‹ Basile et Sophie, dessins de C.-h. DufauChapitre 4 sur 10 · L'EVE QU E · texte numérisé non relu

L'EVE QU E

D'HERWIAPOLIS

Des jours passeront.

Sophio filait, derrière le treillage de la fenêtre, la laine des agneaux noirs. Les hérétiques l'inquiétèrent moins que les déceptions de son frère. 11 ne réussissait pas à devenir un fonctionnaire du palais. Bardas n'avait encore pu priver Ignace de la dignité patriarcale. Et tout le jour, Basile abandonnait la vierge, pour ne pas manquer aux intrigues nécessaires. D'ailleurs la jeune fille comprenait mal les discours qu'il rapportait de l'Hippodrome. Néanmoins il apparaissait

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que les compagnons habituels du frère étaient des palefreniers et des eunuques, d'anciens fonctionnaires iconoclastes révoqués depuis que Méthode et l'impératrice avaient rétabli le culte des Images, des capitaines sans troupes, des entremetteurs, des embaumeuses et des bouquetières, des moines va-nu-pieds, des pèlerins qui n'atteindraient, en aucun jour, le terme de leur voyage, mais qui vivaient d'aumônes. Avec cette populace bruyante et arrogante, Basile recevait les largesses du Palais. Quelquefois même il rentra muni de viandes et de pains, de fruits géants que les officiers des tables impériales distribuent aux agitateurs, lorsque les festins ont été abondants, pour faire honneur à ces voix de l'opinion byzantine. Certaines confiseries reproduisaient des formes d'oiseaux, de couronnes, de croix. Des gâteaux étaient pétris à l'image du Paraclet.

C'était là tout le bénéfice. 11 se plaignit fort. Il injuria le destin. Il jetait les sandales contre un Ignace invisible le nommant : « Vase d'Hypocrisie! Poche à fiel ! Bouche de Mensonge ! » et puis mangeait goulûment, s'endormait ensuite, couché en rond, à la manière des chiens, parce que, soldat, il avait contracté l'habitude de cette posture dans les longues nuits froides, autour du bivouac.

Dans le jour, il ne récitait plus ces contes inouïs

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où tant d'aventures éprouvent la fcrmolédcs héros. Il ne composait plus d'iambo: scandés par le sifflement de ses lèvres épaisses. « Et pourtant Johannès m'a prédit l'Empire ! » bramait-il soudain en rompant un silence morose, en repoussant l'échiquier : son visage exprimait l'amertume de l'ironie, ou se contractait de haine.

A vendre des chevaux, à en acheter, à pourvoir de fourrages les greniers de l'Hippodrome, il gagnait cependant de l'or ; mais il le distribuait aux compagnons afin qu'ils criassent ensemble une acclamation, vers la fin de ses discours, et qu'ils allassent jusqu'à la taverne répéter : « Ce Basile, qu'on assure être le descendant des Arsacides, opine avec éloquence pour les choses de la Ville. On dirait que des colombes s'envolent de sa bouche à chaque période. Notre Bardas, vous verrez cela, le fera quelque jour hétériarque, et plus tard logothcte. »

Malheureusement le destin ne réalisait pas les espérances de tels propos. En vain Basile se démenait-il de l'aube au crépuscule. En vain traînait-il à sa suite, et jusque devant l'étal d'Euphrosyne, . toute une clientèle loqueteuse claquant de la sandale sur les cailloux cimentés de la rue. En vain abreuvait-illestrois capitaines encerclés, par-dessus leurs haillons, dans les baudriers en cuir de croco-

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dile, où pendaient des cimclerres ébrcchés et nus. En vain se signait-il avec les douze moines barbus de la face, rasés au crâne, qui passaient les mains dans les trous de leur froc pour se gratter les reins. En vain parlait-il à demi prosterné devant l'évêque d'Hermapolis qui, assis sur un âne galeux, laissait pendre dans la poussière utie dalmatique dédorée, et frappait les alvéoles vides de joyaux sur son agrafe, conjurait le Théos de secourir ses malheurs orthodoxes, de punir les cruautés sarrasines pour l'avoir chassé du siège épiscopal, pour avoir dispersé les fidèles et transformé en une écurie d'onagres la basilique à la dédicace de saint Mathieu :

