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lures éclatantes des nègres qui retroussaient les lèvres pour manifester. A un autre [oing, un second perroquet battit des ailes grises et feu, empêtré dans sa chaînette, secoué par le porteur. Il y en eut trois, bientôt cinq, dix, vingt et cent cueillis sur les perchoirs, enlevés aux fenêtres, reçus des mains offrantes au seuil des maisons. Ils furent comme les cimiers vivants des Fils du Théos qui s'avançaient, inondaient de partout la ville, qu'on rencontrait au coin des rues. Et le bruit des ailes sur cette foule active était pareil à un immense applaudissement.
En outre, les visages de Byzance acclamaient aux façades. Des tapis se déroulèrent des toits. Les icônes furent présentées aux fenêtres. Le Théos lui-même illuminait les murs de ses auréoles, de ses joyaux. Plus nombreuses les ailes grises et l'eu battirent entre les cymbales brandies, retentissantes. Les oiseaux s'envolaient à bout de chaînes, captifs bientôt revenus aux mains gardiennes. « Thrix I Thrix ! » scandait la foule, silencieuse pour tout autre mot, et dont les pas frappaient les cailloux cimentés des rues. Eblouie par les mille essors des ailes, Sophia se balançait lu roulis de la litière, et son cœur sautait d'allégresse, de crainte. En avant, par delà les tignasses crépues des Lybiens, les coi'beilles des enfants, les
voiles bleus flottant aux épaules , entre deux images du Saint-Esprit arborées à hauteur de hampes, elle reconnut les mèches courtes dEuphrosyne et sa carrure, la banderole verte étendue au large des bras en croix.
Autour de la matrone, soudain, un remous de la masse oscilla. Les « Thrix, Thrix » furent siffles rageusement; et une clameur s'élevait.
— Périssent les Bardaniotes !...
— Arrière, bourreaux persans...
— Laisse passer les Fils du Théos, idolâtre!
— Laisse passer des enfants et des femmes...
— Place au Paraclet, sacrilège...
— Tu m'arraches le bras, fils d'eunuque...
— Lâche-la, opprobre de Byzance...
Aux oreilles de FArsacide ronfla la rotation d'une fronde. Le jet de pierre fut une imperceptible trajectoire que suivit le regard anxieux de l'enfant vêtu en jaune. Epouvantée, curieuse, fébrile, l'élue se haussa sur les coussins. Derrière une chaîne tendue, les tuniques pourpres des Bardaniotes lui apparurent, les lances dressées, les arcs tenus obliquement, les casques à écailles surmontés de dragons de cuivre ; elles pavillons verts des centuries... La Paphlagonienne opposait la force des soldats aux alliés de Bardas. Instinctivement Sophia cherchait Égômène, Hermotime, Philothée..., les
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lourds crucifix des caloyers d'Hermapolis. Elle ne trouva personne. Les perroquets fous caquetaient, s'envolaient, retombaient sur les poings qu'ils ensanglantaient à coups de bec. La mule d'une matrone rua parmi celles masquées de leurs fards qui s'acculèrent à l'auvent d'une boutique encore close. Un dromadaire frappé du bâton tâchait de fendre la cohue des filles en voiles bleus; il détourna son mufle lippu entraînant la longe que tirait un nègre avec l'effort de gros muscles saillis sur le bras tout à coup troué par une fine baguette. L'homme hurla, lâcha l'animal, et se réfugia dans le couloir d'une maison. Ses gémissements s'éteignirent au profond del'atrion, rempli de clameurs diverses.
Muettes et prestes les flèches volaient. Elles se fichaient aux boiseries extérieures; une vibra sur le bordage de la litière, à deux doigts de la jambe que l'Arsacide y appuyait. « 0 Théos ! » clamat-elle, et se résigna, les larmes aux paupières. Les porteurs la secouaient, hésitaient entre la droite et la gauche, agonis d'injures, refoulés par les poings et les grimaces des visages blêmes... Une fille, en criant, s'abattit. Les plumes blanches à la queue de la flèche, cachaient son œil enfoncé. Les porteurs finirent par tourner à gauche, gravirent une ruelle rocailleuse que bornaient des murs
aveugles. Un tumulte de filles en larmes les y suivit, les poussa. Passé une voûte, ils se trouvèrent dominer la place et le palais Hippoléon qu'occupaient les centuries bardaniotes, quatre phalanges de lances droites, derrière un semis d'archers écartâtes, tendant la corde, ou fouillant le carquois de leur hanche. Au pied du lion de marbre qui dévorait un cheval de bronze, plusieurs cubiculaires en robes jaunes conféraient, gesticulaient, montraient, de leurs verges d'argent, la foule manichéenne blottie contre les boutiques des trois rues voisines, et qui se réfugiait à l'abri de chars, de coffres, d'outrés pleines sur quoi se piquaient nombre de flèches. Par contre, les cailloux des frondes grêlèrent dru sur la place Hippoléon. Déjà quelques Bardaniotes s'en allaient, qui dégrafant sa longue tunique, qui boitant, qui frottant sa tête bosselée, qui essuyant du rouge à sa face. Etendus à terre, quatre ou cinq corps gisaient avec leurs lances. Un petit chien désespéré aboya lamentablement, la gueule en l'air. « Thrix, Thrix! » sifflaient les manichéens.
iSophia voyait tout comme dans l'illusion d'un cauchemar; sa crainte maintenant diminuait. De la terrasse que foulaient ses porteurs, elle découvrit les combattants ainsi que des gens minuscules et lointains. Gela lui rendit moins redoutables les
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persans des centuries, moins tragiques les cadavres à terre. Autour d'elle les femmes piétinaient les
plates-bandes d'un jardin suspendu. Ilfleuraitmerveilleusement la rose, tant il y en avait de fraîches, et de blanches, en buissons. Des filles se lamentèrent toutes ensemble qui se cachaient sous les
arches de charmilles, et derrière les cônes monstrueux de cyprès taillés selon l'art de l'horticulteur. Les poissons se réveillèrent parmi l'eau du bassin de cuivre. Partout des familles curieuses occupaient les toitures des maisons, en silhouettes agitées devant la lumière du ciel. On déposa la litière, les porteurs ne sachant plus de chemin, car la terrasse s'appuyait contre un mur dépourvu de portes et de fenêtres, puis finissait, angle abrupt, surplombant la place où s'égouttaient les gargouilles de terre cuite.
— D'une part, remarqua l'un des porteurs, ce jardin exhaussé de murailles compose une sorte de forteresse ; d'autre part, si les Bardaniotes grimpent par la ruelle, ils nous auront à merci.
Elle entendit cela, se prévit égorgée par le sabre court de ces hommes félins qui, en bas, s'apprê talent à fondre, lances basses, contre les manieurs de fronde. Presque aussitôt, une des phalanges se rua, les piques en avant. On hurla. Des toits, quelquesuns lancèrent des amphores pleines qu'on entendit tomber à grand fracas. Les hommes écarlates s'engouffraient entre un magasin goudronné et une maison trapue, flanquée d'une tour noire, d'où jaillirent des vols de pierres. Sous les longues tuniques éclatantes, les mollets grêles des Bardaniotes semblaient mille pattes de fourmis. Sophia s'éton-
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nait d'eux, tour à tour confiante dans le succès do Bardas, et craintive pour elle-même. Qui pourrait la secourir? Serait-ce la bande effarée des néophytes? Elles frissonnaient les unes contre les autres, protégeaient de leurs mains, déjà, leurs petites poitrines adolescentes. Serait-ce la femme couverte de fard, au visage osseux et volontaire, aux durs yeux noirs, et dont le ventre enflait la tunique fendue; ou ces garçons maigres, agiles, qui escaladaient l'arbre, afin de mieux viser, la fronde au poing? Aussi joyeux que des écoliers farceurs, ils riaient en se faisant la courte échelle; et leurs joues étaient rouges d'ardeur.
De la place, la seconde phalange Dardaniole s'élança vers les rues manichéennes; les soldats baissaient la tête pour offrir les cuivres cL les écailles en fer de leurs casques aux jets des cailloux, des balles de plomb. Les cubiciilaires les pressaient ; mais l'accueil devait être rude derrière la maison de la Tour Noire. Ils s'amassaient là, refluaient, affluaient, redressaient leurs piques et leurs pavillons verts, criaient, se démenaient sous les coups de fouet à six lanières que les chefs allongeaient aux plus timides. Maintenant ils avaient vidé presque toute la place, et s'entassaient pour assaillir lesdébouchés des trois rues. Ils enfonçaient à coups de massue les treillages des fenêtres; ils
appliquaient une échelle contre la colonne soutenant le péristyle de la demeure habitée par Phocas, compteur d'or. Mais d'en haut une nappe liquide et fumante s'épancha, qui fit hurler, choir ceux de l'échelle.
Depuis un instant, derrière le palais Hippoléon, une rumeur se précisait. Prêtant l'oreille, on distingua les piétinements d'une troupe. Les porteurs écoutèrent aussi, la femme aux durs yeux noirs, les enfants et les néophytes.
— Crois, dit l'une, que la faction de Bardas approche... N'entends-tu pas : « Thrix ! tlirix ! »!
— En vérité...
Le mot séditieux, scandé à deux reprises sur un ton majeur, puis sur un ton mineur, futnettement compris. De la voie vEgyptiaque, le vol gris et feu d'un volatile éperdu s'élança, chavira, se décida pour effleurer les pilastres en porphyre du palais Hippoléon, les cintres des baies closes. Il atteignait les quatre dauphins de bronze attelés au char de Saint-Pierre qui culmine le faîte de l'édifice. Il hésitait, les pennes battantes, la queue rentrée; il glissait jusqu'au vantail, s'agriffait aux ferrures polies. Les ailes frappèrent le bois, s'abîmèrent » il retombait au perron, et se perchait définitivement sur l'airain du vase où finit l'escalier de jaspe. Heureux sans doute de l'appui magnifique,
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il grogna un superbe « Kallitriké » qui perça les rumeurs et les tumultes.
— Thrix ! thrix ! ripostèrent les frondeurs darns l'arbre ; et plusieurs jets de pierre vinrenl choquer les petits dragons de cuivre ornant les cimiers des Bardaniotes.
Ceux-ci quittèrent le péristyle de Phocas, la tour noîre. Avant de tomber, l'un tournoya; cependant que d'autres bandaient leurs arcs vers la terrasse. Les flèches partirent d'un seul essor; la fillette en brun gémit et s'affaissa. De l'arbre, un enfant tomba sans lâcher le cuir de sa fronde, sou corps roula par la pente, franchit le parapet du jardin, fut s'écraser en bas, tel un aigle tué... Aussitôt les Persans se ruèrent au blessé ; on les vit le couvrir de leurs gestes écarlates, de leurs glapissements de chats féroces... Ils coupaient, ils arrachaient. Une lance hissa la boule de la tête, grimaçante, éclaboussée, dégouttant de glu rouge. A la pointe du sabre, un lambeau de chair velue fut arboré ; ils coururent, brandissant aussi la viande d'une jambe inerte vers le remous des leurs que boustulait, entre le péristyle de Phocas et la tour noire, une force encore invisible mais victorieuse.
En même temps, le cri séditieux fut répété tout proche par les échos du palais Ilippolcon ; et les
cubiculaires, ramassant les plis de leurs robes jaunes, se précipitèrent dans la voie ^gyptiaque.
— 0 Fils-du-Théos , voici des frères et le triomphe, clama de toute sa force TArsacide.
Un délire glorieux l'émouvait entière. Elle ne se posséda plus. La multitude et la rapidité des actions enivraient son impatience : terreur au spectacle du sang; joie au moindre succès des frondes; peur quand sonnait le passage des flèches; espoir énervé quand les voix séditieuses sifflaient plus fort ; angoisse lorsque les vociférations persiques étouffaient le fracas des amphores tombées, des liquides bouillants versés, des litanies psalmodiées par la myriade sainte engorgeant les rues et les routes, occupant les toitures. Le monde vacilla. Les visages se bousculaient, s'effaçaient : femmes à genoux sur la terrasse, et guettant le malheur; filles qui pleurent et se baisent aux lèvres, en imaginant l'adieu lointain de l'ami; calmes évolutions des cyprins et des tanches parmi l'eau de la vasque ; femme à quatre pattes, le col tendu, la face anxieuse, haussée prudemment au bord du jardin, vers la voie iEgyptiaque d'oiî s'élancèrent encore des vols gris et feu de perroquets qui vinrent aux chapiteaux des colonnes ; allées et venues des cubiculaires fous, gestes de leurs verges d'argent, cris dans leurs figures fripées de vieilles femmes ; et
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la retraite des Bardaniotes bondissant à la manière des fauves, avec leurs arcs, leurs piques, leurs massues hérissées de pointes, pour se heurter à la clameur : « Thrix, thrix ! a débordant la voie ^gyptiaque sous les vifs plumets de mille oiseaux gris et feu portés au poing.
Les soldats se reformaient en hâte, cinglés par les étrivières. Au son rauque de leurs cornes, les clameurs des cymbales répondirent de la Tour Noire ; et la cavalerie sainte déboucha. Formidable, le cheval plus large qu'un bœuf amena le bouclier et le casque sarrasin de Philothée qui levait, abaissait une hache peinte de sang au milieu des écailles métalliques et des dragons de cuivre coiffant les gardes. A demi dressé sur la maigre haridelle, Hermolime couronné de fer pointu passa, le cimeterre au ciel. Sa masse équestre fendit la cohue écarlate, la nuée de flèches ténues. Au milieu d'une cohorte extraordinaire, pleine d'écharpes volantes, Jean Chaldios galopa, la main gracieuse, et le sourire vaniteux. Après ce flot, tous les Fils-du-Théos se ruèrent, les piques basses, les épées hautes. Les croix de cuivre furent assénées par une vague de moines contre la déroute des Persans rageurs, qui, tombés, taillèrent au fil du sabre les jarrets des victorieux. Une voix étonnait, plus qu'humaine : 6 7îapàx}>r,xo;; àyet, l'In-
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voqiié marche. C'était l'évêque d'Hcrmapolis, poussant l'âne galeux au milieu de ses caloyers en loques, habiles à férir de la crosse, à défoncer au moyen du crucifix les crânes persans.
La bataille s'acheva, foule serrée, hurlante, de tuniques écarlates, et de casques écailleux, que pressaient les Fils-du-Théos, innombrables, les uns dégringolés de la Tour Noire, et les autres aflUiant de la voie JEgypliaque. Ceux-ci montaient les chevaux de l'Hippodrome. Sophia les reconnut aux sabots teints, aux crinières tressées avec des rubans, des boules de couleur, aux bracelets des paLurons. Même il apparut un char de course oiî un homme bandait l'arc ; près de lui, sur un étalon fauve, Basile riant de sa bouche trop fendue, maniait un lourd martinet de chaînes à ongles d'acier. Les dos fustigés s'abattirent. Les mains vaincues se crispèrent aux courroies du harnais blanc. Le frère avançait toujours, flagellant les dragons des casques, jetant comme une araignée de métal aux visages convulsés des gardes. îMais alors, du fond de la voie ^gyptiaque, mille perroquets s'envolèrent des poings tendus, retombèrent, furent lâchés et prirent un essor confus. L'efl'arement des oiseaux recouvrit les têtes de la foule qui scandait: >< Thrix ! thrix ! « à chaque coup porté. Le vol des hôtes se dispersa dans la place, au-
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dessus de la lulte, rciiconlra celui des perroquets voiius de la Tour Noire ; et Sophia n'entrevit plus kl bataille qu'à travers les taches mouvantes des ailes grises et feu. Elles choquaient le faîte du ,. palais Hippoléon. Elles éraÛaient le bord de la terrasse. Elles tourbillonnaient en essaims denses vers le péristyle de Phocas. Les cris de moribonds les dispersaient. Le flottement des banderoles leur offrait un appui dérisoire dont elles s'écartaient. Quelques-uns des oiseaux lenlèrcnt de gagner le ciel, ne purent et revinrent couvrir d'une floraison grise l'arbre des jeunes frondeurs. Et d'autres bètes se mêlèrent à celles-ci : tous les animaux que Byzance nourrissait dans des cages vernies, sur des écoperches de roseaux, ou familiers au point de n'être asservis que par l'entrave d'une chaînette liant les pattes. L'émeute les avait tous pris, geais aux pennes bleues, pies blanches et noires, merles sombres, colombes, passereaux. Une tempête d'ailes multicolores masquait la colère de Byzance, étouffait ses clameurs, cachait la hideur des agonies.
