‹ Basile et Sophie, dessins de C.-h. DufauChapitre 7 sur 10 · A DON AÏ · texte numérisé non relu

A DON AÏ

— Transporte-nous l

— Vin du ciel !

— Enivre-nous !

— Baiser de l'esprit 1

— Etreins-nous I

— Jet du feu !

— Féconde-nous !

— Kyrie eleison !

— Kyrie eleison !

— Agni du Théos qui purifies les péchés de la matière !

— Brûle-nous !

— Agni du Théos qui créas la lumière de Jérusalem !

— Brille sur nous !

— Agni du Théos qui échauffas les germes, qui coagulas les principes, qui concrétas les atomes de la matière éparse !

— Purifie-nous, Seigneur !

— Agni du Théos, qui soufflas les vapeurs des nuées, et qui transformas en océans les glaces stériles.

— Féconde-nous, Seigneur.

— Agni du Théos qui engrossas la Terre, qui fis pousser les végétaux, vivre les poissons, les reptiles, les quadrupèdes et les hommes.

— Ensemence-nous, Seigneur !

JjC BASILE ET SOPHIA

— Rayon céleste !

— Libère-nous, Seigneur.

— Rayon céleste !

— Libère-nous de notre chair infâme, Seigneur !

— Rayon céleste !

— Triomphe de Lui, Seigneur !

— Kyrie eleison !

— Kyrie eleison !

— Adonaï est mort !

— Eïa Adonaï I Eïa Adonaï !

Alors toutes ensemble se relevèrent, hurlantes, et la tapisserie se sépara, glissa des deux côtés sur les tringles. Une nappe de feu horizontale flamboyait entre deux bustes de statues géantes, l'une, la tête en haut, toute blanche, représentait le vieillard divin, le Père des Origines; l'autre la tête en bas, toute noire, lui était identique par la forme. Leurs mains s'enlaçaient au bout de leurs bras tendus jusque la nappe des flammes ronflantes qui dardaient leurs langues d'or mobile. Autour de la tête blanche brillaient sept lampes de poteries en forme de visages angéliques, une robe de brocart pendait sous chacune. Autour de la tète noire renversée, il y avait des pots d'herbes, une chèvre et un bouc vivants attachés à des crampons par les quatre pattes écartées, et qui se débattaient, furieux sous le déroulement de l'incendie

L'assistance, debout, se frappait la poitrine, simulait la douleur, répétait :

— Eïa Adonaï ! Eïa Adonaï !

Se rappelant les leçons de la veuve, Sopliia regardait tout avec une avidité peureuse. Elle comprenait bien que la statue blanche signifiait le Piérôme, la Jérusalem céleste, puisque le triangle dor paraissait derrière sa tête. D'autre part, la statue sombre signifiait certainement le Démiurge, le Dieu inférieur qui créa la Jérusalem terrestre et Tanima du rayon dérobé au Père des Origines. La nappe de feu était le mystérieux Agni qui purifia les lèvres du prophète Elle, celui que les Persans appellent Ormuz, les Egyptiens Horus, et qui se manifeste dans le soleil au solstice d'été, ou à chaque heure, dans le foyer de la maison. Il brûlait ù la hauteur du sexe des deux statues parce que c'est lui qui engendre toute vie de l'esprit et toute vie du corps, celle des sept poupées lampadaires, celle aussi des herbes, de la chèvre et du bélier. Mais pourquoi les pieuses appelaient-elles Adonaï, désespérément ; toutes celles qui se frappaient la poitrine, qui, unies par les mains en une ronde dansante, offraient tour à tour le ventre aux jets du feu et puis hurlaient : « Adonaï 1 Adonaï ! »

Soudain la Proclamatrice imposa le silence; elle dit :

— Eiâ ! 0 Adonaï, tu fus ravi par l'Abyme.

— 0 Adonaï ! gémirent les femmes sous leurs voiles bleus.

— Et tu languis, enchaîné dans les Enfers par les ministres de lahveh, le dieu noir ; par Athamaroth, Ahriman, Baal, et la démone Proserpina,

— 0 Adonaï !

— Autrement, tu nous purifierais, Vigueur céleste. Tu nous emporterais, Amour, jusque les espaces de la Plénitude, entre les huit Éons Supérieurs !

— 0 Adonaï, sanglotèrent les visages bleus.

— Vois, celles-ci te pleurent qui sont vêtues comme Ta mère, au pied de la croix où Ton fantôme souffrit pour l'essence de Christos incarné en Toi, Adonaï !

— 0 Adonaï !

— Nous sommes Tes Mères, et Tes Epouses, et Tes Filles, que la mort céleste désespère!

— 0 Adonaï, mugirent les éplorées !

— Et voici la race du Dieu noir, lahveh, le Démiurge, le Juif.

— Anathèma ! Anathèma ! beuglèrent les visages bleus. Que le Plérôme te maudisse, fille des boucs et des béliers ; sentine de la Matière !

Les bouches se tordirent et crachèrent vers une forme humaine ligotée dans une étoffe brune que

deux vieilles transportaient, qu'elles déposèrent entre le bouc et la chèvre.

— Anathèma ! crièrent toutes ; qu'elle soit exposée à la malédiction, ta race, lahveh, dieu noir ! Anathèma, anathèma.

Elles lacérèrent leurs tuniques, les décousirent par de grands gestes fous, apparurent nues, parmi les loques du lin, grasses et lourdes pour la plupart, avec des seins violâtres et meurtris, des hanches tremblantes, des ventres balafrés, des genoux rougeâtres. Euphrosyne alors, se cacha la face dans un voile bleu. Elle montra, s'étant dépouillée, sa carrure massive, une croupe molle, les mamelles qui pendaient au bout de deux peaux vides.

Epouvantée, Sophia courut dans un coin d'ombre, s'y blottit. Les Manichéennes se passaient une coupe remplie d'un liquide ambré ; elles léchaient le gingembre au bord du vase ; elles trépignaient, elles criaient Kyrie eleison! et se liant par la main, elles s'approchèrent, danseuses immondes, de l'Agni ronflant qui dardait ses jets d'or.

Cependant les vieilles dépaquetaient leur fardeau ; Sophia put voir un corps de vierge. Au nez busqué, aux lèvres épaisses, au teint de cire, aux gros cheveux noirs, elle la reconnut pour juive; juif aussi était l'éphèbe brun et circoncis que

les vieilles mirent debout dans ses entraves. Des ressorts de bronze maintenaient béantes les bouches des patients, en sorte qu'ils ne crièrent ni ne gémirent. On entendait seulement leur souffle lauque et précipité; on voyait leurs côtes bondir, sous la gorge de la fille, sous les mamelons de léphèbc. Les effrois de leurs yeux s'écarquillaienl.

— Anathèma! Anathèma ! huilait la horde.

— Ton dieu noir a détruit l'eiret de la Rédemption , race de reptiles ! Et nous roulons dans l'Abyme oii tu détiens notre Adonaï ! Anathèma ! Sois exposée à la malédiction des Stériles ; Androgync funeste, Adam-Eve qui cueillis la pomme de science, qui distinguas la Vie de la Mort et condamnas le monde... Anathèma...

Toutes ensemble elles crachèrent contre les deux nudités graciles. Les salives coulèrent, visqueuses, au long des deux visages, s'écrasèrent sur les gorges, filèrent le long des membres qui fléchissaient.

La Proclamatrice prononça :

— 0 Adonaï, accepte ces victimes de la race n!)ire. Que cette chèvre et ce bouc portant les malédictions de tes Filles, de tes Épouses, de tes Mères, enfantent de cet Adam et en cette Eve, le dernier màlc et la dernière femelle de l'Abyme ! Que leur race retourne à la bestialité que le Démiurge

AD ON AÏ 9i

engendra, pour outrage à ta Pureté, Plérômo de la Jérusalem Céleste, Dieu Blanc, Concert des Eons, Tour de Lumière, Père de l'Agni éternel. Urne des félicités primordiales !

— Ainsi soit-il! bramèrent les Manichéennes. Précipitée sur le couple, la horde l'entoura, le

saisit, lui enfonça des griffes et des morsures dans la chair. Une poignée de cheveux sanglants fut brandie dans les doigts d'une main aux lourds anneaux d'or et de béryls, de rubis. Sophia voulut se pencher, pour voir. Ce n'était qu'une lutte, un amas -de croupes grasses, de seins pendants, de jambes tendues, de bras féroces. Quand les hérétiques s'écartèrent, elle aperçut le garçon lié sur lo dos de la chèvre, et la fille liée sous le ventre du bouc qui se débattait, la langue noire au dehors... Mais la voûte de la salle tourna en un grincement, s'ouvrit comme les pétales d'uno llonr... et la pleine lune, radieuse, inonda de ses torrents argentés le Dieu Blanc, le Père-dcs-Oiigincs, sa poitrine de marbre nue, les flammes horizontales de l'Agni. Alors toutes les assistantes s'accrochèrent à l'escabeau de la Proclamalricc, en une grappe de corps frénétiques ; celle-ci oITrait à la lune une coupe pleine de sang:

— Accepte, Sin tutélaire, aslre de pureté, le sang du Dieu Noir.

92 BASILEETSOPHIA

— Vois-tu, vois-tu, fille d'Arsace, le vaisseau de nos âmes purifiées , criait Euphrosyne. Vois comme il monte, le cygne blanc, l'Eon terrestre, ton âme et mon âme!... Regarde, la lune rit de toutes ses lueurs à nos pensées neuves. Nous serons pures, pures comme le Plérôme, ô Sophia. Nous délivrerons le Rayon céleste de la Matière, colombe de Patras, sœur de Christos, Lys pâle, Rasilique d'ivoire, OEil de la Mère éternelle... Et moi, moi Euphrosyne, fille de Nicéphore, je t'ai sauvée du Dieu Noir, descendante d'Arsace !

Sa voix délirait joyeusement. A terre , des femmes se roulaient dans des convulsions.

Bien plus belle semblait l'Épine de l'Hippodrome, depuis que Méthode le Confesseur, couvert des plaies du martyre, avait, au palais du Synode, paru devant l'impératrice Théodora, devant la multitude des évêques, du peuple, des cris d'anathème contre les iconoclastes, afin de conduire, un dimanche de Carême, jusqu'au milliaire d'or, la procession des Saintes Images portées eu triomphe.

D'abord , à la pointe orientale de la longue digue traversant l'ellipse de l'arène, la Très Illuminante Pureté, frêle et haute, vêtue d'un manteau d'or rigide, incrusté, çà et là, de gros saphirs, de cristaux et d'escarboucles, présentait un fils divin de taille humaine, et en or aussi, vers l'ado-

94 BASILE ET SOPriIA

ration de la foule assise pour l'atlente des chars.

Après ce groupe, et sur l'étroite terrasse de la longue maçonnerie, l'encens déroulait ses vapeurs, de trépied en trépied, parmi les statues d'athlètes, les pinacles de cuivre poli, les bannières brodées de visages pieux ou portant des icônes radieuses au centre de leurs brocarts, parmi les mâts écarlates haussant contre le ciel l'ondulation douce des banderoles sinople, azur, couleurs de la nouvelle Augusta^ EucLocie, fille de Decapolitos.

Le sombre bronze de l'Hercule antique, recoiffé, comme avant le schisme isaurien, d'une vaste auréole à semis de turquoises, surgissait à la pointe occidentale de l'Epine. Des letti-es, récemment fixées au socle, marquaient le nom de saint Christophe, ce colosse qui gémit sous le poids de Tenfant Sauveur.

A ses pieds était la borne que contournent les roues échauffées des chars. Sophia admirait la loge impériale, sise enlace, toute tendue de drap violet et de toiles d'ai-gent. Basile avait obtenu, pour la sœur, la création d'un emploi dans le cirque. Debout, entre les jambes de saiiiL Christophe, elle jetterait des couronnes fleuries aux cochers vainqueurs de l'épreuve.

De là, elle voyait tout.

'Encore qu'il s'en fallût d'une heure de clepsydre

LES MAUCHANDS Od

puiir que le jeu commençât, la mullitudc garnissait lovale entier des gradins. Voulant se préserver du soleil, tes femmes tenaient sur leurs cheveux des bottes éparpillées de violettes, d'oeillets roses, de lilas, de fleurs de grenadier. Tout un rang, dans le haut, portait l'éblouisseraent de l'astre rélléchi sur les casques de soldats. Et les valets de cirque en souquenille bleue couraient sans cesse dans la lumière forte de l'arène, pour ramasser les écorces de pastèques, de hananes et d'oranges jetées là, malgré les pi'cscriplions du crieur public, dont la voix monotone partait tout à coup d'un point de l'Hippodrome, puis d un autre, après la plainte aiguë d'une trompette.

Comme un signe de son frère l'appelait au seuil du vomitoire, Sophia finit de disposer les couronnes contrôles mollets en bronze de saint Christophe. Elle descendit vile les degrés de l'Épine et courut aux écuries, mais n'y trouva plus Basile. Du moins elle l'aperçut, pérorant au milieu d'une cohue de valets, de soldats de service, de marchands arméniens dont les robes s'agitaient au bout des gestes. Les eunuques poussaient leurs voix grêles en sa faveur.

— Bardas a raison. Le Cunicleios fornique avec la pieuse Théodora... Il veut l'épouser pour se faire donner les Insignes. Mais Bardas est plus

fort, hein, Basile? Et l'Auguste se déclare pour nous.

— Favorise-le de ton silence l'Auguste... va... Un idiot qui donne un talent d'or à celui des fous capable d'éteindre la chandelle d'un seul pet... crièrent à Basile les marchands.

— Sacrilège ! garrulèrent les eunuques, et ils jetaient par terre leurs bonnets de velours jaune pour les piétiner ; et ils se frappaient noblement la poitrine, et mille grimaces vives murent les rides entre-croisées à leurs visages de vieilles femmes.

