‹ Basile et Sophie, dessins de C.-h. DufauChapitre 3 sur 10 · SOPHIA · texte numérisé non relu

SOPHIA

disait que le jeune empereur Michel avait déshonoré sa fille, et que Bardas minait son influence, Taccusant de vouloir épouser l'impératrice régente Théodora de Paphlagonie, afin de régner sur les Romains, à la place de l'Autocrator.

— Oui, oui, ajoutait la marchande, Théodora laisse volontairement son fils s'abêtir dans l'ignorance, pour conserver le pouvoir avec Théoctiste; et il faut applaudir Bardas de déjouer le complot. Le voilà, notre auguste Michel, en âge bientôt de prendre le trône. Mais il est simple ! Il s'amuse à donner la sainte communion dans de la moutarde et du vinaigre, afin qu'éternuent les moines du palais, au milieu des offices... et il jure qu'il fera la môme chose, dans la Sainte-Sagesse, le grand jour de la résurrection de Christos, quand le peuple viendra recevoir de sa main radieuse le pain de vie... En attendant, il n'aime que les chevaux, les bouffons, les nains et les cochers... Aussi votre protecteur Théophilitzès est devenu presque son ami... Avec votre beauté, le courage de votre frère... et cette amitié-là... on peut prétendre à tout, colombe de Patras...! Vous m'achèterez vos broderies de noces. Mouette blanche. Sourire de la Vierge, Lueur de lampe dans la nuit suave des églises !...

L'Auguste passait lui-même dans son char de

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bois bloii, couvert de grappes en argent soufflé, et Iraîné par des étalons pie, harnachés de cuir vert. Ses nains recevaient les cinglements du fouet, sans paraître soulfrir de leurs faces ridées et pleines de verrues. Lui, montrait une grosse tête joufflue augmentée de boucles noires voltigeant autour dos tempes, à chacun des gestes brusques. D'une sorte de courte chasuble, ses bras en manches violettes jaillissaient tout à coup pour fustiger la fureur des étalons splendides, secouant les palefreniers suspendus aux mors. Et c'était sa joie impériale, de voir dans la rue étroite, irrégulièrement envahie par les feuillages des jardins, le tumulte de la foule effrayée des bonds des chevaux. Jusqu'aux branches basses dépassant les murs, ils enlevaient à leurs naseaux les palefreniers vêtus en jaune et en noir.

Une fois que le cortège s'annonçait par une fuite de femmes laissant tomber, de leurs corbeilles, bananes et grenades, Basile fit descendre Sophia sur le seuil de la maison. Il lui arrangea vite ses cheveux fauves au sommet de la tête, et y planta un haut peigne de corail pris à l'étal de l'hôtesse. Les ondes de la robe flottante étaient alternativement couleur de rose et de citron. La jeune fille les releva par devant, un peu, et attacha une pincée de plis à l'agrafe de métal

cousue entre les seins... Ainsi laissait- elle voir sa tunique de dessous, en transparente gaze noire, brodée d'hyacinthe depuis ses genoux jusqu'à ses pieds. Basile attira la tête de la sœur contre son épaule; et, du char, l'Auguste l'aperçut, tout en saillie cambrée, sonda du regard le sourire humide, la profondeur des yeux mi-clos, connut la rigidité de la gorge.

Il advint, en effet, que Michel la remarqua. Brutalement, au nain le plus proche, il enjoignit de demander à la fille son nom et son état.

— Je me nomme Sophia l'Arsacide, murmura l'enfant, et mon frère que voici est Basile, qui dompte les chevaux de l'hippodrome avec Théophihtzès, son mai Ire. Il devient expert dans la lutte...

En boitant sur ses genoux bas et cagneux, le nain cria vers l'empereur :

— Lumière du Christ, celle-ci s'appelle la Sagesse d'Arsace, qui lutta sans victoire contre le nom romain, il y quatre siècles... Étonne-toi qu'elle vive encore... Pour mol, je te conseille de la faire saillir par celui-ci, dont le métier est d'adoucir les juments hargneuses ; tu verras si cette Sagesselà produit encore un avis digne d'être réfuté, un fils digne d'être émasculé, une fille digne d'être voilée. . .

