CHAPITRE V
Historique
■r^^^ ES Anglais exploitaient le Bas-Niger, depuis plus de vingt ans, par les emboucliurcs priii- I ipales: Noun, Brass-River et Bonny.
La Compagnie qui débuta la première litait de Maricliester ; elle porta le nom de The Wesl African C" Limited.
Une deuxième Compagnie est arrivée quelque temps après, prendre place à Brass-River, sous le nom de Hotwel Jaks et C ; elle fit de mauvaises affaiies et disparut api-ès trois ans ; mais elle se reforma sous le nom de Central African C Limited de Londres.
Une troisième Compagnie apparut en 1869, sous ie nom d'Alexandre Miller frères et C" de Glascow.
Ces trois Compagnies se faisaient une concurrence acharnée qui ne profitait qu'aux indigènes, iorsqu'en 1879, leui-s directeurs prirent le parti de fusionnt'r. Elles se fondii-ent
en une seule Compagnie sous le nom de United African O* Limited y au capital de 6,250,000 francs.
En 1880, cette Compagnie s'est transformée de nouveau; elle a élevé son capital à la somme énorme de 25,000,000 de francs et a pris Je nom de National African C* Limited.
Son président, lord Aberdare, était président de la Société de géographie de Londres. C'est à cette époque, 1880, que les Français entrèrent en ligne.
M. Je comte de Semelle, ancien officier de tirailleurs algériens, eut la patriotique idée d'établir des comptoii^s au Niger. II s'associa avec quelques amiô, on créa une société anonyme, au capital de 500,000 francs, dont la maison Desprez-Hucliet eut la direction.
M. de Semelle partit de Nantes le 20 avril 1880, à bord de sa goélette à vapeur en fer Adamaoua^ calant cinq pieds, armée de deux canons de quatre, dits de montagne. Il arriva à Brass, dans le courant du mois de juin, se procura une chaloupe à vapeur, VAméliey acheta une maison et des magasins et y établit son dépôt général.
II avait amené avec lui quelques agents français, à la tête desquels étaient MM. Liszewski et Viard.
Aidé de ces messieurs, il fonda cinq comptoirs dans le Niger :
1* A Abo, situé à soixante-quinze milles delà mer;
2* Onitcha, à cent quatorze milles;
3* Igbébé, à deux cent dix-neuf milles, au confluent de la Bénoué, rive gauche ;
4* Lokodja, en face Igbébé;
5* Egga, ville principale du royaume de Noupé, située à trois cents milles de la mer.
Dans la Bénoué, il créa une sixième factorerie, à Loko, village d'un millier d'habitants, qui se trouve à soixantedix milles de son confluent.
M. de Semelle étant tombé malade, s'embarqua pour la France ; mais il mourut en mer, à boni du Gabon^ le 28 octobre 1880, six mois après son départ.
Sa mort amena un grand désarroi dans cotte Société naissante, à laquelle il iravait pas eu le temps de donner un corps.
Cependant, MM. les directeurs ne perdirent pas courage ; ils doublèrent le capital, commandèrent un deuxième navire, le Noupéj mieux conditionné que VAdamaouaj et, avec Tautorisation de M. le Ministre de la Guerre, ils me désignèrent comme agent général de la Compagnie.
M. le Ministre des Affaires étrangères me confia les fonctions d'agent consulaire de France à Brass-River.
En débarquant à Brass, j'installai le Comptable, M. Leroux, ancien sergent-major de tirailleurs algériens, qui nous a rendu plus tard de grands services dans la Bénoué.
Remontant ensuite le Niger pour inspecter les factoreries et régulariser par des traités, passés avec les rois, au nom du gouvernement français, la situation des emplacements sur lesquels M. de Semelle s'était installé, nous nous rencontrâmes, à Lokodja, avec Tagent général de la Compagnie anglaise. M' Mac-Intoche, avec lequel il fut convenu :
r Que les échanges, pour Tivoin^ l'huile de palme et les principaux produits, se feraient au prix dont nous avons dressé la liste et que nos agejits les observeraient rigoureusement;
2* Que nous ne nous enlèverions pas nnituellement nos employés noirs, par l'appât d'appointements plus élevés, et que tout employé, renvoyé d'une Compagnie, ne serait pas repris par l'autre;
3' Que nous nous prêterions un mutuel a\)\mï dans le fleuve en cas de guerre avec les noirs.
Je partis ensuite pour Bida, rendre visite au roi du Noupé, Amourou.
Arrivé devant le village de Sosokouso, situé à seize milles en amont de Lokodja, dans une région montueuse, je vis un marché; mouiller, obtenir du chef du village, moyennant quelques cadeaux, Tautorisation de fonder une factorerie, faire abattre les arbres, élever un magasin, le
couvrir en zinc, mettre une quarantaine de mille francs de marchandises à terre et commencer immédiatement la traite, fut, pour nos Kroumen, TafTaire de quarante-huit heures.
Les Anglais furent stupéfaits de voir flotter le drapeau français en cet endroit, lorsqu'ils remontèrent le fleuve.
Voilà comment il faudrait opérer au Congo et partout où on a l'intention de coloniser sérieusement.
Continuant ma route, je parvins à Bida auprès du roi Amourou.
En arrivant devant son palais, je vis au bout d'une perche, fixée en terre, une tête humaine, fraîchement coupée, que des oiseaux, de Tordre des rapaces, déchiquetaient à leur aise. J'ai des raisons pour croire que les rois de ces pays exécutent toujours un ou plusieui*s esclaves (choisis sans doute parmi les plus mauvais) lorsqu'un blanc, avec lequel ils auront à traiter d'affaires, vient pour la première fois les visiter, et cela, probablement pour donner au blanc une haute idée de leur souveraine puissance et peut-être aussi pour l'effrayer.
Je traversai une grande cour, au milieu de laquelle étaient accroupis un millier de cavaliers, au blanc burnous, au visage voilé comme les Touaregs du Sahara.
Ils maintenaient leui's armes étincelantes verticalement entre leursjambes et observaient le silence et rimmobilité.
Leurs chefs se tenaient dans une deuxième cour, ils étaient assis en demi-cercle autour du potentat. Celui-ci était nonchalamment étendu sur des peaux de panthères, et mollement accoudé sur des coussins de velours doré. Un esclave devenu un des premiers favoris de sa cour, par sa belle conduite à la guerre, lui grattait tout doucement les pieds (1).
Tous ces chefs étaient drapés dans des burnous multicolores, chamarrés d'or et d'argent. Ils semblaient tenir conseil sous la présidence du roi, qui leur parlait à tour de rôle en langue noupé.
(1) Contrairement à ce (lue Ton croit en Europe, on voit des esclaves arriver aux plus hautes fonctions.
MMI^kA^-
Leur attitude était pleine de dêféi^ence et empreinte d'un grand dévoùment.
Si tout cet apparat a été déployé par Amourou, dans le but d'éblouir le blanc qui venait le voir, il a dû être étonné du calme indifférent avec lequel le blanc a travei'sérles coui's de sonpalais, sans jeter le moindre regard sur cette parade militaire, lien avait vu de plus brillantes à Longcliamj)s.
Amourou reçut les cadeaux d'usage; mais il fut mécontent de ne pas en recevoir du gouvernement français, tandis que Sa Majesté britannique lui envoyait, tous les ans, de nombreux présents. Il montra, en effet, des canons en bronze, des pièces de soie, des tambours, des armes, des tapis, ([ue le consul, M. Kdouard Hewet, lui avait remis.
« — Ou\Te les mains, disait-il, maintenant que tu arrives ; tu les fermeras plus tard et tu y trouveras ton compte. »
Hélas ! j'ai eu beau les ouvrir, nous ne sommes pas parvenus adonner la dixième partie de ce ([u'avaient offert le Consul et l'Agent général delà Compagnie anglaise.
Le rapace monarque a trouvé que nous ne méritions pas d'aller plus loin et il me défendit formellement de dépass(.»r Egga. 11 mereproclia dem'étre installé àSosokouso, sans lui en avoir demandé Tautorisation. Cepen<lant il donna à comprendre que, moyeimant force cadeaux, il permettrait de fonder un comptoir à Clionga Tannée suivante, c'est-à-dire en 1882.
Je savais que la National African O' United jouissait de considérables immunités de la part de son gouvernement et de la Société de géograpbie de Londres et je révais, en soupirant, de voir la France devenir Tégale de l'Angleterre, dans ce pays si riciie et si plein d'avenir. Mais comment faire?
A mon arrivée à Paris, on essaya de porter le capital de la Compagnie à trois millions de francs; on demanda une subvention au gouvernement d'alors, lui offrant, en retour, d'organiser une ligne de bateaux à vapeur fîiisant le service entn* la France et le Gabon, entoucbant au Sénégal et à
tous les points de la côte occidentale d'Afrique où nous avons des intérêts, de manière à ne pas avoir recours aux steamers anglais.
L'organisation d'une telle ligne de bateaux français, nous aurait permis de nous approvisionner en France de la plupart de nos marchandises, et non à Liverpool, à Manchester, à Hambourg, etc., et tous nos produits de retour eussent été apportés à Marseille et au Havre, au lieu d'aller en Angleterre.
Les directeurs demandèrent, en outre, au Gouvernement, des cadeaux pour les rois; mais malheureusement, cette fois encore, on objecta le manque d'argent. Ils ne se découragèrent pourtant pas.
Le capital ne put être porté qu'à 1,500,000 francs; mais on augmenta le personnel français, et, le 16 juin 1882, je débarquai de nouveau à Brass-River, avec l'autorisation de créer des factoreries volantes, partout où seraient les Anglais, de manière à les empêcher de nous faire une aussi active concurrence.
En conséquence, les factoreries suivantes furent créées dans le Bas-Niger (je cite en remontant le fleuve): Okao, Odugri, Opaï^Ogu, Osutchy, Accri, Atani, Osibity, Odekwe, Oko, Aboutchy, Egga, Mambara, Aboken, Agbodan et Weninghi. {Voir la carte du Niger,)
La Compagnie française, dite du Sénégal (ancienne Compagnie Verminck), est venue prendre position à côté de nous, dans le courant de cette année 1882.
Le 31 août, le Formoso, grand bateau anglais, qui faisait le service de la Côte et qui avait été loué par la Compagnie anglaise, remonta le Niger.
Il avait à son bord le consul, M. Hewet, M. Ashbury, ancien membre du Parlement, actionnaire de la Compagnie, et le savant Forbes, membre de la Société de géographie de Londres.
. Ces messieurs étaient porteurs de nombreux cadeaux envoyés par leur Gouvernement au roi de Bida et aux princes qu'ils allaient voir; voilà comment opèrent les Anglais
au Soudan et partout où ils trouvent des déboucliés pour leur commerce et leur industrie.