Les Varangs, appuyés sur de grosses lances, riaient de toutes leurs dents. Quelques-uns lâchèrent leurs armes, pour se tenir le ventre à la manière des Barbares du Nord quand ils ressentent de la joie ; et ils se claquaient les cuisses et se tiraient leurs grandes mèches blondes. La moquerie de ces sauvages rendit quelque noblesse à la discussion.

— D'abord, déclama Basile, vous, les vendeurs, on sait pourquoi votre langue double loue la Despoina. Si elle a rétabli les Images Saintes {ils arrêta un instant pour que tous pussent faire le signe de croix en silence), vous lui aviez constitué par cotisation le trésor des Blaquernes... Oui... Ne ronge pas ta barbe noire, bouc Arménien... Vous gagnez assez

d'argent à dorer les auréoles et les manteaux de la Pureté... {il s' aire ta de nouveau ; et, en silence, on se signa), à vendre des pierres fausses pour incruster dans les icônes et les statues... Vous avez payé la Despoina afin qu'elle rétablît votre commerce ! L'or se transmettait mal quand vivait l'empereur Théophile, hein?

L'écho d'une seule exclamation de voix indignées se déroula sous les voûtes blanches. En vérité, Basile poussait loin ses accusations contre la régente. Les eunuques secouèrent leurs robes comme pour en démêler les rangs de franges multicolores. En se regardant, en croisant et en décroisant les bras dans leurs larges manches sombres doublées d'écarlate, ou de vair, ou de bleu, ou de blanc rayé, les marchands hochaient la tète. Il y avait de la salive au long de leurs barbes. Un jeune Grec des îles qui portait sur sa chevelure une coiffe de pourpre répliqua, tout bas, en ricanant :

— Et vous, les soldats, vous aimiez l'hérésie de risaurien, parce qu'alors vous pouviez, à loisir, piller les statues précieuses des églises et faire fondre le métal, en décortiquer les gemmes..., afin de nous les revendre, en secret..., et voilà; vous accusez à présent notre sainte Impératrice Théodora de Paphlagonie , parce que les basiliques s'étant remplies à nouveau d'images, les édits

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iconoclastes permettraient des pillages fructueux. Sans doute, l'Auguste Michel, entre deux rots, a promis ce changement, comme Bardas, qui prétend détenir à son tour l'encre de pourpre du signataire impérial.

— Et si tu osais, renchérirent les autres, tu arracherais, à l'exemple du patriarche Jean, les yeux de Ghristos, disant qu'ils ne sont pas doués de la faculté de voir... Agis, et tu accueilleras aussi les deux cents coups de bâton. Ricane donc avec tes eunuques et tes ramasseurs de crottin, stratège des chevaux, coiffeur de juments, masseur d'animaux solipèdes... Agis donc, main droite deThéophilizès. Epouse l'impiété de l'Auguste, vante ses muscles. Il a violé la fille du Logothète, ce rayon du Christ ; il poursuit sa sœur Thécla dans le gynécée, malgré les malédictions de leur mère. Agis, efforce-toi... il violera bientôt ta belle semeuse de couronnes. Prends-la en arrière, par les coudes ; tu n'as qu'à lui tenir les mains et à retrousser sa robe, et à l'étendre sur toi-même, son dos contre ta face... Hàtc-toi. Voici les trompettes, les haches brillantes des Scholaires... et la rumeur publique qui salue notre Eudocie... Le maître va venir voir ses coursiers... Hàte-toi. Renverse la sagesse de ta sœur sur ton genou docile. Tu seras en même temps le lit qui gémit et la bourse qui gonfle...

Pour hurler cela, en vingt voix diverses, ils s"". réfugiaient derrière les Varangs dont s'alignèrent les cuirasses écailleuses, les casques de fer graissé, les sayons gris. A la rumeur de la foule on pressentait le cortège impérial ; et, puisque l'office de Basile le retenait vers la porte des écuries, à cette heure surtout, ils faisaient les braves, jetant ainsi leur fureur de voir grandir son influence au point qu'ils ne pouvaient plus traiter avec Théophilitzès des fournitures de l'Hippodrome, sans l'avoir prévenu d'abord. Il venait de les avertir qu'il refusait, pour la nourriture des étalons, tout un chargement d'orge moisie arrivé dans le port. De leur spéculation avortée, la rancune les avait mis en rage... Ils eurent peine à se taire, malgré les avis du héraut, le choc des piques frappées contre les dalles par les soldats francs.

Néanmoins, comme on entendait bruire les voix et les soies du cortège, derrière la muraille, ils cessèrent d'injurier; ils subirent le mépris de Basile les toisant, adossé contre les hautes plinthes de marbre vert.

Sophia , qui s'était cachée derrière la série de chars réunis en vue de la troisième course, glissa doucement, entre les timons, jusqu'à son frère. Passive, elle admirait le génie de Basile, son adresse. Elle ne jugeait plus mauvaise leur am-

)niv«rtf BIBirOTHECA

bition. Les injures des marchands entendues ne la touchaient pas. Qui d'entre eux n'eût livré sa sœur, sa femme, sa fille ou sa mère, afin d'obtenir un titre, fût-ce le plus modeste?

La chronique mentionnait trop de telles transactions. Pauvres, comment parvenir autrement? Ou bien alors, il fallait se faire tondre et choisir l'éternelle réclusion du cloître.

Elle toucha doucement l'épaule de son frère. 11 frémit, et sans se retourner :

— 0 Sophia, ma colombe, j'ai voulu que tu entendisses le jugement des hommes sur nous... Il est temps de renoncer. Retourne auprès de Damélis. Tu épouseras un honnête pilote.

— Basile, je demeurerai près de toi, sous l'anneau de la main droite.

— Tu méprises assez l'opinion des hommes pour créer notre gloire avec ce qu'ils nomment hypocritement la souillure et le crime... ?

— Je méprise assez...

— Tu crois?

— Assez...

— Alors, va entre les jambes de saint Christophe ; et regarde l'Auguste quand tu jetteras les couronnes...

Elle y alla. Dans l'Hippodrome, la foule bruissait au soleil, tel qu'un peuple d'abeilles abattu

sur le gàlcau Je miel habilcmcntexposcpar le pasteur contre la ruciic I neuve. Au bout j de rÉpinc, sous le sexe du colosse , Sopliia surgitcnsaroLe peinte devant la loge impériale.

<'hacun de se;

bras élevait fj une vaste couronne, l'une de laurier et de pivoines roses, l'autre de feuilles de

102 BASILE ET SOPniA

chêne et de jaunes renoncules. Ses seins, poussés par les muscles des épaules, palpitèrent doucement à travers les deux lunes de gaze transparentes ouvertes dans le tissu à plis alternatifs mauves et bleus. Un instant elle pensa comme devait, dans le sombre bronze du colosse, flamboyer, à la place du sexe, sa chevelure couleur de feu. Immobile, elle resta, les mains en l'air.

Vers sa splendeur physique, sept mille visages se tournèrent, se fixèrent. L'Hippodrome de Byzance devint pareil à une bête des prophéties couverte d'yeux ardents qui la dévisageaient. Elle-même, la sainte impératrice, et Eudocie, l'Augusta, tendirent, vers la prometteuse de couronnes, leurs cous cerclés de perles.

Et soudain, la course affolée des chars jusqu'alors silencieuse dans l'épaisseur du sable, arriva, ouragan de sabots rouges, verts, bleus, battant l'air devant l'écume jaillie des mors en étincelles, et devant la vaneur des naseaux. Les têtes livides des cochers, à l'autre bout des rênes, malgré la borne imminente, se levèrent pour apercevoir la cause qui détournait d'eux l'attention de Byzance. Ils connurent Sophia...

Une roue blanche frôla la borne, éclata. Le conducteur passa, comme une javeline de barbare, par-dessus le quadrige ruant à terre entre les traits

rompus, les crinières mêlées, les croupes ruisselantes. Et successivement, l'essor des cinq attelages culbuta dans l'amas des bêtes. Une vague de coursiers, de chars blancs et d'hommes projetés éclaboussa de rouge la pointe de l'Epine, les souliers en toile d'or de Sophia, qui gardait les couronnes hautes, à la cime de ses bras pâles... hors l'atteinte des vaincus,

Byzance et l'empereur hurlaient. Un nuage accouru voila d'ombre le cri de la foule, l'arène blonde, l'Epine et ses statues d'athlètes, ses encens fumants de trépied en trépied, parmi les pinacles de cuivre poli, les mâts écarlates mettant au ciel 1 ondulation douce des banderoles, sinople et azur.

Sophia devint célèbre dans Byzance.

Ce n'était point qu'on la trouvât belle si on la comparait à la concubine de rcmpereur Michel, Eudocie Lugerina. De celle-ci, elle ne possédait pas les yeux fauves, le teint lumineux, ni la poitrine pesante, sur une stature svelte. Sophia n'égalait pas encore l'épouse légitime de Michel, Eudocie, fille de Décapolitos, semblable au cierge doré des grandes fêtes. Mais, depuis que les quadriges s'étaient

écrasés au coin de la borne dans l'Hippodrome, parce que le coureur de lètc avait voulu la voir, chacun vantait ses bras de nacre, sa chevelure de feu, les fosses ardentes de ses yeux noirs et le roulis de ses hanches.

Quand, revêtue de la livrée des Bleus, Michel daignait lui-même, pour les applaudissements des évoques et des stratèges, faire galoper les attelages impériaux autour de l'Épine, il affcclait de tourner au large, loin de la jeteuse de couronnes debout entre les jambes en bronze de saint Christophe. Cela faisait- rire le peuple comme si la mer eût bramé en se retirant par les galets menus.

Bientôt, elle régna dans l'IIippodromc. Avec Basile, elle commanda les cohortes de cochers; elle pacifia les querelles entre verts et bleus ; elle marqua la tâche des hérauts, des crieurs, des tibicinaires. Absorbé par la surveillance des comptables, Théophilitzès, ordonnateur des courses, se satisfit d'une aide active.

Parce qu'il avait contraint un lutteur d'Ibérie à vomir rouge dans l'arène, Basile n'attirait plus les railleries ni les colères des marchands. Ils redoutaient sa violence. Vers Sophia, ils employaient leur faconde, disant :

— Sœur du Macédonien, souhaite l'agrafe de jade que voici. Elle t'appartient. Apprends que

l'étalon 107

trois nefs arrivées d'Ethiopie dans le port regorgent de grains odorants. Tu peux le dire au préfet des écuries. Ses chevaux, à le manger, n'auront pas chance de prendre le souffle court ou la colique marine. Mes navires ancrent vers le palais Bucoléon, à gauche en venant de la taverne des Sarmates. Il peut envoyer un émissaire.

— Ecoute, colombe de Patras, jeteuse de couronnes, perdition des hommes : le maître prend il livraison du lot de mors? Tu lui as dit qu'ils étaient dairain et de fer baltus ensemble? Oui, il les prend? Alors mon esclave te portera le rouleau d'hyacinthe... Donne que je te baise le doigt, pour la chance...

— Sophia, je t'apporte la petite buire de vermeil. Vois les ciselures et l'art du polisseur. Hier, Théophilitzès m'a compté la somme pour les jarres de vin. Les palefreniers ne se plaindront pas du liquide.

— Moi, fiJle d'Arsace, je te confie les roues en bois de cèdre. Je vais acquérir de pillards cappadociens (ne le crie pas à tous) cent charges chamelicres de cuir tanné à Pessinonte, pour les brides. Voilà ce qu'il faut aux Bleus aiin de gagner tes couronnes. Qu'ils m'achalandent ! Tu porteras les plus hauts souliers de Byzance, taillés à ta pointure avec une turquoise sur la place de chaque orteil; à

moins que tu ne préfères m'épouser et compter, au lit, les verrues de mon ventre... Ne frappe pas un vieillard, enfant généreuse..., ne frappe pas...

Ainsi, vers le soir, ils l'entouraient, donateurs insinuants. Basile ne lui disputa point leurs cadeaux ni leur docilité. Môme il prit coutume d'accueillir, et de mener à Théophilitzès ceux-là seuls qu'elle favorisait. Il chassa les autres. Son dessein semblait vouloir qu'elle gagnât toute l'importance.

Heureuse, Sophia vécut ainsi, d'heure en heure, plus riche. Dans le cirque vide, elle aima traîner ses robes pourpres et jaunes, ratissant le sable avec les cabochons des franges. Souvent, après le repas, elle montait entre les jambes de saint Christophe pour tresser les couronnes de blancs œillets et d'asphodèles, en chantant. Elle espérait alors l'amour, et s'étirait, et grattait les cheveux de sa nuque contre le bronze des mollets colossaux. Mais Basile veillait à ce qu'elle demeurât vierge. Nul ne l'approchait plusieurs fois sans qu'il vînt guetter le galant. Elle se résigna. Elle se flairait les aisselles. Sous l'écharpe, elle se pesait les mamelles.

Or, il advint qu'on amena jusque les écuries un étalon fauve offert en cadeau à l'empereur par le stratèo:e des Galates Buccélariens. Michel exi-

geait qu'il courût au cirque, comme bête de timon. Quelques heures après, lui-même se fit annoncer en hâte. Il avait encore la bouche grasse, à cause du repas inachevé dans l'impatience de revoir l'animal. De sa place habituelle, Sophia le vit se démener par l'arène. Brusque, les boucles envolées, il agitait ses manches violettes. Il injuria les valets incapables de maintenir le cheval qui ruait fort. Désireux d'explorer la mâchoire afin d'en connaître l'âge, Michel tenta vainement d'atteindre le chanfrein. L'anxieux Théophilitzès retroussait sa robe, et tâchait de courir, malgré son âge, sa myopie, pour rattraper la longe traînant à terre. L'empereur s'exaspéra. Joufflu, imberbe, il l'ougissait, hurlait, sautait sur ses maigres jambes de dix-huit ans, couvertes, jusqu'aux genoux nus, de hautes bottines écarlates et lacées de vert. Autour de lui flottait sa tunique noircie de taches récentes, et battait le tissu doré de son court manteau.