— Elle est, au moins, digne d'être violée... cria Michel en é**latant de rire.

Mais déjà il parlait de loin, encore que les obevaux fussent maintenus au pas, sous le fo-uet d^u maître. L'Auguste se retourna, et ses joues de gros garçon se plissèrent pour un baiser à l'adresse de "Sophia.

Comme, en pâlissant, elle pleurait, Basile la reconduisit dans sa chambre.

— Nous irons aux jeux Padrémiques, lui dit-iL, et si, en te revoyant, l'Auguste se rappelle son désir de toi, tu épouseras, pour le moins, le préfet des postes, ou un gouverneur de diocèse... Soigne ta beauté, colombe de Patras. ma sœur !

La jeune fille ne comprit pas. Elle se remit, des mois durant, à filer la laine d'agneau, pour l'hôlesse, sans vouloir descendi'e jamais plus au seuil (le la maison.

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Par mille gâteries, l'hôtesse remerciait. Elle cuisait des tartes au gingembre ; elle les mangeait avec Sophia. Ensemble, elles croquèrent de petits poissons frits d'abord dans la graisse, puis englués de miel.

A travers le treillage de la fenêtre, elles admiraient les scènes de l'Ancien Testament brodées, à la vieille mode, sur les manteaux des riches. D'autres portaient dans le brocart de leur dos, maints épisodes de chasse ; une panthère en drap y iiriffait une licorne de laine blanche ; un aigle enlevait dans les serres un dragon tordu en fils

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d'or. Des femmes avaient des voiles bleus et des robes rouges comme la mère du Théos et, au bas, des larges bandes où les apôtres mêlés aux signes du zodiaque étaient assis sur des tigres et des dauphins que la marche plissait. Beaucoup de gens venaient en promenade jusqu'à la fontaine construite là. Les pouces dans leurs ceintures d'émaux, les fonctionnaires jasaient à l'aise. Des jeunes filles s'adossaient à la corniche du bassin, entre les coqs et les boucs de métal qui lançaient leau vers la pomme de pin crachant vingt jets, au centre de la flaque. De cet endroit, les flâneurs apercevaient le forum Augustœon, la statue de Justin ien habillé comme Achille sur un cheval de bronze, les nymphées, leurs arcades et leurs groupes sculptés, les battants d'ivoire derrière les gardes assemblés à la façade du Palais Impérial. En outre, les portes en cuivre de la Sainte-Sagesse, luisaient par-dessus la cohue de caloyers aux crânes glabres. Parfois les amies ôortaîeni, pénétraient dans la basilique. Sophia ne se lassa point d'y compter, parmi les six mille candélabres, la multitude des colonnes prises aux anciens temples de la Syrie, de la Grande-Grèce. 11 en était de porphyre, de malachite, de marbre vert, de pierre blanche polie, d'autres revêtues d'armures brillantes, d'iconcs parées de joyaux, de peintures. A deux,

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les amies se pionieiiaient sous les portiques du Narthex, et elles contemplaient les perspectives des coupoles, leurs mosaïques immenses, les couleurs des saints debout sur les crocodiles, ou

bien accoudes cnlrc les ailes des vautours. On contournait la tribune de l'Ambon que surmontaient un dôme et une croix, puis tout au bout, c'était le mur en argent massif de l'iconostase ouverte sur le sanctuaire, l'autel d'or. Ensuite elles allaient le long du Palais Impérial, elles mesu-

raient de Toeil les hautes et massives architectures de briques. Elles longeaient, d'abord Ghalcé, les galeries pleines de soldats ; ils laissaient voir des mollets nerveux entre les caleçons bruns et les cnémides. Leurs faces étrangères riaient en inclinant des casques aux écailles de fer écarlate. Plus loin, les murs soutenaient à leur faîte des pilastres et des arcades sur lesquelles s'entassaient d'autres étages béants par les cintres de baies énormes. Des terrasses surplombaient. Des campaniles s'affinaient dans le ciel. Des banderoles ondoyaient en haut des mâts rouges, pardessus le Triclinion oii mangent couchés, sar dixne.uf lits, les ambassadeurs des Barbares et dos Sarrasins, les jours d'audience. Un matin, par des portes successives, elles entrevirent TAtrion, le bassin bordé d'argent au centre duquel s'érige un grand vase d'or. Là commençait Daphné, le quartier des appartements à l'usage spécial de l'Autocrator. L'hôtesse en énumérait les magnificences, par ouï-dire, car jamais elle n'avait vu, dans le Chrysotriclinion, s'ouvrir les deux portes d'argent qui révèlent alors, à la foule agenouillée sur l'Octogone, la Piété du Basileus apparu en son trône, au milieu des couronnes suspendues qui symbolisent les Puissances, des sièges en or qui signifient les Possessions. Dans la Magnaure,