M. le consul Hewet nous apprit que le roi Amourou était mort et qu'il avait été remplacé par Moleki, le roi actuel.. Je donne ces détails pour montrer combien les Anglais tiennent à ce pays, et avec quel esprit de suite et par quels sacrifices ils comptent s'en emparer.
Le 27 octobre, j'arrivai à Bida.
Les consuls et les agents généraux sont obligés d'aller voir le roi, au moins une fois par an, pour lui remettre les cadeaux d'usage, soit de la part de leurs gouvernements, soit de celle des Compagnies.
Le roi m'accueillit très froidement, parce que je n'avais pu lui donner que des cadeaux ordinaires, au nom de la Compagnie, c'est-à-dire: poudre, fusils, burnous et tissus.
Il y en avait pour 12,000 francs environ ; néanmoins, je lui renouvelai la demande faite à Amourou, l'année précédente, de nous laisser aller occuper Clionga. Je lui fis comprendre que, si les Anglais arrivaient à avoir le monopole commercial, ils feraient les échanges à des prix très élevés, ce qui plongerait les pauvres de son peuple dans une grande misère. Il était donc important, pour ses sujets, d'avoir les Français à côté des Anglais^ afin que le commerce se fit dans des conditions plus justes et plus raisonnables. Il nous promit qu'en 1883 il nous y laisserait aller. Unousconseillade pei^sévérer et nous promit son concours, à condition que l'on n'en dirait rien aux Anglais.
Cette petite promesse coûta deux cents fusils et deux cents barils de poudre, qu'il demanda séance tenante, en plus des cadeaux ordinaires.
J'ai appris, depuis, (jue les Anglais, pour nous empêcher d'aller nous établir à Chonga, avaient, non seulement doublé leurs cadeaux, mais avaient exonéré Moleki des dettes énormes d'Amourou (il est d'usage que le nouveau roi paye les dettes de son prédécesseur).
Le 23 février 1883, je m'embarquai pour la France et arrivai à Paris le 30 mars, rendre compte de ma mission.
Je signalai la concurrence effrénée de la Compagnie anglaise, qui paraissait se moquer des affaires commerciales. Ce qu'elle voulait, c'était de s'emparer du pays, le commerce n'étant qu'un prétexte.
Le Gouvernement nous accorda 3,000 francs de cadeaux, pour tous les potentats mendiants; c'était insuffisant!
La Compagnie doubla son capital ; me confia deux autres bateaux : le Niger et le Molcki^ et deux chaloupes : la Française et la Rapide^ cette dernière pour mon service d'inspection.
Campagne de 1883
Le 5 juillet 1883, je repartais pour la troisième fois par Liverpool, et le 3 août, je reprenais mon service dans le fleuve.
A ce moment, notre petite flotille se composait : du Noupé, 120 tonneaux ; du Niger y 200 tonneaux ; du Molekij 200 tonneaux ; de la Française ^ 8 tonneaux ; de la Rapide (pour l'inspection) et du Chaland^ 40 tonneaux ; en tout 568 tonneaux.
A peine arrivé à Brass-Ri ver, j'ai convoqué tous les chefs indigènes du pays, pour signer ensemble le traité suivant, qui leur avait été communiqué, qu'ils avaient parfaitement accepté, mais qu'ils ont refusé de signer à la suite des menaces de tout le personnel anglais, môme des commerçants dont les intérêts cependant leur conseillaient d'empêcher la Compagnie de Londres de s'emparer des bouches du Niger.
Entre M. Antoine Mattei, chef de bataillon dMnfanterie, chevalier de la Légion d'honneur, agent consulaire de France à Brass-River, d'une part, et les chefs de Brass soussignés (le roi n'étant pas encore nommé), agissant en leur nom, au nom du roi qui sera prochainement élu, et de leurs successeurs, il a été convenu ce qui suit :
Article premier. — Les chefs déclarent placer leur pays, ses dépendances, ainsi que tous leurs sujets, sous la suzeraineté et le pro-
tectorat de la France, et s'engagent à ne jamais céder une partie de leur territoire et principalement l'entrée du fleuve ou les confluents des criques, qui conduisent dans Tinlérieur, sans le consentement du gouvernement français.
Article 2. — Les chefs de Brass s'engagent à respecter la liberté commerciale dans tout le Delta, entre les indigènes et les blancs, dont les échanges se feront selon les usages établis ; jamais ils ne permettront à aucune nation de prendre possession des bouches du fleuve pour frapper d'impùts les marchandises venant d'Europe ou les produits du pays provenant de l'intérieur et surtout du fleuve.
Article 3, — Les chefs s'engagent également à préserver de tout pillage les bâtiments qui feraient naufrage dans la rivière et à prêter leur concours pour sauver les personnes et les marchandises.
Article 4. — Les chefs et les habitants resteront libres de vendre ou de louer des terrains aux commerçants qui viendront s'établir à Brass, quelle que soit leur nationalité. Il est de leur intérêt de donner la plus grande extension possible au commerce avec les blancs.
Article 5. — Dans aucun cas, les chefs ne pourront suspendre les transactions commerciales, ni empêcher leurs sujets de venir demander du travail dans les factoreries des blancs, ou y vendre leurs denrées.
Article 6. — En cas de contestation entre un sujet de Brass et un blanc, le différend sera jugé par M. le Consul de France à Brass, si le sujet est Français, et par M. le Consul d'Angleterre, si le sujet est Anglais.
Article 7. — Les chefs de Brass rendront justice aux réclamations des blancs qui seront faites par Tintermédiaire des consuls ou de leurs représentants.
Article 8, — Les chefs cèdent au gouvernement français un kilomètre de terrain à partir de la nouvelle factorerie française de l'Afrique èquatoriale et en remontant la rivière sur cinq cents mètres de profondeur.
Le gouvernement français pourra y établir telle construction qu'il lui plaira et seul y arborer le pavillon français.
Article 9. — Les habitants de Brass, s'étant volontairement placés sous la protection de la France pour garder leur indépendance, ne pourront plus passer de traités d'aucun genre, avec n'importe quelle puissance, sans l'autorisation du gouvernement français.
Le présent traité prendra date à partir d'aujourd'hui.
Broês, le 9 aotît é88S.
Je sais qu'aujourd'hui les chefs, les naturels et même les commerçants anglais, regrettent amèrement de n'avoir pas suivi mes conseils.
Le commerce n'est plus possible que pour la Compagnie royale, qui a sa douane, ses soldats et tous ses fonctionnaires qu'elle paye elle-même.
Cette Compagnie commerciale procède au Niger, en ce moment, comme procéda la Compagnie des Indes à son début. Tout le monde sait que l'empire des Indes commença par un comptoir; il en sera de même pour l'empire du Soudan qui se forme en ce moment.
Cet échec me contraria vivement et je dus chercher d'autres compensations ailleurs.
M'étant informé de l'itinéraire que suivaient les caravanes qui portaient l'ivoire à Loko et à Egga, j'appris qu'elles passaient la Bénoué à Ibi et Outché-bou-hou, à douze ligures de cheval de Wukari (deux cent quatre-vingt-cinq milles du confluent de la Bénoué). Je fis charger le Noupé de marchandises (perles, tissus, soieries, poudre, fusils à pierre, cauris(l), faïence, marmites en fer, glaces, gin, rhum, barres de fer et de cuivre, etc.), et après cinquante-sept heures de navigation, nous prenions position à Outché-bou-hou et Ibi, par des traités qui ont été envoyés à M. le Ministre des Afi'aires étrangères.
M. Viard, ancien employé de la Compagnie française, dans un ouvrage qu'il a fait paraître, a prétendu être allé à Ibi. Je l'ai rappelé à la réalité en écrivant, à la date du 17 novembre 1886, une lettre à la Société de Géographie qui est restée sans réponse. C'est nous qui avons pris position à Ibi, où les blancs n'avaient jamais pénétré. Seul, le docteur Baïkie y était passé avec la Pleïdejen 1854, mais sans s'y arrêter. Cette occupation a eu un grand retentissement dans la colonie et M. Mac-Intoche ne voulait pas y croire.
Dans le Niger, me prévalant des promesses que le roi
(l) Cavris, c'est-à-dire coquillages qui servent de monnaie dans le pays ; nous verrons leur valeur à la partie commerciale.
avait faites au mois de septembre, je fis charger le steamer Molekiy auquel les directeurs avaient donné ce nom pour la circonstance, et allai résolument prendre position à Chonga, grand point commercial.
La cité s'élève presque en face des ruines de Rai >ba, l'ancienne capitale du royaume de Noupé, qui a été détruite par les Foulahs, mais qui renaît de ses cendres ! C/est une petite ville fortifiée, dans le genre de Bida; nous en parlerons plus loin.
Nous avons loué dans cette localité plusieurs maisons pour y placer nos marchandises de traite; le plan d'une factorerie-forteresse fut tracé sur un plateau élevé; on tira trois salves de coups de canon en hissant le pavillon français sur le terrain, puis je partis pour Bida, le 3 septembre.
Moleki m'accueillit fort mal.
« — Dans ton pays, me dit-il, lorsque tu veux entrer dans une maison qui n'est pas la tienne, tu frappes à la porte ?
« — Oui I
« — Et tu attends qu'on te dise : entrez.
« — Oui !
t — Eh ! bien, tu es entré chez moi sans frapper. »
Je lui répondis que je croyais que les rois n'avaient ([u'ime parole et qu'il m'avait donné la sienne. Il me répliqua avec colère qu'il était maître de changer de parole tant que cela lui plairait. Je savais, en efl*et, que son illustre père, le roi Massaba, répondit à un blanc qui invoquait la parole donnée :
« Quand je mets le pied à rétrier,j'ai une parole; quand j'enfourche mon cheval, j'ai une autre parole, et lorsque je suis en selle, j'ai encore une autre parole. »
Je lui répondis que j'avais des cadeaux à lui remettre de la part du Gouvernement et beaucoup d'autres de la Compagnie Française.
Ce dernier argument devait être irrésistible; la figure de l'avide monarque se r(\jouit et j'en fus quitte pour une amende de deux cents pièces de tissus. Chonga devint la
plus belle factorerie du Niger... Elle devait, hélas ! devenir anglaise.
Moleki eut la munificence de m'envoyer une copieuse difîa, composée de bouillie à la tortue, assaisonnée à l'huile de palme, un mouton, de la volaille, du lait et des œufs frais.
Le lendemain, il m'a confié qu'il allait porter la guerre à Kouka, sur le lac Tchad; or, comme M. Mac-Intoche m'avait dit, quelque temps auparavant, que son objectif était le lac Tchad, par la Bénoué, il est à supposer que cette guerre, si elle a lieu, sera dirigée par les Anglais, dans le but de s'étendre jusqu'au lac Tchad.