L'animal ne cessa de bondir. Au fond des naseaux retroussés, on aperçut le sang. En choquant son cou, les billes de bois bleu attachées dans la crinière l'énervaient aussi. Ni leur habitude des bêtes, ni leur courage, n'engagèrent les palefreniers à le saisir. Roux, bruni de sueur, blanchi d'écume, il se cabrait sur le ressort amassé

des muscles. Il détendait sa croupe, il sautait en hauteur, entraînant une grappe d'hommes agriffcs aux pendeloques de la têtière.

Sophia s'émerveillait de cette force. Accroupitsous le ventre du saint, parmi les fleurs des couronnes entreprises, elle aspirait l'odeur du poil humide, de la transpiration des hommes. Car, en se débattant, l'étalon se rapprochait de TÉpine et de la borne. Ayant jailli comme une vague entre les efforts des bras tendus, il retomba, se roula. Les serviteurs des écuries s'éparpillèrent, projetés au loin, et s'aplatirent sur le sable, les mains en sang... Le cheval aussitôt relevé s'élança le long de l'Epine, Derrière ses sabots, la terre rejaillit jusqu'aux trépieds de la digue, jusqu'aux statues saintes, jusqu'aux mâts rouges, jusqu'aux pinacles de cuivre. Sophia suivit la course. A l'autre pointe de la longue maçonnerie, il contourna la statue de la Très Illuminante Pureté ; mais un nègre, caché là, bondit sur la longe traînante. Un instant l'homme fut comme un marron dinde roulé dans la poussière, puis debout, tirant, faisant des enjambées immenses. Alors tous coururent aussi. En plein soleil, la crinière flamboyait.

Ensuite Sophia ne vit plus rien. Le fugitif et ceux de la poursuite longeaient l'autre face de

l'étalon m

l'Épine. La vierge se déplaça. L'empereur épongeait SCS boucles défrisées. Théophilitzès, plus pâle que les poils blancs de sa tête, six Ethiopiens ruisselants de sueur, les gardes roides dans leurs cuirasses peintes et sous les casques bas de cuivre fourbi, tout ce monde, avec encore une petite fille joyeuse, contournèrent la borne afin de voir revenir le cheval.

A Ce moment, par une poterne ouverte entro les pilastres de la loge impériale, parut Eudocie Lugerina.

— ■ Je t'adore. Rayon du Christ, cria-t-elle de loin, OEil de Dieu !... Me voici selon tes ordres; et elle se prosternait dans une robe de clarté lunaire.

— Approche! dit Michel.

Tous l'appelèrent. Ils craignaient que le galop de l'étalon ne foulât sa tête, si elle restait ainsi dans le milieu de la piste. Elle glissa, plus rapide. Elle aperçut Sophia. Elles se regardèrent, l'une et l'autre, amusées, jusqu'à ce que, les cris de la poursuite se rapprochant, Théophilitzès conseillât, pour se garer, de gravir les marches aux pieds du saint Christophe.

L'étroitesse de l'espace les serra. Les Ethiopiens occupèrent les cinq degrés. Sophia, s'écrasant contre les jambes en bronze du colosse, n'évita

point le sacrilège de toucher à la personne impériale. Michel s'en aperçut ; il rit, vanta la douceur de la chair, s'adossa contre elle, tandis qu'il attirait en sa poitrine Eudocie Lugerina :

— Macédonienne, ne crains pas le sacrilège. Entre le pain tendre de ta poitrine et le vin onctueux du corps Lugérinien, je suis comme, à la communion, Ghristos sous les deux espèces...

11 rit de nouveau. Il sentait le bouc. 11 fit mal à Sophia, par jeu, en la pénétrant de son dos. Alors les parfums, mêlés à l'odeur de transpiration, la troublèrent. Elle tressaillit... elle eût voulu fermer les yeux.

Dans un filet tendu par les Ethiopiens, l'étalon se rua, d'un galop sourd, trébucha, roula comme une vague rousse, avec les mailles et les nègres. Une nuée d'hommes accourut ; ils saisirent la longe, ils lui passèrent une bride. Michel criait des ordres. Fourbus, ceux de la poursuite pantelaient, le ventre dans le sable.

L'étalon se releva. Il frémissait de ses jambes fines. Les ondes des frissons émouvaient son poil balafré d'écume. Il bondit encore...

— Lumière de Ghristos, dit Théophilitzès. J'ai ici le frère de cette Macédonienne. Il est expert dans l'art de dompter les chevaux... C'est un homme fort.

MMt'.AeJdi'j^lWJWP

— S'il est aussi fort qu'elle a la peau chaude... envoie-le chercher, répondit l'Empereur...

Basile vint. Il s'approcha de l'animal en sifflant bas; et mit une main sur la bride. Attentifs, les 'Ethiopiens tenaient la longe, à six, de loin. Son geste leur commanda de lâcher. Ils n'osèrent. Basile répéta le geste :

— Graines stériles, hurla l'empereur, lâchez donc ; on va voir comment se brisent des os macédoniens 1

Ils posèrent la longe sur le sable afin de la ressaisir, à la première ruade

Basile parut très large d'épaules en sa tunique de cuir blanc, serrée par une ceinture de fils d'airain.

— C'est ton frère? murmura la voix admirative d'Eudocie.

— Mon frère.

— Oh!...

Le silence était absolu. Basile empoigna de sa dextre l'oreille du cheval, qui, surplace, piétina, renifla, encensa. Une terreur envahit le feu de l'œil. Sans effort, Basile sauta sur l'échiné rousse, puis, lâchant l'oreille, il obligea sa monture aune série de voltes difficiles.

— Maintenant, Lumière du Christ, tu peux enfourcher la bête, dit Théophilitzès. Elle obéira comme un petit chien docile.

Il en fut ainsi. Michel accomplit deux fois le tour de l'arène, d'abord au trot, ensuite au pas. Menu et malingre, au haut du grand cheval roux, il prit soudain une altitude impériale. Il redressait la tête joufflue, autour de laquelle pendillaient les boucles molles. Sans §e retourner, il sortit de l'arène, magnifique. Les gardes trottaient en arrière.

Eudocie Lugerina dit à Basile :

— Comment as-tu appris à devenir fort et si habile?

— Dans les guerres.

— Ah !... ta sœur est belle aussi.

— Oui.

— Il faudra venir, quelque jour, tous deux dans ma maison...

On amenait sa litière Elle y monta, s'étendit. Les rideaux jaunes retombèrent, et les eunuques emportèrent leur long fardeau de bois courbé. Les jarrets soulevaient les pans de leurs robes à rayures.

Alors, Sophia entendit la clameur du peuple au dehors. Surprise, elle escalada les gradins intérieurs de l'hippodrome ; elle monta sur le portique d'Occident, elle s'appuya contre le mât doré, par peur du vertige, au milieu du ciel. Blanche et blonde, Byzance s'étirait jusqu'à l'azur du golfe.

Sons la vierge, dans la voie, grouillait le peuple ■ romain. Les voiles mullicolores desfcniuies ] s'envolaient de leurs coilTures, à tous les

i);ilrons de bois. La rumeur grandit. Des

lenètres, les esclaves déroulaient les étoffes précieuses qui tombaient jusqu'au sol. Les casques de cuivre en ligne, et les feux des lances éblouissaient. Les

cataphractaires vêtus d'armures lumineuses chevauchaient dans un scintillement. Gomme des scarabées de rubis, d'émeraudes et d'or, les hérauts avançaient en cadence. La rumeur émut l'âme de Sophia. Ensuite vinrent les tibicinaires criant au Théos par vingt clairons d'argent, la gloire du Maître... Une file de chameaux effrayés causa du remous dans les fjaques de foule sombre.

A l'ombre du dais écarlate, au milieu des enseignes dressées, des aigles d'argent aux vastes ailes ouvertessur le haut des hampes, chevauchait l'autocrator, vers qui s'évertuait la clameur fervente de la ville.

Le poing à la hanche, les mèches immobiles autour de sa figure joufflue, il dominait l'étalon fauve sur lequel on avait jeté une housse d'orfroi.

L'homme et la bète formaient un seul dieu.

Alors, la vierge tomba sur les genoux, et versant sa voix vers l'acclamation de vingt mille bouches, elle répéta, les veines gonflées...

« Rayon du Christ ! Lumière de Dieu, Empereur des Romains! »

Ivre d'adoration, elle flairait, en même temps, l'odeur de mâle laissée par lui en la robe pourpre et jaune.

Hermotime avait la plrcidilé sournoise du Rascien. .\.x Uv^oociS la tunique écarlate, il portait en sautoir une écharpe verle et bleue, nuances propres aux ondes de l'Ister. Il revendiquait le droit de percevoir le péage que les bateliers du lleuve acquittent. Avant qu'elle ne fût dépossédée, un pareil droit appartenait à sa famille sur le domaine que ces eaux bornaient vers le septentrion. Parmi son mince bagage, le capitaine Hermotimc gardait un sceptre en forme de trident, et une couronne de fer antique, emblèmes héréditaires de la souveraineté perdue lors des conflits de sa race avec

120 BASILE ET SOPIIIA

les princes des Croates. Souvent il montrait à Sophia, entre les pointes incurves de la couronne, deux toutes tordues par les coups de l'ennemi. Car il avait coutume de la coiffer, avant le combat, outre le casque. Hommage au pays des nobles ancêtres, Son mot de ralliement était « Raxi ! » dans le fort des bagarres. Les soldats lui donnaient ce surnom populaire chez les gens d'armes. Un peu jaloux, Egômène se moquait de pareilles prétentions en cirant avec la salive les pointes de ses longues moustaches noires, courrouçait ainsi le capitaine Philothée. Sourd, celui-ci réglait ses allures selon celles d'Hermotime. A sa suite, il roulait sur deux mollets torses; tels ces chiens varangs fidèles à leurs maîtres, et qui vont, les crocs hors des babines.

Certain jour, Egômène arriva dans la boutique d'Euphrosyne, le rire à l'air. Derrière lui, Hermotime et Philothée se bousculaient en joie. Ils apportaient à Sophia un perroquet gris, mais dont la tête, le dessous des ailes et la queue ressemblaient au feu, par la couleur. Les trois héros l'avaient eu de quelque marin protégé, grâce à leurs cimeterres, contre les gardiens du port qui voulaient le conduire à TErgastule, en punition d'un larcin. Euphrosyne et Sophia ne se lassèrent point d'admirer la bête. Mais la plus précieuse de ses vertus était

l'habitude de crier à voix raiiqiie « kallitriké ! » lorsque, dehors, passait un homme coiffé en longues boucles, à l'exemple de Théoctiste. Par le prestige de ses belles mèches, le logothète, au su de la médisance, gouvernait le cœur de Théodora, l'empire. Or une chanson due à la métrique des séditieux prétendait que la fortune du favori ne tenait qu'à un cheveu, thnx^ en grec. Aussi les gamins de la faction Bardas ne se privaient-ils point de croasser : « Thrix ! Thrix !» à la vue du moindre partisan de l'Augusta ; « cheveu ! cheveu ! ». Parce que le cri était bref, aigu, crispant, les chances de la faction Bardas augmentaient fort. Euphrosyne installa le perroquet sur une écoperchc devant le seuil de sa boutique. « Kallitriké » ne cessa de répéter l'animal au passage des nombreux dignitaires parés de leurs boucles que l'art du baigneur rendait luisantes. Sophia de rire à l'aise, en retenant les sauts de sa gorge. Bientôt la rue fut pleine de gamins qu'attirèrent la voix de l'oiseau comme les gaîtés de la belle fille. « Thrix! Thrix! » répétaient les mioches essuyant leurs doigts sucrés contre les petites chlamydes brunes. « Kallitriké », répondait le gros volatil, qui se rengorgeait, qui n'en roulait pas moins un grain de maïs entre sa langue noire et son bec nasal. Les enfants de trépigner alors. Leurs jambes nues, hâlées, faisaient

122 BASILE ET SOPniA

lever de la pousssière en tourbillons. Egômène lapait (l'un doigt leurs joues. Philotée leur prêta son poignard. Ils feignirent d'être les partisans d« Bardas qui remportaient la victoire, entraînant par la rue des enseignes de bois, des lances faites chticune d'un roseau, et même une machine à lancer le feu grec qu'un petit chariot représenta, pourvu d'un chevalet, lequel retenait suspendu dans une poche de fronde, le tonnelet plein de soufre. On alluma cette matière devant la boutique d'un fruitier, bâtard, croyait-on, du logothète. Le jet de la fronde joua si bien que le tonnelet fut choir au beau milieu des courges et des limons, les couvrant d'une flamme bleue, aux acclamations, des petits. « Thrix, thrix! » croassèrent-ils, pendant que le fruitier éperdu aspergeait sa marchandise avec l'eau d'une cruche, non sans allonger au hasard des coups de pied vers les assaillants. Il s'empara même de la machine, l'ayant conquise, après la distribution de maintes taloches. Alors les guerriers braillèrent. Des larmes inondèrent leurs grimaces douloureuses, leurs bouches pleurantes et tout ouvertes que des fils de salive obstruaient. Les agiles galopèrent jusqu'aux demeures paternelles. Les autres s'en allaient le long des murailles, les poings aux yeux, et se lamentant seuls entre les spasmes des sanglots.

Aux curieux qui s'assemblèrent, Egômène, beau parleur, expliqua l'algarade : « Moi d'abord je dis donc qu'ils ont déjà bien fait, les petits; et que ce fruitier mérite la fureur des honnêtes gens, même si le logothète de la Paphlagonienne l'engendra...' Moi d'abord, je lui tirerais ses oreilles d'âne, volontiers, donc!... » Il passa les doigts dans sa bouche et mouilla de salive les pointes de sa barbe; puis se campa dans une attitude orgueilleuse. Pour faire davantage, il eût fallu ne pas remarquer rénorme trique brandie vers le ciel, par le fruitier d'ailleurs géant.