Sophia ne vivait plus en elle-même, mais avec tout. Le sang royal des ancêtres chantait en son cœur fort. Elle se crut la ville entière folle ou satre, victorieuse ou mourante. Elle ne savait plus rien que le triomphe de sa vie. Le frère, l'Arsacide,
jetait la morsure du martinet de fer au visage du mauvais destin, et c'était la récompense du Plérùme pour la conversion de la sœur. A une enfant peureuse encore, l'élue arracha la banderole sacrée ; puis, elle vint au bord de la terrasse, étendit le bras afin de la déployer ostensiblement.
Ainsi, rigide, en extase, longtemps elle demeura en face de la Jérusalem Céleste descendue vers l'époux dans un vol épanoui d'oiseaux mystiques; et, pour la saluer, toutes les cloches de Byzance sonnèrent l'angelus du nouveau matin.
En bas, les litanies des vainqueurs s'unissaient au centre de la place; les cortèges s'embrassaient; un immense éclat d'allégresse bondissait des poitrines, se confondait avec le bruit des oiseaux.
La nuit, Byzance s'éclairait Jo lueurs faillies, mais iiombiL'tiïL's. r.u.v angles des demeures marchandes. une petite lampe d'étain brûlait à la figure du Christ émaillée sur cuivre, dans ]e fond des niches garanties contre les mains sacrilèges par les barreaux de croix en fer.
Les fenêtres des courtisanes illuminaient aussi la rue. En signe de repentir, lorsqu'il avait encouru le reproche de son épouse Théodora, trahie pour une suivante, l'empereur Théophile, jadis, les
avait chassées. Mais depuis sa mort et la gloire de Michel, elles revenaient en foule, envahissant les • quartiers honnêtes. Derrière le treillage de bois jaune, on les apercevait assises, les joues pourprées de fard, la chevelure arrangée en forme de tour et piquée de fleurs. Certaines jouaient d'un instrument à cordes, alin d'attirer mieux l'attei.tion; et des bandes déjeunes hommes en tuniques courtes, sans bonnet, avec un fil d'or pour ceindre leur front et leurs boucles, récitaient, de fenêtre en fenêtre, des vers joyeux.
Au coin des rues, les porte-torches offraient leur aide par le cri d'une syllabe. En sortant de l'Hippodrome, pour se rendre avec sa sœur chez Eudocie Lugerina qui les avait invités, se rappelant un désir ancien, Basile choisit parmi eux t:u enfant robuste d'une quinzaine d'années. Il tenait d'une main le brandon, de l'autre un épieu destiné à pourfendre les voleurs. A cause de la fange tics rues étroites, Sophia prit place sur un siège de cuir que deux nègres portaient à l'aide de brancards; et leur cortège s'achemina vers le quartier du port.
Sous la nuit favorable, Byzance chantait. Des hymnes amoureux traversaient les touffes des jardins. A la porte basse des tavernes, des marins contaient leurs fabuleux voyages devant les
bouches béantes des Francs crédules, et le rire i;gaçant des Latins. Parfois, des cloches semaient la voix du Théos sur les tumultes ; et, pour un signe de croix, les amants, dans l'ombre dos piliers, rompaient leur étreinte, les conteurs arrè- ■aienl le cours de leurs mensonges, les rhéteurs en plein vent cessaient de faire retentir la prosopopée.
Sophia s'amusait peu de cette vie. Elle n'aspira point avec complaisance l'odeur suave des ïiyringas ; sa curiosité pubère chercha moins à deviner les gestes des couples vautrés dans l'herbe des jardins qu'on louait pour y olirir les fêtes de débauche. Elle se demandait si, chez Eudocie Lugerina, Bardas et l'empereur souperaient aussi.
Elle avait mis quatre robes de gaz superposées, l'une d'hyacinthe, l'autre noire, la tierce d'argent, la quarte portait toutes ces couleurs en étroites bandes, et chacune se terminait par un joyau de nuance pareille à la sienne. Le cou était dans l'étreinte d'un carcan d'émail oii une meute de chiens blancs poursuivait Actéon à travers les roseaux et les eaux. A la cime de sa chevelure, une main d'argent tenait une perle. Le long de ses tempes, des pendeloques de jade ciselé mettaient en valeur la lumière de sa face ; et, de temps en
temps, elle regardait à un petit miroir ovale sa splendeur éclairée par la torche.
Basile ne répondait point à ses questions. Depuis
deux jours, par ordre de l'empereur, rhétériarqui' André l'avait investi d'une charge au palais, charge vague, sur laquelle ses collègues, avec une admirable politesse, le félicitaient en refusant de l'instruire. Il abordait un milieu hostile, parmi la cohorte des messagers impériaux. Cela le préoccupait.
Gomme lui, Sophia pressentait l'heure du destin. Il fallait que tout se décidât, qu'à défaut de Bardas, l'empereur la prît, qu'elle retînt en ses bras ce jeune homme joufflu et odorant. D'ailleurs, il se mêlait à ses espoirs moins d'ambition que de volupté. Elle aimait le souvenir du moment oii, par crainte de l'étalon, il avait gravi l'Epine de l'Hippodrome jusqu'aux pieds du Saint-Christophe, jusqu'à elle, et où, contre sa poitrine, il s'était adossé; elle admirait cette science du plaisir, cette jeunesse grimacière, toute la pompe divine où il apparaissait ensuite, symbole vivant et majestueux du peuple Romain, Rayon du Christ, but des acclamations universelles, joyau du monde. S'offrir à lui serait s'off'rir au souffle entier des peuples, au mystère des avenirs, à l'apothéose de l'empire. Elle fermerait les yeux, elle s'imaginerait telle que la terre de Byzance, et lui pareil à son cortège de Pâques précédé des évoques, du patriarche, des stratèges, du patrice, de tous les dignitaires en dalmatiques, sous les dais, en chai, à cheval, en litière, armés d'or et d'oriflammes, accompagnés de hérauts, de tibicinaires, d'eunuques, suivis des scholaires aux haches d'or, des lourds cataphractaires , des Varangs blonds et hauts, de milices barbares, brunies par des soleils inconnus, ou gardant au visage le reflet des
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glaçons. En lui, elle aimerait la magnillcLMice do l'Etat. Et cet espoir la faisait longuement frémir.
La pente des rues menai t à la mer. Un mort était là sur une civière basse, entourée de moines blancs et par les feux échevelés des torches; ils le dépassèrent. Le chant de funérailles les obséda quelques instants. Des rôdeurs aux jambes nues se dissimulaient dans l'ombre des balcons, derrière les piles de barils, les ballots amoncelés. Une odeur de dattes, de laine et d'olives plana. Trois petites filles entraînaient sous un porche bas des matelots ivres. Les dernières maisons touchèrent la forêt des mâtures ; l'eau et la lune vinrent à luire.
Les Arsacides ayant congédié le porte-torche et les nègres de la chaise , embarquèrent dans un dromon. La longue barque noire relevée à la proue et à la poupe, glissa selon la cadence des quatre rames rayant de plis argentés la soie du Bosphore. Ils atteignirent vite un promontoire chargé de jardins en terrasse. Entre deux lanternes de corne hissées au bout de perches, un serviteur d'Eudocie Lugerina les attendait. Avec son aide, ils montèren t la déclivité de marbre rose ; et, tout de suite, très surpris, après un tournant brusque, ils découvrirent sous un vaste tendelet de brocart jaune, l'Officiante et l'empereur attablés devant des calices pleins de neige fondue.
— Salut, dompteur d'é lai on s. Voilà celui .qu'Eudocie désire, cria Michel... Courtise-la, Macédonien. Elle est savoureuse aux lèvres, douce à la peau, économe et dépourvue de mauvaises odeurs. Je l'échange contre la sagesse de la sœur, si elle consent à râler d'amour pour ma triomphante majesté... Relevez-vous, aigles de l'Hippodrome. Ici, le Rayon du Christ n'éhlouit plus... Ne te détends pas, Eudocie : tu m'as parlé du Macédonien comme une femme qui cherche déjà, d'un doigt tremblant, l'agrafe de sa ceinture, afin de la détacher... Et n'est-ce pas le privilège des esprits sages de constater sans orgueil le désir que l'on provoque chez la femme, et sans dépit la certitude de la voir désirer un autre compagnon découche... Voilà que mes paroles impériales ahurissent cette fille de Patras... Ne t'épouvante pas, délice des Grecs, mais consulte ton miroir. Il te dira plus de louanges que n'en créerait ma langue, cependant habile aux exercices de la rhétorique et de l'amour.
Comme, s'il n'en priait, l'étiquette défendait de répondre au maître, ils demeurèrent en silence devant l'ironie du jeune homme. Sophia tâchait de restreindre les bonds de sa poitrine, et de ramener la salive dans sa gorge. Un orchestre, des chœurs s'évertuaient derrière les buissons de roses. Elle
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aspira l'odciir puissante des parterres. Plus bas que la terrasse, Byzance bleuissait au loin sous la lune. Telle une chienne couchée sur le dos, elle montrait les nombreuses mamelles de ses coupoles. Des clartés vives révélaient ses croix de métal, les pommes dorées des mâts. Et elle était une longue pâleur étalée le long de la mer sous les toitures plates, sous les touffes de ses jardins. Elle regardait par les lumières roses éclairant les lucarnes de ses murs courts.
Lui-même, le basileus, était vêtu de bleu comme la ville : bleu sombre sa tunique, bleu clair ses bottines lacées jusqu'aux genoux ; bleu d'acier sa ceinture écailleuse. Un étroit ruban de saphirs et de turquoises serrait les boucles audessus des oreilles; et la demi-lueur des petites lampes brûlant derrière des écrans de soie huilée, laissait le reflet du bleu pâlir la rougeur de ses grosses joues. Sophia ne le distinguait plus de la ville. Il était la tête de cette créature monstrueuse étalée le long de la mer avec tant d'yeux roses ouverts dans sa croupe infinie. Lui l'examinait aussi. De temps à autre, loin d'épargner Eudocie Lugerina, immobile et pensive en son siège de marbre, il exprimait par la brusquerie du sourire ce que pcn-ait son esprit de luxure. Quand les chœurs eurent cessé leur chant, il dit à Basile :
— Tu sais donc , Macédonien , dompter les hommes aussi bien que les chevaux?
— Peut-être.
— Oui, tu as combattu les Bulgares, et à coups de cimeterre ils ont élargi ta bouche. C'est par là, sans doute, que tu séduisis notre Eudocie Lugerina ; tu as, d'un côté du moins, la plus vaste gueule de Byzance, comme elle a, des deux côtés, le plus vaste sein... Mais par quelle charme Théoctiste, le cunicléios, a-t-il, lui, pris à son service l'esprit de l'Augusta ma sainte mère ? Notre oncle et illustrissime patrice, Bardas, ne le peut souffrir, ni moi, ni tes amis, ni les perroquets. J'ai voulu rendre femme sa fille, afin qu'il y eût plus de noblesse dans le sang de sa race. Il me tracasse, depuis, pour l'argent, à tel point que j'ai dû secrètement débarrasser de divers joyaux les insignes de l'Empire et les troquer contre les effigies monnayées du basileus, mon père. N'aimons pas Théoctiste, logothète et cunicléios ! Si tu aidais mon oncle à le dompter ainsi que tu domptas l'étalon bulgare, je l'accorderais au désir d'Eudocie Lugerina : sa dot est considérable. Elle possède des territoires en Cappadoce, et le revenu de trois villes sises dans la préfecture d'Orient... Favorise-nous de ton silence, Eudocie. Tu aimes ce gaillard. Moi aussi. Je veux anoblir son sang, à moins que la sœur au
collier d'émail ne le défende . . . Basile ! L'hétériarque te présentera, quelque jour, à notre sainte Despoïna, ma mère, et dès aujourd'hui, je t'offre à Eudocie Lugerina, qui t'aime. Donne ton anneau et ton doigt : je vous fiance, mes enfants... Eudocie montre-lui ta maison... Je t'appellerai bientôt... Toi, sagesse de Patras, demande à ton frère la permission de nous entretenir en secret...
En robe de soie jaune et les seins retenus par une haute ceinture d'ccaille blonde, Eudocie Lugerina laissait sa main dans celle de Basile incliné vers le geste impérial qui, ne relevant personne de l'obligation du silence, par cela même congédiait. Un eunuque les en avertit et les emmena, parla déclivité de marbre rose, vers les charmilles oi^i les chœurs recommençaient leur chant.
Sophia vit disparaître le manteau de son frère et sa tunique noire. Soigneusement, il n'avait, de l'œil, manifesté ni approbation, ni improbation; mais, le front vers la terre et les épaules courbées, M conserva l'allure de l'obéissance.
Seule avec l'empereur, elle frémissait, lassed'être droite, depuis si longtemps, étouffée par l'angoisse, le désir, la peur et la joie, l'attente. Sans rire, Michel se leva, courut à elle, la saisit, écrasa dans le baiser leurs lèvres. Sa main maîtresse, avec les ongles, déchirait les quatre robes de
gazes, celles de toutes couleurs, celles de tissu d'argent, la noire et l'hyacinthe. Sophia se laissa glisser au sol, ferma les paupières à demi...
Elle voyait le ciel. Il lui parut être la ville monstrueuse étalée le long de la mer. Le cortège impérial la pénétrait. Il était lourd le poids des dignitaires, du patriarche, des évoques, des milices barbares rués sur sa chair, et assaillant, avec des souffles rauques, sa beauté. Entre ses boucles, la face bestiale de l'empereur bleu se gonflait, rougissait. Les chœurs chantèrent :
Phoïbos aima Séléné
A l'heure du crépuscule.
Phoïbos aima Séléné
A l'heure de l'aube.
Autant durent nos amours Que le baiser du matin et de la nuit, Que le baiser du soir et de la nuit.
Quand il voulut présenîer les Arsacides à sa mère, l'empereur Michel l'Ivrogne choisit un jour de fête impériale.
Donc il occupait le très vaste trône de la Mégaura gardé par des lions au pelage d'or. A sa droite et debout, l'Augusta régente se tenait rigide, muette, la main gauche recouverte par un pan de la tunique pesante qui, revenue du sol, chargeait ce bras de joyaux rectangulaires sertis dans les raies longitudinales du tissu violet, dans les losanges de perles. Contre la beauté mûrie du visage, des franges de perles, encore, tombaient en pende-
loques, depuis le diadème. A la gauche de Tempe reur, la jeune impératrice, fille de Décapolitos, sembla délaissée par tous ceux de la cour, à un tel point que son regard ne rencontrait celui d'aucun dignitaire, et qu'il lui fallut toujours le reporter vers Farcade de porphyre ouverte sur le triangle de Byzance, à cette heure noyée de pluie.