Le 12 septembre, j'ai quitté Bida pour me rendre à Chonga. Je priai le roi de me donner un guide, il me répondit :
« — Tu peux partir. Quand tu seras près d'arriver, tu tourneras la tête et tu ven*as le guide derrière toi. »
Je l'attends encore ! Moleki est comme son père, il a plusieurs paroles.
Les eaux du Niger et de la Bénoué, en cette année 1883, baissèrent prématurément et si brusquement, que plusieurs navires se trouvèrent échoués du soir au matin.
Les Anglais eurent le Massaba et le prince Alexandre^ la Compagnie du Sénégal le steamer Haussa^ et la Compagnie française équatoriale, le Noupé et le Moleki.
Ces navires, échoués en novembre, ne pouvaient être renfloués qu'en juin, par la crue des eaux.
Ce fut une grande perte pour les intérêts de tous, mais principalement pour la Compagnie Equatoriale, dont le capital était relativement faible.
Le 7 décembre, je me suis embarqué pour la France, malade, plein de soucis, de tristesse et de découragement.
Des ofTiciere et des personnages anglais marquants parcouraient le pays, en mission, pour entretenir la confiance des commerçants, en sorte que je me trouvais petit, auprès de mes puissants concurrents.
Comme ajjent consulaire, je n'ai jamais reçu crinstriictions ni de la marine, ni du ministère des affaires étranjifères. Enfin, un de mes steamers (qui houreusement était assuré), Adamaoua^s'étSiit perdu dans le fleuve, a la suite d'une collision; et la factorerie de Loko avait été brûlée en nous occasionnant une perte d'environ 70,000 francs de marchandises.
C'est dans ces dispositions d'esprit que je suis rentré à Paris le 12 janvier 1884, avec l'intention de ne plus retourner au Niger.
A peine arrivé, j'ai demandé un successeur au Conseil d'administration.
Les directeurs, le Président et le Conseil tout entier, résolurent de continuer la lutte et de porter le capital h 3,000,000 de francs ; de commander encore deux grandes chaloupes à vapeur, pouvant porter des marchandises ; d'augmenter le pei*sonnel européen et de me donner un officier de marine pour adjoint.
Cet élan patriotique dans l'intérêt de notre commerce, fait le plus grand honneur à ces messieurs ; il me fit oublier mes misères et mes ennuis et un rayon d'espérance fit battre mon cœur. Je consentis à entreprendre une nouvelle campagne.
Campagne de 1884-1885
Je repartis pour la quatrième fois le 13 mai 1884.
Kn arrivant à Brass (le 6 juin), j'appris par la rumeur publique, que la Compagnie française du Sénégal était en pourparlers pour vendre tous ses comptoirs aux Anglais.
Cette mauvaise nouvelle, jointe au refus des cadeaux officiels, au moment de mon départ de Paris, n'augurait rien de bon. L'horizon de mes espérances commentait à s'assombrir; mais je préférais croire que ces bruits n'avaient aucun fondement, qu'ils étaient mis en circulation par les Anglais, dans le but de nous décourager.
Le 21 juin, M. le capitaine de frégate Estève, agent gêné-
rai adjoint, revenant d'Ibi, m'annonça qu'en passant à Onitcha, il avait appris que la Compagnie du Sénégal s'apprêtait à vendre le comptoir aux Anglais. La nouvelle n'était malheureusement que trop vraie.
Le 6 octobre, me trouvant en inspection à Clionga où je prenais mes dispositions pour pousser jusqu'à Badjebo, je reçus officiellement de la direction de Paris des instructions pour une fusion entre la Compagnie anglaise et la nôtre.
Cette douloureuse nouvelle m'attristait d'autant plus qu'à travers les lignes de ces instructions, je voyais clairement qu'il s'agissait purement et simplement de céder ou vendre tout notre matériel nautique et terrestre aux Anglais, dans la Compagnie desquels les actionnaires français prendraient des actions.
De tous les côtés, les rois, les chefs, les riches et les pauvres venaient en masse me supplier de ne pas partir, me promettant d'apporter tous leurs produits dans les factoreries françaises.
Que des messages secrets n'ai-je pas reçus du roi Moleki, qui ne s'est donné aux Anglais que parce que nous n'avons pas voulu de lui !
Au mois d'avril 1885 (mais administrativement à la date du 31 décembre 1884), tous nos navires, tous nos comptoirs, toutes nos marchandises passèrent à la Compagnie anglaise qui prit le nom de Compagnie Royale.
Tous les employés français rentrèrent avec moi en France, navrés d'avoir vu tomber le pavillon commercial français et d'abandonner nos chers morts.
L'abandon du Niger par les Français a eu pour première conséquence d'amener les membres de la Conférence de Berlin, à livrer aux Anglais les bouches du Niger jusqu'à Lokodja.
En môme temps, M. Mac-Intoche, nommé consul pour la circonstance, passait un traité avec Moleki et l'affiche suivante était placardée dans toutes les factoreries du Niger et de la Bénoué :
Le roi du Noupë est placé sous le protectorat de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Nul ne pourra s'établir dans le royaume du Noupé pour y faire du commerce, sans Tautorisation du représentant de Sa Majesté Britannique.
3 avril 1885.
Par ce traité les Anglais devenaient maîtres du Niger, depuis la mer jusqu'au-dessus de Rabba (ancienne capitale du Noupé).
Depuis, ils ont acheté au roi de Gando, plus puissant que Moleki et dont les Etats confinent au Noupé et au Niger, deux bandes de terrain, longeant les deux rives du fleuve, dans la direction de Yaurie, Boussa et Tombouctou. Ils construiront une voie ferrée d'une cinquantaine de kilomètres, parallèle au cours du fleuve, de manière à dépasser les rapides, transporteront leurs chaloupes démontables au delà de la dernière cataracte, où le fleuve, s'ouvrant de nouveau à la navigation, leur permettra de continuer leur marche en avant, jusqu'à Kabara, port de Tombouctou.
Dans la Bénoué, ils sont à Yola et on les verra bientôt à Kouka (1).
(1) Le récent traité Anglo-Français n'autorise pas les Anglais à dépasser Say, sur le Niger ; mais cela leur importe peu. Ne sont-ils pas les mieux partagés du monde ?
CHAIMTIÏE \'l
Habitants du Delta du Niger
*oi:t le iTifHnTo sail iiiic les nôt^ii-s se (iivis('nt cil un ^rainl imiiilirc lU'. nicest't ilo raiiiilics, tclk'sque;Y.jl(if,Mjiii.liii^'s,I''(mlalts,HmiiiSMa, Bonioiis, etc. On coiiiiait à [it'u prés Ilmii" uri- ■ine. Mais les noii-s du delta liii Ni-ier nt' ressi?inljleiit ni physiquement, ni moralement, aux nè};res de laNigiitip,
On y rencontre tous les tyjH's et toutes les couleui's. Ces populations doivent tHre le résultat d'allianees divei'ses entre vaintiueni's et vaincus, maîtres et esclaves. C'est un assemlilagc d'êtres hétéroclite.s répandus le loufi des rives du H;ranfl fleuve, oi'i ils vivent par petits jii'oupes cnnslainnienl en j^uerrc les uns contre les autres. Ils sont caïuiiliales, cruels, pillards, liostiles aux blancs et rehelles à toute civilisation. (I n'y a guère qu'à Brass, où ces sauvages conunencetit h accepter les bienfaits de la civilisation, grAce aux efforts des missinnnaii'es et aux relations commerciales que les
naturels ont établies avec les européens; mais, dans tout le delta, le langage, les rnœui's, les habitudes, les penchants et les coutumes religieuses varient souvent d'un village à Tautrc.
On remarque auprès de leurs huttes, construites en terre battue et recouvertes de feuilles de palmier, de débris de poteries, des fétiches protecteurs, tels que: têtes d'hippopotames, dents de caïmans, cauris suspendus à un arbre et d'autres plus grotesques encore et auxquels ils prêtent une puissance divine.
On voit aussi des instruments de musique baroques, tels que : guitares, cors en ivoire, idoles fantastiques, etc.
Les hommes et les femmes sont à peine vêtus d'un misérable chifl'on, qu'ils portent en guise de pagne, tandis que les enfants courent tout nus le long des rives, en évitant de trop s'éloigner, car ils seraient enlevés et mangés sans rémission parleurs voisins.
Ils portent des amulettes au cou, aux poignets ou aux jambes; ils ne s<jnt propres à aucun travail, pas môme à celui de la culture; ils ne vivent que de bananes, de fruits sauvages, de poissons fumés, de quelques ignames qu'ils accommodent avec de Thuile de palme et assaisonnent avec de la potasse et des herbes du pays.
La justice est rendue par l'épreuve du poison; l'accusé succombe toujours, à moins que ses ressources ne lui permettent d'acheter le grand-prêtre, qui alors diminue la dose.
Chaque village a son roi élu par le peuple et pris généralement parmi les familles importantes ou parmi les grands chefs qui se sont signalés par leur courage. II faut ajouter aussi que les sorciers ont voix au chapitre.
Des écrivains ont prétendu ({ue, dans le Bas-Niger, le pouvoir des rois était illimité, qu'ils avaient le droit de vie et de mort sur leurs sujets. Ce n'est pas exact.
Le pouvoir de ces petits potentats sauvages a de^sHmiles et ils sont tenus eux-mêmes à l'observation de certaines lois autrement [)lus sévères que celles qui règlent les pouvoirs des njis mahométans du moyen Niger. Nous
K n'Auo (Dns-Nigpr).
nous soniines souvent demandé eornnienf il se faisait que ces inallieureusos populations du delta, qui se trouvent près de la mer et qui devraient être i)ar consiîquent plus civilisées que celles de Tlntérieur, sont au contraire plus
sauvages.
A mon avis, cet état de dégradation est dû à la configuration du sol, qui rend le i)ays malsain <'i tel point que les animaux eux-mêmes le fuient. Il n'y a, en elïet, dans le delta du Niger, ni quadrupèdes, ni oiseaux, et comme vépcétation, il n'y a que le triste palétuvier.
Abo termine le delta; c'est un gros village situé sur la rive droite, à 5" de latitude nord et h soixante-ipiinze milles delà mer. Le roi actuel se nomme Omègue; son territoire n'est pas très vaste; une j)artie du village s'étend sur la rive gauche où, pendant un certain temps, nous avons conservé la factorerie française créée par M. de Semelle ; mais, comme il était difficile (Taccoster, je Tai transférée sur la rive droite en 1884.
La langue estril)o;Ie roi est un jeune homme qu'on a clierché à empoisonner et ([ui, depuis ([u'il a absorbé du poison, est dans un état de santé déplorable. Ce n'est i)lus qu'un squelette couvert de clous et de pustules, un vrai lépreux.