Hermotime se glissait près d'une bourgeoise, murmurant: «Mesure, fille de Byzance, combien les amis de la Paphlagonienne ont l'àme dure, envers les petits enfants. Il a presque brisé les reins de celui-ci qui s'en va derrière la fontaine ; oui, tu le reconnais, celui qui a les cheveux nattés et un manteau de cuir... Un autre, unangelcldes cieux, a craché trois dents, après la gille... Tu peux croire ma parole. C'est une parole d'homme noble qui devrait percevoir les redevances dues au maître de l'Ister par les bateliers et les pêcheurs..., qui devrait commander aux Rasciens avec le trident de fer... Mais la Paphlagonienne méconnaît le juste, elle laisse dans la pénurie les fidèles de l'empereur défunt. Moi qui parle, j'ai le

droit de porter l'antique couronne à douze pointes, sur mon casque ; et l'on m'a vu ainsi les jours de bataille. A présent je suis un prince sans peuple, un stratège sans armée, un descendant qui indigne ses ancêtres dans leur tombeau... Et toi aussi tu souffres par la faute de Théoctiste. Avoue-le, petite mère des anges; ton mari ne gagne pas autant qu'il le voudrait, ni que tu le voudrais?... Sans doute; mais comment les navires étrangers, ceux qui apportent la richesse dans la ville, ne déserleraient-ils pas un port qui s'encombre chaque jour de gravats et d'ordures? On n'a pas encore détruit les trois nefs échouées entre les deux môles; et les galères ne rencontrent plus qu'un étroit chenal périlleux. Aussi les maîtres des marins se détournent de Byzance ; et voilà pourquoi ton époux trouve moins de travail pour son équipe de débardeurs. Comprends-moi, rose d'ivoire, fleur de sagesse, si Théoctiste était remplacé par notre patrice. Bardas, l'or des impôts ne servirait plus à soudoyer les fils naturels de ce paillard ni à convertir l'intégrité des sénateurs. Non, cet or servirait à faire déblayer l'avant-port des ordures, des gravais et des épaves, puisque Bardas ayant pour lui l'amour des citoyens, plus ne serait besoin d'acheter des acclamations menteuses. D'une part, les nefs étrangères afflueraient en multitude contre

les quais ; d'autre part, ton mari récolterait avec ses débardeurs assez d'or pour t'offrir un diadème de perles, beauté sainte!... Tandis qu'à présent, un immonde marchand d'écorces pourries, s'il est le bâtard de Théoctiste, peut casser les reins de ton cher fils, afin de satisfaire une fureur aveugle... Médite mes paroles, épouse exemplaire ; et si tu comptes un œuf de trop dans ta corbeille, tu peux l'offrir à ton ami véritable, Hermotine le Rascien, que les soldats surnomment Raxi..., et qui fera prier, à l'intention de ta fortune , l'EUe-même Spiritualité d'Hermapolis, le saint cvêque martyrisé, tu ne l'ignores pas, dans ce diocèse, par les Sarrasins impies !... »

Hermotime ainsi gagnait un œuf. Mais l'émeute coûtait à Basile quelques pièces de monnaie. Il jugea nécessaire d'acheter les fruits gâtés par le soufre des enfants, puis tout l'étalage du marchand afin de le consoler de sa mésaventure.

Celui-ci la conta dès lors à toute sa clientèle de ménagères, de servantes, de gourmands qui furent répéter l'histoire auprès de leurs amis. Des groupes se formèrent à la porte des maisons, autour des fontaines, sous les calvaires, et les lampes des icônes. Les femmes rejetaient leurs voiles à l'épaule pour mieux causer. Leurs visages s'animèrent, acquis à la curiosité du bruit nouveau. Cependant

126 BASILE ET SOPniA

les hommes parlaient à voix haute, désireux de convaincre ceux mêmes auxquels ne s'adressait pas d'abord leur discours. Ils se drapaient dans les pans des dalmatiques. Ils cognaient contre leurs ceinturons d'airain le pommeau des glaives. Ils invoquaient les Justes Lois, la vigilance des sénateurs, et la piété du patriarche Ignace, fils de l'empereur Curopalate. Effrayés par les gestes, les pigeons s'envolèrent des places, les chats se glissèrent dans les soupiraux, les chiens regagnèrent rapidement leurs domiciles, sans flairer les ordures.

Or les enfants rentraient en larmes chez leurs mères, se lamentaient, décrivaient à leur honneur ia bataille, puis invectivaient le bâtard du Logolhète, tandis qu'on collait sur les bosses de leurs fronts certaines pièces de métal; et qu'on les secouait tout en les embrassant. Des mères surent bientôt que le mal venait du perroquet gris et feu juché sur l'écoperche d'Euphrosyne pour répondre à voix rauque : « Kallitriké..., » dès qu'un mioche lui disait : « Thrix, Thrix ! »

Deux jours on défila par devant la hôte extraordinaire. Egômène l'agaçait d'un doigt long et sale, pour le plaisir des promeneurs. Le marin qui avait offert la merveille ne tarda guère à reparaître dans les rues, balançant sur sa tête une cage

pleine de semblables farceurs. Le barbier du Patrice acheta vite l'un des oiseaux, le percha, une chaîne à la patte, sur la barre de sa devanture. Chacun des jouvenceaux qui venaient habituellement se faire boucler les cheveux contre les tempes et anneler le duvet du menton, répéta la leçon nécessaire à l'éducation du perroquet.

Basile en donna deux à l'évêque d'Hermapolis. Devant le porche de la maison inachevée, les oiseaux occupèrent un moellon qui n'était pas encore hissé. Et les moines loqueteux de crier à l'envie : « Thrix ! ... Thrix!... » en l'attente de la réponse animale.

Des amis et compagnons du matelot disposèrent sur les lieux des marchés d'autres cages nombreuses et pleines des mêmes volatiles. Les flâneurs se les disputèrent. En peu de jours cent maisons de Byzance, non loin du palais, possédèrent leur perroquet gris habile à proférer la syllabe séditieuse. Les coureurs qui portaient la litière de Théoctiste durent faire de long détours afin d'éviter les « thrix, thrix » des gamins, et les « Kallitriké » des bêtes, les mille rires suscités par cela, les mille gestes indécents à l'adresse de la chevelure belle et grisonnante du dignitaire.

De ce jeu public Sophia s'enchantait. Elle le crut significatif. Le parti de l'Augusta fléchirait

SOUS l'assaut de l'opinion. Ensemble triompheraient Bardas et Basile. Jusqu'alors elle avait douté de la victoire. Depuis deux ans, les saisons passaient sur Byzance, et ne modifiaient rien que l'aspect du ciel, le feuillage des jardins, la mode des vêtements. Trop de déboires avaient flétri les illusions premières. Elle regrettait presque Damélis, le jardin de Patras, les chœurs des parentes chantant, leurs chevelures jointes sur le volume déroulé de la musique. Elle souhaitait un époux pareil aux leurs, un marin à tunique bleue qui vous aime, entre ses périlleux voyages, qui vous conte des histoires singulières à propos des îles océanides, et qui rapporte des armes barbares, des perles, des bois parfumés, au milieu de sa riche cargaison. Tout à coup ces regrets s'éclipsèrent. Le perroquet gris et feu, sur le perchoir d'Euphrosyne, lui sembla le héraut de sa chance, lorsqu'il répondait, nasillard, aux agaceries des gamins hâlés. Elle-même soignait la mangeoire, renouvelait le maïs et l'eau du godet. D'une sorte de danse qui lui faisait parcourir la longueur du bâton horizontal, il remerciait la protectrice. Suspendu par le bec au doigt de la jeune fille, il savait gravir le poignet et s'y tenir orgueilleux, l'œil agressif. Parfois il y gonflait ses plumes, se tassait et sommeillait le regard à l'abri du jour, sous une pau-

LES PEIiUOQUETS 131

pière jaunâtre. Le considérant, Sophia prévoyait l'émeute militaire qui conduirait jusque le trône, l'homme aux grandes mains écarlates. Bardas, celui dont secrètement elle désirait connaître l'amour dédaigneux et cruel, celui pour lequel son frère, volontiers, eût accueilli la certitude de la mort. Aux récits que Basile lui faisait de la haine accrue envers Théodora, dans les cœurs de l'Hippodrome, Sophia sentait battre la convoitise de son sang. Une grande impatience lui vint de hâter tout, d'aider son frère, de mêler aux triomphes des bagarres la surprise de sa beauté militante. Euphrosyne se garda de l'on détourner.

— Pourquoi la Jérusalem Céleste ne descendraitelle pas du ciel, parée comme une épouse qui se pare pour son époux, si cet époux est l'âme mâle de ceux qui aiment Basile et Bardas?

— Crois-tu, bonne hôtesse? La sainteté du Plérôme descendrait jusqu'à nous?

— 11 suffit de devenir les Purs, les Sans-Tache, les Ames d'Ivoire Clair.

Quand Euphrosyne recommençait ses allusions aux mystères, Sophia se troublait encore. De sa première visite au sanctuaire des Pauliciennes, elle n'avait point rapporté une croyance précise. L'accouplement forcé de la vierge et de l'éphèbe avec les bêles symboliques lui laissait à la mé-

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moire des images énervarilcs qui promettaient, avec les paroles vagues d'Euphrosyne, certaines pratiques voluptueuses capables d'assouvir la maladresse de ses appétits forcenés. Sans être une ' élue choisie par l'assemblée secrète des fidèles aux Epîtres de saint Paul, elle ne pouvait obtenir la licence d'amour. Le serait-elle jamais, une Elue, une Pure qui restitue au Plérôme le Rayon céleste inclus dans les viandes et les principes de la génération, celle qui peut, qui doit libérer l'âme universelle du Théos, l'arracher à la matière, en sollicitant les tentatives des mâles, en leur faisant perdre la semence où reste emprisonnée, par la malfaisance du Démiurge, l'énergie du Père, créateur des Eons, des forces universelles?

Euphrosyne croyait que les maîtres des conciliabules ne manqueraient point de proclamer Purs un nombre important de catéchumènes, cette saison-là.

En aiïei, un bruit commençait à courir. Le saint de Nicopolis, à qui les orthodoxes avaient arraché la peau du crâne, et qui vivait dans une caverne chez les Bulgares, convertis en masse à sa parole, le grand Cyrille, en un mot, consulté par les légats des Agapes avait répondu : « Il approche du Plérôme celui qui s'arme contre la Paphlagonienne exterminatrice de nos frères. La suave odeur

LES PEUROQUETS 133

du Plérômo s(i répand sur lui, le lave de toute souillure... » Rappelant les énormes massacres de 841, l'inexorable cruauté de Théodora, qui avait réduit pauliciens et manichéens à rechercher l'alliance des ennemis de l'empire, Cyrille avait en outre cité, comme péroraison de sa harangue, le verset des Epîtrcs : « Je suis venu parmi vous afin de combattre les serviteurs et les servantes de la Mort... »

Revenus, les envoyés des Agapes interprétèrent les paroles de Cyrille dans le sens d'un appel aux partisans de Bardas. Celui-ci promettrait de rétablir les légions manichéennes commandées par des généraux de leur choix. Basile se porta garant de ces intentions devant Euphrosyne. Le recrutement des Pauliciens était, pour la faction hostile à Tliéoctiste, une aide considérable que ne payeraient trop certains privilèges futurs. Aussi les maîtres des hétairies de saint Paul proclameraient un nombre exceptionnel de Purs, lors de la prochaine assemblée d'Initiation, afin de cimenter le pacte. Ces purs seraient choisis entre les néophytes attachés à la fortune du Patrice.

Euphrosyne estimait possible de se voir l'une et l'autre devenir des Elues, à cette occasion. Certainement des émissaires surveillaient, invisibles, la conduite des deux amies pour les désigner aux

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suffrages des Universels. Donc il importait de maintenir rigoureusement les habitudes d'austérité.

Sophia n'y manqua point. Mais elle eût voulu deviner quels émissaires du conciliabule inspectaient sa vie. Il advint que Philothée s'installa fréquemment non loin du perroquet pour y attendre Hcrmotime parti à la recherche de vivres. Comme le fidèle ami était sourd et comprenait mal les propos, il se contentait de sourire mystérieusement dans sa barbe fauve, sans répondre aux questions, puis balançait le baril de son corps sur ses deux jambes torses. Toute cette allure parut à la jeune fille cacher une politique savante. S'il parlait à l'oiseau dont il entendait la grande voix rauquc, quasi humaine, Sophia s'inquiétait même. Elle le jugeait diabolique, à cause de la grosseur de son estomac, de son vieil habit militaire en écailles de cuir, de son manteau déteint où l'on distinguait encore malaisément un coq, jadis écarlate et bleu, perché sur des torches en flammes. Il avait des yeux d'or vif dans un visage oblong tanné par les intempéries, et couturé par le fil des sabres, un crâne chauve sous un capuchon de feutre sans couleur; des lanières retenaient les haillons boueux entourant ses jambes de basset.

— Colombe de Palras, dit-il un jour, crois le

LES PEUIIUQUETS 135

conseil de Philothée. Reste dans l'Hippodrome auprès de ton frère Basile. 11 a besoin d'âmes dévouées qui le protègent. Ta beauté lui vaudra de la gloire ; et tu l'aideras dans ses commerces. Il n'est pas bon pour une jeune fille de vivre inactive derrière les treillis de sa fenêtre, en imaginant des amours niaises... Tu peux rougir, Arsacide. Philothée explore les cœurs, bien qu'il entende mal la voix des hommes. Etre pieuse ne suffit pas. Agis comme il convient à la descendante d'une race qui accomplit beaucoup dans les combats, et qui sut gouverner les villes... Je veux te voir pleine d'entrain pour servir notre cause., auprès de ceux qui flânent dans les vomitoires de l'Hippodrome en devisant, avec des sagesses contraires, sur les choses de l'Etat.

