LA CHUTE
bout et les regards fixés sur sa maîtresse; Calariiia, tu sais, toi, coinincnt il serait iaeile «le vivre iieureux iei? Eii bien ! il y a quelqu'un (\m s ennuie dans notre gentille maisonnette; bêlas! ce n'est ni toi, ni moi. Si on le voulait bien, il n'y aurait pas dans tout le comtat de Savoie de cœurs mieux unis que les noires, de gens plus heureux que nous ; car, tu le sais bien, rien ne nous manque ici. Mais on ne veut pas, à ce qu'il paraît, que nous rendions grâces au bon Dieu de tous les biens qu'il nous donne, puisqu'on prend plaisir à nous ôter justement le premier de ces biens-là, celui qui fait valoir les autres , et sans lequel ceux-ci ne sont plus rien. Cela ne peut pas durer ainsi, ma pauvre Catarina. On ne veut plus de nous; tu le vois bien, il faudra aller chercher ailleurs quelqu'un qui nous aime ; mais où le trouverons-nous, mon Dieu ! où le trouverons-nous?
Benedetta ne put achever sans que l'émotion lui brisât la voix, et deux grosses larmes, que toulclois clic n'essayait pas de cacher, tombèrent
sur le museau de la jolie chèvre, qui semblait comprendre la douleur de sa maîtresse, tant elle la regardait d'un air intellifyent.
Depuis un instant Basile avait été tiré de sa rêverie, et il écoutait avec attention, avec remords même, les reproches qu'indirectement sa compagne lui adressait. Quand elle eut fini de parler, il se leva.
— Benedetta , lui dit-il , si quelqu'un doit quitter cette maison, ce n'est pas toi, entends-tu.
— Allons, s'écria la jeune fille avec désespoir, voilà qu'il veut partir, à présenti Mais qu'ai-je donc fait au Seigneur, pour qu'il permette que je sois si malheureuse?
Basile se rapprocha de son amie.
— Ce n'est pas moi qui le premier ai parlé de départ.
— Vous y pensiez, repartit avec force Benedetta. Oh! oui, vous y pensiez; sans cela, vous auriez bien vu que je ne disais cela que pour être rassurée, consolée; car je ne savais plus comment m'y prendre, moi, pour vous forcer à me
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répondre. Viens, viens, petite, ajoula-l-olle on rappelant à elle sa chèvre, que dans son mouvement de douleur elle avait involontairement repoussée.
Benedetta aussi s était levée; elle se dirijjeail vers la porte; sa ohèvrc obéissante la suivait.
— Où vas-tu donc ?
— Je ne sais pas ; mais je ne puis plus rester
"^ Folle ! dit Basile en courant après elle. Il la saisit à la taille , et quoiqu'elle s'en détend il, il la ramena près de la table.
— Non, disait-elle en essayant de se dégager, vous n'êtes plus mon ami , vous n'êtes plus mon Basile; vous m'avez menacée de me quitter.
— Moi? Oh ! ne dis pas cela, Benedetta ; ne me le dis pas, tu me ferais penser peut-être que c'est chose possible; il ne faut pas que je le croie; je ne veux pas le croire; non, ce ne sera jamais!
Il cherchait toujours à la retenir, elle à s éloigner de lui, et la lutte pouvait durer long-temps
ainsi. Mais Basile, pour v mettre un terme, s'as- II. 8
sit tout à coup sur Fescabeau, et par un brusque mouvement, il força Benedetla de perdre l'équilibre : elle tomba assise sur ses genoux.
— Méchante fille, lui dit-il, pourrais-tu donc vivre sans moi ?
— Et vous, pouvez- vous donc avoir des chagrins dont j'ignore la cause?
— Est-ce que nous ne nous sommes pas promis mariage? Ceux qui doivent s'épouser ne peuvent plus se séparer.
— Ceux-là doivent tout se dire.
— Eh bien! Benedetta, je te dirai tout.
A peine se fut-il engagé à révéler le secret qui causait dans le jour son tourment, dans la nuit son insomnie et toujours ses mauvais rêves, qu'il eut voulu pouvoir reprendre sa promesse! Il sentait par avance que le courage lui manquerait pour parler.
— Vous ne me tromperez pas, Basile , reprit Benedetta ; c'est bien la vérité, la vérité tout entière que je saurai?