-Esprit et duSaint- CoMir de Marie envovèn^it à Onitcha le R. P. Lutz. De la sorte, il y a aujourd'hui, tant à Lok(idja qu'à Onitcha, jirès d(» cinq cents calholi(jues.
Je trouve cela admirable, et je n'hésite pas à rendre hommage aux RR. PP. Poirier et Lutz pour la bonne réussite de leur difticile mission.
Les missionnaires du Saint-Esprit ont établi une autre mission dans le Haut-Niger, à Kita; la Congrégation fonde à juste titre de belles espérances sur cette nouvelle station qui, en moins d'une année, a fait de rapides progrès !
Je dois dire aussi un mot du R. P. Blanchet, provicaire apostolique de Sierra-Leone. Agé de soixante-trois ans, il dirige avec une rare présence d'esprit ce vicariat, qui comprend la station de Boffa et du Shanga, auxquelles s'ajoutait autrefois une mission à Monrovia. C'est à Sierra-Leone que se trouve le tombeau de Mgr de Marion-Brésillac, fondateur des Missions Africaines.
Je passerai sous silence les travaux gigantes(iues, accomplis au Congo par les Pères du Saint-Esprit; je ne suis pas assez au courant de toutes leurs gloires pour en parler dignement ; qu'il me suiïîse de les saluer en passant !
Je termine ce chapitre en unissant dans un môme respect et les enfants du Cardinal Lavigerie et toutes les familles religieuses qui se dévouent à Tévangélisation de ces pays barbares. Les servir a été ma gloire, les respecter sera mon honneur.