Cette façon de lui donner un avis, confirma la néophyte dans son appréhension. Philothée la surveillait de la part du conciliabule Elle résolut de lui obéir, et, le soir même, dit à Basile :

— 0 mon frère, depuis quelque temps, je te quittais fort tôt à l'Hippodrome, et je demeurais, dans la chambre d'Euphrosyne, inactive. Voici que mon âme change. J'ai reconnu que tu parlais justement naguère lorsque tu proposas de m'associer davantage à ton œuvre. Je veux, dès demain, te servir de mon mieux...

136 BASILE ET SOPIIIA

Basile l'embrassa, plaisantant :

— Il y a bien des petites filles qui aiment voir folâtrer, dans les arènes, les cavales et les étalons l

Descendue de la litière avec l'aide d'une personne vague et silencieuse, Sophia, quelques instants, resta frissonnante, sous le voile qui enveloppait sa figure, lui cachait les formes. A travers le tissu, de vastes clartés parurent grandir, s'assombrir, alternativement. Un bûcher, sans doute, pétilla. Parfois, de la résine grésillait au ronflement des flammes. En outre, c'étaient le murmure d'une foule, des piétinements nombreux, quelques toux réprimées, la voix de la brise dans les branches caressées des arbres.

Les franges métalliques bordant le manteau d'Euphrosyne tintèrent; la jeune fille sentit l'épaisseur du corps chaud s'appuyer à sa hanche, en une

138 BASILE ET SOPIIIA

posture craintive. Elles demeurèrent ainsi. Le silence gagnait. Des proclamateurs répétèrent le même cri. Tous les chuchotements se turent. Seuls les brasiers crépitèrent. Anxieuses de haleter trop, lors des émotions prochaines, elles avalaient l'air tiède et fumeux, pour respirer à l'aise durant la cérémonie. La curiosité de la vierge imagina la figure de l'homme qui lui demanderait d'affranchir le Rayon Céleste inclus en sa force amoureuse. Elle eût accueilli Bardas, le patrice haut et sévère, aux grandes mains cruelles, ou l'empereur dont les yeux scintillants promettaient d'étiangcs plaisirs ; lesquels? Déjà, les muscles de Sophia se crispaient sous la peau de la poitrine. En son ventre il lui parut que s'accomplissait le travail énervant d'une fourmilière.

Des musiciens préludaient sur des harpes et des psaltérions. Une cymbale retentit longuement. Des mains prestes dépouillèrent Euphrosyne et Sophia de leurs manteaux. Elles entendirent s'avancer un cortège. Les sandales écrasaient le sable. Les crosses des diacres ou les piques des soldats frappaient l'arène. Tout s'arrêta. Quelqu'un déclama : « Où êtes-vous, Ames qui prétendez connaître Jérusalem, La Céleste? » Peureuse d'oublier la leçon d'Euphrosyne, et, scandant ses paroles émues,

Sophia répondit entre une multitude d'autres voix qui s'essoufflaient :

Je me débals encore Dans les ténèbres de l'ombre, lahveh, le dieu noir me retient, Et Ahriman pèse sur ma gorge...

Le Démiurge qui T'ignore, Clarté du Théos, M'a faite de sa matière aveugle, Sin Tutélaire, ô Lune, Rive de joie Où abordent les vaisseaux des âmes pures... Et voici :

Je languis loin de Toi.

Eïa... Adonaïl Eïa... Adonaï !

Elle se jeta contre le sol, la figure dans le sabla marin qui mollit sous les doigts. « Eïa Adonaï ! » perj)étuèrent au loin des échos et des prières morfondues. Un pleur des harpes termina la réplique.

La cymbale ayant retenti de nouveau, quelqu'un interrogeait : « Ames qui prétendez avoir la sainte Jérusalem, que savez- vous, au moins de son apparence ? » Avec la foule des prosternés, Sophia dit:

La ville est d'un or pur aussi clair que le cristal ;

Elle n'est illuminée ni par le soleil, ni par la lune,

Car l'Agni du Théos est sa lampe.

Elle aune muraille de jaspe et douze portes.

Chacune de ses portes est une perle, et son gardien, un Eon,

Trois portes ouvrent à l'Orient où commence le monde.

Elles se nomment : l'Abyme, la Profondeur, la Pensée.

110 BASILE ET SOIMIIA

Trois portes au So]Ufiiiirion, vers où se dirige l'acte des Éons supérieurs.

l'ilessc nomment : l'Intelligence, la Vérité, le Verbe..

'Irois portes au Midi, par où se manifeste l'esprit des Eons moyens.

Elles se nomment : le Paraclet, le Parfait, la Sagesse.

Trois portes à l'Occident, en quoi s'absorbent les Éons inférieurs.

Elles se nomment : la Vie, Christos, l'Église.

A la fin du verset, la foule reprit haleine. Les harpes prolongèrent l'écho des psalmodies... Sophia palpitait de peur d'une omission. La cymbale retentit encore. Les néophytes reprirent :

Et la muraille a douze fondements.

Le premier fondement est d'onyx pareil au sombre chaos

des origines. Le second est de saphir, tel que la profondeur des cieux. Le troi-ième de chalcédoine qui a les couleurs de l'éclair

et des fluides.

Le quatrième d'émeraude ainsi que les étoiles neuves. Le cinquième de sardonyx striée semblable aux couches

superposées de la terre.

Le sixième de sardoine comme la matière refroidie. Le septième de chrysolithe, où persiste l'éclat du soleil

fécond.

Le huitième de béryl qui recèle la nuance des eaux

marines.

La neuvième de topaze, qui est la transparence de l'air

respirable.

Le dixième de chrysoprase. qui garde l'éclat du feuillage

printanier.

L'onzième d'améthyste qui luit comme le jus de la vigne.

Le douzième d"hyacinthe, dont la teinte jaune pourpré est celle de la chair sanguine.

Les voix, les échos et les sons des harpes jaillirent ensemble, s'atténuèrent, s'éperdirent..'.

Des étoffes remuaient ; des souffles haletèrent; une enfant cria de terreur, très loin, sans qu'on pût savoir la cause de cette lamentation... La cymbale fit taire les murmures, arrêter les gestes entrepris. Sophia ne bougeait plus. Les mots de l'oraison se rappelaient à sa mémoire. Elle cherchait leur sens, que, peut-être, on lui demanderait tout à l'heure. Ces vertus des pierres différentes signifiaient les apparences de la nature ; l'ordre de leur classement marquait la série des métamorphoses par lesquelles passèrent les Eons supérieurs lorsque le Démiurge, lahveh, dieu noir, les eut emprisonnés avec le Rayon Céleste dans la

Matière Aveugle Mais une forte parole s'imposa

dans le silence, et dit :

— Les douze fondements de la ville sont les figures du monde sensible, sans lequel le monde intelligible du Plérôme ne serait point reflété !

Euphrosyne poussait de grands soupirs. Le proclamateur ajouta :

— Quelles âmes ici croient apercevoir l'Agni du Théos ?

En même temps les brasiers crépitèrent et ron-

142 BASILE ET SOPIIIA

flcrent ; de vastes clartés so rlcvcloppèrent. Les néophytes se relevèrent criant :

— Agni du Théos qui purifies les péchés du monde, exauce-nous, Seigneur !

EtSophia fit quelques pas vers les incendies, les mains tendues selon le rite. A rinterrosralion vibrante de la cymbale, la vierge répondit dans l'unanimité confuse des voix manichéennes :

— Agni du Théos, je t'aperçois, Feu Céleste qui crées les énergies du monde!

Alors, le voile lui fut arraché de la face par un catéchumène immédiatement reconnu pour le jeune garçon de rilippodrome à qui elle avait acheté une tablette donnant les noms des cochers, leurs généalogies et le nombre, de leurs couronnes. Mais, sur trois brasiers, l'or échevelé des flammes l'ébloui t, qui montait en tourbillons au ciel lunaire et chauffait de ses lueurs tordues les nègres écartelés, un bâillon de cuir à la bouche, contre des croix en li2:ne.

A leurs pieds, des femmes attendaient, immobiles. Rousses ou violettes, par la teinture, leurs tignasses coiffaient jusqu'aux sourcils les graves visages fardés de noir, autour des yeux, de rose aux joues, d'écarlate aux lèvres, en sorte que chacune semblait ainsi masquée. Elles avaient des tuniques brunes ouvertes sur la gorge, fendues

L INITIATION DES PUP.S i43

latéralement sur les cui--ses, et ceintes d'écharpes bleues. Leurs parfums embaumaient l'air, Sophia entendit ses coureurs et sa litière regagner la route de Byzance.

La vierge marchait dans une avenue faite de crucifiés et de sacrifîcatrices. La peur rida sa peau. Le piétinement d'une foule féminine en robe de lin, en voiles bleus, suivait, à son exemple, les crosses des diacres, les mitres des évèques, les tiares des officiants, les dalmatiques de pourpre et le dais rond balancé au-dessus du vieillard glabre qui tenait, droite dans le ciboire, la fleur d'amome pareille à un lys jaune, taché de sang autour du calice. Le cortège allait vers les trois incendies, simulacres de la Trinité originelle, et qui marquaient les pointes d'un triangle. Au centre de l'espace, elle aperçut la nudité d'un Syrien aux longs cheveux, fixé contre la croix de l'autel ovale et où paraissait dormir, en sa chevelure, la beauté d'une grande femme presque dévêtue.

Cela dominait la clairière fermée à droite et à gauche, en arrière aussi, par les arcades de la Nécropole Justinienne. Après l'autel et les feux, le terrain s'inclinait vers les ombres coniques des cyprès, vers le mystérieux épanchement de la mer. Entre les branches, des ondulations lointaines, argentées, trahirent le mouvement des eaux.

Et les flammes dégageaient une chaleur brutale. Des nègres qu'elle incommodait sur les croix, se tordirent, crispèrent leurs muscles. Les femmes masquées de fard les arrosèrent avec l'eau de petites coupes qu'elles tenaient à la main.

Déjà, cependant, le cortège et les chants liturgiques pénétraient au milieu du triangle, se rangeaient devant l'autel. Sophia reconnut l'évêquc d'Hermapolis et ses caloyers minables. Lui, portait une mitre neuve; mais la crosse épiscopale n'était qu'un humble bâton recourbé au feu et blanchi à la craie. Ses officiers diocésains Egômène, Philothéc, Hermotime s'agenouillèrent à côté de lui. Vu la circonstance, ils avaient coilîé de vieux casques aux mille bosselures, mais qui luisaient comme miroirs. Celui d'Hermotime était ceint par la couronne de Rascie aux deux pointes tordues. Philothée disparaissait presque derrière un immense bouclier ovale, d'oii émergeait son profil lourd entre les mailles de fer suspendues, le long de ses joues, à l'armet sarrasin.

Confondus en l'assistance, beaucoup de vétérans se révélaient par les balafres de leurs figures. Certains s'appuyaient encore sur des béquilles, ou soutenaient leur bras emmailloté de linges. D'autres restaient marqués à la tempe d'un Q parce que le bourreau leur avait inscrit ce signe avant

l'initiation des purs 145

qu'ils fussent chassés de la légion, comme rebelles, maraudeurs, duellistes ou hérétiques. Là, se pressait aussi nombre de petits marchands trapus , gras , le ventre en avant et la barbe inégale , qui ne lâchaient pas leur bourse attachée à la ceinture ; méfiants, ils dévisageaient voisins et voisines, s'isolaient dans leurs manteaux de feutre, raides comme des dalmaliques, historiés de fleurs éclatantes, vertes, rouges. Les femmes se massaient partout, telles que, sur les arbres en été, les feuilles innombrables troussées ensemble par la brise, rabattues ensemble, lumineuses ensemble au soleil, assombries ensemble au passage des nuées.

Ces images se succédèrent dans l'esprit de Sophia sans qu'elle prît le temps de songer à soi-même. La quantité des gens Tétonnait. De-ci de-là, elle retrouvait des personnes familières à sa mémoire, des habitués de ITIippodrome, des artisans, le savetier qui raccommodait ses chaussures, le sot commis de l'orfèvre qui tient boutique au parvis des Saints-Apôtres, le tondeur de chevaux, si taciturne, que sa mère vient chercher au crépuscule, îe gros peseur de grains, au front verruqueux et qui boite, la vieille parfumeuse haute, sèche, plus lière que l'Augusta dans sa robe antique oii l'on voit lissés Eliczer, le chameau chargé de présents,

liG BASILE ET SOPHIA

le puits, et Rébecca recevant les bijoux ; d'autres en outre. Comment ignorait-elle que ceux-là s'étaient convertis à la vertu du Rayon Céleste, à la haine du dieu noir, du dieu nécessaire, celui sans le contraste de qui la Spiritualité du Plérôme ne se révélerait point ?

« Rardas !... Rardas ! » murmurèrent soudain les voix. Et toutes les femmes se retournèrent malgré les musiques, les chants des harpes, les chœurs sacrés, les « kyrie eleison » des caloyers rabattant sur leurs yeux les capuces brunes. Le frère de Tirapératrice arrivait dans un groupe de dignitaires. Sa taille ne dépassait pas celle des autres; toutefois il semblait plus grand. Ses larges mains écarlates détachaient son manteau. Grave dans la barbe de fer et d'argent il apparut, le torse bombé. L'œil d'or rond fulgurait sous la proéminence du sourcil touffu. A droite vers la mer, s'érigeait la poupe d'une petite galère, traînée jusque-là. 11 gravit l'escabeau.

La vierge simplement admirait le patrice. C'était bien un homme de Paphlagonie. Il avait la marche élastique du montagnard, les hautes jambes du cavalier, la distinction féline laissée jadis à la race par le contact vainqueur des Mèdes. Sa prestance l'imposait en maître, non moins que son visage sévère et maigre, sa barbe grise, la lumière môme

LIMTIATION DES PURS 147

réfléchie par Tépiderme poli du crâne chauve. Les murmures flatteurs de la foule ne parurent pas le rasséréner. Soucieux, il échangeait à voix basse des paroles avec ceux de l'entourage, sans paraître même considérer la multitude manichéenne. Ainsi, le navigateur ne s'inquiète pas de l'élément qui mène la nef au port, mais de l'opinion de ses pilotes. Et Sophia se comprit loin de lui, très humble personne qu'il n'apercevrait jamais uu milieu des autres femmes, des autres hommes. Ce lui donna presque l'envie de pleurer. Sa poitrine se chargea de tristesse. Elle soupira.