Les habitants sont moins sauvages (jue daîis le delta et se sont habitués un peu au connnerce avi^c les blancs. Il ne faut cependant pas trop s'y lier ; les monirs et les coutumes sont h peu près semblables à celles d'Onitcha, dont je parle ci-dessous, nniis pour donner une idée du rite cruel de leur fétichisme, il me suffira diM*aconter la coutume suivante :
Il existe au milieu de la rivière, (m face d'Abo, un roc, le premier que l'on rencontre quand on airive do Brass. Le roi sîicrifiait h ce rocher, tous h^s ans, une jeune fille, ((ue l'on exécutait sur le roc même. Ce sont les missionnaires qui obtinrent l'abolition de cette cruelle coutume, il n'y a pas bien longtemps.
Le roi d'Onitcha^ dont la cité est sur la rive gauche, à
cent quatorze milles de la mer et à trois milles dans Vintérieur (environ quatorze mille habitants), est confiné dans ses cases d'où il ne peut sortir sous peine de mort, ou à condition de donner, en forme d'amende, un ou plusieui*s de ses esclaves, pour ôtre exécutés en sa présence. Comme la richesse, dans le pays, se mesure au nombre des esclaves que Ton possède, le roi se garde bien de sortir.
La loi le lui permet cependant le jour de la fête des ignames, qui a lieu une fois par an ; ce jour-là, il est tenu de danser devant son peuple, rassemblé sur la place de son palais, avec un énorme poids sur le dos (généralement un sac rempli de terre), afin de démontrer à tous quMl est encore capable de supporter le poids du pouvoir. S'il ne pouvait pas remplir cette obligation, il serait immédiatement déchu et peut-être même lapidé.
Le signe caractéristique des femmes d'Abo est un trait vertical, sur la joue, h partir du milieu du nez jusqu'à la lèvre supérieure.
Les tatouages des hommes d'Abo sont exactement pareils à ceuxduNoupé ouTaquoi, conséquence probable de l'esclavage, car chaque pays a sa marque particulière, qui est, pour ainsi dire, son blason national.
Nos missionnaires arriveront certainement, petit à petit, à faire disparaître ces sauvages coutumes.
Pour aller voir le roi d'Onitcha, il faut le faire prévenir et lui demander vson heure, se faire accompagner par un interprète parlant le français et la langue du pays, Tibo ou l'iagara. Il est plus facile de trouver à Onitcha des interprètes parlant l'anglais et riagara que le français; il est presque indispensable de connaître l'anglais pour voyager dans le Niger et à la côte occidentale d'Afrique.
Loi^squ'on ari-ive chez le roi, on est reçu par un garçon de treize à quatorze ans, tout nu ; la loi Toblige à rester nu tant qu'il servira le roi à qui il sert de cuisinier, de valet de chambre, de messager et de chambellan. Cet enfant salue, comme tout le peuple du reste, en montrant le poing dmit fermé, le bras ployé, le coude le long du corps et en faisant
aller plusieurs fois le poing et Tavant-bras de Tavanl à rarrière. Si ron n'était pas prévenu, on prendrait certainement ce mouvement pour des menaces.
Après ce salut de bienvenue, le jeune chambellan vous fait entrer dans une cour à ciel ouvert. On y aperçoit au fond, à droite, contre le mur et y attenant, une banquette en teiTC battue, sur laquelle il y a une peau de panthère et au-dessus, contre la muraille, un rideau de soie rouge. C'est le trône du roi Enézéonou, sur lequel les visiteurs n'ont pas le droit de s'asseoir, sous peine du crime de lèse-majesté. On leur offre, comme sièges, de simples caisses vides, de couleur verte, qui servent au transport du gin en bouteilles, dont on fait une consommation extraordinaire à la C(Me, et que Sa Majesté préfère au vin de palme, h tel point, qu'il s'enivre au moins une fois i)ar vingt-quatre heures.
Le roi fait faire antichamlire une demi-heure, non parce que ses occupations le retiennent, niîiis parce qu'il veut marquer sa souverahieté.
Au bout d'une demi-heure, une petite porte qui touche au trône et (ju'on ne peut franchir (ju'en se courl)ant en deux, s'ouvre avec fracas et on voit apparaître un énergiiniène qui, sans regarder personne dans l'assemblée, entre comme un fou furieux et va s'asseoir sur sa peau de tigre. C'est le roi !
Voici son fidèle [)ortrait;
Taille au-dessus de la moyenne, parfaitement fait de coi'ps. Age, trente-cinq à quarante ans. La couleur île sa peau est d'un noir peu foncé. Le crt\ne comprimé, le front déprimé, le nez légèrenuMit épaté, les pommettes saillantes, les lèvres assez épaisses, li\s joues sont tatouées de trois lignes horizontales et parallèles de cha((ue côté du nez, les cheveux crépus, visagi^ imberbe.
Sur la tête, il porte tantôt un chéchia rouge avec un gland bleu, et tantôt un énorme cha|)eau de paille toutem-
plumé.
Le Imste est nu. Vn grand pagucî en soie de couleur, le plus souvent écarlat(», est noué autfMir de la ceinture
et tombe un peu au-ilessuus des genoux. La chaussure est inconmu».
Au cou, mi collier de corail.
Aux clicvilles, deux anneaux en étolTe rou<j:e sur lescjuels on a cousu trois |K»tits gn^lots qui aiuioncent la marche rovale.
Au second doi^^t du pied «j^auehe, il porte un petit anneau en cuivre, provenant de ((uelque rideau de navire, car ce nVst pas un article de connnerce h Onitcha.
Imi ^uisede sceptre, il tient à la main un gros bâton de soixante C(Mitin)ètres de longueur au liout duquel est iixêv une sonnette absolument semblable à celles (pie Ton met au cou des vacliesdans nos champs, et h l'autre extrémité une queue de cheval, chose extrêmement rare dans le pays, car le chi»val n'existe pas. Tel est le roi Enézéonou qui sort de sa case pour se jeter sur un trùne absolument connue un de ces diables à n^ssorts renfermés dans des boites à surprises que Ton donne aux (Mifantsle l**' janvier.
A peine h», roi a-t-il fait sa stupéfiante apparition que, par une autre portis arrivent (juatre femmes et six hommes. Ils se prosterniMit devant le roi et barbotent dans la poussière dont ils se couvrent le visage et la chevelure.
Enézéonou, d'unt^ voix de gorille, prononce» ({uelques mots (»n iagara, ({ui mettent un terme à cette scène grotes((U(\
Sur Tordi'c* du Souverain, tous ces lèche-poussière secouent leurs têtes d(^ paillasses, et vont s'accroupir en face de ma petite escorte, composécMle mon ent(»rprète et de mon secrétaire noirs. Quant à moi, je restais assis sur ma pauvre caisse de gin, medcMuandant pour([uoi le roi ne m'avait pas salué, ne m'avait pas adressé la parole et n'avait même pas daigné m(» rt^garder.
Au bout d'un instant, un honune (pii paraissait ètre<lressé (»ntre précipitamuKMit (»t va pai'hM' à l'ortM'lle du roi; celuici, se loui'uant brusqucMuent de mon coté, comme s'il ne m'avait pas encore* a])er(;u, me lance un i-egard ([uo l'on croiniit menarant, me montn*s(\s deux poings fiTinés qu'il
fait aller à rinstardesoii messager avec une vivacité verti- «jcineuse. M. Romaine, mon iv^ont (TOnitcha, qui me servait c.r interprète, me dit de lui rendre son salut a^t*c la mùme pantomime. Je place mon agenda sur mes genoux, et rappelant à moi mes souvenirs de collège, sur la gymnasticjue, je me livre à ce nouveau genre de salutations, avec au moins autant d'adresse que mon roi.
Je commençais à être fatigué de ce genre d'exercice, j'allais même m'arréter, lorsque luiézéonou se livre à un deuxième mouvement plus excentrique eîicore ([ue le premier. Avec les deux mains ouvertes, il se fi*appe les cotes plusieurs fois de suite à se les enfoncer, puis il ferme les poings et me les met sous le nez, en sorte qu'au lieu de me reposer, je me vois contraint de singer le roi, non sans songer aux vicissitudes de lacourtisanerie!
Enfin, au bout de quehiues secondes, mon supplice prit fin et il me lit offrira l)oire du vin de palme ; le chambellan but le premier, puis le roi et enfin mr)i et ma suite. Dans ce pays l'amphitryon boit et mange toujours le premier, pour prouver que les mets ne sont pas empoisonnés ef c'est pou?' ce motif que son cuisinier est nu.
Nous passâmes ensuite à la conversation.
« — Tu viens, me dit-il, remplacer M. le comte de Semelle; j'ai appris avec peine sa mort, parce qu'il m'a fait beaucoup de cadeaux. J'ai entendu dire que, toi aussi, tu allais me donner beaucoup de choses; je te reconmiande sm'tout le gin, le rhum et puis des bouteilltîs qui font : boum ! (vin de Champagne).
« Lorsque tu m'enverras du rhum, fais en sorte que ce soit <lans des dames-jeannes comme ra ; et le roi étendant ses deux bras de toute leur longueur, décrivait dans l'espace une immense circonférence, image de son idéale damejeanne, qu'il aurait fallu fondre exprès pour lui, puiscpj'il n'en existe pas d'un semblable volume.
« Les Anglais sont méchants, ajouta-t-il, ils ont tiré des coups de canon dans mon viNage, ils ont tout saccagé, je
ne veux plus qu'ils viennent dans mon pays ; j'aime les Français, je Tai dit à M. de Semelle, je le dis à toi, installezvous ici comme chez vous.
« Je te recommande une chose, ajouta-t-il, si mes esclaves se sauvent chez toi, tu me les rendras.
« — A une condition, lui répondis-j.e, c'est que tu les traiteras l>ien, que tu ne les frapperas pas et que tu n'en tueras jamais un seul. A cette condition nous serons bons amis et je te donnerai tous les ans des cadeaux. »
L'année suivante, en effet, M. Desprez, le directeur de la Compagnie, me donna pour le roi un drapeau tricolore dont la hampe, en cuivre doré, comportait une cinquantaine de grelots et une superbe queue de cheval tricolore.
liOrsqueje remis ce drapeau au roi, avec d'autres cadertux dont quelques bouteilles qui faisaient boum ! et quatre grosses dames-jeannes de rhum, Enézéonou a failli s'enfoncer les côtes en signe de salutations. Ne mettant plus de bornes à l'expression de son contentement, ce jour-lfi, il est sorti de sa demeure pour m'accompagncr et, si son jeune chambellan ne l'avait pas pris par les jambes et que je ne me fusse moi-môme arrêté, le roi aurait franchi les limites de son domaine et se serait exposé aux plus graves conséquences.
Toutes ses femmes, ses amis et serviteurs ont dû accourir pour l'empêcher d'enfreindre la loi sacrée.