des arbres d'or aussi portent dos oiseaux de pierreries qu'un mécanisme délicat fait chanter avec art. Deux lions, devant le dais impérial, se dressent sur leurs pattes de bronze, rugissent.

— La Tlîéotokos fasse que je les voie..., soupirait la sueur de Basile. Ecoute-moi, bonne hôtesse, G Euphrosyne, comment parvenir jusqu'à ces merveilles?

— Aide le Théos, colombe de Patras... Si ta me suivais...

— Où donc. Euphrosyne?

— Je te le dirai quand, ô Sophia, une amitié plus certaine aura lié nos cœurs.

— Ta prudence se défie de moi?

— Quelle prudence se défierait de toi, petit pigeon ? D'autre part, il y a des choses qui étonnent la jeunesse...

— Si tu pouvais connaître, ô Euphrosyne, ma convoitise de franchir ces murs, et de toucher à l'or des objets... 11 me semble que cela me donnerait une autre sanlé, que mes joues deviendraient plus vermeilles, que j'améliorerais mes chances providentielles parla vertu des gemmes...

— Les gemmes retiennent le Rayon Céleste dans leur matière. 11 ne faut pas l'attirer à soi, ni l'emprisoiuicr dans su propre pensée.

— Pourquoi ?

— Parce que le Démiurge appelé lavch par les Juifs déroba, tu le sais bien, Fàme du Plérùme qui est l'Universalité du Théos, depuis le Poj'c jusqu'au Fils! Cette âme, tu l'entends, se lamente dans la tempête, crie avec le vent, les nuits d'orage ; c'est elle qui pleure aux yeux des petits enfants, qui geint avec Farbre qu'on étronçonne, qui soupire avec le flux et le reflux sur la grève ; elle se désole parce qu'elle a quitté la Jérusalem Céleste pour tomber sur la Terre Mortelle, parmi les Éons inférieurs. Le Théos du Plérôme a bien envoyé Ghristos pour la délivrer. Et Christos a vaincu, pendant quelque temps. Mais le Démiurge s'est ressaisi de l'Eglise, notre mère, à présent. Vois comme ses prêtres, ses moines, se couvrent d'or, vois comme ils emploient des moyens idolâtres, les cérémonies, les baptêmes ! Ils emprisonnent en eux l'âme du Plérôme, sans pudeur. Ils ne pensent plus, les sataniques, qu'il leur faudra rendre compte, au jour du Jugement.

— Ni Damélis, ni ses filles, ni Basile ne m'avaient enseigné cela.

— Comment te l'auraient-ils enseigné, s'ils te chérissaient, colombe de Patras ? Ignores- tu que notre impératrice Théodora fit périr dix myriades de nos frères, et plus, il y a quinze ans.

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— 0 Euphrosyne, serais-tu de ces pauliciennes qui pulvérisent le bois des croix...?

— Christos ne s'est pas uni à la matière... Le Plérôme ne pouvait déchoir jusqu'à s'unir aux apparences du Démiurge. Le corps céleste n'est pas mort sur la croix, mais un vain fantôme...

— Anathème !

— Silence, ô Théos... Si quelqu'un nous entendait, petit pigeon, voudrais-tu perdre Euphrosyne ?

L'hôtesse examinait furtivement la perspective de la rue. N'ayant avisé que les habits rouges et les bonnets jaunes de quelques Bardaniotes, sol dats persans de la garde impériale oii l'on comptait les types de toutes les nations soumises, par hypothèse, au Nom Romain, elle se rassura. Ces hommes languissants et félins agaçaient le cynocéphale d'un gros marchand accroupi qui tripotait ses pieds nus, entre les jarres d'olives, sous un auvent bleu.