Eudocie Lugerina restait en prosternation derrière le bâton d'ivoire d'un eunuque qui les cachait, elle, Basile et Sophia, comme des choses indignes d'être vues, avant un signe de complaisance. Le signe se fit attendre.
Ils restèrent le front au sol, patiemment Ils avaient vu, contre la porte du palais, les ambassadeurs bulgares stationnant à l'averse, et un légat du pape en grand costume. On avait introduit d'abord Basile, les deux femmes aimées du maître. Sophia regardait cette salle de la Mégaura, SI énorme que les bruits de voix s'y dispersaient. L'arbre d'airain doré construit pour feu l'empereur Théophile, s'élevait un peu sur la gauche, et sous chaque feuille , en sa lueur , un oiseau de pierreries, les ailes ouvertes, s'apprêtait au chant. Elle remarqua des perroquets, des martins-pêcheurs, d'autres inconnus et minuscules, faits d'une émeraude, d'une opale, d'un saphir, avec des becs d'argent.
Michel bâillait au milieu du trône. A genoux, le chef d'une corporation ânonnait une adresse. Théoctiste , le cunicléios , en robe pareille de nuance à l'encre des décrets impériaux, préparait Técritoire pour la signature. Et de toutes parts c'était la lumière de l'or jaunissant les mains, les visages. Elle émanait des murailles, du vêtement de l'empereur, métalliques et roides comme une armure, de la croix longue qu'il gardait à la main, de l'immense couronne pendue par une chaîne d'or au-dessus de la tête souveraine, et qui oscillait.
Au loin, par l'arcade, la pluie laissait voir malaisément la sombre acropole sise sur le promontoire du Bosphore, les thermes d'Arcadios, et le faubourg des Blaquernes, enfoui dans les verdures.
Enfin, le chef de cprporation cessa de lire; il rejoignit les rangs des officiers, au bout des pers-. pectives de la salle. Sophia découvrit alors une cohue silencieuse de gens minables en tuniques amples fendues par la vétusté, mais pompeusement brodées d'insignes. Eudocie lui murmurait que pas un de ces fonctionnaires n'avait porté neufs ces vêtements venus, par héritage, du trisaïeul.
Un chœur d'adolescents châtrés, en robes blan-
ches, chanta selon la mesure du psaltérion que grattait l'un d'eux; et comme Michel souriait à Basile, une troupe d'eunuques cubiculaires à bâtons d'ivoire s'approcha. Deux courbèrent leurs épaules afin que la sœur y appuyât ses mains. Eudocie Lugerina et Basile avancèrent, avec elle, sur les épaules des eunuques dont bruissaient les robes de soie jaune. Devant le trône, ils trouvèrent Théoctiste et Bardas pour les arrêter. Théoctiste prononça leurs noms à voix haute, et les qualifia de titres attribués aux offices du palais intérieur. La Paphlagonienne effleura du regard les deux femmes, puis le fixa sur Basile avec insistance et mécontentement. Michel riait.
— Celui-ci, ô mère très sainte, dit-il, dompte les étalons et les lutteurs thraces. Comme il descend de la race royale des Arsacides, je pense le marier plus tard à cette dame, pour qu'il en dompte l'orgueil, et nous préserve, en les domptant, des hérétiques et barbares, peste de l'État. Sa sœur est cette beauté. Lui se nomme Basile.
— Il faut prendre garde, murmura l'ironie de l'impératrice, qu'il ne nous dompte aussi, nous, notre descendance...
— Nous ne sommes cependant ni chevaux, ni lutteurs, ni Francs, ricana Michel. D'ailleurs je l'aime. Les Bulgares lui élargirent la bouche à
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coup de glaive. Regarde, mère très sainte, commo il rit diversement adroite et à gauclie. Ris, Macédonien...
Basile obéit; et l'empereur fut plein de joie, jusqu'à ce que les eunuques fissent sortir les trois personnages. Noir de pluie, entrait le légat du pape. Mais, pour rendre honneur à ce nouveau cortège, les lions d'or du trône aboyèrent, les oiseaux factices piaillèrent sous les lueurs des feuilles d'or, par l'effet de mécanismes délicats.
Dehors, sous les portiques, la foule pataugeait, de ses pieds nus, dans la boue. On portait à la main les bottines d'étoffe. On se déchaussait par ostentation de respect envers la famille impériale, qui devait se rendre publiquement à la Sainte- Sagesse. Déjà se formaient les rangs des gardes, armés de petits boucliers et de légers javelots. Et, presque sur leurs pas, les hérauts coururent, criant : « Voici venir l'étoile du matin, celui qui renvoie par les regards les rayons du soleil ! Longues années au Maître ! Vous : adorez ! » La foule se bouscula pour se vautrer dans la boue.
Le dimanche suivant, un cubiculaire les vint chercher et les conduisit aux appartements du palais. Michel les voulait savoir près de lui. Le nouvel honneur les contenta moralement; mais ils se trouvèrent embarrassés lorsqu'ils connurent
les chambres de marbre nu, garnies pour sièges de cubes en pierre. Eudocie Lugérina fit monter sa litière, et elles y dormirent. Le mardi, l'empereur leur envoya, de sa table, un chevreau dont luimême venait de manger. La bête était exquisenient farcie d'ail, d'oignons, de poireaux et arrosée de saumure. Des eunuques dressèrent dans la chambre de Sophia un lit de bois rouge où ils amoncelèrent des couvertures de soie et des fourrures. Elle espéra qu'une nuit l'empereur la viendrait rejoindre. Il ne l'avait encore possédée qu'une fois. Elle tremblait de ne pas savoir le retenir. Mais Eudocie Lugérina dit qu'il ne manquait pas de constance, encore qu'infidèle.
Accaparé par son office, Basile les laissait à elles-mêmes. Bientôt leur compagnie se renforça par la présence d'Euphrosyne qui était venue, certain jour, repentante, humble et en larmes. Elles se rendirent ensemble à l'église pour leurs dévotions. Elles aimaient également la Vierge, comme toutes les femmes byzantines depuis que les images avaient été encore une fois établies. Euphrosyne gardait un volume de la vie sainte qu'elle déroulait afin d'y lire. Sophia écoutait, s'émerveillant.
Toutes trois se promenaient aussi dans les édifices impériaux. Elles allaient jusque l'Hippo-
drome. Des galeries de bois juchées près du plafond, elles virent les banquets offerts par Michel dans la Maison Courbe. Elles entendaient les paroles obscènes des convives assis autour des tables étroites. L'empereur, couché entre deux vases d'or, buvait sans rien dire. Tondu, ceint d'une chaîne d'airain, le nonce bulgare excita leurgaîté. Au bout de quelques instants, l'odeur de saumure mêlée à la chaleur des corps frottés d'huile devenait suffocante dans la haute galerie. Elles préféraient sortir, malgré qu'il les amusât de voir les trois cordes recouvertes de peaux dorées et pendues au plafond soutenir le plateau des services, le descendre jusque les tables, puis l'enlever par un jeu de poulies, jusqu'aux galeries supérieures, ovi le happaient des serviteurs adroits pour desservir, et le couvrir de plats nouveaux. Cependant Sophia vivait inquiète, se désolait d'être omise déjà par Michel. Elle regrettait l'Hippodrome, ses libres allures dans les vestibules, les acclamations du peuple quand elle jetait une couronne de fleurs fraîches au cocher victorieux. Elle regrettait les plaisanteries des marchands adulateurs qui sollicitaient son intercession pour faire accueillir leurs fournitures.
Au palais, elle trouva derrière chaque pilastre, la tête glabre et ridée d'un eunuque, son corps
mou dans une robe de soie jaune salie de mille taches. Ils épiaient les mots ; ils suivaient les pas. Ou bien les femmes de l'impératrice Théodora la chassait avec de grands gestes, si elle dépassait certaine colonnade, limite de son domaine. Près d'un mois, elle fut sans revoir l'empereur, intimement.
Quant à Basile, il s'attachait à la fortune de Bardas, et grave, affairé, il parlait seulement de complots. La régente voulait alors marier Théoctiste à l'une de ses filles, pour lui valoir l'influence d'un époux de Cérarissa. L'empereur s'emportait contre « l'âne gris », comme ils l'appelaient, à cause de sa barbe de cinquante ans.
Que l'empereur l'eût cédée à Basile, cela ne semblait point tourmenter Eudocie Lugérina. Elle vantait la jeunesse de Michel , sa bonne humeur, sa force physique, et donnait à Sophia des conseils de courtisane, afin de communiquer le plus de plaisir au maître. Elle achetait des robes pour sa future belle -sœur, des carcans d'émail, des bottines en tissu d'argent; elle remplissait d'or la ceinture de Basile, désireuse qu'il se fît des amitiés parmi les scholaires, les moines et les eunuques, en rendant de menus services.
Sophia s'attristait cependant, au milieu de la chambre nue, toute de marbre gris et blanc, où le
lit rouge occupait une place étroite. Assise sur les coussins , elle regardait la splendeur de Byzance et les eaux du Bosphore, dans le cintre de la fenêtre.
Un jour, on releva brutalement les tentures de la porte, et Michel entra, la figure furieuse. Elle se prosterna très vite, pensant qu'elle avait oublié de mettre du parfum dans sa chevelure. 11 rit aussitôt, puis se coucha contre elle, après s'être assuré qu'il n'y avait point d'armes sous les coussins, et avoir retiré les longues épingles retenant la chevelure de la Macédonienne. 11 fut joyeux et fort. Il se baigna dans les chairs douces, en frémissant. Passé le plaisir, il dit : « Ton frère ? Je veux le voir ! » Elle courut, sans se revêtir, appela.
Bardas et Basile attendaient avec Eudocie Lugérina dans la salle voisine. Ils entrèrent. Basile montra l'épée suspendue à son épaule. L'empereur rit, selon sa coutume, et il demanda un miroir pour arranger ses boucles, pour rajuster sa tunique verte.
— Tant que Théoctiste demeurera dans la puissance avec l'Augusta, l'empereur ne jouira point de l'empire, dit Bardas.
Il frappait les dalles de sa botte blanche. Sophia ressentit de la peur devant cet homme colérique. Un peu de bave moussait sur sa barbe bifide.
Les mains nerveuses empoignaient l'étoffe rayée de ses manclies.
— Va donc, dit Michel ! Et vous, belles filles accompagnez-moi dans la galerie. De là-haut, nous admirerons l'épisode.
Basile et Bardas descendirent par l'escalier sonore.
A la porte, elles reconnurent des patrices armés qui suivirent à distance. Michel prit chacune par un bras; et ses mains lascives pesèrent leurs poitrines à travers les étoffes. Quand ils eurent gravi lentement tous les degrés, et quand ils eurent atteint les galeries, l'amant les fit s'accouder au balcon de pierre. On voyait, de là, l'escalier géant, l'altitude intérieure du palais, les immenses mosaïques d'or représentant les Evangélistes. Le nez de saint Marc, tout proche, fait de dix-huit pierres différentes, dépassait la taille dEudocie.
Mais aussitôt elles furent intéressées par l'attitude de Bardas et Basile, au fond, campés devant le vestibule de l'Augusta. Théoctiste arrivait à l'autre bout, des rouleaux plein les mains, et retenant, de plus, sa robe dont les franges gênaient sa marche. A la vue de Bardas, il parut blêmir, mais continua, courageux. Alors Michel cria, de la galerie :
— Logothète ! montre à notre oncle Bardas, ce que tu portes dans ces volumes... Montre! Ce que tu portes serait-il aussi précieux que la douceur qui pèse dans mes mains..., et il fit voir à la figure levée de Théoctiste comment les poitrines des deux femmes penchées remplissaient ses paumes.
Théoctiste s'arrêta. Michel reprit :
— Pourquoi fis-tu à ta fille une poitrine dépourvue de seins ? Dis, Logothète. Je ne goûtai qu'un plaisir mince avec elle !
Alors, deux larmes luisirent aux yeux de Théoctiste ; il baissait les yeux, sa tête grise... Sophia, pour plaire à l'empereur, imita le rire fort d'Eudocie. L'écho du palais, aux murailles lisses, répéta cette joie, la propagea le long des colonnades, des vestibules, des escaliers larges.
— Au nom du Christ, montre ces écritures,^ Logothète!... cria Michel voyant que le pauvre homme se retirait.
Et Bardas, muet, courut sur le cunicléios, le saisit aux cheveux. Théoctiste lâcha ses volumes, qui roulèrent loin par les dalles de porphyre. II gémit, étant tombé sur les genoux, dans sa robe de sombre pourpre.
Des gardes, des eunuques, accourus au bruit, s'arrêtèrent devant Bardas, qui leur montrait
212 BASILE ETSOP II lA
rcmpereur. Lâché un inslant par la poigne de l'oncle, Théoctiste en profita pour ouvrir sa robe ; eL la lueur d'une lame brilla, comme il se relevait ; en môme temps retentit la chute d'un fourreau vide. Basile dégaina son glaive :
— Vite, Macédonien, dompte ce vieux cheval hongre... Pousse donc, fils d'Arsace... Bien... encore... par le flanc...
Sophia fermait les yeux ; elle avait vu la lame du chancelier contre le front de son frère. Elle pensa que, s'il venait à mourir, elle ne serait plus rien dansByzancc. L'empereur excitait les combattanls, comme Eudocie, les eunuques, les gardes, et Bardas tapant du pied. Sophia rouvrit les paupières. Les lames hésitaient l'une autour de l'autre; elle referma les yeux, insensible, sentant à peine la pression cruelle de la main impériale qui pétrissait sa gorge... Alors, une exclamation se leva ; les ongles de l'amant la firent crier. Entre ses cils, elle aperçut Théoctiste debout, les mains à son ventre, dont le sang jaillissait par les intervalles des doigts. 11 finit par chanceler, s'abattre, et, sur la pierre du sol s'épanchèrent les anneaux visqueux et verts de ses entrailles.
Dans le cintre de porphyre, l'impératrice Théodora apparut au bruit, vêtue d'une vaste chevelure argentée par-dessus ses tuniques obscures.
Elle vieillit aussitôt jusqu'à paraître centenaire, SCS yeux lerncs enflinent:
— Michel... Toi aussi, puisses-tu périr sous le fer du Macédonien. Ivrogne 1 et toi Bardas!
L'écho prolongea la malédiction. Un eunuque jeta sa capuce jaune sur le sang et les entrailles. Sophia crut défaillir, mais elle sourit au baiser de l'empereur.