Or la cymbale annonça le début de l'office. En simarre blanche brodée d'argent, le prêtre glabre s'agenouilla devant le corps de la belle femme dévêtue qui paraissait toujours dormir, et il déposa le ciboire entre ses jambes, de telle manière que la fleur d'amomc sembla jaillir du ventre. Sur la croix, la nudité brune et vivante du Syrien remua quelque peu. Il ressemblait au Christ des icônes, par ses cheveux bruns en boucles, sa barbe clairsemée, les fentes indéfinies de ses doux yeux. Maintenant, Sophia le voyait à l'aise. On l'avait mise en la troisième ligne des assistants ; la veuve Euphrosyne tremblait contre sa droite. Cette robuste femme était émue de sa dévotion à en mourir. Au contraire, Sophia

148 BASILE ET SOI' II lA

ressentait peu de craintes relig-ieiises, mais un âpre désir de connaître le baiser liturgique des mâles, après l'agape ; un désir qui lui séchait la salive dans la gorge. Redoutant l'opinion de ses voisines, elle n'osait, en dépit de sa convoitise, apercevoir l'évidente virilité du Syrien, celles des deux nègres en croix auprès d'elle, tant elle jugeait méchants les yeux de leurs gardiennes masquées de fard. L'une, grasse et grande, l'épouvanla, qui montrait des bras d'athlète serrés au-dessus du coude par des carcans d'émail vert à filets rouges; elle balançait sur un cou large la bestialité de son visage lippu. Une autre surveillait, de ses regards fauves, inquiets, tandis qu'elle demeurait roide aux pieds du Lybien sur qui s'évapora l'eau de l'arrosage. Par l'une et par l'autre, Sophia se crut épiée. Peut-être empêcheraient-elles qu'on ne la proclamât Pure? Afin d'éviter les tentations, elle s'envelopfta du voile bleu, le tira jusque le centre de sa face.

A ce moment, du haut de la galère, quelqu'un cria :

— Quelle fille de ta chair offres-tu, peuple du Théos, à l'Universalité du Plérôme? Quelle fille de ta chair juges-tu digne de libérer le Rayon Céleste qu'emprisonna dans la matière aveugle lahveh, le démiurge ?... Nomme cette fille, peuple du Théos,

l'imtiatiûx des purs 149

nomme celle dont la beauté contient, en ses apparences, le plus de ton esprit!...

Quelques-uns proclamèrent :

— Celle en qui le Plérôme mit ses complaisances est, selon nous, Eudocie Lugerina, fille de Damase.

— Nous la nommons, répondit l'unanimité de la foule.

Et cette élection, concertée par avance, s'acheva dans un murmure qui fut se mêler à celui de la mer.

Aussitôt, l'un des officiants annonça :

— La voici donc, ta fille élue, peuple du Théos; voici donc Eudocie Lugerina, fille de Damase...

Et, sur l'autel, la femme se réveilla, s'assit, les jambes pendantes, le ciboire contre son ventre, le dos à la base de la croix, les bras étendus. On regarda palpiter sa gorge radieuse, et rire ses dents de lumière. Elle ferma les yeux. La cymbale retentit. Le sacrifice commençait.

Sur les genoux de l'Elue, l'évangile fut déroulé. Le patriarche glabre perpétua sa lecture qu'on n'entendit point. Euphrosyne, ensevelie dans ses voiles, priait de toute la sincérité d'une âme. Sophia regardait cette Eudocie, l'amante de l'empereur Michel; et son esprit travaillait. Comment était-elle ici, parmi les Manichéens, avec Bardas,

î'évôqiie d'IIcrmapolis , Egômène, Hermotime, Philothée, les caloyers loqueteux? Seul Basile manquait à l'agape pour laquelle chacun avait apporté des viandes froides, des confitures, des fruits et des pains recouverts de napperons, dans les corbeilles que les enfants, restés à la nécropole, maintenaient en équilibre sur leurs têtes.

Eudocie Lugerina, fille de Damase, était donc affiliée à leur faction. Par son entremise, Michel recevait les conseils nécessaires à la perte des tuteurs impériaux, Théocliste et Manuel. Cette élection concertée d'avance, sans doute habituelle aux Pauliciens et aux Manichéens, désignait l'organe des Fils-du-Tliéos qui exprimerait habituellement leur pensée à l'oreille de l'autocrator.

Maintenant, le Patriarche glabre roulait à nouveau le volume de l'Evangile, le remettait dans l'étui d'or, puis le tendait à un évèque, qui le reçut au pied de l'autel, en génuflexion, parmi ses diacres relevant sa chape, ses officiers, l'armure brillante. Uu frémissement parcourut la foule qui" se prosterna, la cymbale ayant retenti.

Noblement, Eudocie Lugerina se relevait sur l'autel de pierre. A la clarté flamboyante des trois incendies, elle apparut telle qu'une lumière plus vive, belle de ses formes harmonieuses et développées. Ses seins vibraient aux échancrures d'une

sorte de corselet bleuâtre, où se poursuivaient plusieurs chevaux d'émail blanc, un fleuve d'argent, des feuillages verts, et, quand elle se tourna, une tête d'homme grave, au-dessus des larges reins blonds à demi engainés par les caleçons on roses fraîches que des bracelets d'or liaient à l'étroitesse des chevilles.

Cette tête avait une barbe et des cheveux d'acier gris, étirés en forme de flammes jusqu'aux côtés de la ceinture merveilleuse ; les yeux étincelaient par deux saphirs énormes; la bouche close, le nez et les joues étaient ceux d'un Lybien... Elle signifiait la nature du dieu noir, la matière aveugle qui détient captif le rayon céleste de l'âme.

La chevelure d'Eudocie, mêlée à des chaînes de rubis et de topazes, supportait une tiare d'azur brodée de soleils, entourée par les spires d'une bandelette que les noms du Théos sanctifiaient, inscrits à l'encre rouge.

Telle on la vit, qui, lentement, debout, se retournait vers le Syrien. La grâce de ses bras savants enlaça les hanches arides du jeune homme. Elle gravit les trois marches d'un escabeau, puis ses baisers commencèrent à émouvoir la chair du crucifié , qui ferma les fentes oblongues de ses paupières aux longs cils, qui, en une secousse, frissonna de toutes ses côtes maigres contre le

152 BASILE ET SOP II lA

bois de la haute croix... « Kyrie eleison! » clamèrent ensemble les évoques, les diacres, prosternés dans l'or coruscant de leurs chapes. Toutes les mitres s'inclinèrent. Une fois, la cymbale retentit violemment, continua de vibrer jusqu'aux entrailles de Sophia palpitante, éperdue. Car, lentement aussi, toutes les femmes masquées de leurs ifards, toutes les femmes en tuniques fendues et ceintes d'écharpes, montaient aux croix, enserraient les muscles tendus des corps lybiens, symboles du Dieu Noir. Sophia vit la grande et grasse étreindre de ses bras athlétiques le nègre avec là poutre, si fort que bois et chair gémirent : la tète bestiale se balançait comme celle d'une ourse, pour l'oscillation régulière d'un baiser allant de l'épaule à l'épaule sur le patient fiévreux. Celle au yeux fauves s'agriffait à la proie vivante, se suspendait au cou râlant du noir, puis elle resta, comme une aigle crispée sur le serpent qu'elle dévore et qui se débat, en mille torsions fougueuses.

« Kyrie eleison, » dut répondre la vierge à l'appel des litanies. Le patriarche glabre, en simarre blanche, écrasait dans le vase d'or la fleur d'amome, ses pétales jaunes, son calice sanglant... sur quoi le diacre versait l'eau d'une petite aiguière. Au-dessus de lui, l'Elue des Fils-du-Théos

se cramponnait à la croix, sans rien laisser voir du Syrien que la douleur d'une figure inclinée contre le bras fixe, et une bouche ouverte. Mais la cymbale retentit encore : il fallut que, de ses lèvres, la néophyte touchât l'arène, qu'elle restât dans cette posture d'adoration.

— Jérusalem ! Jérusalem ! chantèrent les caloyers et les diacres, Cité radieuse du Plérôme!... Accepte le sacrifice, Père céleste; que cette union soit sanctifiée, comme elle le sera dans les siècles des siècles, lorsque lahveh, le démiurge, lahveh, le dieu noir, se sera élevé jusqu'à Toi, entraînant les formes de la matière aveugle parmi Ta clarté, Énergie des Eons !

— Haut les cœurs !..

— Rayon céleste emprisonné dans la vie des pécheurs par Saclas, le démon 1...

— Délivre-le, Seigneur, répondirent la foule et Sophia.

— Rayon céleste qui te fis nous-mêmes, et voulus mourir sur la croix, dans l'apparence d'un fantôme vain !

— Délivre-nous, Seigneur!

— Sainte Marie, mère de Dieu,

— Prie pour nous!

-— Sainte Marie, mère de Dieu,

— Prie pour nous !

156 BASILE ET SOPIIIA

— Encensoir qui as contenu le charbon vivant et vrai, la face de l'Agni, Marie Theotokos,

— Prie pour nous !

— Tour d'Ivoire,

— Prie pour nous !

— Agni du Théos qui effaces les péchés du monde,

— Délivre - nous , Seigneur , de la matière aveugle.

— Agni du Théos qui effaces les péchés du monde,

— Délivre-nous, Seigneur!

— Kyrie eleison!

— Kyrie eleison !

Au long retenlissomcnt de la cymbale, Sophia se redressait. Un soufllc hàlif dilatait encore les côtes maigres et brunes du Syrien, seul contre les bois du signe. Le patriarche blanc abaissa le ciboire élevé tout à l'heure jusque l'amant symbolique et divin de la Terre Humaine. Dans l'avenue des croix où haletaient les Ly biens garrottés, défilèrent les femmes aux tuniques fendues, et portant une chose secrète sous les pans de leurs écharpes bleues; elles formèrent une procession qui marcha vers l'autel. Eudocie Lugerina s'y était recouchée dans sa crinière, les mains jointes, les jambes unies. Alors on vint abattre la croix; et le

l'initiation des. purs 157

Syrien en fut détaché, fut emporté. Ensuite, l'évêque du Pont, parmi ses diacres, fit rapidement tourner, l'un sur l'autre, les bois de cèdre de la croix. Peu à peu, elle s'échauffait, fumait à peine.

— Agni du Théos!... appelèrent les caloyers. Quelques étincelles pétillèrent. L'assistance jeta le triomphal « Hosannah! » Aux Fils-du-Théos, l'Agni se révélait propice, le feu subtil, engendré du Saint-Esprit, du mouvement ailé, qui produit les forces universelles, qui féconde l'inertie de la Matière, qui délivre la Particule divine dérobée dans la substance du démiurge. Par toutes les bouches les cantiques jaillirent :

— Agni du Théos qui effaces les souillures du monde !

— Délivre-nous, Seigneur !

Sophia regardait le demi-cercle de l'assemblée populeuse adorant les trois incendies, le ciboire qui descendait du tertre aux mains du patriarche blanc et glabre. Derrière lui, les évêques, les officiers diocésains, les caloyers, les chantres, les femmes masquées de leurs fards, et portant la « chose secrète », constituèrent un cortège d'or, de joyaux, de loques éclatantes, de litanies psalmodiées. Les harpes tintèrent. Les castrats chantaient de leurs voix fines et frêles, près, eût-on dit, de se

158 BA:;iLE et soi'hia

rompre. Les fumées bleues des encensoirs s'envolèrent. Le catéchumène la fit s'agenouiller... Elle attendit la communion, l'âme étourdie par l'énervement des sens et de l'esprit. Contre elle, Euphrosyne semblait vouloir défaillir.

De toutes parts les corbeilles de l'agape apparurent chargeant la tôte des enfants innombrables qu'on avait écartés durant le sacrifice. Mille bruits de vaisselle furent entendus. Sophia prétendit s'absorber davantage, médita la signification des rites. Elle ne put que songer aux glorieuses voluptés d'Eudocie Lugerina aimant, pour les Fils-du-Théos, l'emblémature du Sauveur, ce Syrien au corps grêle brun, qu'elle-même souhaitait, à moins que ce ne fût le nègre embrassé par la femme grande et grasse, balançant la bestialité de sa face lippue. Communier de la chair du Syrien, comme l'Élue ; à la face du peuple ! Communier du Christ qui a dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ! » Sentir l'univers descendre en soi, avec les prémices de la nature et les forces du Rayon Céleste!' Se croire l'âme fécondée par le passage du divin Plérôme, en la personne de l'Eon Christos, qui se donne aux hommes, aux femmes, aux néophytes prosternés en la même attente !

Déjà s'étouffaient dans le sable les pas rapprochés du cortège. La lueur d'une cire éclaira son

L'iMriATIOX DES PURS 153

voile. Une main lui toucha la têle. Sophie, les paupières closes, tendit la langue, au contact du divin, qu'elle avala doucement. La voix faible du palriarche récitait :

— Je te confirme en tes vœux, fille du Théos, Sophia, descendante d'Arsacc. Tu es pure dans Jérusalem et la Matière Aveugle du Démiurge, ïcra purificc par toi, colombe de l'Agni...; mouvement ailé du Feu.

— Ainsi soit-il, scanda le cortège qui piétina plus outre, s'arrêta devant Euphrosyne.