— Ainsi la Paphlagonienne néglige, fille de Fatras, les serviteurs de la Très Illuminante Pureté, pleurait-il, en imposant sa bénédiction à Sophia. Vois mes diacres {il montrait q native sordides gaillards trapus et hirsutes qui maniaient, ainsi que des massues, leurs lourdes croix de cuivre). Ils jeûnent trois jours sur quatre. Parfois nous dressons un modeste autel au bord de la route impériale. En échange de nos prières nous réclamons au voyageur son offrande. Celui qui passe solitaire, ou devant une escorte peu nombreuse, donne l'argent, mais celui-là refuse arrogamment qu'une cohorte de serviteurs armés accompagne... En vérité je

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vous le (lis, mes frères, on n'honore plus le Théos, d'une âme universelle. Les Sarrasins foulent, dans l'impunité abominable, l'ambon même dont Notre évangéliste consacra l'emplacement àHermapolis ! Et nulle veuve pieuse n'assure la solde des centuries que ces nobles-ci, vaillants capitaines, mèneraient au combat contre les loups ravisseurs. Oh, qui me rendra la vue de Jérusalem Céleste, et le doux sourire du Sauveur. Chaque nuit je montais au faite du campanile. Entre les plaines du Ciel, m'étant exténué par l'abstinence et la prière, je te contemplais, Splendeur du Plérôme Universel, Illumination du Monde, Assemblée radieuse des Eons ! Les harpes des archanges sonnaient comme une mer calme ! La Théotokos étendait son voile bleu sur le jardin des étoiles. Il pleuvait un miracle de parfums. Ma pénitente languissait d'amour céleste contre la poitrine de son père spirituel.. . Maintenant je campe sous une arche de l'Aqueduc, ou dans les maisons inachevées des Blaquernes. Vos courtisanes me jettent par dérision les éplucliures des limons. Les moines de mon cortège veillent avec des triques pour repousser de noire gîte les chiens féroces de tes rues, Byzance ! Cité impie des Autocrators. .. Urne d'orgueil ! Lice en chaleur que souillent les ruts de tous les barbares ! Va, Ion temps est écoulé. Comme Jean à Pallimos, j'ai vu des-

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cendre du Firmament l'Ange qui tient la Clef de l'Abyme et une grande chaîne en sa main. Il prendra le dragon, ton corps couvert d'essences précieuses, et qui est l'ancien serpent appelé Nahasch par les juifs, celui qu'on nomme aussi Baal, Ahriman, Atliamaroth et Satan. Et il t'enchaînera pour mille années !

A la fm de la période, il crachait une salive qui noircissait la poussière en forme d'étoile ; et il étendait les bras sur une croix invisible. Sophia voyait alors le Rayon Céleste transparaître en ses membres. Les peaux blettes de son visage se sanctifiaient d'une douleur mystique. Ses petits yeux grossissaient hors de leurs bourrelets de chair ; sa barbe rare se hérissait autour du haie. Les loques de pourpre doublant sa dalmatique pendillaient ainsi qno les plumes de vastes ailes en essor ; et l'âne galeux dressait de hautes oreilles semblables aux cornes sataniques de l'Ombre. A cet instant, pour l'âme religieuse de Sophia, il représentait le triomphe de la Jérusalem Céleste sur la Jérusalem Terrestre, l'extase des Éons reflétée en ombre par la patience inquiète de la bourrique noire.

Et les diacres brandissaient leurs grands crucifix de bronze vers le ciel grisâtre ; et les capitaines ébranlaient leurs cimeterres à coups de poing

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frappés sur les ceinturons ; et les moines psalmodiaient ensemble de tonitruants « Kyrie eleison ! » qui forçaient les groupes dépassants à faire silence pour de rapides signes de croix. De la foule s'interrogeant, se pressant, bousculant les éventaires des fruiteries, cent exclamations montaient alors :

— Ecoute, ô femme, la plainte du saint évêque.

— C'est encore un que le Logothète a laissé piller par les Sarrasins.

— Regarde quelle souffrance a flétri sa figure I

— Sa souffrance ou l'abus du vin?