Dès lors ceux du Palais obéirent à Basile; et ils craignaient Sopbia. Elle considéra son frère fel qu'un héros. Elait-ce lui qui, poudreux et fugitif,, était parvenu jusqu'à la porte de Damélis, ainsi que l'avaient décrit tant de fois les parentes? Maintenant il traînait, majestueux, la dalmatique par les degrés de marbre oîi posaient ses larges souliers blancs, brodés de fleurs grises et roses. Les splendeurs de son cortège valaient celles de Bardas. En cagoules neuves, les moines d'Hermapolis marchaient solennellement, porteurs de ses volumes, de ses parchemins, de ses placets ; et leurs barbes étaient odorantes. Philothée-Constantin surnommé Toxaras pour son aptitude au tir de l'arc, lors des émeutes, précédait. Les amis de
l'impératrice Théodora redoutèrent cette carrure vêtue d'un habit militaire en cuir fauve qui présentait les reliefs d'une carnation herculéenne avec les formes des mamelles , les rondeurs du ventre, le trou du nombril, et, sur le dos, le creux de l'échiné; de la ceinture tombaient aux genoux des lanières noires et vertes ; et ses mollets énormes gonflaient des bottines de fourrure; dans la gaine de bois et de nacre, cliquetait la lame épaisse du glaive. Vraiment on s'effrayait de sa figure velue, de la saillie des mâchoires, de la surdité qui n'eût pas entendu merci. Auprès de lui, Jean Ghaldios mâchonnait quelque friandise, la* mine haute; puis venait l'Arsacide lui-môme, son visage à la fois ironiaue et sévère, la malice cruelle de son sourire fendu vers l'oreille droite. Sophia l'admirait, pour le silence qu'il gardait toujours, lui, bavard autrefois, poète, conteur et fanfaron. Un mutisme pareil augmentait la noblesse du prince de Rascie, qui dépassait le cortège de sa tête à la barbe brune et rousse, de ses épaules en tunique écarlate traversée par Técharpe glauque, qui écartait la foule des eunuques et des serviteurs avec le geste d'un trident doré. La Spiritualité d'Hermapolis occupait la gauche de Basile, lui soufflant des conseils et des remarques, heurtant le marbre avec la crosse pastorale; sa face blette re-
EUPIinOSYNE 2i7
muait de ses mille rides, de toutes ses poches, au murmure des paroles, sous la tiare lumineuse que prolongeait la dalmatiquo de brocart blanc. Derrière, marchait l'orgueil de Bardas, Cunicléios. On comptait ensuite trois évêques, des capitaines de troupes, beaucoup d'hommes d'épée, en manteaux courts et la chevelure ceinte d'une tresse de métal. Puis c'était la confusion des gens du palais, des fonctionnaires aux robes brodées d'insignes, des gardes varangs, géants et blonds.
En haut des galeries de Chalcé, Sophia penchée contre Euphrosyne, aimait voir le nouveau Cunicictos, dardant ses regards sous la broussaillc grise de sourcils aquilins... Elle haïssait le dédain du palrice.
— 0 femme excellente, Euphrosyne, vois comme il est majestueux, mon frère ! Que Dardas est royal d'autre part...! Maintenant j'appartiens à renijcrcur...
— Rearettes-tu, colombe de Patras, la témérité d'Ego mène?
— Ne veuille pas me blâmer par des railleries indirectes, ô toi qui sais mon âme, mais plutôt, ayant compati à mes craintes, rassure celle que ces grandeurs subites attristent ainsi que des présages néfastes,
— Les corbeaux ont-ils croassé à ta gauche,
2 18 BASILE ET SOPIIIA
petite colombe tremblante ?... Contemple ton frère, l'hétériarque, et de quel pas solide il avance. Ce n'est pas un qui trébuchera.
— Il me chérit moins. Il m'abandonne. Jamais plus il ne me parle seul à seule. Entre lui et moi, maintenant, s'élargit la mesure de son ambition. Hier je luifisobservermestristesses.il a ri, disant: « Peux-tu gémir, toi, en la main de qui j'ai mis un empereur! Serre les doigts et tu auras tout le suc de la grenade... »
— L'Arsacide énonce des paroles sages. Il a fait beaucoup pour ta gloire.
— Parce que ma gloire servait sa gloire. Maintenant, il peut se passer de mes amours.
— Mais l'auguste Michel te préfère à toutes. Il sort de nos chambres en dansant. Cela fait mourir de rage la vieille Théodora...
— Certes, l'Auguste Michel me préfère, jusqu'à ce qu'une autre, à son tour, soit préférée. M'aimet-il, cependant, celui qui voulut l'autre soir me livrer, sous ses yeux, à la vigueur du nègre Soliman. Malgré mes pleurs, ignorant encore si c'était une épreuve sournoise, je dus obéir à la force. Rien que du plaisir animait son visage, pendant que le nègre me possédait... Supposant même que l'Auguste prétendît connaître la double volupté de goûter sa jalousie et d'amuser, par les
yeux, sa perversion ; admettant, comme il l'assurait, qu'il tentât d'être pareil au saint Plérôme lequel renferme à la fois la douleur et l'extase, selon le texte des Apôtres,... s'il m'aimait, il eût pâli... Au contraire... sa passion s'est ensuite violemment réjouie de mon corps. Il m'a parlé de Thécla, la sœur cadette, dont il vante la gorge enfantine et les membres vigoureux. Il la désire à présent, malgré la loi du Théos qui défend l'inceste abominable. Mais déjà l'inceste est commis dans son cœur.
— Accepte avec patience, ô Sophia, les épreuves qu'envoie le Théos. Songe que tu accomplis auprès de notre Michel une mission que les Purs te confièrent. N'ai-je pas, afin d'y aider, répudié moimême toute honte. Quelle servante ne crachera contre terre, quand elle passera devant ma boutique, à présent. Qui me nommera de nouveau « la chaste Euphrosyne » ? Nul ne me nommera de la sorte, mais chacun ira, répétant : « Cette matrone qui vend des jetons et toutes manières de trésors non loin de l'Hippodrome, dans la voie arméniaque, est devenue celle qui fournit des succubes au péché de l'Autocrator. Sans doute la fonction garnit mieux sa bourse; et quand elle aura de l'or plein ses coffres, elle ouvrira une étuve où serviront des masseurs épilés et des
2oO BASILE ET SOPHIA
prostituées de toutes races prêtes à satisfaire les marins vikings et sarrasins... » Tels, discourent les bavards. Néanmoins je me résigne à l'infamie, parce que j'aperçois le terme du sacrifice. Entourant l'Auguste Michel de nos bontés et de nos beautés, nous, les Pures, réussirons aie faire signer un jour avec l'encre de pourpre, sur l'avis de Bardas, le décret favorable aux vérités de la Jérusalem Céleste. Alors le mensonge d'Athamaroth et du Démiurge ne gouvernera plus le monde, mais la pure lumière du Rayon Céleste délivré.
— Ainsi soit-il.
Ensemble, elles se signèrent, avec deux doigts pour marquer les deux antagonismes, puis avec un, pour marquer l'unité du Plérôme.
— Regarde, Anna, regarde le sacrilège ! Ces infâmes se signent à la manière de Manès. Et voilà ce qu'abrite aujourd'hui le Palais des Basileus!... La sœur manichéenne d'un assassin!... 0 Manuel, comme tu eus raison de te retirer dans le monastère fondé par tes mains pieuses ! Tuteur de mon fils, tu ne vois pas du moins régner ici la honte de la terre... 0 Théoctiste qu'une main détestable fit périr, réjouis-toi de siéger entre les Saints Bons, plutôt que d'assister au blasphème immonde... Car voilà les jours qui nous srmt faits par le crime et l'hérésie !.
L'organe raiique de l'impératrice Théodora déclamait ainsi. L'écho sonore répétait en bas, aux angles des murs de marbre, en haut, dans les voussures du dôme ; et les eunuques levèrent la tcte, tout petits à cause de l'altitude oîj se penchaient Euphrosyne et Sophia. Vite retournées, elles se prosternèrent devant le courroux de la grosse femme accourue parmi ses filles et les serviteurs du gynécée. Les vierges impériales se redressaient orgueilleusement.
— J'ai vu la double croix de leurs gestes sacrilèges. Elles nient laConsubstantialité, en se signant de deux doigts.
— 0 Anastasie, ma sœur, ne t'approche point de la peste, car valent-elles mieux que la peste celles-ci qui corrompent les âmes au lieu des corps?
— Je ne m'approcherai point, ô Anna, de la peste ni des manichéennes. Seul le bourreau peut en approcher justement.
— Crains, ô Thécla, de respirer dans le voisinage de leur haleine; écarte-toi, ma sœur...
— Je m'en écarterai, dussé-je encourir la haine de mon frère Michel, et me laisser tondre pour le cloître.
— En vérité, en vérité, soufflait la grosse femme, il n'est plus de vie probe qu'au sein des monastères. L'air même, ici, est corrompu.
Le front sur la fraîcheur des dalles, Sophia tremblait contre Euphrosyne. Pour s'être accoudées aux balustres, elles n'avaient pas entendu s'ouvrir les portes ni venir l'impératrice et ses filles. Serait-ce le courroux de Basile, ou la prison, la décapitation sur la borne de l'Hippodrome devant la curiosité du peuple avide de voir mourir? Un frisson la traversa. Son frère pouvait tout à coup revenir, devançant le cortège du patrice. En dépit de l'indifférence qu'il témoignait, la voudrait-il secourir? De la haine lui crispa le cœur ; elle détestait Euphrosyne pour avoir abusé de sa jeunesse au bénéfice des Purs. Cela coûterait peutêtre la vie. Elle se résignait déjà, pensant qu'elle fermerait les yeux à l'approche du bourreau.
L'impératrice et ses filles prolongèrent leurs cris, s'éloignèrent. Elles attestaient les saints des mosaïques. Lorsqu'elles furent loin, la veuve murmura :
— Rentrons dans tes appartements, fille d'Arsace ; fuyons ces lieux où nous resterions sans défenseurs jusqu'à la fin de l'audience impériale qui ramènera ton frère près de nous.
Elles s'enveloppèrent étroitement le visage et, s'étant relevées en silence, elles coururent à travers les couloirs sonores, elles descendirent les escaliers géants ; elles poussèrent des portes.
levèrent des tentures, écartèrent la curiosité des eunuques, se retrouvèrent enfin à l'abri des verrous tirés sur les battants de leur retraite ; et là, pleurèrent.
— Invoquons l'Agni du Théos, petite colombe tremblante, proposait Euphrosyne. Ceci est une croix orthodoxe, de bois très sec. En choquant la pierre à feu sur le clou qui unit ces branches, l'étincelle jaillira ; l'Agni brillera pour nous. Je lirai le destin dans sa llamme.
Entre les sanglots, Sophia se permit un espoir, regarda la veuve battre le fer avec le caillou, enflammer l'étoupe mise autour de l'objet divin. Le feu sacré parut, hésita, s'éteignit et reparut, au souffle de la matrone. Le bois pétillait un peu, il fumait aussi ; mais Euphrosyne ayant renversé le signe, les flammes grimpèrent.
— Agni du Théos qui effaces les péchés du monde! supplièrent les femmes...
Quand la croix fut consumée, elles se crurent maîtresses d'un destin sauveur : Théodora ne jouissait que d'une influence nulle; Bardas défendrait les Filles du Théos. Enfin Euphrosyne recueillit les cendres pour les mélanger à des élixirs qui calment la fièvre, purifient le sang, chassent les pustules et les dartres. Sophia la blâmait :
— Crains que l'on révèle le feu de la croix. On
nous accuserait de sacrilège, en outre; car ils ne comprennent point.
— 11 ne faut rien craindre si l'Agni brille d'une flamme bleue et d'une flamme d'or au centre du signe. La colombe s'est posée à la place de Ghristos. Le Paraclet protège les Pures. Eïa, fille d'Arsace, reprends courage et parfume ta chevelure. L'empereur vient souvent auprès de toi, quand se termine l'audience du Gunicléios... J'entends un cortège, des rires.
En effet, il entra, tout rouge, les boucles au vent. Ses mains étaient jaunes de confitures. Il renifla l'odeur du bois brûlé, la remarqua mais ne s'arrêta point au détail. Sa mère venait d'envahir le Triclinion. Elle l'avait accusé d'entretenir au palais le sacrilège de Manès ; puis, au bout de sa diatribe, et après avoir craché devant Basile, l'appelant égorgeur, elle avait déclaré son dessein de remettre au Sénat, le trésor qu'elle administrait, à titre de régente. Elle ne voulait plus habiter le palais oii la peste hérétique souillait l'air. Sa fille très aimée, Pulchérie, avait alors appelé sur Michel, Bardas et Basile, la vengeance du Théos s'ils refusaient de se faire tondre et de rejoindre Manuel au monastère d'Eloparis. Tant d'injures et de vilaines paroles molestèrent l'empereur qu'il dit :
KUPHROSYNE 255
— 0 sœur, comment le Théos me recevrait-il au nombre de ses clercs et serviteurs, si de tels vices me rendent indigne ? Certainement il ne m'admettrait point au milieu des saints hommes que l'oncle Manuel héberge dans son domaine consacré. Il faudrait bien des prières de martyrs pour amender le jugement de la Jérusalem à mon égard. Or, puisque tu t'affirmes martyre, toi, ô sœur, aucune prière ne peut convenir mieux que la tienne, pour cela. Afin que tu me prépares le pardon de la Théotokos, toujours indulgente envers les pécheurs, les eunuques te vont immédiatement conduire au monastère de Gastria, parmi les pieuses vierges qui ont, par règle, l'habitude des macérations et des pénitences nécessaires au rachat des impies. Elles t'enseigneront la manière d'invoquer efficacement la Très Illuminante Pureté, de qui tu obtiendras, en ma faveur impériale, la divine intercession auprès du Fils... Ainsi soit-il...
Finissant de conter, il éclata de rire, les mains aux cuisses, la joie aux yeux. En l'heure présente, la grave Pulchérie, recluse dans une litière sous la garde sûre des eunuques, gagnait la retraite de dévotion où elle savourerait des jours austères. Il dépeignit la stupeur de la princesse et ses larmes, l'imitant par des contorsions, des grimaces. Mais
2b6 BASILE ET SOPHIA
rien ne le réjouissait tant que de savoir sa mère prête à rendre au Sénat les comptes de régence et tutelle.
— Mesure de tout ton esprit, fille d'Arsace : elle laisse neuf cent mille livres pesant d'or, et trois cent mille livres pesant de monnaie argentine. Bardas se les fera livrer par ceux du Sénat. Alors je doterai de façon magnifique la fiancée de ton frère, notre Eudocie Lugérina... Pour toi et pour celle-ci, je devrais vous faire périr ainsi que des manichéennes infâmes. Cependant, je dois à ton sacrilège, la fureur de ma mère, son abdication, neuf cent mille livres pesant d'or, et trois cent mille livres pesant de monnaie argentine. Je les reçois pour rançon de vos deux vies. Notre Cunicléios enregistrera l'acte, tout à l'heure... Viens en cette couche, car je veux te donner, ô Sophia, le baiser du pardon, et quelques autres. La volupté récompensera, d'autre part, l'excellence de ma dialectique qui vient de convaincre Pulchérie, fille de mon père Théophile, fils d'Euphrosyne, fille de Constantin, fils de la Très Pieuse Irène, laquelle mourut à Lesbos en filant la laine, quand l'usurpateur Nicéphore le Logothète se fut emparé de l'Etat; forfait dont le punit le Théos en le faisant immoler par un Bulgare ignoble !
Ce discours et mille gestes d'une majesté face»
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tieuse rassurèrent les alarmes. Volontiers, Sophia fut pour Michel une amante inventive en ses complaisances.
Même elle finit par croire l'aimer. Ne lui devaitelle pas tout ; et ne donnait-il pas tout? L'ardeur au plaisir compensait les apparences de sa laideur joufflue. Une se lassait point de mettre à l'épreuve les vigueurs amoureuses de sa maîtresse, soit qu'il la possédât lui-même, soit qu'il fît succéder à ses actions celles des nègres recrutés à cette fin.
La jeunesse de Sophia s'étourdissait de tant de joies nerveuses. Quand il retardait sa visite, il lui manquait.