Les parfums des femmes portant la chose secrète, pénétrèrent la nouvelle élue. Lasse elle sommeilla dans sa béatitude, à l'ombre du voile, au bruit confus des harpes, des chœurs, des brasiers crépitants, de la rumeur de la foule qui, sous les arceaux du cloître, commençait l'agape, communiait des fruits de la terre et de ses venaisons, ainsi que Sophia communiait encore de l'Homme-Dieu, savourait encore l'onctueuse eiucharisLie qui l'avait faite digne de purifier la matière aveugle. Elle s'étonnait un peu de ses mérites. Comment lui avaient-ils valu de telles ■grâces ? Elle se rappela les jeûnes, les lectures des Epîtres, les conversations initiatrices d'Euphrosyne, au coTirs d'une année. Voici qu'elle se trouvait à r.ag:aipe ées fidèles manichéens. Cela lui

160 BASILE ET SOrillA

semblait miraculeux. Elle souffrit d'attendre qu3 la communion eût été donnée à tous les néophytes. Quitter sa place et se rapprocher de la galère oij trônait Bardas fut son vœu. Peut-être la choisirait-il? Mais le cortège n'activait point sa marche. Les porteuses des « choses secrètes » se rassemblaient autour du Patriarche Blanc. Quelques-unes découvrirent leurs mains enveloppées dans les pans d'écharpes bleues, et elles versèrent aux ciboires des diacres le contenu de petites coupes qu'elles y cachaient. Alors la procession serpenta entre les rangs des néophytes agenouillés en leurs amples tuniques de lin.

Fatiguée, meurtrie, Sophia s'assit discrètement sur les talons, et regarda les ombres coniques des grands cyprès, les miroitements de la mer, puis écouta bruire la foule, chanter les castrats, vibrer les harpes, s'approcher un autre cortège. Plusieurs caloyers misérables accoururent déchaux et la face couverte d'un capuchon troué à l'endroit des yeux. Des corbeilles remplies de cendres étaient suspendues à leur col. Ils jetaient la poussière au front des nouveaux élus en vociférant :

— Souviens-toi que tu es fait de la poussière de Saclas, et de l'immondice d'Ahriman.

— Il faut haïr et humilier ta chair.

— Couvre-la de souillures ; flétris-la par des abo-

l'initia 1 lu. N Oli.-. l-LliS ICI

minations ; fais-lui honte en l'accablant de ses vices.

— La vie est mauvaise. N'engendre point, mais donne communnément de la volupté stérile à qui la demande.

— Méprise ton corps, enjoignit le sixième, qui lança une escarbille rugueuse dans la gorge de Sopbia. Ne le respecte pas. Il est l'œuvre du Dieu noir.

— Ne l'anoblis point avec la pudeur !

— Tu serais sacrilège envers le Plérôme qui seul a droit d'attendre la vénération de ses fidèles.

— La chair ne vaut pas qu'on la sanctifie !

— En l'honorant, tu voles le Théos et tu offenses la Spiritualité de la Jérusalem Céleste !

— Aime comme tu marches, ou comme tu manges, sans plus te préoccuper de l'amant que des pierres de la route, ou du boulanger qui pétrit le pain.

— Tu es le Théos lui-même, ô Pure. Qu'importe au Théos les avanies de la chair?

— Il trône bien au-dessus...

— Il n'y a qu'un seul Dieu. Son Universalité enferme aussi Hylé, la matière aveugle.

— Le Dieu Noir n'est que l'autre face du Plérôme !

— Donc le péché n'existe pas pour celui qui sait...

162 BASILE ET SOPIIIA

— Mangez et forniquez à votre goût, ô Pures, afin que Ja chair cessant de vous importuner par le vagissement des instincts, vous soyez libres d'esprit devant l'Idée de la Jérusalem Céleste...

— Mangez et forniquez, ô Pures ! Mangez et fwniquez.. . Soyez l'ordure pour devenir l'Eon !

Pareils à des fous ivres, ils criaient cela successivement. Ils couraient, l'un à la suite de l'autre sur une seule file. Ils lançaient aux visages des élues les cendres des Trois Bûchers et les braises encore chaudes. Gela signifiait que la pureté du feu sort de l'humble matière, sa mère.

— Assouvissez-vous... crièrent les derniers... Mais alors, beaucoup levèrent la tête parmi îrs

néophytes et dans l'assistance. Une rumeur s'accrut. Euphrosyne hurla tout à coup : « Analhème à toi, honte de Cubricos ! » Et les caloyers loqueteux s'enfuirent sous les injures d'un grand nombre, tandis qu'un plus grand nombre les acclamait. Cela couvrit entièrement les tumultes de la mer.

— Ne les écoute pas, petit pigeon, gémissait Euphrosyne, n'écoule pas les Corrompus. Viens avec moi. Ils divinisent le démon lahveh, et l'exécrable Ahriman, et la débauche d'Athamaroth !... Suis-moi, Fleur de Pureté... Fuyons les adorateurs de la croix, et les amis des Juifs.

L INITIATION DES PURS i63

Fuyons les porcs de Job. lisse vautrent dans la fange ; et ils se croient des saints... Viens avec moi dans le cloître. Nos frères s'y rassemblent. Vois-tu, celui-là qui de sa main brandit le volume des Epîtres... ! Allons à lui. Paul recommande la dévotion au Paraclet. Les caloyers mentent. Viens, nous honorerons l'image de la Colombe, et le feu du mouvement ailé qui excite Tinertre de la matière aveugle. Sera-t-il dit que je t'aurai conduite en ce lieu afin que tu me sois un sujet de scandale?... Agni du Théos qui effaces les péchés

du monde, protège-nous, Seigneur !

Elle entraînait son amie, la foule s'opposait à leur marche. Sophia n'aidait point, s'intéressait aux disputes réunissant les femmes en tuniques de lin, et les visages pâles ressuscites aux plis des voiles bleus. Mille exclamations se mêlèrent.

— Les Epîtres distinguent le Démiurge du Théos, avoue-le.

— Tu ajoutes foi aux sottises de Constantin, Icasie ?

— A celles de Marcion ?

— Il n'y a qu'une substance, qui est le Théos !

— Tu parles, Icasie, comme une juive immonde, fille de Judas !

— Il n'y a qu'une essence, celle du Père, celle du Fils consubstantiel aussi, celle d'Ilylé, la

164 BASILE ET SOPIIIA

matière aveugle... Et cette substance est le Th(5os du Plérôme... j'ai dit.

— Abjure, Icasie !

— Jamais. Tu peux te taire d'abord, Callinice, toi qui pulvérises les croix pour composer des remèdes...

— La croix n'est rien. Jésus n'est pas mort en son corps céleste impérissable. Les Pharisiens ont crucifié l'illusion de leur haine, un fantôme...

— Anathème... Et probablement tu nies en outre la sainteté de Marie ?

— Jésus a passé par le sein de Marie ainsi qu'une eau par un canal... Il n'a pas confondu avec elle son essence... ; gourde à Sarrasins !

— N'insulte pas une vierge qui prie même les lèvres fermées de peur que son haleine ne ternisse l'idée céleste... ô Callinice!

— Va chez les orthodoxes alors... Prosterne-toi devant les joyaux des idoles... Cesse de jeûner... Arbore l'insolence du Patriarche Ignace, et faistoi encenser les narines... ô Icasie, la diabolique !

— Juge son orgueil ! Elle s'estime régénérée, cc'te Icasie ; elle n'admettra point que le Démiurge a vaincu Christos, de nouveau...

— Je suis Pure, selon la parole de Jésus et de Manès. . . Oseras-tu récuser aussi la parole de Manès, ô Pulchérie?

— Peuh... On Fa déjà nié. La peau ridée de son corps a pendu devant les portes des cités oij les chefs de j ustice la transportaient pour l'exemple.

— Ne condamne pas un martyr ! Il n'est qu'une substance du Plérôme qui renferme aussi la maliè.c aveugle. Point de péché, en ceux qui savent, puisque le Théos ne peut s'avilir.

— Notre Icasie parle comme la sainte Sagesse; Pauliciennes imbéciles ! . . . Ouste. . . , allez au cloître avec vos liseurs d'Epîtres, et vos abstinents riches en hypocrisies diverses. Nous, toutefois, entamerons l'agape joyeuse ; ensuite, offrant l'appât des caresses à nos frères, nous délivrerons le Rayon Céleste captif dans les principes virils.

— Donne ta main, fille de Sérantopichos ; qu'un pas léger nous porte jusqu'aux feux de l'Agni ; nous danserons autour en chantant les vertus des Eons !

— Allez donc... vertus des Succubes ! Urnes d'infamies..., filles de Baal H y a deux principes : l'Agni de Lumière et le Dieu noir ; et vous êtes les servantes de celui-ci, de laveh, l'abominable...

— Tu mens, Euphrosyne. Apprends-donc à ta Sophia comment Saclas, l'ange déchu, emprisonna les particules divines, qu'il possédait encore, dans les prémices de la génération. Tu le sais bien : il

construisit Adam et Eve avec l'espoir que le genre humain serait l'éternelle geôle de l'Esprit, renouvelée par l'amour fécond... Eïa! tu peux maudire à ton aise, marchande de jetons faussés, nous continuerons à délivrer les particules de leur prison fluide..., et nous aimerons la communauté des hommes, nous resterons fidèles ù la stérilité qui vaincra les manigances de Saclas, d'Ahriman, les pleurs d'ALhamaroth... elles hideurs de l'Hadès!

Elles criaient toujours. Euphrosyne et Sophia s'éloignèrent. La veuve grommelait desexorcismes.

— Ne les écoute pas, fille d'Arsace. Elles appellent incubes leurs amants, dans l'intention d'excuser leur débauche. Certes il vaut mieux stériliser l'amour, qui est un engin de Saclas et de l'Hadès, un moyen capable de perpétuer la captivité humaine des Saintes Particules. Mais, il est faux de croire, à l'exemple des Juifs, que l'Ombre et la Lumière sont une seule Universalité, et que, pures, nous ne pouvons pécher, étant divines, puisque le Théos ne saurait s'avilir... Ce sont des infamies anciennes. Ces chiennes ne comprennent pas le verbe de Manès qui a toujours distingué les deux natures... Grâces au Théos!... Nous voici entre nos sœurs et nos frères !

Hermotime dépaquetait solennellement une volaille cuite et refroidie entre des tranches de pas-

tèque. Il la déposa sur le bouclier immense de Philothée. Egômène ricana, l'appétit ouvert. La Spiritualité d'Hermapolis releva sur son front la mitre neuve, pour s'apprêter à mieux jouir du festin, en l'honneur duquel les caloyers exhumèrent de leurs cagoules des fruits évidemment dérobés aux étalages. Un enfant apporta sur ses épaules une amphore pleine que Bardas offrait à l'évoque. Euphrosyne retrouva sa corbeille de mets délicats ; elle les joignit au menu, en ne cessant d'invectiver les consubstantialistes et les vieux manichéens. Egômène s'empressait vers les femmes : « Moi d'abord, disait-il, cela m'est égal. Tous sont rien... » et il riait, en mouillant ses doigts pour lisser les frisures de sa barbe; cependant que ses yeux ardents sollicitaient l'amoureuse complaisance de Sophia, très triste.

En effet, dans le cloître, autour d'elle, la secte paulicienne pullulait : gens pauvres, loqueteux, amputés, gibbeux, minables, vieux, boiteux et cagneux, rongés d'ulcères à la face, ou revêtus d'une peau trop fine, les écailles de la lèpre venant de tomber. Ce monde dégageait une odeur fâcheuse comprimée sous les voûtes basses, et qu'augmentait le climat de juin, malgré la fraîcheur relative de la nuit. Les vétérans et les soldats expulsés des légions formaient le nombre. Leur misère avait

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llélri les figures, terni les armes, élimé les hardes, amolli les attitudes. Les aristocrates de la secte affichaient des mines austères. Leurs chevelures coupées en rond, leurs chapes lourdes et sombres, leurs bottines de cuir brut, leurs tuniques violettes, finissaient la joie des regards.

Presque toutes les femmes étaient d'âge mûr. La graisse les alourdissait. Des pendeloques en perles d'acier bleui, tombaient au long des joues blettes, après avoir garni leurs tempes de deux rondaches, leurs cheveux d'un sombre diadème. Moroses et blêmes, elles restaient assises sur leurs tuions, avec, dans la main, l'étui de bois qui contenait le volume des Epîtres. Elles murmuraient entre elles. A leurs mines, Sophia devinait le mépris dont elles se communiquaient les raisons pour médire de chacun. Leurs voiles d'étoffe grise couvraient des crânes pointus, des cols courts, des épaules vastes, se plissaient à la naissance des croupes effondrées sur les tapis arméniens. Quelques vierges jaunies déjà par les acres senteurs du gynécée toujours clos, n'osaient point ouvrir leurs voiles plus qu'il n'était nécessaire à la respiration. On les avait installées, le dos à la clairière, de telle façon qu'elles ne pouvaient apercevoir les spectacles indécents des manichéennes qui dansaient autour des trois incendies.

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Là-bas, au contraire, c'était splendeur. Ce que Byzance contenait alors de filles belles, de soldats alertes, de sveltes garçons, de vieillards majestueux et gais, de fonctionnaires aux costumes orfèvres et aux barbes courtes, le monde presque entier de l'Hippodrome s'animait autour du Saint Trinitaire. On détachait les nègres de leurs croix ; et les officiantes aux tuniques fendues les recevaient plaisamment dans les bras dont ils avaient connu l'amour tout à l'heure. Comme ils représentaient la matière aveugle de lahveh, on les emmenait loin de l'Agni développant l'or et l'azur de ses flammes infinies jusque dans la sérénité du ciel. Ils riaient dans le bâillon ; ils se frottaient aux gardiennes par des mouvements lascifs, en dépit des entraves de leurs poings. Vers eux s'agitait une houle de voiles bleus, d'épaules fines, de cris joyeux échappés aux voix puériles. Mille bras grêles les fouettaient au moyen de lis, et de plumes; mille mains pâles, énervées, mille caresses timides, furtives, secrètes, ou franchement brutales, les palpaient dans le dos, à la poitrine, ailleurs. Leurs musculatures brunes étaient couvertes de ces mains, comme de fleurs jetées. Des groupes d'hommes enviaient ces Syriens en sueur.