La liste civile du roi d'Onitcha, d'Abo et de tous les rois du Bas-Niger se compose de cadeaux que les chefs et le peuple lui font anïmellement. Ils consistent en esclaves, ignames, maïs, vin de palme, poissons fumés, moutons, volailles, etc. Chacun donne, selon sa fortune, des productions du i)ays.
Le roi, les chefs et les habitants d'Onitcha n'ont jamais pardonné aux Anglais le bomijardement dont ils ont été victimes en 1881, deux mois environ avant mon arrivée. Ils avaient tous juré (pie jamais les Anglais ne remettraient les pieds chez eux ; mais le ca])itain(^ Mac-Intoche, le
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lecteur le connaît déjà, a tant vt si bien fait, qu'en 1882, ils sont revenus dans leur ancienne factorerie.
Le commerce est luen libre <lans le Nijj:er et la Dénoué, d'après le traité de Berlin ; mais la royale Compagnie, celle qui nous a supplantés, étant maîtresse des emboucliures du fleuve, frai)pe di» droits de douane tous les commerçants, et les droits sont tels, qu'il est préféral)le de ne pas y aller.
Mais revenons aux liatûtants du Bas-Niger, à leurs mœurs et à leurs coutumes.
Des écrivains ont prétendu que les mariages se faisaient en grande solennité dans ces pays. Ce n*est pas exact. La cérémonie est des plus simples et on ne danse que fort rarement.
Pour ce qui est des funérailles, lorsqu'un grand personnage meurt, on danse pendant plusieurs jours, le canon tonne et on sacrifie quelques esclaves (pie Ton enterre avec le mort.
Les membres d'une même famille sont enterrés dans leui^s cases respectives, et les es(daves, le long des cbemins.
A Wari-Creek, près d'Abo, les Anglais ont commis l'imprudence de fonder une factorerie. Les indigènes, au bout de peu de temps, ont massacré l'agent, le commis, le tonnelier et le cbarpentier, c'est-à-dire tout le personnel de ce poste. Ces malbeureux ont été mangés dans un grand festival, auquel prirent part tous les babitants du village, "y compris le grand prêtre.
Au village de Beaufort-Isle, il m'arriva ce qui suit, le 10 août 1881, lors de ma première campagne dans le Niger:
Un de mes agents était parti de Loko (Bénoué), avec une grande pirogue cbargée d'ivoire à destination de Brass. En passant à Igbébé, il engagea (juatre i-ameurs du pays, afin (l'aller plus vite; malbeureusement, les babitants d'Igbébé étaient en guerre avec ceux de Beaufort-Isle ; les rameurs furent reconnus et arrêtés, malgré les protestations de l'agent qui invoquait le r(\sp(}ct du pavillon fran(;ais.
Comme cé's quatre bommes allaient être mis à mort et
mangés, Tagent dut laisser quatre des plus belles défenses dMvoire pour sauver la vie de ses rameurs.
Je partis immédiatement de Brass avec le bateau Adamaouaj afin de demander compte au roi de sa conduite; mais à peine avais-je mis pied à terre avec mon jeune neveu et quelques bommes, parmi lesquels le capitaine noir Pahners ([ui commandait le navire, que nous fûmes entourés par des centaines de sauvages armés de flècbes, de bacbes et de lances. On nous conduisit dans les cases du roi qui était absent ou qui ne voulait pas nous recevoir ; mais un de ses cbefs prit la parole et me dit que cette prise était de bonne guerre et qu'on ne rendait jamais les prisonniers saris rançon. Tous mes raisonnements ne firent quMrritçr ces forcenés qui n'attendaient qu'une occasion pour nous faire un mauvais parti. Le capitaine Palmers me dit qu'il était tejiips de gagner notre bateau. En effet, le nombre des babitants augmentait et leur attitude devenait de plus en plus menaçante. Je dus dire au cbef que je reviendrais le lendemain parler au roi. Nous eûmes toutes les peines du monde à remonter h bord.
Ce n'est que grflce à l'intervention de Mébou, le gouverneur de Lokodja, ami du roi de Beaufort-Isle, que j'ai pu obtenir la restitution de l'ivoire, moyennant un faible cadeau de poudre et de rbum.
Depuis, les Anglais ont eu trois agents l)lancs massacrés par ces populations pour des faits à peu près semblables.
A Igbébé, sur la rive gaucbe de la Bénoué, le roi a toujoui^ auprès de lui une jeune fille esclave, que l'on désigne sous le nom de Fille de Dieu du Roi, et dont le sort est d'être sacrifiée sur la tombe du monarque féticbiste, le jour de l'enterrement.
On racontait à Igbébé, et je crois l'avoir écrit à la Société de Géograi)bie, (pie la Fille de Dieu du Roi vivait beureuseet contente du sort qui Pattendait.
Or, il est advenu que le sire Akaïa est trépassé l'année suivante et il s'est trouvé (jue la jeunes fille a préféré survivre à son maître ! Gn\ce aux missionnaires et au futur roi,
nommé Atahigui, auquel je donnai quel([ues cadeaux, nous parvînmes à sauver la jeune fille.
I-eroi Akaïa paraissait Agé de soixante ans ; il avait une haute taille, des épaules larges, une physionomie ouverte.et empreinte de bienveillance; ir était paralysé du coté droit; il a laissé en mourant soixante-dix femmes et vingt-cinci enfants.
Il y a un méandre du Niger (jui prend naissance en aval d'Idda (7* de latitude nord) et ({ui déhouclie à Onitcha. Mn remontant ce cours d'eau, on trouve un village du nom d'P'gga-Mamhara, où j'ai fondé un comptoir.
Le roi de ce pays porte le titre de roi de la rivière; c'est lui qui a tué le plus d'ennemis au combat ou qui a terrassé le plus d'animaux féroces ; Tliomme qui tue une panthère ou un caïman, a le droit de porter un anneau de ficelle à la cheville. A la deuxième action de bravoure, il en obtient deux, puis trois, puis quatre, et ainsi de suite, ("/est ainsi qu'on s'élève et qu'on devient chef et roi.
Les femmes, à Egga-Mambara, portent aux chevilles, non pas des anneaux comme à Abo et Onitcha, ruais de vrais plats en cuivre d'environ trente centimètres de diamètre, ce qui les oblige à nuu'cber les jambes écartées, et lorsqu'elles sont couchées, leurs pieds ne touchent pas terre.
Les femmes portent les cheveux courts et frisés. Elles n'ont qu'un pagne passé autour du corps, un peu plus long que celui des bommes. Dans certains villages, elles se rasent la tète d'une manière bizarre; taritcM elles se font une énorme tonsure laissant une mèche ass(v. longue au sommet de la tête, de manière à ce qw les cbevcnix ([u'c^Ile laissent autour du crùne forment une couronne ; tantôt elles se les rasent comme les musulmans, ne laissant ([u'une qucnie de qucbpies centimètres au sommet (\r la tète. K\\i\n elles fument.
Nous voici à Lokodja, ville située sur la rive droite du Niger en face du confluent de la Bénoué. Le sol change d'aspect et de nature ; la végétation est plus luxuriante.
plus variée, plus gaie ; on entend le gazouillement des oiseaux.
Ce contraste dans la nature du sol, du climat et de la végétation est encore plus frappant chezriiomme.
Le burnous et le turhan du prophète font leur apparition. Au lever et au coucher du soleil, on voit les fidèles prier comme les Arabes de T Algérie. Nous sommes à la frontière de PKtat du Noupé, fondé par le croissant triomphant.
Les Français sont très aimés i\ Lokodja ; on nous appelle : Agouda.
Toutes les fois que nous y débarquions, les jeunes filles venaient en masse nous souliaiter la bienvenue et se livrer à des danses macabres, en chantant des chansons dont le refrain finissait toujours par : Agouda oua ! Agouda oua ! ce qui veut dire : nous sommes soumises aux Français, soyez les bienvenus.
La ville occupe une position très heureuse au point de vue commercial, non pas h caase du mouvement des échanges, car il est très restreint, mais par sa position géographi- (jue qui permet d'approvisionner de bois et de vivres à bon marché, les steamers (pii sillonnent le Niger et la Bénoué.
Nous traiterons de cela dans la partie commerciale.
Le moindre objet, depuis Tustensile de cuisine jusqu'à la forme de la pirogue, en passant par les nattes, les armes et les tissus, faits au métier par les femmes, tout rappelle Tart oriental, qui tranche brusquement avec ce qu'on vient de voir dans le delta et le Niger inférieur.
On se sent au milieu des Aral)es noirs avec bonheur, parce que Ton vient de visiter des Imites.
On se dit : me voilà au milieu d'hommes régis par des lois, plus ou moins l)onnes, il est vrai, plus ou moins violées par ceux mêmes ([ui sont chargés de les faire respecter, mais enfin (jui existent et dont on espère bénéficier. Maison se trompe!
Il est préférable, dans le moyen Niger, d'avoir affaire aux païens ([u'aux musulmans.
Avant de péiiélrer plus avant dans l'Ktat duXom)é, jetons un coup d'œuil rapide sur cette province : nous visiterons ensuite en détail les villes les plus importantes.
Les propriétaires du sol, au Noupé, étaient au sièchî dernier de vrais nègres de la Nigritie. Ils vivaient paisiblement sous l'autorité de leui^ rois qui habitaient aloi's la grande ville de Rabba, la capitale du royaume.
Vers 1809, le marabout Malou-Dadx), un Foulah, prêcha rislamisme.
Sa parole éloquente et imagée enflanmia les Foulahs, tous les mécontents et tous les besogneux qui se précipiteront comme un torrent sur Rabba qu'ils pillèrent et brillèrent ensuite, . traînant en esclavage hommes, femmes et enfants valides.
Osman-Saki, fds du marabout, fut proclamé roi du Noupé, et c'est ainsi que l'aristocratie mahométanc se substitua à la monarchie païenne.
A la mort de Osman-Saki, son fils Massabalui succéda ; il fut un grand conquérant. Il détruisit Gambarou, capitale du Bornou ; son nom est très honoré dans le pays.
A sa mort, son neveu Amourou lui succéda et trois branches royales prirent naissance.
L'élection a lieu par succession, les femmes exceptées. Le roi est pris à tour de rôle dans chaque branche.
Lorsque je suis arrivé pour la première fois à Bida,en 1881, la situation de la hiérarchie dans la famille royale était la suivante :
Amourou régnait.
Moleki, le roi actuel, cousin germain d' Amourou, était Chaha (ce mot veut dire dauphin).
Massaba, fils du roi Massaba et cousin germain de Moieki, venait en second lieu sous le titre de Potoziy c'est-àdire le deuxième roi à nommer.
Un autre prince qui est mort et dont j'ai oublié le nom, f^Qit X...> portait le titre (\c. Maniotn/otfjÇ'oat'h'divc troisième dauphin.
Par la mort dWmourou, le Cliaba Moleki est monté sur le trùne.