Euphrosyne n'enseignait guère davantage sur les vérités pauliciennes. Ensemble, elles déroulèrent les volumes des vieux poèmes, et apprirent à scander les vers, aux sons des cordes émues par leurs doigts expei'ts en l'art du barbiton.
Or l'impératrice Thcodora remit ses comptes aux sénateurs, désireuse, assura-t-elle, de vaquer exclusivement à son salut. Accompagnée des trois filles, Anastasie, Anna, Thécla, elle s'en fut dans un palais sis à l'écart, vers la Proponlide. On ne la vit plus, grasse, lourde et chargée de pierreries parcourir, l'air maussade, les suites des salles marmoréennes, ni discourir, en son trône, devant les fonctionnaires prosternés, dos et croupes
au ciel. On ne vit plus les princesses avancer, la main dans la main, au pas envolé de leur jeunesse, les yeux clairs et les bouches fendues par le sourire ; tandis que les courants d'air relevaient les gazes dures de leurs robes plissées, accrochées aux épaules par des escarboucles, à la taille par des ceintures d'émaux, et laissant libres les tiges frêles des cous ombragés de courtes mèches fauves. Le rire hautain de Thécla ne provoqua plus les réponses des échos nombreux qui le répétaient à Tembouchure des souterrains, à l'angle des murs immenses, aux voussures des coupoles dorées. Ses bras frais et robustes entre les plis des portières, ne ramèrent plus dans le vide afin d'appeler les servantes d'un geste plaisant.
Sophia put abolir l'inquiétude de craindre cette influence sur l'esprit de Michel tout occupé de contredire Bardas et Basile pour l'emploi des ressources du trésor.
Des jours heureux se suivirent pour elle.
Elle fut la dame aux belles robes peintes que îes eunuques et les caloyers saluent, en se détournant, par crainte de concupiscence, que les paons des jardins accueillent en étalant la roue de leurs plumes, que les fleurs des parterres encadrent le long des terrasses aux grands mâts enflammés de banderoles, que les yeux du soleil, à travers les
feuillages rectilignes, colorent de taches lumineuses allumant l'incendie sur les facettes des joyaux et l'or des brocarts.
Elle fut la beauté contente dont les doigts sèment les oboles et les deniers aux mains crasseuses des mendiants, dont le sourire méprisa les allures fates qu'Egômène arborait, sans dire rien de ce que voulaient prétendre ses mines empreintes du souvenir interdit.
Elle fut ia déesse odorante portée au balancement de la litière, tandis que les pas mous des nègres s'enfoncent dans le sable de la grève, alternatifs, cependant que la mer, de tous ses ruissellements, afflue contre la ville.
Elle fut l'âme suave respirée par la perruche qui becqueté un grain de mil aux lèvres de la maîtresse caressante.
Elle fut l'admiratrice de ses mains opalines, du roulis de ses hanches, des trembleries de sa gorge, des ombres siennes projetées contre le sable qui rampe entre les bordures de buis vert, jusque le détour de la charmille, oii les pies, à terre, dressent leurs queues noires.
Elle fut la révérée devant qui se taisent les amis autrefois bavards, et que les inconnus abordent, le cœur fébrile, le nez pâle, les pupilles grandies.
Elle fut l'adorée que les adolescents contemplent,
toute l'âme au visage, et celle qui, nocturne, arrive, par la sente détournée, dans les bras secrets d'un bel amant fou.
Elle fut un fruit délicat que happèrent des bouches puissantes et chaudes, que pétrirent des mains rapaces, qu'écrasèrent des passions ruées, qu'étreignirent des vigueurs convulsives.
Elle fut, toute une nuit, dans un dromon bercé sur la mer, la bacchante vêtue de ses sandales, et qu'espèrent, en scintillant, les astres.
Elle fut celle pour qui chante dans l'ombre, au bas du mur, une voix éclatante et mâle de poète.
Elle fut aussi l'enfant naïve dont le rire dilate les chairs, secoue les yeux, étrangle la gorge, l'enfant qui applaudit la troupe des ivrognes chevauchant des ânes derrière celui de l'empereur Michel : chœur de faunes barbouillés, couverts de peaux animales et choquant les cymbales, à l'image des satyres amis de Dionysos, le dieu païen. Elle fut celle qui s'égaie de voir, en sa litière, ce cortège de fols rencontrer le patriarche Ignace et la procession solennelle, les jours oii les tapis magnifiques se déroulent des balcons, oii flamboient les étoffes, où les icônes d'or fourbi sont présentées aux fenêtres riches, et celles de cuivre poli aux fenêtres pauvres, les jours oii les fillettes jonchent le sol de fleurs, où les garçons
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agitent les branches vertes et les palmes, où les moines s'assemblent, une torche fumeuse au poing, oîiies caloyers se frappent de verges, entonnent des psaumes, où les religieuses enveloppées de leurs voiles psalmodient le plain-chant que couvrent, par essors unanimes, les sons envolés des cloches. Elle fut l'enfant de joie qui crierait aussi les odes obscènes des satyres, en imitant le ton même des litanies murmurées aux bouches des évoques d'or, des clercs de brocart, des religieuses de lin, des moines de bure. Elle fut l'enfant qui agite les mains afin de saisir les cymbales des œgipans, et rire, entre eux, du patriarche prêt à crier anathème, les doigts levés pour l'exorcisme. Elle fut l'enfant bestiale en son hilarité, dont les seins dansent avec les hoquets, parce que Michel lui-même prend la tête de la procession devant le dais patriarcal, et bat la mesure du chant priapique hurlé par ses amis talonnant leurs ânes rétifs. Elle fut, aux soirs de débauche, l'effort silencieux et rythmé d'un désir qui s'obstine, qui veut tordre les nerfs et tuer les yeux par la douleur de jouir à sanglots. Elle fut le serpent qui rampe, enlace, la pieuvre qui aspire, la lice qui tend la croupe, la bête à quatre pieds et aux mamelles pendantes, la sirène accroupie sur la proie humaine extasiée.
Elle fut celle qui dompte avec son corps la vigueur des athlètes, rimagination des chastes et l'orgueil insolent d'un empereur.
Elle fut, devant son frère Basile, une sœur plus puissante d'être sollicitée ; elle fut devant le patrice Bardas une amante plus glorieuse de se refuser aux tremblements des grandes mains avides.
Elle fut la courtisane dont les hommes parlent bas, en espoir de terreur et de mort, la main à l'épée.
Vers ce temps-là, Basile dit :
— J'ai mis un empereur dans ta main, et tu vas me rendre l'écorce fripée d'un fruit vide. Alors Bardas chaussera, quelque jour, les souliers de pourpre. Ne crois-tu pas qu'il vaille mieux continuer à voir cette sorte de chaussure sur les pieds de Michel qui nous aime ?
— Je le crois, ô Basile.
— Songe qu'une impératrice veille parmi ses filles dans un palais proche, et que le Patriarche exerce à la réprobation des âmes pieuses. Tu peux beaucoup .
— Moins que tu ne peux toi-même.
— Davantage, ô Sophia. Cependant il convient que l'Aulocrator veuille doter Eudocie Lugerina. Maintenant Hermotime réclame une armée pour
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reprendre son domaine de Rascie, et ses privilèges seigneuriaux relatifs à la navigation de l'Ister. Jean Chaldios Egômène désire de l'argent qui payera les chevaux de sa cohorte. Constantin Philothée Toxaras estime nécessaire à son ambition de commander un corps d'archers. La Spiritualité d'Hermapolis exige qu'on relève sa basilique bientôt reprise aux Sarrasins par les Rasciens d'Hermotime. les cavaliers de Jean Chaldios, et l'infanterie de Constantin Toxaras. J'ai promis cela et beaucoup d'or, en outre, aux marchands de l'Hippodrome qui avancèrent, à l'époque des émeutes, l'argent indispensable. Les bleus réclament mes largesses. Or, Bardas ne m'aide point à obtenir de l'empereur qu'il décrète l'établissement de la légion basilique oii je pourrais faire entrer avec une belle solde, et des armures ciselées, les amis de nos Perroquets. Reconnus vétérans, ils auraient droit à des territoires. S'il devenait leur stratège, Hermotime occuperait la Rascie par la force des cohortes dévolues à Jean Chaldios et des archers de Philothée Toxaras. D'autre part, on trouverait, en ce pays-là, une église pour l'évêque, des monastères pour ses caloyers. Et cette Euphrosyne mérite qu'on l'enrichisse. Elle nous apporta le secours précieux des Fils-du-Théos. Malgré son hérésie il la faut chérir, car l'influence des Purs
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nuit à celle du Patriarche... Le trésor de la Paphlagonienne va s'ouvrir. Il importe de régler ces choses et de récompenser nos partisans avec le prix des cargaisons qu'elle introduisait sur les galères impériales, du temps de l'empereur Théophile, sans acquitter les impôts de la Porte-Marine. Bien souvent le vieil Autocrator punit la contrebande que protégeait le pavillon des Basileus... Voici que le Gunicléios aux grandes mains et aux sourcils d'aigle m'accuse de misanthropie, lorsque je rappelle l'impatience de ceux qui détruisirent le pouvoir de Théoctiste. Il assure que si beaucoup de bons citoyens hâtèrent, par leurs turbulences opportunes, l'abdication de ïhéodora, leur vertu satisfaite de la prospérité nouvelle ne réclame rien en échange de cet effort... Il se trompe, ou il ment avec science. Dans toutes les églises, les princesses Anastasie, Anna, prient ostensiblement le Théos de soustraire Michel à nos avis. Hier encore, devant l'ambon des Saints-Apôtres et parmi la foule des communiants, Thécla suppliait la Théotokos d'épargner à l'Auguste l'erreur manichéenne que des femmes honteuses, ô petites colombes, propagent au Palais. Et les catéchumènes, l'ayant écoutée, crièrent ensemble : « Préserve, ô Théoiokos, notre empereur Michel de la peste manichéenne... » En vérité je vous le dis, il est temps
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de rénover l'entrain de nos zélateurs, en justifiant les promesses anciennes...
— Ainsi tu affirmes, ô Basile, que notre triomphe est précaire.
— Il l'est certainement . Bardas pense que Michel s'abêtira, que lui-même prendra le pouvoir, peut-être, les souliers de pourpre. Il réserve les richesses du trésor pour l'ère de sa toute-puissance...
— Donc, reprit Euphrosyne, pardonne-moi, Hétériarque, si j'ose donner un avis, devant Ta dignité, Bouche d'Or. Cependant celle-ci, ta sœur Sophia, peut conseiller Michel. Ill'aime quand elle consent à jouer devant lui avec des Arméniennes et des nègres aptes à la discipline des voluptés.
— Il ne m'aime pas tant que sa sœur Thécla ; il voudrait qu'elle parût dans nos jeux et c'est une chose impossible. Malgré toutes mes complaisances, il n'oublie point les jambes blanches et robustes de l'enfant, ni ses bras, ni la fente aiguë du sourire, ni les saillies de la gorge à travers l'étoffe... En vain j'ai tenté l'approche de la princesse. Toujours on m'écarta. Aujourd'hui elle est loin. Je le sens devenir morose. Il aime la fraîche vigueur de Thécla, et non pas mes complaisances.
— Pardonne à une servante qui jusqu'à cette
heure a gardé le silence convenable, car il ne sied pas aux humbles de colporter les nouvelles fâcheuses. I)'autre part j'ai entendu conter par les eunuques de quelle façon Bardas, cunicléios et patrice, essaya de ravir sa nièce et de l'amener un soir, aux salles de Daphné, où l'empereur s'amusait en compagnie des athlètes bulgares et des courtisanes égyptiennes. A cause des cris et des sistres, Thécla s'en fut, et remonta dans les galeries du gynécée, le nommant entremetteur ou fils de l'Hadès. Quand Michel eut appris cela, il déchira ses habits, brisa l'aiguière, frappa les Egyptiennes éperdues et sanglantes, et courut se jeter en son lit. 11 y pleura deux jours, disant à Bardas : « Si tu m'avais rafraîchi le cœur avec la chair de Thécla, je t'aurais, sûrement, associé à l'empire, ô cunicléios, mon oncle!... Je suis un amant passionné, et rien ne vaut, pour la joie de ma vie, les formes d'une vierge plus merveilleuse que les statues d'Athènes. Je veux étreindre la beauté.' Elle réside dans le corp:? des filles, non dans l'esprit des hommes... »
— Il adore la beauté. Que de fois il reste accroupi devant l'aquarium pour admirer les mouvements des cyprins. Ses phrases de rhéteur les comparent aux mouvements imprécis des eaux. 11 croit les poissons fils de la vague, et il parle
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sans fatigue des métamorphoses. Il aime tout cela
plus que moi, fille d'Arsace.
— Celui qui le fera chérir de Thécla, celui-là sera près de la couronne, déclarait sentencieusement Basile.
— 0 mon frère, n'agis point contre ma fortune en substituant une autre à ta sœur dans l'amour de Michel.
— Maintenant tu épouseras toujours un stratège, répondit-il, moqueur ; puis s'en fut.
X quelque temps de là, comme l'empereur buvait avec Eudocie et Sophia, dans une chambre basse, oii l'on se réfugie aux heures chaudes, Basile entra le rire tout ouvert par la blessure de sa bouche :
— Rayon du Christ , que ton Augustalité accueille ta sœur Thécla. Euphrosyne, veuve et matrone l'amène, ayant promis que tu Fécouterais avec faveur, pour les griefs dont elle se veut plaindre...; et j'ai garanti cette promesse, sous l'icône.
Les grosses joues de Michel pâlirent, il se dressa du lit. Sophia enveloppait d'un voile ses épaules et sa gorge nue; Eudocie resta telle, vêtue d'une robe bleue aux milles fentes par lesquelles se montrait un réseau de soie grise et les ivoires de sa chair. L'appréhension de Sophia frissonnait. Thécla parut.
— Me voici, donc, ô Michel. Vois mes mains. Elles sont toutes mouillées des larmes de notre mère. Depuis le milieu de la nuit, ses pleurs ne cessent de couler, à cause de toi. J'ai recueilli ces larmes dans la paume de mes mains, alin que tu goûtes si elles te paraissent suffisamment amères...
Blême et les yeux en lueurs, Thécla offrait ses mains d'enfant toutes potelées, au bout de la force blanche de ses bras. La palpitation de la poitrine soulevait les tissus de la tunique. Michel essuya son front, et avança la mâchoire inférieure.
— Thécla, dit-il, est-ce moi qui peinai notre mère? Elle voulait devenir l'épouse de Théoctiste et nous donner, outre un père nouveau, un empereur de basse origine... Alors le peuple se révolta. Les Bardaniotes furent rompus sur la place Hippoléon par l'attaque des séditieux... Il fallut céder au cri public... Donne-moi tes mains chéries, petite sœur : je boirai les larmes de Théodora comme un vin généreux qui restituera du bonheur à tous... Ne rentrerez-vous pas, quelque jour, au Palais?...
En aucune heure Sophia n'avait entendu cette douceur insinuante de l'intonation; à l'ordinaire, moqueuse et rude. Quelque chose la mordit aux
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entrailles. Jamais, pour elle, il n'avait eu cette voix. Jamais il ne l'aurait pour elle. Des chaleurs troublèrent son regard, elle laissa glisser le voile qui découvrit sa chair ; elle omit l'attention de le relever. Elle chercha la mine d'Eudocie Lugerina, la vit ironique et vicieuse, en sa tête appuyée contre la muraille : les bras s'étirèrent jusqu'à relever les seins lourds. La dame ne se départissait point du silence toujours gardé par sa face paisible. Cela semblait donc juste que Michel désirât respectueusement cette fille, tandis qu'il les avait bousculées comme des esclaves. A reculons Basile était parti ; on entendit glisser lentement le loquet de la porte. Il livrait Thécla. Devant l'icône et la lampe, Euphrosyne demandait le pardon du parjure commis, afin que l'Autocrator, par reconnaissance envers les Purs, promulguât ledit de tolérance.