Elles ne parlèrent plus. Euphrosyne baissait la tête enveloppée dans un voile orange qui couvrait ses yeux et lui serrait les épaules, à cause de la bise bousculant les feuilles mortes jusqu'au ruisseau creusé dans le milieu de la voie sèche.

Une extrême agitation rendait Sophia tremblante.

Que faire? A Byzance, elle ne connaissait d'autre personne que celte hôlesse, aimable et bonne, à la vérité, en dépit des idées sacrilèges. Cependant le Patrice Bardas la protégeait. Dès leur venue dans la ville, Basile avait compris la mauvaise fortune du Cunicleios Théoctiste. Toute la horde politique de l'Hippodrome se vouait à Bardas; et pour lui complaire, le frère et la sœur avaient voulu se loger de préférence chez cette marchande qui vendait à l'oncle de l'Empereur les jetons de nacre gravée et les dés d'ivoire. Se fâcher contre elle eût mécontenté justement Basile. Rentré, le soir, il parlait avec feu, imitant les prosopopées des rhéteurs. Il abominait Théoctiste et le patriarche Ignace parce que ce pieux successeur de Méthode prétendait, à la suite de débauches scandaleuses, frapper le Patrice d'excommunication. Basile vantait la science universelle du neveu de Bardas, Photios, qui eût fait à son avis, un patriarche redoutable pour le pape de Rome.

Sophia se le représentait encore furieux et déclamateur, toute sa bouche fendue à gauche dans le poil gris de la barbe quadragénaire. Il l'épouvantait un peu. Contredire, en médisant sur la protégée du Patrice, parut impossible. D'autre part, elle avait horreur des Pauliciens. Leurs mystères étaient odieux, affirmait-on. L'impératrice Théo-

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dora en avait fait périr dix myriades et plus, sans les pouvoir convertir. Comment cette Euphrosyne. un peu sévère de visage, pouvait-elle leur appartenir, de cœur et d'âme? Probablement, son mari était mort à l'époque de cette ample justice.

La veuve ressemblait aux saintes femmes que les fresques montrent en pleurs vers le pied de la croix, dans les monastères latins. Jamais Sophia ne l'eût crue si méchamment hérésiarque en la regardant cuire des pâtisseries sur le disque de fer. Il l'étonnait que rien de celte tare morale ne parût au front, à la démarche de la matrone. Une paulicienne, une manichéenne devait être l'étal de tous les vices. La jeune fille se la fût imaginée telle que les bacchantes qu'on voit encore en relief de bronze sur les vases païens. Au contraire, Euphrosyne ne recevait pas d'hommes. Elle lisait à voix pieuse les Epîtres de saint Paul, vers la tombée du jour. Si elle ne fréquentait pas assidûment les offices de la Sainte-Sagesse, si elle souriait lorsque sa locataire indiquait la pureté de Marie, de la Théotokos, elle jeûnait le jour de la Passion, depuis chaque jeudi soir jusqu'aux Matines du dimanche. Et parfois manquait de défaillir.

Sophia se rappelait cependant qu'aucune icône ne représentait la Vierge ni la croix, dans leur maison. On y adorait seulement le triomphe de

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Cliristos, tenant la boule du monde en la senestre, levant trois doigts de la dextre, le visage radieux contre l'auréole de gemmes. Toutes les lampes affectaient la forme d'une colombe en l'honneur du Saint-Esprit. Or, les Pauliciens et les Manichéens révèrent surtout le Paraclet. Parfois, Euphrosyne sortait mystérieusement à l'aube, elle ne rentrait qu'après le milieu du jour, lasse comme d'une longue route ; et ses robes exhalaient une odeur d'herbes brûlées.