— Silence, iconoclaste, peste des camps barbares !

— Gloire à Bardas qui te sauvera, Byzance, de tes Hypocrisies et de tes Lâchetés !

— Approuve Basile le Macédonien, descendant d'Arsace... Sa charité et sa richesse recueillent la détresse de nos prélats que la Paphlagonienne abandonne.

— Père des chrétiens, que Ta Spiritualité excellente accepte ces melons et ces bananes offerts par une âme pieuse et payés par une monnaie probe !

— Prends mes sandales, Patriarcalité d'Hermapolis; j'ai honte de marcher sur du cuir neuf quand tes orteils crèvent les souliers rituels. J'irai pieds nus, jusqu'à ce que l'Hypocrisie d'Ignace cesse de souiller la Sainte Sagesse.

— Eïa, courage, Johannès fils de Grégorios, persévère dans la piété.

— Bardas et Basile te rendront bientôt tes sandales.

— Et ils y joindront des cncniides tannées dans la peau de Théocliste, Logothète, amant de la Paphlagonienne !

— A moins, outre de Cappadocc, que ce bâtonci ne lui décolle la mâchoire, à Ion Bardas!

— Petit Père, ne te fâche pas, cache le gourdin, Petit Père des pauvres !

— Quel sacrilège a prononcé, hors des formules, le nom de la Très Pieuse laipératrice des Romains? Que celui-là vienne ici mesurer la profondeur de son ventre à la longueur de mon braquemart.

— Soleil , éclaire mille ans l'Augustalité de notre Très Pieuse Théodora qui a rétabli la Face de Thcos sur les murailles saintes, et rendu le sourire de la Théotokos aux iconostases !

— Mort aux pauliciens et aux iconoclastes abominables.

— Eïa! Eïa! petite poule, fuyons d'ici, voilà qu'ils ramassent des pierres.

— Baisse l'auvent, fils de Johannès, ou bien ces possédés piétineront tes pastèques mûres.

— R'tjrie eleison ! Kyrie eleison !

— Paix aux hommes de bonne volonté !

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— Rentre ton glaive, toi, l'Arménien, si tu ne veux pas voir la carcasse pendue à la potence de la Porte élépliantine. Crains les haches des Scholaires.

— Avec ton beau manteau, tu attirerais leurs coups d'abord !

— Ils frappent de préférence sur qui montre un opulent butin !

— Vanité, vanité, mes frères ! Je ne suis pas venu apporter la guerre parmi vous, mais le baiser de paix et l'humilité de ma plante épiscopale !

— Avance, Spiritualité dHermapolis, ton âne fiente sur mes aubergines ! Avance donc...

Lu éclat de rire général calmail touvcnt ainsi les factieux. Et chacun s'en allait atténuant les sarcasmes. La poussière retombait. Les marchands réparaient le désordre des étalages, dans le cadre du ceintre bleu ouvrant, sur les objets ou les fruits, une étroite baie.

Basile retenait facilement autour de l'évêquo d'Hermapolis plusieurs badauds, portefaix, et soldats fanfarons qu'il menait boire à la taverne voisine. Lévèque s'y lamentait; les moines dissertaient, en comptant sur leurs doigts les points de l'argumentation ; les capitaines péroraient au souvenir de leurs anciens exploits. Entre ceux-ci, Sophia choisissait pour se réjouir l'un qu'on sur-

nommait Egômcne, parce qu'il commençait chaque phrase par ces deux mots significatifs : « Moi, d'abord... » Et il effilait, d'un geste toujours égal, sa barbe bleue, sous le nez en bec de corbeau. Les deux autres ne l'égayaient pas moins ; l'un, Philothée Toxaras, ressemblait à une barrique de salaisons dressée sur deux mollets torses ; l'autre, Hermotime, s'apparentait de toute l'allure aux chiens jaunes qu'on voit sournoisement courir le long des boutiques, où ils happent la viande et le poisson quand nul ne les observe.