« Assisterai-je à cela, pensait l'Arsacide ?.. 0 Théos quelles vigueurs me prêteras-tu pour que je n'aille pas défaillir... Le salut de Basile, de Byzance, et la gloire du Plérôme exigent le sacrifice de cette vierge aux caprices du maître dont ils dépendent. J'accomplirai donc la prescription... Mon aide flétrira la postérité de la Paphlagonienne et, avec elle, le parti du dieu noir... L'angoisse m'étrangle ; cependant je ne verrai pas sans plai-
sir l'orgueil de cette fille prostitué aux plaisirs d'un homme incestueux... »
Précipitamment, les idées confuses et bruyantes se répétaient avec le bruit du sang qui enflait ses artères.
Michel baisait aux mains de Thécla les larmes de sa mère. Pesant la valeur de son instinct et les déclamations de sa conscience instruite, il réfléchit. Sophia s'étonnait qu'il n'eût point déjà, par un geste obscène, affirmé ses goûts, au nom de la maxime coutumière : « Savcns-nous le bien et le mal : Adam n'a rien appris en mangeant la pomme ; faisons donc ce qui plaît d'abord, pour l'exaltation de l'être... » Sans doute Thécla devinait celte méditation silencieuse. Elle essaya de dégager ses mains. Michel la saisit aux coudes :
— Pourquoi ma mère souflre-t-elle? Reste et confie-moi tout.
— Permets que je m'écarte, Rayon du Christ. Je suis là pour exprimer les douleurs, les justes colères de celle qui t'engendra dans le Pavillon de Porphyre. Le moment des amitiés n'est pas celui-ci.
— Suis-je donc un rustre ou un viking mangeur de viande crue pour que tu repousses de la sorte ton frère et l'empereur? Mon haleine seraitelle par\umée d'huile rance ?...
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— Il n'est pas bon que tu plaisantes. Offre plutôt des paroles de paix et de repentir, afin que je les rapporte au chagrin de notre mère.
— Je te les offrirai si tu m'offres toi-même le baiser d'un pardon fraternel...
— Je ne toucherai pas, de mes lèvres chastes, un visage que celles-ci, peut-être, souillèrent en y appliquant leurs bouches hérétiques... Lâche mes bras... Michel...
— Tu refuses mon repentir en vérité. Prétends-tu me faire injure !...
Ayant parlé de la sorte, il Taltira vers son désir; mais elle se débattit ; elle rejeta la face en arrière, et tordit les épaules. Lui cependant put enclore dans ses jambes croisées les jambes de la furieuse... Alors elle cria :
— C'est une embûche que ta lubricité a tendue par le ministère de tes entremetteuses ? Infâme ! 0 toi qui pries devant l'icône, femme hypocrite, rappelle-toi ton serment, si tu crains l'Hadès et le feu des parjures !
— Le Rayon céleste, répondit Euphrosyne, m'a purifiée, fille de Théodora. Je sanctifie même le parjure en le prononçant, parce que ce parjure sert la gloire de l'Universel ! Souffre donc ton mal en patience. Livre à l'Autocrator le baiser qu'il réclame. Pour plaire au Théos, les fiiles de Loth vinrent
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trouver leur père, durant son sommeil, et conçurent de ses œuvres. Qu'importent au Plérôme notre droit et nos instincts... Tu défends un bien dépourvu de valeur... Pour moi je prierai que le Paraclet t'éclaire. . . Tu injuries en vain ma mission qui est de rendre heureux le destin de Byzance, avec son maître.
— Cette hérétique te conseille sagement, répliqua Michel. Gomment le Théos s'occuperait-il de nos pauvres envies... Allons, cesse de te tordre comme une flamme. . . j'aspire l'odeur de ta gorge, ... et tu appelles en vain. Basile veille à la porte...
— Tu seras vaincu d'abord, car mon bras est robuste, mon corps flexible...
Thécla, de fait, ayant élevé violemment ses poignets, fit lâcher prise ; mais elle n'aperçut point Eudocie Lugerina glissée à quatre pattes entre les coussins derrière elle, et qui bondit comme un chat sur les épaules, la fit fléchir sur les jarrets, se renversa l'entraînant avec elle. Ainsi la sacrifiée fut offerte à Michel sur le corps d'Eudocie Lugerina, qui la maintenait de ses bras et de ses jambes liés aux bras et aux jambes virginaux.
Ainsi, reconnut Sophia, le sacrifice des Purs avait été offert au Théos, en l'autel des incendies trinitaires, sur le corps même d'Eudocie Lugerina.
— Epargne, Michel, épargne la vertu d'une sœur!
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— Je veux te rendre mère d'un fils doublement impérial, de par ton sang, de par mon sang. Aucun empereur des histoires ne sera plus impérial, en vérité. Accepte, ô Thécla, que je crée en tes flancs un serviteur de tes besoins, puisque mon bon vouloir ne suffit point à rassurer ma mère ni toi-même... Ecarte ses genoux, ô Sophia, tire la jambe, urne de sottises... Fût-il couronné d'épines sur la croix sainte, Ghristos lui-même ressusciterait pour tàter le marbre de cette gorge... Dégrafe donc la ceinture, fille d'Arsace. En celle-ci je créerai l'image de mon vouloir... Il sera, tu sais, doublement digne du trône, celui que tes flancs vont porter, sœur qui pardonnes, mère d'un Autocrator !
— Kyrie eleison ! pleura devant Ficone Euphrosyne, la bouche à terre, comme pendant la communion du patriarche blanc sur l'autel des Purs.
— Kydé eleison ! répéta la gorge étouffée d'Eudocie.
Et Sophia redit la même invocation, tremblante de tout le Divin qui l'emplit. Subitement la pensée s'illumina. Elle se convertit à la magnificence de l'acte. Le Rayon céleste du Plérôme descendait en elle, lui faisait comprendre la gloire des Pures conquérant le basileus, et le monde, le sceptre et la sphère. Et, dans la salle basse, retentirent, par-
dessus les hoquets de l'amour, les palpitations des trois cœurs élus.
Haletante, demi-nue, Thécla serrait les dent>, crispait les poings. Elle demeura nouée au corps d'Eudocie qui râlait sous ce poids des deux êtres en lutte. Sophia contemplait, tirant à soi la cheville de l'hostie humaine, par les lanières bleues de la sandale.
— Hosannah ! parvint à murmurer Eudocie. Alors Euphrosyne se releva, courut au vantail
de la fenêtre, proclama vers les verdures brûlées des jardins, et les dômes étincelants de Byzance :
— Hosannah ! L'empereur doublement légitime, l'empereur Deux et Un, l'empereur trinitaire des Fils-du-Théos est conçu ! Hosannah ! L'empereur trinitaire est conçu !
Pliais le silence de la ville sembla se recueillir.
Michel hébété, en sueur, regardait, à genoux, la matrone. Eudocie, Sophia lâchèrent ensemble les membres de la princesse, qui se roula contre terre en trépignant, qui empoigna les courtes mèches de sa chevelure, et secoua sa tête sur le tapis des dalles. Elle étrangla entre des sanglots secs et précipités. Au bruit, Basile revint. Euphrosyne déclamait toujours vers le ciel de feu. Gela stupéfiait l'empereur et le Macédonien. Ils interrogèrent les visages extatiques d'Eudocie, de Sophia, sans
comprendre qu'elles ne fussent pas étonnées comme eux...
Les belles jambes pâles de Thécla se contractaient, se détendaient à travers le tapis dont elle raclait la laine avec ses ongles,... et le sanglot l'étoufTait encore...
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Aux jardins, une voix triomphale déclama :
— 0 -apàxXYiTOs ayet,, Vlnvoqué marche.
— L'invoqué marche ! ne put s'empêcher de répondre de toute sa voix Sophia qui se crut lumineuse comme le Seigneur au Mont-Thabor.
— L'invoqué marche ! L'empereur trinitaire est conçu ! répéta la matrone des Purs, malgré l'enrouement.
Alors Michel se refeva d'un coup. Sautant à Sophia, il lui prit le col à deux mains :
— Ordure de Manès, tu conspires contre le Théos et l'Empereur ! . . . Sacrilège, tu trompes Notre Majesté !
Mais Sophia ne sentait point la meurtrissure. Une joie indicible luisait en elle, hors d'elle, l'éblouissait de rayons intenses : univers entré dans la chambre, où la figure de Michel, féroce et joufflue , semblait lointaine , sombrée dans un océan de feu divin , dans l'Agni des trois bûchers, bien que la salive impériale jaillît, la mouillât. C'était donc vrai, tout ce qu'on disait de la Colombe et des Purs? Les événements miraculeux se succédaient depuis l'Initiation de la Nécropole Justinienne. Le Mouvement Ailé, sous les allures humbles d'Euphrosyne, venait de mettre aux bras de l'Auguste, souverain du monde, sa sœur Thécla, seule de qui pût naître l'empereur de la Jérusalem Céleste, un par le sang, double comme
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kl seule essence du Plérôme et du Démiurge, Cur le geste de Michel vers Thécla n'élait que le conseil des instincts exaspérés par les sueurs voluptueuses d'Eudocie, de Sophia, filles de la Jérusalem Céleste ; car la chair orthodoxe de Thécla était celle-mème du Démiurge et de la Matière Aveugle ! Et, mystérieusement, Euphrosyne, la Pure, avait conduit cela ! Un empereur Universel, reflet de Jérusalem, allait naître, afin d'établir sur la terre le bonheur humain !
— Kyrie eleison! cria-t-elle, démente et bienheureuse...
L'empereur hurlait, bondissait, frappait. Elle tomba. Elle entendit Basile défendre Eudocie, sa dot et sa fortune :
— Rayon du Christ, si tu me prives justement de ma sœur qui a péché, ne me laisseras-tu point celle à qui ta largesse me fiança?...
Un bruit de gens ; les paroles grêles et chuchotées des eunuques ; les pas lourds des nègres : Sophia fut saisie par les pieds, par les épaules ; on l'emporta.
— 0 ma sœur, puisses-tu expier ta faute dans l'exil de Lydie... souhaita Basile de loin, avant qu'une porte fût refermée. Elle remarqua l'émotion sincère de cet <idieu.
Lié autour de son cou, un voile lui cachait les
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choses. Il y eut du grand tumulte dans les couloirs... Les écailles des armures tintaient aux épaules de ceux qui coururent, déchaux. Les échos des angles et ceux des voussures répétèrent mille voix confuses.
— Eheu! prostituée macédonienne, ricana-t-on. Un choc, celui peut-être des colonnes s'écroulant,
lui fracassa le front... De l'ombre s'abattit.
... Plus tard, elle se souvint des pleurs salés qui piquaient son visage, de la fraîcheur de la mer. Le roulis du vaisseau balançait alors une lanterne de corne au-dessus de sa tête enveloppée par les linges humides. Ensuite, des hommes vinrent, la portèrent, piétinèrent le flot. Les eaux rugissaient sur la grève. On la hissa dans un chariot. Les roues pleines étaient engagées, jusqu'aux moyeux, dans le sable. Une femme sanglante et hâve la reconnut, l'embrassa :
— Euphrosyne te salue, colombe de Patras, ô Pure, martyre des impies...
Jusqu'au loin une foule pullulait que des soldats à cheval piquèrent à coups de lances. Les chariots démarrèrent péniblement à la file. Des plaques de bouse cuirassaient les bœufs de trait. Gémissements et lamentations montaient dans l'air.
Accroupie, Sophia souffrait tant à la tête, que voir, qu'entendre furent un supplice varié. Un
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barreau de fer, sembla-t-il, lui traversait la cervelle. Autour des sourcils, des tempes, les os étaient devenus de bronze et de plomb. Un poids, dans l'oreille gauche, inclinait son cou. Elle voulut le sommeil et la torpeur. A quoi bon savoir où l'on allait? Elle coucha sa face dans ses bras que soutinrent ses genoux. Il l'intéressa peu d'apprendre l'exil des trois mille Fils-du-Théos aux camps d'Apélates, sur la frontière sarrasine, en Lydie, où Petronas, frère de Bardas, commandait. Il faudrait, sous menace de mort, accomplir de rudes exercices militaires, et chevaucher ; car les femmes composent les cohortes d'éclaireurs, tandis que les hommes s'enrôlent dans une infanterie d'archers. Il y aurait chaque jour la fatigue, la faim, le combat. A quoi bon savoir? Ne mourrait-elle pas d'abord?
— Aime souffrir pour Jérusalem, Sophia, fille d'Arsace ! encouragea quelqu'un aussitôt bousculé par la fureur du soldat en manteau rouge.
Elle pensait avoir reconnu la barbe d'Hermotime.
— L'Invoqué marche! répondit de toute sa voix rauque, Euphrosyne, qui étendit les bras.
L'éclair d'une arme abattitla matrone; elle chut en avant, la face vers l'attache du timon. Au cuir de la carapace enveloppant sa monture, le cavalier essuya le sang huileux d'une hache.
— Que ceci vous enseigne le silence, filles d'eu- Duques...
Il dit, ricana, trotta plus avant.
Sophia voulut secourir la matrone ; mais elle attendit la fin d'une vive douleur. Une autre succéda qui lui piqua la tète de vingt mille pointes, et elle pleura longtemps sans pouvoir remuer. Quand elle se réveilla, c'était le soir. Le corps dEuphrosyne gisait dans la même posture. Seulement la fiente du bœuf attelé avait recouvert, dune masse verte, la chevelure et l'épaule. Sophia crut la veuve morte ; se rendormit. Apres, elle ne vit plus le cadavre qui sans doute alourdissait la charge, et qu'on avait jeté.
En la môme place, elle constata la présence d'une des femmes qui, masquées de leurs fards, escaladaient, lors de l'Initiation, les musculatures des nègres en croix.
— Je me nomme Maximo, fille de Bassilianos, ô Pure.
Sophia ne répondit rien. La femme marmonna quelque prière. On sillonnait la plaine obscure. Les lances de cavalerie barraient les étoiles du firmament. Les essieux des chariots criaient. Une foule gémissante gravissait l'espace, dans la direction de l'aube.
L'APÉLATE
fcupiiiu miL son bonnet en poil de chamelle dont les frisures étaient teintes de rouge. Sur les bandeaux de cheveux rudes, elle l'arrangea, non sans coquetterie, grâce au cuivre légèrement concave du miroir à main. Elle se jugeait noble. Hors de la tente, il naquit du tumulte. Une trompe beugla. La gTierrière entendit courir les hommes dans la boue du camp. Le cuir de la portière soulevé, elle aperçut les Apélates sortant de partout et bouclant leurs hautes ceintures de métal. Les chiens j lunes étouffèient leurs abois sourds. Oreilles couchées, ils offraient au vent dur leurs fins museaux.
Ud enfant qui passa proclamait d'une voix monotone de crieur public :
— L'ennemi vient d'arracher l'image du Sébastocrator au mât de frontière. Andronic et Leucope demandent leurs soldats. Ralliement au milliaire de porphyre pour les fantassins, et sous l'icoue solitaire de la Très Illuminante Pureté, pour les cavaliers. Cela au nom redoutable de Manuel Akritas, stratège des Apélates. Que le sang de Ghristos retombe sur les têtes infidèles. Triomphent Byzance et le nom romain !