De tels signes étranges, d'autres encore assaillirent la mémoire de la jeune fille, révélèrent l'évidente hérésie de la matrone qui hâtait le pas à côté d'elle, longeait les murailles du Gathisma où l'empereur revêt les insignes avant de paraître à l'Hippodrome, puis celles de l'Hippodrome luimême , l'immense bâtisse ovale que dépassaient les mâts verts, les mâts rouges, qu'ouvraient des porches à cintres pleins, sur lesquels des cochers de bas-relief conduisent leurs quadriges en bronze, qu'emplissait une rumeur continuelle de gens affairés, traînant leurs manteaux à la main, se rangeant contre les murs de marbre pour laisser la voie libre aux trotteurs blancs qui secouaient les crinières tressées d'écarlate, et portaient des bracelets d'émail au-dessus des paturons. Un essaim de marchandes arméniennes aux yeux de

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gazelle offraient des pastèques,, des couronnes de feuillages, des poissons secs, des fromages de chèvre, qui chargeaient les corbeilles en équilibre sur leurs cheveux gras, les poings aux hanches, elles appelaient insolemment les hommes en sueur, avec de la convoitise aux yeux ; elles faisaient trembler leurs gros seins dans le tissu des tuniques collantes. Des pierres barbares pendaient à leurs oreilles par de petits réseaux de pourpre. Sophia les enviait toujours secrètement. Nulle pudeur ne les empêche d'assouvir leur envie d'amour, elles ! Cent gaillards musclés et actifs, qui suivent et poursuivent les coursiers par le dédale des voûtes sonores, les coucheront tantôt dans une botte de foin; elles serreront les jambes sur le frisson des reins virils, tandis que la nièce de Basile, la descendante d'Arsace, mordra les coussins de son lit roidc. et se sucera les lèvres en làlant de désir, en fouillant sa mémoire pour évoquer l'image du soldat aperçu contre le tréteau des caloyers qui peignent des icônes en plein vent, non loin des constructions encore inachevées, au faubourg des Blaquernes.

Alors Sophia se rappelait les propos des bonnes femmes sur les mœurs manichéennes. On dit que les sectateurs de Cubricos se réunissent dans les souterrains, dans les vieux aqueducs, qu'ils accom-

plissent des cérémonies, qu'ils festoient, et que les flambeaux éteints tout à coup n'éclairent plus les embrassements hasardeux des convives masqués par l'ombre. On dit encore qu'ils gagent des nègres à cause de leur vigueur génésique, parce que les prêtres se servent de semence humaine pour des communions abominables... Sans doute Euphrosyne eût élucidé tout cela ; eût donné des leçons précieuses et confié des paroles qui font bondir le cœur, qui arrêtent la salive dans la gorge, qui laissent frissonner l'échiné, ets'étreindre les cuisses des vierges. Mais Sophia n'oserait point interroger l'hôtesse maintenant, après avoir crié « anathème » contre elle en étendant les trois doigts qui symbolisent l'Essence Trinitaire du Théos.

D'ailleurs ces contes mentent peut-être. Basile riait aux éclats quand Damélis et ses filles insinuaient de pareils soupçons. Pour lui, Manichéens et Pauliciens ne formaient qu'une secte politique réclamant des économies à l'Etat, s'élevant contre les dépenses du clergé orthodoxe et du Palais, voulant une absurde égalité entre les citoyens, des lois somptuaires qui obligeraient chacun à la simplicité des Apôtres, comme saint Paul, en ses épîtres, la recommande. De plus, ils exigeaient l'expulsion des Juifs, et les assommaient

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à coups de bâton daîîs les rues, parce que les magistrats du Sanhédrin cinq fois avaient fait appliquer les trente-neuf coups de corde à Paul, lors de ses prédications dans Jérusalem. A cause de cela, les Manichéens fomentaient des émeutes ; car la populace, excitée par leurs homélies, pillait alors les ghettos : il fallait que les soldats de la police intervinssent avec la pique ou la hache. Des séditions pareilles avaient motivé la grande répression de l'an 841, oîi plus de cent mille trouvèrent la mort tant à Gonstantinople que dans les autres cités de l'Empire.