Le lV)tou Massal)a est devenu Cliaha. Le prince X..., de ^L'^moudou qu'il était, est devenu Poiou.
VA un autre prince a été créé Mamouclou.
Les choses en sont là aujourd'hui.
Dès que le roi meurt, le Chaba prend le titre de roi ; mais il ne porte la couronne que loreque le sultan de Sokoto Ta sacré.
Les rois des Etats du Noupé, Gando, Haoussa, Bomou et tous les roitelets qui dépendent d'autres rois plus puissants (fu'enx, sont tributaires de Tempereur de Sokoto ; on m'a assuré que le Sultan était trilmtaire de TM^ypte.
On m'a allirmé aussi que, lorsque le roi part pour* la guerre, il se tient à cheval [lendant le combat, sur un point él(*vé d'où il découvre l'ensemble du champ de bataille, et (pie l(^s princes et les grands chefs l'entourent connue au jeu d'échecs. Tous sont couverts d'un grand manteau en feutre qui enveloppe leurs corps et leurs montures et les met à Tabri des flèches.
Nous avons vu, chez le roi du Noupé, d'immenses boucliers en peau d'éléphant et des carquois remplis de flèches qu'on disait empoisonnées.
Maintenant que nous avons fait connaissance avec le marabout et les premiers rois du Noupé, (piittons Lokodja et allons visiter l^gga; nous la trouverons à soixante-quinze milles en amont de Lokodja, sur la rive droite du Niger, au point où le lleuve, changeant l)rusquement de direction, coule du nord au sud. La population se compose de vingtcinq à trente mille habitants, presque tous musulmans.
Dans la saison des pluies, la cité est littéralement dans Peau. On ne i)eut conununiquer d'un quartier à Tautro (ju'en pii'ogue.
Les maisons sont de forme conicjue comme celles cIo Lokodja, mais elles sont serrées les unes contre les autres ; les rues n'ont guère ([u'un mètre de largeur.
Le grand commcM'ce d'Mgga se borne à l'ivoire et aucha-
bota. II n*y a pasd'liuile de palme. L'induslrie consiste en vêlements arabes, nattes, chapeaux de paille, calebasses, ustensiles de cuisine et de ménage, des sabres, des flèches, des lances, arcs, boucliers, sellerie, etc.
Le gouverneur de la ville se nomme Rogan ; il est le représentant du roi.
C'est un homme superbe, un beauFoulah, qui porte bien le Imrnous, mais qui demande toujours des présents.
Un jour, comme je le voyais venir de loin et que je ne voulais pas le recevoir, je lui ai fait dire que je déjeunais. « — C'est bien, dit-il, j'attendrai ! »
Au bout d'une bonne heure, voyant qu'il ne partait pas, j'ai dû suspendre ma correspondance (car j'étais occupé à écrire et non à déjeuner) et je le fis entrer.
Au heu de se fAcher, maître Rogan uVtx félicité malicieusement de mon grand appétit, en sorte que, cette fois encore, j'ai d\\ lui accorder une partie de ce qu'il me demandait.
Kn face d'Egga, sur la rive gauche, au pied d'une jolie montagne boisée, on voit le charmant village de Kypo, où l'évoque anglican Crowther s'est confortablement installé.
En visitant Bida, je comblerai les lacunes (pie j'ai laissées à dessein, sur les habitants d'Egga, pour éviter les réi)étitions.
Bida, nous l'avons dit, est la capitale du Xoupé ; la ville est entourée d'une muraille en torchis, l)astionnée et crénelée, ayant deux mètres cinquante centimètres de hauteur et protégée par un fossé qui a dû être autrefois très profond mais que la végétation a presque comblé. Plusieurs portes donnent accès à la ville qui est un immense Tata^ ce qui, en langues noupé, haoussa, yourba, etc., veut dire forteresse, casbah, ville fortifiée.
La cité occupe un très grand développement i\ cause de l'espacement des groupes de cases. On dirait une agglomération de plusieurs villages.
KJie doit avoir environ quatre- vingt mille habitants. Les noivs ne sachant jamais combien i!s sotU, même dans les nJus petits villages ou lorsqu'ils marchent en guerre, je n'ai
pas pa ()l)tenîr le nioFiulre i^nsci^neinent sur lo nurnhre (les halûtants. f^cst donc approxlniativemoiit que je donne des chiffres.
La ville est travtM'scîe i)ar la Lauja, ])elite rivière eoulaiiL du sud au nord et allant grossir la Koudouna qui sejetcO dans le Niger. LVau de la Lauja est limpide et très potable.
Des écluses ou barrages la divisent dans Tintérieur de la ville, en trois sections. La première est réservée à la population pour la consommation; la seconde sert de lavoir aux femmes, enfin la troisième est destinée aux animaux.
Les maisons sont, connue toutes celles de ri*".tat duNoupé et de la Bénoué, de forme conique et recouvertes d'un toit qui se termine en pointe ; les bois de la toiture sont généralement en bambous, sur lesquels on a tressé de la grosse paille de mil, c'est le toit.
Cliaciue famille possède plusieurs cases et chaque groupe de cases est clos par un nmr d'enceinte, percé d'une porte d'entrée en forme de pavillon. Ils font du feu au milieu de leurs cases, dans le but de chasser les moustiques.
Dans chaque enclos il y a des coui*s, des jardins et des arbres touffus. C'est dans l'intérieur des cours qu'on enterre les morts. Les grands pereonnages sont enterrés dans les cases mêmes; les esclaves sont inhumés le long des chemins, en dehors de la ville, connue à Onitcha. . Les maisons n'ont qu'une petite porte d'entrée exposée au nord, qu'on ne* peut franchir qu'en se courbant..
Les rois, lesi)rinces et les gens riches habitent des maisons beaucoup plus spacieuses, en forme de parallélipipède; la toiture, beaucoup plus élevée, beaucoup plus épaisse^ se voit de très loin.
Les nmrs de ces maisons princières ont quelquefois i)Ius d'un mètre d'épaisseur. Au moyen d'excréments de vache délayés dans de l'eau et d'autres ingrédients, les naturels parviennent à donner à ces murs une grande solidité et un poli pareil au marbre. Ils procèdent de même pour les parf[uets. Les maisons à plusieurs étages sont absolument inconnues dans tout le Soudaii.
Bida possède aussi des mosquçes moins élevées que les maisons du roi, des princes, et quatre grandes places où se tiennent des marchés ombragés d'arbres épais.
Les voies de communication dans l'intérieur de la ville ne comportent pas de rues ; ce sont des sentiers étroits, tortueux, infects, qui permettent d'aller d'un point à un autre.
Des explorateurs ont raconté que les rues d'Egga, de Bida, étaient propres : c'est à croire qu'ils n'y sont jamais allés, car on ne peut les parcourir sans être réduit à se boucher les narines. Le roi Moleki, auquel j'avais essayé de donner un moyen d'entretenir la ville en état de propreté, m'a répondu, d'assez mauvaise humeur, qu'il avait autre chose à faire déplus sérieux.
Lorsqu'un naturel est assez riche pour se faire bâtir une habitation, il convoque ses amis et connaissances, choisit des hommes de peine s'il veut aller vite en besogne, puis on va prendre la terre dans des trous désignés par l'édilité locale et, au son du tam-tam, des flûtes et autres instruments baroques, on se met à l'ouvrage et, en quelques jours, on arrive à la toiture.
On ne s'imaginerait jamais avec quel entrain les noirs travaillent, lorsque la musique les excite. Sans musique, ils sont d'une indolence et d'une paresse qui fait étrangement mentir le proverbe : « Travailler comme un nègre ! »
Les habitants ont des goûts industrieux très prononcés. Ce sont les forgerons qui tiennent la tôte de ce mouvement.
Il forgent le fer dont ils font des lances, des flèches, des serrures, des cadenas, des pioches, des haches, des mors, des étriers, des clous, des charnières.
Avec le cuivre il font des lances, des plats, des cuillère, des coupes, des cafetières avec dessins repoussés et ciselés représentant des animaux fantastiques d'un caractère qui rappelle l'art oriental. Ils font môme de la bijouterie.
Il est étrange que ces forgerons si habiles ne fassent ni brouette, ni charrue ; l'usage de ces instruments n'est pas connu dans le pays.
I^es indigènes tannent les peaux et leur donnent descou-
leurs voyantes, géuéralement rouges, bleues, jaunes ou noires (1), avec lesquelles ils fabriquent des selles, des bottes et des souliers arabes brodés en soie, en or ou en argent.
Ils tressent des chapeaux de paille, des nattes ; ils confectionnent des vôtements brodés, des pagnes, et font de la poterie.
Ils fabriquent aussi de la verroterie de diverses couleurs, dont ils font des bracelets, des colliers et des bagues.
Les femmes tissent des étoffes de quarante centimètres de largeur, au moyen de métiers primitifs ; elles lavent le linge, font la cuisine et se livrent aux travaux les plus rudes. Elles se teignent le bord des paupières avec de l'antimoine, se badigeonnent le corps, la figure, avec de l'ocre et se rendent affreuses, alors qu'elles pourraient être passablementjolies.
Les revendeuses parcourent la ville avec leurs paniers sui' la tète en criant à tuc-tète, comme dans certains quartiers de Paris : A vendre ! à vendre ! telle ou telle chose.
Loraque deux femmes qui se connaissent se rencontrent, elles s'arrèlent a un mètre de distance; elles se baissent ou plutôt elles s'assoient sur leurs talons et échangent force compliments. Ces salamalecs ont lieu môme quand elles ont de gros fardeaux sur leur tète.
La nourriture des habitants dans le Noupé est très variée ; ils vivent de viande fraîche, de tortues, de poissons frais ou sèches au soleil, de mil, qu'ils broycnt, comme les Arabes, entre deux grosses pierres. Ils obtiennent ainsi une farine avec laquelle ils font une bouillie qu'ils assaisonnent d'huile de palme ou de chabuta ; ils en font môme des gâteaux aux fruits et au miel, mais le kouskous des Arabes leur est Inconnu.
Avec cela ils ont du lait, des poules, des canards, des oies, du gibier et tous les fruits des pays tropicaux.
Des explorateurs ont prétendu que, dans le Noupé et no-
(1) Ces diverses couleurs proviennent erénèralenienl des ëcorces de bois particuliers. Le rouge est fuit avec lu gruiiic d'uu mil d'une qualité spé-
tamment à Bida, presque tous les enfants savent lire et écrire l'arabe.
C'est encore une grande erreur.
Le roi, les princes actuels appelés à lui succéder, les ministres, etc., ne savent ni lire ni écrire.
C'est un taleb quelconque, confident du roi, qui lui lit ses lettres et qui y répond.