Les diacres replets et les moines très maigres ne lui valaient pas moins de gaieté malicieuse, lorsque le cortège en haillons quittait la place pour regagner les Blaquernes. Basile y avait pris à loyer une demeure en construction, le propriétaire étant mort presque insolvable, et les héritiers entamant une procédure contre les maîtres des maçons. La bande y campait parmi les plâtras et les tas de briques. Des nattes pourries remplaçaient les huis encore futurs. Les poutres tenaient lieu de sièges et de tables; le foin de l'Hippodrome servait de lits. Devant la porte, les moines tour à tour prêchaient aux gens de la corporation, aux charpentiers, aux serviteurs des architectes. Les capitaines contaient leurs fables de guerres, les diacres leurs voyages. Ensuite l'auditoire ^ar

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tag:eait avec eux son fromage de chèvre et son pain gris.

Sophia emmenait Euphrosyne de ce côté pour les voir. De jour en jour la troupe s'accroissait d'autres moines, d'autres soldats, d'eunuques qui ressemblaient, à cause de leurs hanches lourdes et de leurs rides, à des vieilles femmes ; en outre ils marmonnaient et branlaient de la tête. Le Patrice Bardas chevauchait par là fréquemment. Alors ils sortaient tous, en une ovation :

— Longue vie au Patrice !

— Sauve-nous, Tutélaire 1

— Bras du Théos !

— Lanarue de la Vérité !

Il les saluait noblement du haut de son cheval, il inclinait sa taille dans le long vêtement violâtre damassé d'or et fendu sur le sternum, sur l'échiné, afin de recouvrir, panneaux roides, les jambes engagées dans les élriers d'argent.

La jeune fille aimait cette face altière, pâle, ce nez busqué, cette barbe longue et grise, ces froids yeux clairs, cette vaste main gantée d'écailate. 11 lui parut souvent qu'il la regardait avec complaisance. Elle rêvait alors d'être introduite auprès de lui par une entremetteuse, de s'abandonner aux mains écarlates, de subir la cruauté de sa débauche, de frotter à la longue barbe les pointas

énervées de sa gorge. Une fois, elle rougit trop de sa pensée. Euphrosyne l'en reprit sévèremeiit, bien qu'elle acclamât aussi Bardas. Sans doute espérait-elle qu'il vengerait les Pauliciens tués selon l'ordre de Théodora. Elle laissait entendre que ses frères le soutiendraient de tout leur pouvoir, de leurs armées mêmes.

— Tu vois donc tes frères, ô Euphrosyne ? Elle ne répondit.

A nouveau, leur amitié première les unissait cependant.

La veuve ne gardait pas rancune de l'injure qui l'avait nommée anathème comme les sacrilèges et les blasphémateurs exposés par décret ecclésiastique à la malédiction des fidèles, sur le parvis des églises. Mais elle donnait gravement des conseils. A maintes reprises elle consola des colères de Basile que ses déboires politiques rendaient irritable.

— Prie le Théos qu'il aide les projets de ton frère, et sa miséricorde exaucera tes «oraisons. Es-tu assez pure, fille d'Arsace? Il faut être pure. Alors tout réussit. On porte en soi la puissance des Éons si l'on devient, par la sainteté, un Eon soimême.

Euphrosyne vivait chastement. Rien des ardeurs qui torturaient Sophia ne semblèrent la

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gêner. Pourlanl la vieillesse ne la menaçait guère. Grasse et vigoureuse, elle se parait encore de fraîcheur, de malice. Les cheveux fort noirs couvraient son front de mèches ondulées ; ils tombaient au long des tempes et des joues mates, se terminaient en boucles courtes sur les épaules. Elle avait le regard vif et bon, la bouche rieuse, les mains agiles, la démarche indolente, le corps un peu massif. Des chalands la courtisaient lorsqu'elle alignait devant eux les trésors de ses coffres. Mais elle savait les éconduire, d'une moquerie.