S'étant signé de deux doigts, à la manière officielle, l'adolescent courut afin de rejoindre le cri rauque de la trompe, qui déjà se répétait par la montagne entière, sur les cimes où les sapins obliques cachent le ciel, et dans les combes, où fument les foyers des huttes militaires.
Sophia appelait son palikare. Il répondit de loin qu'il sellait le cheval. Très joyeuse, elle se glissa dans sa tente. Sûrement, on allait poursuivre les fourrageurs de l'émir. Elle en atteindrait un avec son coursier vite. Elle enfoncerait sa lance entre les plis du manteau, elle verrait la révulsion des yeux au visage verdi de l'agonisant. Elle nomma : « Irène ! Marie ! Anne ! Icasie ! . . . » Et, en même temps, elle ramassait la lance bleue, le cimeterre dans sa gaine de bois verni, le bouclier
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conquis sur un homme tué par surprise, alors qu'au début de l'exil elle surveillait les routes impériales. L'œuvre d'argent limpide se gonflait, au centre d'un lion en or massif, ayant, pour regards, deux turquoises. « Irène!... Marie!... Anne!... ïcasiel... on va chevaucher!... vite! »
Armées aussi, elles avaient des visages brunis par l'air, des robes fendues par devant, à cause de la selle ; et, à cheval, elles dépassaient à peine les bonnets en peau de chèvre des fantassins, tant leurs montures à longs poils roux étaient petites.
Un gamin leva sa robe de laine verte pour leur montrer ce que sa plaisanterie obscène promettait de récompense à leur victoire. Icasie, la plus jeune, encore pareille à un garçon, le cingla de son fouet. Hurlant, il s'enfuit par la sente qui escaladait le roc ; il secouait ses doigts rougis pour avoir touché la balafre. Mais les gens hâtifs ne s'apitoyèrent point. Alors, il s'arrêta sur la corniche d'un bloc, et se contenta de frotter son ventre avec l'étoffe de la robe, en invectivant les amazones :
— Poussière de sandales!... Manichéennes!... Filles de lépreux!... Le pain des prisons vous a gonflé les joues... Va! va! je te connais, toi!... Tu mendies autour des hôtelleries, et tu attires les pèlerins dans les embuscades, sous prétexte de
plaisir. . . Poclie à poison ! ... Je le dirai à mon père, va... va...
L'injure les poursuivaît ainsi ; tandis que riaient les deux cataphractaires, immobiles dans leurs armures dorées ; ils représentaient, parmi les Apélales des confins militaires, le pouvoir régulier du Sébostocrator, dont ils gardaient l'étendard, image dt la Vierge allaitant un .lésus chauve au milieu d'un ovale d'or mat... Ils proclamèrent :
— Nous avons vu les chevaux des Sarrasir? Ils valent bien ensemble deux cents effigies de l'empereur Michel... Ramenez-les. Le préfet dt cavalerie vous les achètera, Sœurs àa la chance';
On descendit sans paroles. Les fantassins s'écoulaient par les ravines, avec leurs massues à clous de fer, leurs arcs, leurs piques, leurs tuniques vertes, leurs ceintures de métal.
Sophia pensait que la conquête d'un cheval lui rapporterait bien cinquante pièces d'argent. Déjà, elle possédait, par victoire sanglante, cette jument blanche dont les sabots carminés à la cochenille, faisaient jaillir la fange de la sente jusqu'au canevas de sa robe, à travers quoi brillaient ses membres. Ainsi, pour le combat, elle aimait se vêtir. Attentifs à la beauté de sa poitrine, les adversaires soignaient moins leur défense. Elle les chassait plus commodément. Pendant la longue guerre de 808
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contre les Arabes, elle avait acquis la science équestre, celle de l'audace. Car alors elle avait inutilement espéré qu'une prouesse la ferait choisir pour être présentée à Michel venu commander les troupes. La voyant il l'eût graciée, ramenée à Byzance 1 Mais elle resta sur les ailes de l'armoe, et ne connut que de vaines escarmouches sans gloire.
Après, elle avait langui, résignée, dans la monotonie de la même existence, soignant les chevaux, fourbissant les armes, traquant le gibier de la plaine ou causant avec les manichéennes de leur détresse, d'amours passées, d'anciens triomphes, dedésirs impossibles. Certains jours elle accueillait \a galanterie d'un gros soldat rieur et bavard, s'en dégoûtait vite, l'écartait bientôt. Hermotime, Chaldios et Philothée ne purent jamais la rejoindre, à cause de la surveillance des chefs. A plusieurs reprises elle les avait aperçus dans les marches, avant la rencontre de l'ennemi, ou les soirs de déroute, très loin parmi les cohortes et les archers de Leucope, le stratège. Ils avaient disparu dans la foule des chevaux et des hommes, dans la poussière du sable.
De temps à autre, une fois l'an, parvenait certain message secret de Basile. De la sorte, elle avait d'abord appris l'union avec Eudocie Liigérina,
comment Thécla avait été recluse parmi ses sœurs à Gastria, oii l'on conduisit plus tard la Paphlagonienne elle-même, arrêtée dans la rue, un jour de novembre, puis tondue sur Fordrede Michel. Ensuite Basile avait dit les phases de sa rivalité contre Bardas associé à l'empire, et la façon dont celui-ci avait substitué son neveu, Photios, au patriarche Ignace. Une lettre avait annoncé la nomination du frère au titre de Chambellan, et apporté des promesses de libération pour Sophia-Sans doute il avait craint de perdre son crédit, ou n'avait pu rien obtenir de l'Autocrator. Maintenant elle savait que Michel, Basile et Bardas, menaient une expédition dans l'île de Crète. Qu'ils fussent vainqueurs, et peutêtre le frère la pourrait-il sauver ! Il le fallait.
Car elle allait vieillir. Onze ans d'exil, de durs labeurs, de rudes chevauchées, de grandes misères, avaient hâlé son teint, bruni sa gorge, ridé ses yeux, gonflé ses mains calleuses. Pourtant des officiers ne la désiraient pas moins que les plus jeunes des manichéennes ou des courtisanes nouvellement amenées au camp.
Le trot des bêtes les emportait, toutes : Icasie, l'enfant nerveuse, pâle, en froc de bure, et dont les seins se protégeaient d'une guimpe de fer bleuâtre; Irène, lourde et forte, hurlante, en sueur, sous l'écorce de cuivre pendue à son col,
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et où les reliefs des personnes saintes formaient égide ; Marie, sèche, couverte d'une cotte de mailles rapiécée avec des cordes, par-dessus unt vieille robe de pourpre à franges dorées; et la belle Anne, rieuse, haussant un bouclier de cuir traversé de barres d'airain, derrière quoi elle semblait un archange, à cause des mille plis volants de sa longue tunique blanche, et de ses boucles couleur de flamme secouées par le vent.
Les pendeloques de turquoises et de cailloux marbrés sautaient entre les tresses des crinières.
Les pentes de la montagne s'abaissèrent roidement. Vers le loin se courbait, sur les plaines de Cappadoce, une rivière lumineuse entre les bois de sapins, les bouquets de tamaris, les couples de cèdres aux feuillages symétriques, les rives verdies d'une herbe grasse. La fuite d'une grenouille fut écrasée par le sabot rouge de la jument que montait Sophia. Par les fentes des roches, les lézards se précipitèrent.
A mesure que l'on descendait, l'air se remplit du bourdonnement des insectes plus fort que le bruit des galops. Apparurent le mât rouge, l'icône solitaire de la Très Illuminante Pureté, devant les visages et les épaules de soixante Apélates à cheval. Ces gardiens de frontière avaient des faces camuses, des barbes en fer de palefroi, des
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échappes éclatantes liées autour de la tête rase, des cimeterres non polis, et des épieux courts. Leucope, vieillard en longue robe noire, restait à pied devant eux, leur imposant une vénération silencieuse par l'aspect des rides qui assuraient à sa physionomie barbue de blanc un air de cruauté tranquille. Au-dessus de son bonnet de velours jaune, tremblotait la lueur de la lampe sainte illuminant le cadre doré de l'icône... L'os de son doigt décharné montra la route aux guerrières, et l'ombre fraîche des sapins espacés.
Elles y coururent. Sophia voyait luire les cinquante pièces d'argent qu'elle obtiendrait en échange du premier cheval conquis sur le Sarrasin. Avec cela, elle achèterait les Qacons des sept parfums célèbres. L'odeur des sapins charmait l'air. Les sabots des bêtes enfonçaient la mousse... L'Arsacide pensa brusquement à cet homme qui l'avait prise, une nuit, dans le vestibule d'une hôtellerie pendant que la foule acclamait la suite du stratège entre les torches. Et l'expression à la fois bestiale, mystérieuse de cette figure crispée lui réapparut très nettement, ainsi que la verrue à la narine gauche de l'audacieux. Dans sa mémoire passa le souvenir du frisson le plus voluptueux, jamais ressenti depuis cette minute-là... Elle ferma les yeux pour sa-
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vonrer. . . Le mouvement du galop et la rude caresse du vent l'enivrèrent.
Un écart de la jument la bouscula. Les yeux ouverts, elle eut contre eux la lame d'un cimeterre, un bras velu et une barbe noire autour d'une bouche qui vociférait. Le coup frappa son bouclier. Elle dut serrer les genoux pour se maintenir. Tout autour des voix arabes criaient; les chanfreins des chevaux se convulsaient sous l'étreinte des mors; des corps se démenaient dans les fourrures des manteaux. Contre la guimpe d'acier d'icasie une masse d'armes résonna, et plia l'enfant vers la croupe de son petit cheval.
La belle Anne ruée, avec ses boucles d'or, sa tunique d'archange, son grand bouclier de cuir, éventrait les poitrails des montures infidèles. Un Arabe, à terre déjà, retenait par les deux mains le flot jailli de son cou ; et le sang s'échappait tout de même en nappes, aux interstices des doigts. Sophia revit la lame du même cimeterre, et le rictus baveux de l'ennemi dans sa barbe noire ; mais son cheval éperonné l'emporta loin du péril.
A l'issue du bois, les Apélates découvrirent, par delà les fuyards sarrasins, une grande poussière où brillaient certainement des armes. Sophia, Icasie, Anne excitèrent ensemble les coursiers.
Leur rire ^e vanta des prouesses qui avaient dispersé les éclaireurs ennemis. Elles se montraient les lueurs rondes des boucliers arabes recevant l'intermittence du soleil à travers les nuages. Jusqu'aux fins de l'étendue, les barbares se mouvaient en lignes de lumière flottantes. Et ces lignes se succédaient, de l'orient à l'occident, comme les eaux enflées de la mer. « Arrête, fille d'Eumcne, dit Sophia ; observons la marche de ces troupes nombreuses. Ensuite, nous retournerons vers Leucope, avec des bouches savantes, et il nous louera de n'avoir point trahi, par notre imprudence, la manœuvre des légions... Mène ta jument jusqu'à ce bois de cèdres. Chacune y dissimulera son corps et son cheval ; nous regarderons les soldats du Calife se déployer entre les troncs des arbres, ainsi que l'on voit la sainte image luire dans le cadre de l'icône ! »
Elles se rendirent à cet avis. Mais, dans la clairière que masquaient les troncs rougeâtres des cèdres, elles trouvèrent renversé un poteau au chiff're de l'Autocrator, la face de l'Illuminante Pureté souillée de boue et de terre, rayée par la rage des infidèles avec la pointe d'une lance. « Triomphent Byzance et le nom romain ! » cria la naïve Marie qu'indignait cette profanation. Toutes se laissèrent glisser de selle et s'empres-
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sèreni afin de relever la sainte figure qui veille aux frontières de l'Empire. Les âmes pieuses s'émurent. Depuis leur enfance, la face de la Vierge était sœur de leurs pensées. Bien que manichéennes, bien qu'exilées pour cette hérésie parmi les populations des confins militaires, elles n'avaient point admis, contre la Mère du Théos, les erreurs des Iconoclastes, ni celles des pauliciens sévères et prudes qui refusent à Marie la divinité de son fils... « Pardonne-leur, Consolatrice, Tour d'Ivoire, Lys des miséricordes, Fleur des lumières célestes ! » Du pan de sa robe Icasie essuyait le métal et l'émail qu'elle baisa.
Mais alors, telle une avalanche humaine, les archers aux tuniques vertes et aux ceintures d'airain descendirent des rochers, entre les ronces, se pendirent aux lianes, dégringolèrent avec les cailloux, bondirent par-dessus les crevasses, sautèrent jusqu'aux cèdres ; tandis que, par les sentes, détalait toute la cavalerie des Apélates. Maître d'une haridelle osseuse, Hermotime, coiffé de la couronne de fer aux deux pointes tordues, dirigeait la course. Philothée menait de l'avant sa bète aussi large qu'un taureau. Tout suivait, amazones et écuyers, vêtus d'armures disparates, de corsets en cuir, de gorgerins en bronze martelés selon la figure du Christ, de bottines en fourrures de chèvre.
de baudriers éclatants, de casques aux cimiers imitant la nageoire des dauphins, ou de bonnets en écailles métalliques. « Sophia, fille d'Arsace, je te salue donc enfin, dit Hermotime arrêtant la haridelle. Combien as-tu compté d'escadrons sarrasins?... » Elle communiqua le nombre, tout heureuse de la rencontre, devant les cohortes qui se groupaient sous leurs bannières bleues où était inscrit en lettres grecques blanches : Vlnvoçîié marche.
Examinant ses compagnons, Hermotime caressait la longueur de sa barbe fauve et noire. Les archers déjà rampaient dans les ornières, pour tirer, invisibles. Sur les cinquante chevaux un peu plus grands que des ânes, les amazones, anxieuses, se dressaient, tendaient le cou, leurs beaux visages de courtisanes exilées là, en punition de scandales, ou leurs figures extatiques d'apôtres hérésiarques, de martyres d'une foi certaine. La plupart se paraient de courtes mèches noires autour de la tête, ayant été tondues d'abord. Elles corrigeaient, au moyen de fouets courts, l'impatience des bêtes : elles maniaient de hautes lances légères.
Sophia les connaissait toutes. Elle parcourait avec elles, depuis onze ans, les plaines de Phrygie et les montagnes de Cappadoce, échappant aux
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mêmes poursuites des Sarrasins, buvant les eaux des m^mes sources, mangeant le même gibier atteint parleurs frondes, ou pris dans leurs filets. Elle leur commandait avec douceur : « La volonté du Théos, disait-elle, est de vaincre, par nos forces, les ennemis de la Jérusalem Céleste. Aussi chacune d'entre nous, ô Pures, doit-elle soigner mieux les coursiers agiles qui nous permettent de surveiller au loin les agissements des impies. Donc, brossez le poil et la crinière, pansez les écorchures, lavez la corne du sabot et les paturons. Au nom du Théos, notre Père, je vous l'ordonne, et du Paraclet saint. » Dociles elles lui obéissaient, parce qu'on la savait d'extraction royale.