Il y a bien à Bida quelques écoles, mais on manque de talebs et les enfants qui commencent à lire sont rares. Les rois deBida, comme ceux du Dahomey, ont leurs amazones; elles sont plus vaillantes et moins cruelles que celles du Dahomey. Nous donnons le portrait de la plus illustre d'entre elles, nommée Mitha ; elle s'est tenue des journées entières sur les champs de bataille, en tôte des combattants, au milieu des balles et des flèciies empoisonnées, encourageant par des paroles tout le monde à la lutte.
Jusqu'ici, les rois du Noupé n'ont pas permis aux prédicants anglais de s'installera Bida; on leur a laissé cependant créer une mission au village de Weninglii, sur la rive droite delà rivière de ce nom, à quelqucîs lieues de la capitale. Mais je doute fort que les cadeaux de Sa Majesté la reine d'Angleterre, la diplomatie de M. le consul Heweth et l'éloquence de l'évoque Growther arrivent d'ici longtemps à triompher de la défiance musulmane sur cette question. Il pourrait même se faire que les Anglais, qui ont si rapidement marché de l'avant, dans le Niger inférieur, grâce au manque de cohésion parmi les populations noires éprouvent des déceptions dans le Niger moyen.
Il faudra bien compter avec le croissant, le jour où les sultans de Sokoto, de Gando et du Noupé s'apercevront Cfue les opérations commerciales des Anglais, dans leurs Etats, ne sont qu'un prétexte ou plutôt un moyen et que le véritable motif est d'arriver à s'emparer de leur pays. Ce jouiMà, les Anglais regretteront peut-être de n'avoir pas voulu marcher d'accord avec nous, comme je le leur ai souvent proposé, d'après les recommandations des directeurs.
Je reconnais volontiers cependant que, slls savent tirer parti de la haine des païens subjugués, spoliés et vendus comme de vils troupeaux, par les rois et les princes musulmans, les Anglais arriveront facilement à créer leur empire du Soudan. Mais ce sera la guerre en permanence, à moins de frapper un grand coup et de couvrir le pays de masses énormes de soldats de Haoussa et noirs de la côte conduits par des officiers déterminés, décidés à occuper le pays et pour toujours.
Les Anglais feront cela, j'en suis sur, lorsque le moment psychologique sera venu et, je Pavoue, en me plaçant au point de vue humanitaire, en ne voyant que l'abolition de l'abominable esclavage et le juste châtiment à infliger à ces persécuteurs injustes et cruels, que, pendant quatre ans, j'ai vus à ToDuvre, j'oublie mes ressentiments pei*sonnels et je souhaite bonne chance aux Anglais, en regrettant de ne pas voir mon pays à leur place.
Pour donner une idée des affreux procédés qu'emploient les princes musulmans envers les païens soumis à leur domination, je vais citer, au hasard, quelques faits dont j'ai été témoin et que j'aurai l'éternel regret de n'avoir pu empêcher.
Le 28 octobre 1884, me trouvant à Lokodja, je vis arriver vers ma case, près de la factorerie, une foule considérable d'hommes, de femmes et d'enfants pleurant à chaudes larmes, avec force gestes et imprécations.
A leur accoutrement et à l'absence de turban,je reconnus que c'étaient des païens ; ils venaient, levant les bras au ciel, implorer mon secours contre le prince Benou, petitneveu de Moleki, le plus redouté dans tout le Noupé, par sa cruauté et sa barbarie envers le peuple païen.
A la tête d'une bande de chenapans comme lui, armés jusqu'aux dents, ce brigand avait fait irruption dans Lokodja, s'était jeté dans les maisons de ces malheureux et leur avait enlevé tout ce qu'ils possédaient : moutons, volailles, maïs, riz, mil, tissus, vêtements, etc. Les boucles d'oreilles, les bagues, les bracelets furent arrachés de force aux femmes.
avec menace de les emmener en esclavage si elles ne se taisaient. La ville païenne avait été mise à sac.
J'expliquai à ces pauvres gens que je n'étais que riiôte du roi du Noupé, que je ne pouvais m'immiscer dans les alTaires qui ne me regardaient pas, que, cependant, j'irais voir le prince Benou pour tflcher de le rendre moins cruel, mais que j'entendais y aller seul et non à la tête d'eux tous.
Je les engageai à rentrer chez eux, sans manifester, car on aurait pu les traîner en esclavage h Bida.
Je fus en effet chez Benou, qui me reçut en souriant, avec une foule de salamalecs et de poignées de mains, qui me donnèrent froid dans le dos.
Au bout d'un instant de silence, sans dire que j'étais le messager des innocents, j'ai abordé du mieux que j'ai pu, avec une déférence feinte, la juste cause que je venais plaider.
Hélas ! mon plaidoyer fut de courte durée !
Benou entra dans une fureur rabique, me disant que ces chiens d'infidèles seraient massacrés sans merci, qu'il agissait par ordre du roi, qu'il fallait bien payer les impôts, etc., etc., que, s'ils n'étaient pas contents, il les mènerait en esclavage à Bida pour y être vendus.
J'ai vite compris qu'il n'y avait rien à faire avec cette brute.
Considérant ma mission comme terminée, j'allais me retirer, lorsque le prince, me mettant la main sur l'épaule, me dit : « Je voudrais acheter dans ta factorerie deux cents fusils et deux cents barils de poudre, que je te payerai l'année prochaine, en ivoire. »
Je lui répondis que cela regardait le chef de la factorerie, c'est-à-dire le comptable, qui était chargé des affaires commerciales et qui était seul responsable ; mais, comme je voyais à sa physionomie qu'il allait avoir un deuxième accès de colère, j'ajoutai : « Je verrai le chef de la factorerie, M. Madéros, et je lui parlerai. Cependant je dois te dire que le commerce est arrêté ; les Français vont vendre leurs navires et leurs comptoirs aux Anglais et se retirer. J'ai reçu
— selles ordres à ce sujet ; je crains que l'opération dont tu me parles, ne puisse se faire. Je verrai. »
Une heure après, Benou était à la factorerie avec ses séides, pour réclamer les deux cents fusils et les deux cents barils de poudre, disant à l'agent Madéros, que c'était d'après mes ordres. Celui-ci, qui le connaissait, lui demanda Tordre par écrit, disant qu'il était responsable. De là, colère, tempête et menaces. J'accours aux vociférations, muni de mon Coran, doré sur tranches, qui me servait dans les circonstances graves, et je dis à Benou, avec un calme qui le força à baisser le ton, que si j'étais venu dans son pays, c'est parce que je connaissais le Coran, que je croyais que les rois et les princes étaient les premiei*s à respecter ses sentences et^ tout en feuilletant le livre arabe, que je ne savais pas plus lire que lui, mais dont j'avais la traduction sous les yeux, je fis merveille autour de moi.
Après un palabre d'une heure, je gagnai mon procès. J'en fus quitte pour dix fusils et dix barils de poudre, dont je dus lui faire cadeau pour en finir, en lui faisant obsei*ver que j'avais le droit de donner un cadeau, mais que je ne pouvais pas forcer l'agent à lui vendre ce qui ne lui appartenait plus, puisque les Anglais seuls faisaient du commerce et que nos marchandises étaient inventoriées pour leur être livrées.
Dans ce même mois d'octobre 1884, nous redescendions le fleuve sur le navire Niger, revenant de Chonga, lorsque, arrivé près du grand village de Budon, en aval d'Egga^ le pilote jeta le navire en plein sur un banc de sable.
Il y avait plusieurs jours que nous travaillions à nous dégager, jetant à l'eau tous nos barils de chabota (beurre végétal) en les enchaînant l'un à l'autre avec des cordes, formant ainsi un immense chapelet de tonneaux dont une extrémité était amarrée à un gros fromager et l'autre restait entre nos mains pour continuer l'opération... (On apprend bien des choses au Niger!)
Le charbon s'épuisait, les eaux commençaient à baisser, notre anxiété était extrême. J'envoyai à Budon le capitaine
Palmers, un noir de Sierra-Léone, très débrouillard et très dévoué, quoique de Sierra-Léone. Palmers avait pour mission de rapporter du bois à n'importe quel prix. 11 se jeta dans un canot avec huit Kroumen. Les pauvres Kroumen, qui, d'ordinaire, chantent en pagayant et en travaillant, partirent les oreilles l)asses. Ils se voyaient à la veille de passer six mois sur le sable et de ne pas profiter de leur congé dont l'expiration approchait.
Au bout d'une heure, on vit Palmers revenir bredouille et consterné. Les naturels lui avaient refusé du bois en lui donnant les raisons suivantes :
« A quoi bon travailler à couper du bois? Nous savons bien que les blancs nous donneront des étoffes, des glaces, des colliers ; mais le prince Benou va venir, nous l'attendons demain ou après, il saura que nous avons toutes ces l')elles choses, il nous les prendra et il nous accusera d'en avoir caché d'autres pour nous ravir nos enfants. Nous préférons rester pauvres et garder nos enfants ! »
Est-ce assez typique ?
Tels sont les rois et les princes musulmans dans le Sokoto, Benou en est le type le plus parfait. Le fléau de Dieu dans la contrée !
Un jour, ce gredin vint me voir à bord de la chaloupe la Française, mouillée à Sosokouso, pour m'extorquer encore quelque chose et, pour se donner à mes yeux de Timportance, il fit mander un roitelet païen de l'intérieur qu'il fit comparaître endimanché et qu'il fit coucher à ses pieds en prenant, lui, Benou, des airs de conquérant qui me révoltèrent. Je fis apporter du rhum, qu'il préférait aux préceptes du Coran, et je trinquai avec le païen, avant de choquer mon verre contre le sien.
On pourrait multiplier les faits de ce genre, plus monstrueux les uns que les autres; mais à quoi bon? Il estsufiisaniment établi que les potentats musulmans sont dignes de rivaliser avec les Touaregs assassins de Flatters. Les Français et les Anglais devraient s'unir dans une
alliance fraternelle pour donner un grand coup et en finir avec ces trafiquants de chair humaine.
Rien ne serait plus simple si Tamour de l'humanité parlait plus haut chez les hommes que les intérêts personnels et égoïstes.
. Les Anglais opéreraient avec des troupes de naturels par le bas Niger, où les voilà bien installés, et les Français descendraient par le haut Niger avec des Turcos. • Etant donné que les trois quarts des populations asservies sont hostiles aux musulmans et qu'elles demandent des libérateurs, on peut conserver Tassurance que Tentreprise ne serait pas un acte à la Don Quichotte, comme Ta dit un certain monsieur (qui fera bien de voyager), auquel j'avais soumis un plan d'exécution. Ce plan est praticable et je consens à l'exécuter, lorsqu'on voudra, avec des troupes indigènes d'Algérie, de préférence kabyles, et des volontaires de l'armée. Monseigneur de Lavigerie n'a qu'à me mettre à l'épreuve.