« Sûrement, méditait Sophia, l'hôtesse ne souffre point de l'envie amoureuse. Elle reste pure. Je ne le suis guère. Dès que je ferme les yeux, des images honteuses se dressent ; je frémis tout entière. Je devrais pratiquer l'abstinence d'Euphrosyne. Peut-être y a-t-il quelque vérité particulière dans ses imaginations. Je veux m'accoutumer à ses habitudes et me priver aussi de grosses nourritures. Les herbes suffisent à maintenir la santé du corps. Elle dit que les viandes chargent le sang de vapeurs lourdes qui donnent les cauchemars : que le pain et les gâteaux engraissent ; que les boissons font enfler le ventre. Je me priverai de cela. »

Des salades bouillies, et les racines du raifort

la contentèrent. Prononçant des oraisons, elle buvait l'eau de la fontaine afin que l'intérieur de son corps fût bénit à chaque gorgée. Elle pensa mieux à la Jérusalem Céleste. Elle construisit le rêve du Plérôme, illuminant de ses Puissances les perspectives amoncelées de légendaires basiliques. Il lui advint de rester sans nourriture deux jours, son frère n'étant pas rentré chez l'hôtesse. Tout un matin oii criaient ses entrailles, elle attendit avec confiance l'aigle qui apportait la nourriture aux Solitaires, dans la Thébaïde.

A son retour Basile s'aperçut de cette faiblesse; il fit tout avouer, la réprimanda. Maigrissant, elle pouvait perdre sa beauté. Il la contraignit à partager les viandes saignantes dont il s'alimentait à la mode des Varangs. Il se fortifiait, lui, pour les prochains combats, disait-il, entre des invectives à l'adresse de Théoctiste et d'Ignace. Il faisait tàter le roulis de ses muscles sous la peau velue des bras. Alors Euphrosyne invoquait Cliristos, en affirmant qu'elle n'avait jamais vu d'homme aussi fort.

Quand les deux femmes se retrouvaient seules, l'adolescente décrivait les extases de ses jeûnes. Une fois elle avait vu Ghristos entraînant la croix s'étendre sur elle, les lèvres tendues. Certes elle aurait reçu le baiser. La peur de s'évanouir, de

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mourir, l'avait obligée à se reprendre, qui haletait. Mais elle avait senti l'odeur suave des cheveux divins, de la barbe dorée ; elle avait aspiré le parfum de l'haleine ambrosiaque, cependant qu'elle-même, chair et os, semblait se fondre, s'épancher, telle une cire chaude. D'autres fois, au contraire, le Sauveur se répandait comme la pluie d'un "lait tiède qui pénétrait sa peau. Du doigt, si elle faisait le geste d'étendre les taches du liquide miraculeux, elle sentait une substance onctueuse se diluer en caresses fluides. Un matin, à la naissance de l'aube, elle avait vu tous les Eons se précipiter vers sa nudité, dans les rayons de l'astre apparu. Et c'avait été une grâce indicible. Leurs forces l'avaient secouée de grands frissons délicieux.

En mille autres instants, elle obtenait des béatitudes.

— 0 Euphrosyne, ta science m'apprend ra-t-elle les raisons de ce bonheur pressenti durant l'abstinence. Ta parole plus douce que le miel, déjà m'avait avertie de ces faveurs.

— Ju pourrai, Colombe de Patras, satisfaire ta curiosité pieuse quand tu m'auras relevé du serment qui scelle ma bouche.

Un soir la jeune fille commanda, devant les réticences de Thôtesse :

— Oublie donc ton serment. Descelle ta bouche. Que Ghristos te protège si tu prononces des paroles indignes de Lui ! Je m'en lave les mains, ainsi que Pilate se lava les mains.

Sophia baigna ses ongles parmi l'eau d'une petite urne.

— Apprends-le donc, vierge de Patras : dès que tes bonnes extases t'enchantent, c'est le Plérôme qui descend jusqu'à toi.

— En vérité, le crois-tu ? Gomment attirerais-je en mon être impur, les essences du Plérôme?

— Ainsi les attire la lueur des métaux ; ainsi la chanson des sources, ainsi le plumage des oiseaux. Ta beauté leur ressemble, n'est-ce pas ? Le Rayon Céleste se plaît en la splendeur naturelle. Mais prends garde, ô Sophia. Si tu l'emprisonnes en toi, tu assumeras îa peine de ton orgueil. Voulant capter les Essences supérieures par le moyen de tes qualités attractives, le Démiurge t'inspirera les vices de Gain : l'appétit des viandes, l'alourdissante paresse, la luxure qui obsède l'intelligence et la rend démente, la colère qui obsède le cœur et l'affole de haine. Alors tu ne pourras plus penser le Divin Plérôme ; tu t'abîmeras dans les enfers, qui sont la bêtise de Gain.