Par riposte, ils s'étaient armés, alliés aux Di. gares. Ils avaient même converti à leurs imaginations le roi Bogoris qui leva l'étendard contre Théodora de Paphlagonie. Mais la prudente Augusta de lui faire dire : « 0 roi des Bulgares, certes tu me trouveras à la tête de mes légions, le glaive dans la main. Le Théos aidant, je te punirai d'avoir violé la paix afin d'entreprendre avantageusement la guerre contre un enfant ; car mon fils Michel est loin encore de la puberté. Et qui peut résister au Théos? Tu seras vaincu. Mais fusses-tu mtme vainqueur, tu ne pourrais te glorifier pour cela, puisque tu aurais combattu seulement contre une veuve et un orphelin. A la vérité, quel que soit le succès des événements, tu assu-

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nieras la lioiile d'avoir été battu par une femme, ou celle, plus infamante encore, de l'avoir battue ! )>• Frappé de ce raisonnement, Bogoris avait accueilli l'évêque impérial, et l'ambassade.

Depuis que les deux souverains avaient ainsi convenu de la paix, beaucoup de Pauliciens rentraient secrètement dans les villes grecques : il n'y a rien à gagner chez les Bulgares qui rcslent pauvres et dépourvus de politesse. Selon l'apparence, Euphrosyne était du nombre.

Ces souvenirs se rangeaient subitement, accourus du désordre, de la multitude et de l'oubli qui garnissent les réserves mystérieuses du cerveau. C'était comme le déroulement d'une vieille tapisserie envoyée au tisserand, et qui, après un long séjourdans l'atelier est rapportée tout à coup, neuve, raccommodée, reteinte, avec l'évidence éclatante des couleurs.

Il fallut, pour détourner Sophia de ses pensées, qu'un rassemblement encombrât la rue. Sur la bosse d'un dromadaire lépreux couvert d'un filet de cordelettes amarantes, un homme était assis, les jambes en croix. Dans un mauvais grec entremêlé de mots arméniens et persans, il vantait aux badauds le baume de Ctésiphon dont il versait, au creux des mains tendues, quelques gouttes huileuses tombant d'une petite outre. Des colpor-

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teurs habillés de peau de chèvre, un soldat en tuni(iiio verte et en capuce brune, des femmes empaquetées d'étoffes sombres écoutaient le rhéteur nasillard. Cependant, d'une bouche lippue terminant le long cou dépouillé par plaques, le dromadaire happait une branche de jasmin qui débordait la muraille prochaine. Des enfants s'extasièrent, car un paon, juché sur la nuque du charlatan, faisait la roue.

En un pli de son voile, Euphrosyne chercha de la monnaie d'argent. L'homme détacha de son baudrier une petite outre odorante ; il l'échangea contre la pièce. Alors la veuve releva du côté de la jeune fille un visage de larmes, et murmura :

— Ton orgueil refusera-t-il ce présent, ôSophia? Ignofes-tu maintenant combien je t'aime, puisque je livrai, afin de sauver ton àme, Colombe de Patras, le secret, et ce qui en dépend : mon repos, mes biens, ma vie. Accepte-les cependant avec la suavité de ce parfum, qui compensera l'offense de ma piété envers ta candeur, Lys du ciel, Tour de nacre, Etendard de pureté. ..

Elle perpétua toute' une litanie. Sophia eut peine à reconquérir sa colère de l'instant passé. La voix dolente et humble, coulait en elle, l'amollissait, noyait son horreur des hérétiques. Elle tâcha de rassembler les motifs de haine ; elle ne les

retrouvait plus. La voix sincère ciiarmait, persuadait. Véritables, les larmes de la bonne hôtesse

.iSfifS:.,

tachaient les plis de son voile. L'Arsacide perdit le courage de raflligcr. Elle ne refermait pas la

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main sur le cadeau qu'on y avait posé : mais elle ne le repoussait point. Une émotion détendit ses nerfs. Oui ! Euphrosyne venait de lui offrir, en confiance, sa vie même avec le secret des Pauliciens ; et il n'appartenait pas à une descendante d'Arsace de trahir. Cela lui parut magnifique. Elle s'imaginait être la statue de la Théotokos qu'une suppliante implore. Elle s'admira telle, indulgente et miséricordieuse. Un sanglot enfla sa gorge, des larmes piquèrent ses yeux et jaillirent. Elle serra la main d'Euphrosyne, baisa les joues pâles de la veuve et dit :

— Jure-le par Christos. Ta prudence ne me parlera plus de ces choses qui me peinent, femme excellente... Je ne veux plus connaître ton erreur...

Rentrées, elles se jetèrent aux bras l'une de l'autre et pleurèrent longtemps.

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