Plus loin les nouvelles Elues dansèrent, guirlande humaine qui s'enlaçait aux trois incen-

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dies, défilait, rapide, autour de l'autel, s'étendait jusque les colonnades de cyprès et les lueurs de la mer. Le pas était simple. Moulant les formes de leurs corps dans ce lin qu'elles plissaient aux hanches, elles avançaient mollement la cuisse et la jambe, se balançaient sur l'autre jarret, d'arrière en avant, le sourire aux astres. L'une de face (et l'on admirait les rondeurs des seins, le disque du ventre serrés dans la toile), l'autre de dos (et Ton devinait la richesse de la croupe, l'élégance creuse de l'échiné), elles alternaient, passantes. Une autre guirlande humaine, intérieure, unissait les garçons en tunique blanche, aux cheveux ceints de pourpre. L'un de face, l'autre de dos, ils frôlaient les filles ; et le jeu était, pour celles-ci, de fuir le contact figure à figure ; de précipiter ou de ralentir le rythme, de sorte que chaque garçon eût toujours devant lui la nuque d'une danseuse, et non pas son visage... Le plaisir se perpétuait parmi de grands éclats de joie. La cymbale tintait clair et creux. Puis la danse changeait. L'alternat des postures ayant été rompu, garçons et filJes s'apposèrent dos à dos, guirlande à doubles faces qui, chantante, accéléra sa course autour des feux.

Des yeux, Sophia cherchait Bardas. Elle le distinguait mal à la poupe de la galère, parmi ceux

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de l'entourage. Les torches éclairaient moins Les brasiers de l'Agni s'écroulèrent en jetant des hydres d'étincelles qui lapaient la nuit. Les bûches grésillaient, devenaient d'un or rose, dardant les flammes bleuâtres, vertes, jaunes. Des troncs entiers s'abîmèrent, les uns par-dessus les autres, minés au milieu. Et l'or des hautes tlammes bondit au firmament. Cela produisit une vaste clarté dont s'illumina la galère, le balcon de la poupe, et la femme coifTée d'une tiare, engainée de fleurs, corsetée d'azur qui buvait au cratère d'or tenu par les mains écarlates du patrice chauve... II y eut un geste. Eudocie Lugerina cessa de boire ; elle essuya ses lèvres contre la bouche ofl'erte du Paphlagonien, qui remeltait le vase à un serviteur.

Sophia demeurait stupide. Ce bref amour môme ne viendrait point à lui échoir. Une invisible poigne lui serra la gorge, l'étrangla. Comme elle voulait reprendre haleine, la prompte clarté s'enfuit au ciel. La nuit confondit les formes sur la galère.

Égômène offrait une tranche de limon enduite de miel : « Moi d'abord, ô Sophia, colombe de Patras, je voudrais déjà sentir ta belle paupière battre sous mon baiser, comme l'aile d'un papillon que l'on enferme dans sa main... J'ai dit... Ta re-

gardes Bandas, et les autres... Tous sont néant... » Ses chev<>ix bleus et ses dents luisirent. Il riait; il mouilla ses doigts et tordit un frison de sa barbe.

La vierge accepta machinalement le fruit apprêté, détourna ses regards loin de la galère, loin de son espoir. Il lui parut qu'en son cœur, des yeux las d'une vaine attente se voulaient clore. La chair de sa gorge lui pesa. D'un soupir, elle la relevait. « Mange donc, colombe, fille du cèdre et de la brise... » insinuait Egômène, dont les vêtements, l'odeur fauve, approchèrent le voile. Elle porta la friandise jusqu'à sa bouche. Elle s'étonna que ses lèvres pussent y trouver une saveur agréable. Sa vie ne finissait donc pas en même temps qu'un désir trahi ? Elle étira son torse, une main sur la hanche ; et sourit à la suffisance d'Egômène ; il examinait les Pauliciens, avec l'allure d'un qui convoite l'inattention propice aux secrets de l'amour.

Ceux-ci mangeaient gravement, secouaient parfois les miettes prises dans leurs barbes. Les femmes s'offraient, cérémonieuses, les meilleurs des morceaux. Au bout du cloître, les vétérans et les caloyers commencèrent des plaisanteries bruyantes. Un soldat imitait le rugissement du lion ; d'unanimes éclats de rire approuvèrent. Des

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marins en tuniques bleues rivalisaient. Ils reproduisirent les glapissements des cynocéphales, les croassements du phénicoptère, les abois du chacal. Los voix imitées des bêtes gagnèrent, de groupe en groupe, la joie des convives Sophia résistait pour ne les entendre point. Ces cris troublaient sa peine qu'elle désira solitaire et recluse. Mais la liesse des hommes montait jusqu'au ciel, étouffait le ruissellement éternel de la mer. En vain, un Pur à la barbe grise, élevant deux doigts mystiques, essayait, l'autre main sur son cœur, de développer une homélie. Seules les grosses dévotes feignirent de s'apprêter à l'entendre, se mirent péniblement debout, dans les cloches de leurs chapes roides, et rabattirent leurs voiles contre les yeux.

— Que ces agapes, ô Fils-du-Théos, signifient, pour votre foi, la parenté de notre corps périssable et de la matière qui produisit, en ses métamorphoses, les eaux savoureuses, les froments, les fruits, les poissons, les gibiers, et la chair même de nos organes. Ces choses constituent le Ce-Qui-N'est-Pas. Bien qu'elles nous paraissent excellentes, elles sont les tentations du Dieu noir. Repaissons-nous, hommes pieux, de leur délicatesse, pour en dégager le Ge-Qui-Est, je veux dire les particules divines que Saclas, Athama-

roth, et Arhiman y introduisirent, lorsque les Eons les eurent chassés de la Jérusalem Céleste. Mais ne cessons pas de penser à nous rendre plus vertueux, en méditant sur les principes du Ce- Qui-est que le Ce-Qui^N'est-Pasnous aide, par contraste, à reconnaître. Elevons nos cœurs, hommes pieux ! Méditons. Tout est vanité, hormis la méditation et le silence. Purifions nos instincts au feu sacre de rAgni... Fuyez ces prêtres du Palais que la Paphlagonienne couvre de joyaux...

— Et qui refusent même, tu peux le dire, homme éloquent, d'instituer une quête pour la reconstruction du sanctuaire d'Hermapolis que les Sarrasins ruinèrent....

— Qui insultent l'hoir de Rascie, Hermotime, lequel parle au moyen de ma langue; tu peux le dire aussi. Pur des Purs... !

— Celui-ci qui porte la couronne royale, exprime toute la vérité des Saintes Epîtres, clama brusquement Philothée le Sourd, dévoué à son ami...

— Favorisez le prédicant de votre silence, hommes pieux..., intervint une matrone en agitant ses bras courts et l'étui de son volume.

— D'autre part, ripostait incontinent Hermotime, ne saurais-tu dire aussi, Bouche d'Or, en quelle détresse nous vivons parmi les temps Pa-

phlagoniens... Celte volaille que l'Eminente spiritualité dHermapolis ronge avec une conscience éclairée, cette volaille je dus l'emprunter en silence au rôtisseur des Scribes Impériaux, pendant qu'il vendait, le dos tourné, aux femmes dos Fourbisseurs-de-chaînes-Augustales, une mesure de graisse d'oie. Sans ce prêt, notre conciliabule eût-il pu décemment faire l'agape?... Il ne l'aurait pas pu. Estime donc, Bouche d'Or, le degré de l'infamie régnante !

— Moi d'abord, je prétends que tous sont néant comme le Celui-Qui-N'est-Pas.

Du succès hilare que lui valut cette apostrophe, Egômène profita pour insinuer une main sous le voile de la vierge. Sophia n'eut point le loisir de reculer si vite qu'il ne lui eût furtivement tàté le sein, avant de reprendre une contenance satisfaite et souriante, les doigts dans la barbe.

Alors elle serra le voile autour de ses poings, fit quelques pas pour s'appuyer au faisceau de colonnettes soutenant l'arcade trilobée du cloître ; et, les paupières grosses de larmes, contempla la vie de la clairière. Partout des Bouches d'Or débitaient leurs homélies au milieu des groupes assis sur des tapis arméniens, et qui achevaient l'agape. Jusqu'aux ombres géantes des cyprès, une foule grouilla. Les femmes ne se distinguaient pas, ayant

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toutes la tête et les épaules dans le voile, le corps dans la tunique rituelle. A cause de la fraîcheur naissante du matin, les hommes avaient mis leurs capuces. Cette multitude entière lui semblait informe et fantastique, semblable aux larves imaginées des âmes qui se régénèrent dans les vallons de la lune, après y avoir été portées au moyen des forces de la mort. Les prédicateurs étendaient, avec leurs gestes oratoires, les pans de leurs manteaux embus de la clarté stellaire. Quelques rondes dansaient encore, là-bas, autour des brasiers de l'Agni qui se réduisirent en minces drapeaux de flammes rougeâtres, jaunes, violettes, intermittentes, jaillies des bûches étincelant comme les mé taux neufs . L'au tel n'était plus qu'une énorme pierre oblongue.

« Voici donc la fête finie, songeait la vierge, et me voici pareille à cet autel tout à l'heure resplendissant d'amour divin, maintenant abandonné par Tindifférence des mangeurs... Je suis Pure, une Elue des conciliabules; et j'ai communié de la chair symbolique de l'Agni... Quoi de plus? Je languirai, dans les écuries de l'Hippodrome, ainsi qu'une courtisane arménienne, acceptant l'offre des hommes, le mépris des matrones. Et Basile ?... Sans doute notre faction devient puissante. Elle compte beaucoup de soldats qui feront triompher

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Bardas et nous... Mais Bardas, à cette heure, désire Eudocie Lugerina, que dis-je, désire !... Depuis longtemps, certes, il la possède. Ainsi l'autocrator Michel seconde nos entreprises, et renie ses tuteurs... Que m'importe Bardas? Il a des mains grossières de lutteur persan, un crâne dépouillé, le visage terne. . . deux verrues en la narine gauche. . . Cependantje voudrais être celle qu'il écrasera tout à l'heure de sa force, qu'il étreindra, comme ses jambes étreignent les coursiers paphlagoniens. . . Rien n'est apaisé de mon ardeur. Ces femmes qui se cramponnèrent aux Ly biens crucifiés, comme elles doivent être heureuses, assouvies. Pour moi, j'ai dans le ventre toute une fourmilière active. Elle énerve mes flancs, gratte, trotte, picote, chatouille les ardeurs de mon sang... Quand Egômène me toucha la mamelle sous le voile, mon échine plia ; et j'eus envie de frotter mon oreille contre sa barbe. L'odeur animale de ce corps m'étourdissait. . . Sera-ce donc lui ? Ses jambes nerveuses se mêleront à mes jambes lassées... 11 caresse les frisures de sa barbe, avec un air triomphant ; tandis qu'Euphrosyne m'oublie pour écouter le Pur au poil gris, afin d'édifier les matrones par son attention pieuse. On dirait que l'œil d'Egômène porte un miroir de jais où ses passions brillent et discourent très nettement...

Le Pur cessera- t-il de parler ? Quelle mine sournoise 1 Sa tunique noire tombe jusqu'aux courroies de ses chevilles. Il doit être maigre ainsi qu'une momie d'Egypte. . . Comme il roule des yeux orguieilleux. On dirait qu'il fornique avec le Plérôme lui-môme... Je n'écarterai pas ces images de mon âme?... Ah ! Bardas !... »

Elle se détourna mieux pour éviter, honteuse, les discours scintillants que lui tenaient les œillades d'Egômène. Elle ne douta plus qu'il la saisinait, qu'il ferait d'elle sa joie. Elle s'y résigmait passive, avide aussi de connaître l'acte mùic...

Des exclamationsjaillircnt.de la clairière. Elle vit des formes démoniaques, brandissant des triques... Partout on se levait. Les groupes se dispersèrent. Des voiles s'envolaient aux épa.i-ilcs des vierges poursuivies, et qui finissaien-t par se Moittir aux bras des chasseurs. Mille cris aigus:, des rires de femme envahirent l'air. Les formes démoniaques s'élancèrent aux trois brasiers, les assaillirent, dispersèrent les foyers avec leurs triques. L'ombre gagna; caria lune venait de clispnr;.î!rG.

— Règne le Démiurge maintenant... Souillons la chair!... Avilissez vos corps. Délivrez le Rayon Céleste, ô Elues.

Sophia comprit ces mots dans la rumeur subite... Toutes les torches s'éteignirent ensemble. Les re-

l'initiatiojj des purs

tentissements des cymbales stridentes coupèrenl la péroraison du Pur qui acheva de déclamer ;

— Si le Ge-Qui-Est, 6 Fils du Tliéos, ne peut être eonnu qu'au moyen du Ce-Qui-N'est-Pas, admettez que le Théos ne peut être connu que par la Matière Aveu gle, que le Dieu noir engendré par le Plérôme engendre - "- aussi le Plérôme... Donc, adorons l'un et 1 en les distinguant... Qu'il suffise de répéter : tablement le Paraclet ne procède pas du P du Fils ; mais du Père seul. Le verbe est

autre,

: Véri-

ère et

l'égal

de l'Esprit qui achèvera la Rédemption des hommes. Gloire à l'Église Spirituelle !... Ainsi soit-il!

— Kyi'ie eleison, bramèrent les matrones !

— Sophia, Sophia, colombe de Patras ! appelait la voix d'Euphrosyne qui s'éperdit, car la vierge se tordait aux bras musculeux d'Egômène étouffant d'une haleine parfumée d'ail la bouche enfantine.

Elle sursautait aux mouvements de la course qui, tout à coup, s'arrêta, trébucha... Le poids de l'homme accabla sa chair. Des mains graisseuses et moites atteignirent sa peau, empoignèrent sa gorge, relevèrent sa tunique ; une voix haletante priait :

— Cède, ô Pure ; délivre le Rayon Céleste inclus en ma vigueur amoureuse...

En mourant, le dernier incendie trinitaire viola la nuit d'une clarté brève qui traversa la mèche bicnc d Egômène balancée devant le sourire vaniteux.

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