— Je sens que tu ne dis pas de mensonges,

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bonne Hôtesse, petite mère tendre ; conlinue... contiiiiio...

n '• 'IV-N

— Evite les pièges de Gain. Défends-toi de manger les chairs d'animaux. Surtout, quand un

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homme f aimera, laisse la semence tomber à terre. Car la génération emprisonnerait le Rayon Céleste dans ton ventre, et tu deviendrais mère du démon : les deux principes lutteraient au corps de ton enfant.

— 0 Théos, écarte la malédiction !

— 0 Sophia, il en est ainsi. Je te révélerai de grands mystères encore, si tu désires que Basile triomphe avec notre Bardas ; et tu deviendras une élue, une pureté.

— Toi, tu es une Pureté...

— Qui peut le dire ? Je n'ose pas le penser, vraiment. Tu vois : je me nourris très rarement de viandes; si j'étais pure, au contraire, je ne m'en priverais point, car, les mangeant, je séparerais le Rayon Céleste de la Matière-Aveugle, du Démiurge; je la délivrerais; elle remonterait au Plérôme des Bons, dans la Jérusalem Céleste.

— Oh !

— Christos assainissait tout ce qu'il toucha. Aussi la Mère de Dieu est nommée la Très Illuminante Pureté. Elle n'acquit point d'elle-même celte vertu du Plérôme. En passant par sa malière adamique et terrestre, le Sauveur la lui imprima De même il l'imprimera sur tous les hommes, el sur toute la terre quand l'œuvre de Rédemption sera close.. Et voilà pourquoi Marie porto le nom

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même de Maïa qui est l'apparence des choses... Il faut que Ghristos passe en notre chair et la purifie, ô Sophia ; il faut... Il le faut, afin que la Lumière Céleste triomphe du Démiurge, de lahveh et des Juifs, son peuple néfaste..., le peuple noir comme TAbyme...

Elle se jetait à genoux devant l'icône où la gloire de Ghristos brillait à la lueur dune petite lampe en forme d'oiseau.

Sopliîa tremblait, priait.

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ADONAI

Roue de feu , le soeil, à travers les branches horizontales des sapins, nuança les pelouses grises, les champs blanchis par la gelée, un éparpillement de moutons roses, un bois lointain violàtre et brun, sans une feuille. Au bout surgissait la colline bleue, toute nue, contre le ciel vide.

L'épervier qui passa fut une silhouette prompte aux ailes déchiquetées. Il glissa dans le réseau des ramilles à la cime des hêtres. Sa tache agitée se fondit.

Rien n'attira plus l'attention des voyageuses. Sophia pensait que, derrière elles, à Byzance, il faisait nuit déjà dans les boutiques, qu'on allumait les lampes de cuivre. Sa curiosité de l'inconnu promis la tenait en éveil sur sa mule, qui allongeait le pas entre les serviteurs de la veuve. Celle-ci ne parlait point. Engoncée dans la fourrure d'une chèvre de Perse, elle gardait son attitude coutumière, indolente et massive, que balançait la marche de la bête alerte. Cependant, elle dit, comme le ciel au crépuscule allait verdir :

— La lune sera pleine et claire, colombe de Patras ; nous verrons les vaisseaux chargés d'âmes monter de la terre, se déverser là-haut.

A une question elle ne répondit pas ; et l'on continua d'aller. L'humidité du soir brunissait les dalles de la route.

« Je connaîtrai donc, se répétait Sophia, fébrile, ces manichéens et ces pauliciens dont chacun blâma les crimes sacrilèges autour de moi, pendant mon enfance. Que va-t-il m'advenir. Si l'un des prêtres prétendait ravir ma virginité ! On dit qu'ils se mêlent au hasard, les torches éteintes, après l'agape !... Si je me sauvais ; si je retournais à Byzance, en pressant du talon le flanc de la mule? Je retrouverais le chemin, le grand cimetière, les cyprès géants, la petite taverne peinte

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