Sous une autre forme, je reviendrai peut-être sur cette question, car je suis au chapitre des habitants et de leurs mœurs, et non à Part de la guerre. Il est temps d'arriver à Chonga, dont le lecteur connaît la position géographique (9' de latitude nord et 2' environ de longitude est).
Le roi de Chonga est tributaire de Sokoto, comme Moleki; mais il est aussi vassal de Moleki parce qu'il est païen. Moleki a placé auprès de ce roi un gouverneur du nom de Nedjonou qui le surveille et l'espionne.
Nedjonou est un ancien esclave ; il est arrivé, par son courage et ses services, au faîte des honneurs et du pouvoir, comme cela se voit assez souvent dans le Soudan. . C'est ce Nedjonou qui m'avait permis de m'installer à Chonga; mais, en même temps, il envoyait un messager à Moleki pour me faire mettre h l'amende.
. La ville de Chonga est fortifiée ; elle compte une vingtaine de mille âmes.
Les factoreries sont situées sur la rive droite d'un méandre du Niger, dans un petit village qu'on nomme Chonga-
Warpli, parce que c'est là qu'on débarque pour aller dans la capitale qui est à une lieue environ dans l'intérieur. Le gouverneur Nedjonou y habite avec ses esclaves.
Les habitants de Chonga sont très affables, très soumis; les musulmans vivent côte à côte avec les païens, mais sans se confondre.
En arrivant à Chonga, nous reçûmes la visite officielle (selon r usage) de Nedjonou, escorté de quelques cavaliers et d'une vingtaine de fantassins, armés de fusils à pierre et de lances.
Après son départ, on nous offrit, toujours selon les habitudes, le spectacle de la danse devant la factorerie.
Une trentaine de jeunes filles, coquettement habillées d'étoffes clinquantes, se mirent à danser en cercle en battant
des mains et en chantant la bienvenue aux blancs dans
le but d'obtenir quelques cadeaux.
Pendant que ces païennes, infiniment plus intéressantes que les musulmanes, se livraient à des contorsions macabres, on vit venir un deuxième groupe de jeunes filles également païennes, précédées de quelques hommes pourvus d'instruments de musique, tels que : tam-tam, guitares, flûtes, etc. Cette deuxième bande parut déconcertée en voyant la place prise. Elle s'arrêta net. Un conciliabule eut lieu entre elles pendant quelques minutes, puis une grande jeune fille se détacha et vînt en ambassade auprès de ses compagnes du premier groupe qui suspendit la danse.
J'avoue que je fus fort intrigué de ce manège et que je me demandai, pendant un instant, ce qui allait sortir de là. Etait-ce la paix ou la guerre? Heureusement, ce fut la paix.
Après une courte conversation entre l'ambassadrice et les danseuses premièrement arrivées, les deux groupes se confondirent et, après cette fusion enthousiaste, la fureur de la danse ne connut plus de bornes. Pendant deux heures, les belles négresses se trémoussèrent, se déhanchèrent, se disloquèrent k qui mieux mieux. Elles danseraient encore, si je ne leur avais donné les petits cadeaux traditionnels pour en finir et vaquer ii mes affaires.
J'ai raconté ce petit épisode pour montrer l'esprit qui règne à Chonga, dans la population asser\ûe, et ce tact, exquis pour des filles sauvages, qui hésitent avant d'aller se joindre à leurs compagnes en train de danser, de crainte d'être indiscrètes, et qui ne se mêlent à elles qu'après en avoir référé et obtenu l'assentiment.
La danse terminée, on monta à cheval avec Nedjonou et toute son escorte pour aller rendre visite au roi de Chonga. Notre avant-garde était formée des hommes à pied qu'on avait vus le matin à la factorerie. Ces malheureux allaient à la course sur une roule rocailleuse, de crainte d'être dépassés par nos chevaux, lancés au grand trot. Plus d'une fois, je mis mon cheval au pas pour les laisser souffler, mais il paraît qu'ils étaient habitués à ce genre d'exercice, puisqu'ils couraient de plus belle toutes les fois que je m'arrêtais. Nous prîmes donc le trot et pour de bon, jusqu'aux portes de la ville. Quelques moments après, nous étions reçus par Sa Majesté.
Ce roi est le plus vieux et le plus ancien monarque, dit-on, de tout le Soudan. Il appartient à la monarchie païenne el il a conservé son titre et sauvé son peuple des ravages de la guerre, grâce à sa sagesse et à l'esprit peu turbulent de ses sujets.
Il m'a reçu en présence de Nedjonou, son geôlier, et notre conversation a eu lieu d'une façon sinon inédite, du moins que j'ignorais jusqu'alors.
Je ne sais s'il est permis d'appeler entrevue, une conversation entre deux personnes qui ne se voient pas, car c'est bien ce qui est arrivé.
Je suis entré par un pavillon, dans une enceinte construite en torchis, qui enveloppait plusieurs cases assez confortables, par rapport à leurs voisines. On m'a introduit seul dans une de ces cases, composée de deux chambres contiguës, ayant comme communication, une natte en guise de porte.
On me dit que le roi était derrière cette natte et d'aller lui serrer la main, en soulevant légèrement un de ses coins, car il était défendu de voir le roi, aussi bien qu'à lui de
regarder. Tels sont, paraît-il, les rites de cette doctrine païenne à Chonga.
N'ayant pas été préalablement prévenu de ce qui m'attendait, j'ai failli éclater de rire, lorsqu'il me vint heureusement à Tesprit une recommandation qui m'avait été faite à Paris, avant mon départ, par mon ami, M. Gauthiot, secrétaire général de la Société de Géographie commerciale. Il m'avait conseillé de prendre note de tout ce qui me paraîtrait intéressant ou absurde, sans jamais en rire. « A Paris, ajouta-t-il, il y a des savants qui vous expliqueront le pourquoi et le comment de chaque chose. »
Honorant l'obéissance passive, je fus m'asscoir, sans rire^ le nez contre la natte royale.
A peine fus-je installé sur mon tabouret en bois de baobab, que je vis remuer un des côtés de la natte et une vieille main, noire comme l'ébône, s'agiter dans le vide. Je la saisis moins chaudement que la main d'un ami ; mais, si je l'ai saisie froidement, je réponds de l'avoir serrée fortement.
Le roi me souhaita alors la bienvenue, nous échangeâmes force compliments, sans faire la moindre allusion aux affaires politiques ou commerciales ; mais je reste convaincu que, sans la présence de Nedjonou, le roi m'eût dit :
« — Ne pourrais-tu pas me délivrer du joug qui m'oppresse, moi et mes sujets ? »
Mais le geôlier était là !
Je fis passer au roi, par-dessous la natte, quelques pièces de velours, des étoffes françaises et divers autres cadeaux, que Nedjonou a dû certainement lui soustraire après mon départ.
Je reçus en retour un superbe mouton et je partis.
Avant de dire deux mots sur la faune et la flore, je vais donner deux photographies que j'ai faites à Bida.
Voici d'abord le portrait du griot Meigogué, qui, lors de mon premier voyage à Bida, est venu chanter devant nos cases J'ai failli dire : sous nos fenêtres.
Meigogué n'ignorait pas que les Anglais faisaient tous leurs efforts auprès du roi de Bida, pour empêcher les Fran-
çais de s'installer au Bas-Niger. Dès qu'il apprît notre arrivée à Bida, il s'empressa d'accourir, avec sa petite guitare, et c'est en ces termes qu'il nous a chanté, en langue haoussa, la bienvenue :
« Malgré tes ennemis, le bon Dieu te protège et tous ont honte maintenant.
« Les gens non civilisés n'aiment pas les gens civilisés.
« Quand on met le coton à côté du feu, le feu consume tout le coton, et c'est ainsi que tu consumeras tous tes ennemis.
« Il faut s'amuser pendant que l'on est en vie, car, lorsque nous serons morts, nous ne pourrons plus nous amuser.
« Dieu est devant et derrière toi pour te protéger contre tes ennemis.
% Tes ennemis mourront et ton nom ne périra pas... »
Pendant plus d'une heure, le griot nous a tenus sous le charme de son harmonie. Le mot harmonie choquera sans doute les artistes, mais je le maintiens parce qu'il est exact.
J'ai été souvent assourdi dans ma vie par des tam-tam et des noubas; mais jamais je n'ai entendu chez les Arabes des airs se rapprochant de la bonne musique espagnole, comme ceux que Meigogué nous a débités ce jour-là et qui lui valurent les applaudissements de l'explorateur Flegel et de mon neveu.
Meigogué reçut, en outre, avec reconnaissance, le cadeau traditionnel et il disparut. Mais quelle ne fut pas notre désillusion, lorsqu'un moment après, nous rendant chez le roi, nous entendîmes la même musique, les mêmes chants et les mêmes paroles, que le même griot répétait avec la même ardeur en l'honneur de nos adversaires les Anglais, cantonnés à trois cents mètres de nous!
Tels sont tous les griots qui parcourent le Soudan.
L'explorateur Flegel, dont nous donnons la photographie faite à Bida, est mort à Brass en 1885.
C'était le type de l'explorateur sérieux, ne faisant partie d'aucune Société d'admiration mutuelle et incapable de faire
MElGUC.fl^. IN (iiiioT .\ Biu.v.
des récits capricieux, comme certains voyageurs qui viennent de loin.
Sij'ai écrit dans \q Bulletin des M issionscathoUqueSy dont on a bien voulu m'ouvrir les colonnes, c'est que je m'y trouvais en compagnie d'écrivains modestes et consciencieux qui ne sont pas des farceurs, qui font beaucoup et dont on ne parle jamais.
En 1883, lorsque nous sommes allés occuper Ibi, au grand mécontentement des Anglais, les agents de M. Mac-Intoche et peut-être M. Mac-Intoche lui-même ont pensé que M. Flegel m'avait conseillé cette occupation. Sous cette fausse accusation, Flegel aurait été pris à partie et frappé, m'a-t-on dit, très violemment.
Aujourd'hui que Flegel est mort, que le Bas-Niger appartient aux Anglais, que la question d'occupation est définitivement tranchée en leur faveur, je puis affirmer que Flegel ne m'avait jamais engagé à aller à Ibi, par cette seule et bonne raison qu'il aimait trop son pays pour chercher à donner à la France le protectorat d'une riche province qu'il rêvait pour l'Allemagne. Flegel a peut-être été plus ennuyé que les Anglais d'apj)rendre que le drapeau de la France flottait à Ibi et à Outché-bou-hou, points qu'il convoitait depuis longtemps. Ceux qui l'ont frappé ont été injustes.
CHAPITRK VU
Aperçu sur 1& Faune et la Flore
oi:r traiter ce cliapiti'c à fond, il faudrait Otre très savant, car il y a Ix'aucoup à dire.
Je me contenterai donc de citer, dans cliaqiic iTgne, tes espèces les plus connues et les
plus intéressantes.