Sophia devinait leurs craintes. Jusqu'alors elles avaient seulement galopé à distance des camps pour guetter les approches des Arabes. Maintes fois elles avaient rencontré des partis. Plus nombreuses, elles les avaient promptement enveloppés. Moins nombreuses, elles avaient fui toujours. Il n'en serait pas de même. Les stratèges avançaient, derrière, avec les légions arméniennes, les Bardaniotes de la garde palatiale ; l'on avait posté les francs Varangs dans les défilés de la montagne afin que personne ne pût y passer. Des milliers d'hommes de races diverses, mais tous aptes à la guerre, affluaieL.!: de Bithynie depui»
vingt jours. Les Apélates devaient entreprendre l'attaque, répandus devant le front d'armée. Or qu'on allât vers l'ennemi ou que l'on revînt sur les escadrons byzantins des cataphractaires, lumineux comme des murs d'airain au pied de la montagne, la mort semblait certaine. Sophia pensait : « Voici donc le dernier jour de ma vie, ô Théos. Ma tête ornera bientôt la pointe d'un cimeterre ; un homme en sueur criera sa gloire, essuyera contre sa robe ses doigts rougis par mon sang jeune. Tu le veux, Père-des-Origines, Essence-des-Eons, Paraclet universel. Quêta volonté soit faite, malgré la douleur de ma gorge et la peur glacée de mes membres. J'ai connu l'amour et la richesse. Bien dos joies m'ont eftleurée. Je me confie à ta volonté, Dieu des dieux ! »
Hermotime leva son trident de fer ; et Ton éperonna les chevaux. Sophia pressait les flancs de sa monture. Sorties des cèdres, elles aperçurent toute leur armée impériale étagée sur les pentes du Taurus en lignes miroitantes. Au bas, les armures des cataphractaires et leurs étalons blancs parurent deux mille statues équestres, cariatides de la montagne hérissée de sapins... Loin, après les poussières de la plaine, les escadrons des sarrasins voltigeaient, grossissaient. Vingt clameurs se répondirent. Telle une seule bête aux jambes
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innombrables, à l'échiné blanche, aux cent têtes vociférantes, une masse, ventre à terre, se darda sur les soldats d'Hermotime. « Triomphe Christos! » cria le prince de Rascie ; et il dressait son trident vers l'orage du ciel.
Parce que, sourd, il entendit mal les ordres d'Hermotime ou les cris rauques de la corne, Philothée dépassa, d'un essor, le premier peloton des Apélates. Son gros cheval taché défonça Tarène sablonneuse. Lui-même trapu, flanqué d'un vaste bouclier, et tendant l'arc, cacha de ses épaules le vol des ennemis. Alors Sophia reconnut les lignes grecques : les piétons verts, au centre, se relevaient; ils coururent, bataillon rapide, sous leurs oriflammes, les chefs en tête, selon l'apparence d'un grand oiseau dont les ailes étaient la cavalerie des amazones. « Oh ! pensa-t-elle, nous représentons l'image même du Paraclet!... Colombe céleste, aide-moi et recueille ma mort, si je péris, Eternité du mouvement! » Gela lui rendit beaucoup de confiance. Le Messager du Théos évidemment s'incarnait dans leurs forces.
Icasie, à côté d'elle, le remarqua : « Vois : nous sommes l'EUe-Même Colombe, celle qui porta l'essence de Christos au sein de La Pureté, Celle qui fit brûler l'Agni sur le front des Apôtres, le Cinquantième jour! Eia... nous triomphons! —
L'Invoqué marche ! — L'Invoqué marche ! » répondirent de partout les mêmes clameurs. Or les frondes, en ronflant, tournoyèrent au bras des piétons, lancèrent mille trajectoires contre les groupes sarrasins, qui se déployaient, débordaient la silhouette trapue de Philothée, dont la flèche partit au loin... « Avance donc, Fille du Théos », ordonna quelqu'un ; et Sophia, fouettant son cheval, laissa de la place au troupeau des petites bêtes velues qui emportaient les pans de robes en canevas, les bouts d'écharpes, les figures pâles, les yeux larges et fixes, les mains, les coudes crispés aux manches des lances, les odeurs de poil humide et de cuirs, les cris,' les souffles oppressés... Tout cela hurlait, barrissait et vociférait.
Les dentures éclairaient des faces hâves. Dos cercles en fer serraient les cheveux et les fronts. Elle ne pensait plus rien, répétant à toutes forces la clameur : « L'Invoqué marche ! L'Invoqué marche! » Cela dilatait sa poitrine, exprimait sa rage d'avoir à craindre la mort; cela l'enivrait aussi d'une puissance divine. La magie sainte du nom lui donnait le délire ; il étourdissait la peur; il empêchait les oreilles d'entendre les chocs du fer sur les casques, les sifflets des flèches, le jet des pierres heurtant d'un bruit mou la chair des
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Apélates. Elle ne voyait rien que son imagination de la Colombe arrivant par les espaces firmamentaux pour la conduire à la gloire ou aux délices ineffables de la Jérusalem Céleste. Elle apercevait rÉclielle de lumière, les ailes des Messagers, le feu de l'Agni, et ce fut un étonnement d'y reconnaître une barbe noire entre les mailles des couvre-joues, sous le nasal de fer terminant le casque plat d'un Sarrasin. « L'Invoque marche ! » hurla-t-elle à pleins poumons, sûre de tuer avec ce cri, et se recroquevilla autour de sa lance, étrcignit de ses jambes les flancs du coursier. Au bout de la bampe, une résistance se débattit. L'éclair d'un cimeterre traversa la vision. Ce fut la cbute du cheval arabe, les paturons en l'air, tandis qu'il neigeait des lueurs de cierge, et que vibrait la tête de Sophia toute sonnante du coup assené contre le bouclier mis à sa face.
Le galop de sa monture l'enleva dans la neige de lueurs" : derrière s'agitaient cent figures barbues, des étoffes, des crinières de bêtes, des rires balafrés et sanglants. « L'Invoqué marche ! » soupirat-elle malirré la faiblesse de sa voix et le ruisseau de sueur à ses tempes. Un cheval noir l'évita d'une volte OTÎ sautèrent les courroies ocarlates du harnais ; et l'homme inclinait un tui'ban jaune roulé autour d'une pointe d'or. Plus loin, le nègre, qui
abattait sa masse d'armes sur la hampe, eut cependant la cuisse percée ; il jeta son attirail pour mettre les mains à la blessure, mais le chameau qui le portait s'agenouilla et la poussière recouvrit tout. « L'Invoqué marche ! » clama Tamazone. Elle ne s'ignorait plus, à présent, puissante de toute la vigueur de la Colombe. Lequel des Impies résisterait au bras du Théos ? Elle ne s'étonnait point que les jambes humaines battissent l'air en haut de mécréants terrassés par l'élan de la bête et la vigueur de la lance. Dans la poussière blonde, elle allait, tel l'archange Michaël quand il apparut aux soldats de l'Autocrator Léon, avant le désastre des Bulgares. N'était-elle pas Michaël lui-même, elle, la Pure, l'élue du conciliabule , la pieuse sectatrice persécutée pour la parole deManès? Oui, le Paraclet, le mouvement ailé de Kubrikos, triomphait par elle contre l'orthodoxie mensongère et les patriarches blasphémateurs.
Elle allait, la lance basse, dans le nuage blond; et le coursier était ses quatre pieds formidables de centauresse, pétrissant au trot la matière des agonies, les hurlements des blessés, les invocations vers Allah ! Après un choc lourd, une lance lui déchira l'oreille, et un nègre monstrueux la domina du haut du dromadaire. Elle sentit le
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coursier fléchir, eut à peine le temps de dégager sa jambe gauche, pour tomber dans une flaque gluante. A genoux, elle vit glisser l'adversaire noir jusqu'à elle, et se trouva renversée, foulée par le poids du corps qu'elle étranglait avec ses mains unies sous un menton moite. Les yeux blancs du meurtrier s'injectèrent. Les grosses lèvres craquelées blêmirent ; mais elle sentit la froide pénétration d'une arme en sa chair contractée, pincée, qui céda tout à coup, qui glissa le long de la lame, l'avala, l'embrassa d'un anneau grouillant.
Or, l'homme lâcha cette épée, sans doute afin de distendre les doigts qui l'étoulïaient. Sophia put saisir le cou à la pomme d'Adam ; elle tordit d'une main sûre. Ses ongles y entraient doucem^ent. Tandis qu'il voulait rompre l'étreinte, de tout le désespoir des sourcils froncés, du front ridé sous la laine crépue, elle réussit à concentrer sa force en une main, à libérer l'autre qui empoigna facilement le pommeau de son glaive. Que de siècles alors s'écoulèrent ! Le nègre devinait l'action propice à la mort. Sa jambe retenait l'étui de l'arme, y pesait. Lucide, Sophia mesurait ses mouvements, toute gonflée de fureur muette. « Va, va, murmurait-elle, je triompherai du dieu Noir. Tu luttes en vain contre
Michaël, ô Lybien... Tu luttes en vain contre l'Invoqué..., ombre d'Ahriman ! . . . » Elle entendit un blessé gémir en langue sarrasine, le trot allongé de vingt chameaux ; trois clameurs de cymbales... le ricochet d'une balle de fronde sur l'airain d'une rondache ; s'aperçut que la jambe du nègre mollissait, et, d'un seul trait, dégaina le glaive... Aussitôt le genou noir lui enfonça le sein.
Ce fut une souffrance atroce qui ne l'empêcha guère de pousser la pointe en la pomme d'Adam. Il y eut un soubresaut du nègre, une pluie tiède sur les doigts qui étranglaient. Mais elle tranchait la viande humaine. 11 abandonna les poignets de la femme, griffa l'air, et s'écroula, l'entraînant avec lui. A demi libre, elle se rua, s'abattit contre l'homme pantelant, trancha mieux encore, puis se redressa, prit, à l'oreille, la figure lippue, verte et brune, aux yeux de sang... Elle coupa une dernière peau, et put brandir cette pauvreté de mâle qu'elle labourait de ses ongles patriciens... La Colombe radieuse l'éblouissait de joies trépidantes.
Enfin debout, elle reconnut la plaine avec la bataille. Les tentes de l'Emir brillaient là. Le trident rouge d'Hermotime convoquait les essaims d'Apélates chassant les escadrons légers. La mu-
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raille lumineuse de cataphractaires refoulait au sombre horizon la cohue sarrasine, ses croissants d'or, ses étendards verts, ses queues de cheval, ses lances, ses cavaleries multicolores, ses turbans clairs. Byzance triomphait. Les Bardaniotes marchaient tout proches sous les dragons de cuivre couvrant leurs casques écailleux ; leurs longs cheveux persans étaient gris de sable comme leurs tuniques, leurs jambres maigres. Des tètes rases bayaient en haut des piques, teintes par le sang.
K 0 Sophia, l'Arsacide, fille du Théos, proclamait Hermotime, tu as, la première, arrosé de sang barbare les tentes de l'Emir. Gloire à ton nom ! — Triomphe l'Arsacide ! répétèrent les Apélates arrêtant partout leurs petits chevaux poudreux qui semaient l'écume des mors. — L'Invoqué marche ! » répondit Sophia. Elle se crut grandir autant que le Paraclet.
Elle arborait à son glaive la tête du nègre et la bouche tordue. Elle n'écoutait point le sang sourdre de sa hanche.
iVlORT DE L'IVROGriE
Puisqu'il avait obtenu l'Association à lempire et toute la confiance de Michel l'Ivrogne, puisqu'il avait mis à mort dans la icnte impériale, Bardas, tuteur, logothète et cunicléios, soupçonné par le souverain d'ambition suprême, Basile jugea qu'entre le trône et lui la corpulence d'un homme était peu de chose. A deux occasions, son glaive avait su mesurer l'épaisseur du cuir patricien et ne l'avait pas trouvée plus résistante que celle du cuir bulgare. Sophia rappelée d'exil, et sa femme Eudocie, levant les yeux par-dessus les chartes oij elles lisaientles aventures héroïques, ricanèrent lorsqu'il avoua craindre les accidents de chasse pour l'Autocrator enclin à perdre l'escorte dans les bois.
306 BASILE ET SOPIllA
Leurs propos agiles insistaient alors sur les chances que Basile pourrait avoir de prendre les souliers de pourpre au cas où Michel, plus ivre que de coutume, tomherait malencontreusement de cheval.
— Qui s'opposerait, ô mon frère? Déjà la dignité d'Auguste ne couvre-t-elle pas ta force?
— En vérité, qui s'opposera, reprenait Eudocie ? Depuis la conspiration de ses amis, notre impératrice Théodora vieillit sans courage à Gaslria. Pense-t-elle encore en sortir, pour soustraire son fils à notre devoir?
— Les eunuques la gardent dans le monastère.
— On a coupé la tète à tous ses amis sur la borne de l'Hippodrome.
— Qui s'opposerait donc?... Ses filles? Anastasia, Anna, Thécla? Les eunuques les gardent aussi. Elles filent sagement la laine autour de leur mère.
— Thécla cependant a gémi d'amour sous le corps passionné de l'empereur, sous le corps de son frère ... Dites : elle ne sortira plus de Gastria? Admirez ceci. Michel ne l'aime plus, tandis que moi...
— 0 Sophia, toi tu rappelles tout le plaisir d'Eros par le seul essor de ta robe; flattait Eudocie.
— Et toi, répondait l'autre, tu as la croupe des
MORT DE L IVP. oaXE 307
Néréides. Tu prolonges une marche de lionne souple, toi !
— Moi, je suis l'épouse de celui qui commandera seul au nom romain.
— Tais-toi, criait Basile, ne tente pas le Théos par des prophéties hasardeuses. IJumble, je suis la Dextrc du puissant, l'Auguste associé à l'Empire, le serviteur des serviteurs.
Mais ils ne gardaient pas longtemps le silence. Ils rappelaient leurs aventures. Sophia savait encore lequel de ses baisers industrieux avait obtenu de Michel telle charge, tel titre, telle richesse. Eudocie n'oubliait pas non plus comment les fêtes orgiaques bien ordonnées par son art avaient valu la dignité d'Auguste à Basile. Elles raillaient la fougue voluptueuse de l'empereur que l'une et l'autre, par les complaisances de leurs beaux corps, continuaient de satisfaire.
Certains jours, à trois, entraînant leurs manteaux de fourrures et de tissus roides oi!i se tordaient les bêtes des symboles, ils allaient le lon^ des sentes faites parmi la neige des jardins. Les corbeaux avec les pies cherchaient les vers. On distinguait l'écureuil roux entre les branches défleuries. Jusqu'aux horizons, Byzance était une femme pâle endormie au bord d'eaux glauques. Pour noircir cette triste blancheur, les sinuosités des
rues se coupaient autour des hautes coupoles blafardes, des campaniles aigus, des dômes dédorés, des mâts déteints par les intempéries. Les grandes galères, dans le port, semblaient les cadavres de monstrueux poissons. D'autres couraient à la rame, les antennes basses, en brisant l'eau. Les oiseaux du nord criaient entre les cendres du ciel et puis passaient lentement, par lourdes escadres.
Il soufflait aussi des vents âpres, quand on revenait aux édifices du palais, malgré les braseros flamboyant sous les portiques oii se chauffait la piètre cohue des serviteurs en fourreaux d'étoffes jaunes ou violettes avec les broderies mal cousues de leurs insignes. On y comptait des Perses aux yeux humides. Leurs chevelures crespclées débordaient les bonnets de feutre. Entre ces gens, Jacobitzès, homme expert dans l'artifice de peindre, sur les étoffes, des griffons et des fleurs, les entourait tous trois de ses adorations timides. Sophia et Eudocie raccueillirent bien à cause des robes qu'il historiait magnifiquement, jusqu'à fournir aux corolles de ses fleurs la physionomie des visages humains, sans délaisser le souci de faire paraître leur réalité végétale. Les belles-sœurs disaient :
— Vois, Jacobitzès, nous marchons vêtues de ta pensée...