‹ BasileChapitre 15 sur 21 · LE MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE

Saverio ne laissa pas lon[j-temps F orfèvre en tlouledu véritable motif de sa visite.

— Puisque vous en usez d'une façon si gracieuse avec moi, lui dit-il, je prévois que nous nous entendrons facilement au sujet de l'affaire que je veux vous proposer.

— Une affaire, dites-vous?... et c'est de la part de monsei[jneur le comte Amédéeque vous venez me parler.

— Pas absolument; c'est en mon nom d'abord que je m'adresse à vous.

Pasquale le regarda d'un air de défiance.

— Il s'agit de marier deux amoureux qui nous intéressent également : Je vous demande votre neveu Philibert pour Dionisia, ma petitefille.

L'orfèvre, abasourdi du coup, fit une horrible grimace, où il y avait tout à lafois colère, dédain, stupéfaction.

— Ne nous fâchons pas, maître Pasquale, avant d'avoir eu ensemble plus ample explication. Ce mariage, qui nesemble pas vous llatter beaucoup.

sera peut-être plus avantageux pour Philibert que vous Dépensez; d'ailleurs, j'ai donné une espérance à Dionisia, je ne peux plus la lui ôter maintenant, sans courir le risque de la faire mourir de chagrin; aussi, l'affaire s'arrangera comme je l'ai résolu , j'entends avec votre permission ; oui, vous consentirez, c'est moi qui vous le dis, maitre Pasquale.

Toujours plus irrité à mesure que Saverio développait davantage son impertinente proposition de mariage, déjà Torfèvre se préparait à appeler à lui les compagnons de son atelier, qui logeaient à l'étage supérieur,afin que ceux-ci l'aidassent à jeter le vieux geôlier dehors, mais les paroles suivantes de ce dernier Ta rrêtèrent court dans sa mauvaise intention.

— Je sais au juste, par ma petite fille, le chiffre de la somme que maître Pasquale exige de celle qui épousera Phihbert; s'il pense que Dionisia doive payer plus cher qu'une autre pour devenir sa nièce, qu'il le dise; car s'il ne faut faire qu'un sacrifice d'argent pour obtenir de lui un oui de

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bon accord, je suis tout prêt à doubler la dot.

A CCS mots, le front de l orfèvre se dérida [jraduellement et même l'expression de dédain fit place au sérieux du métallurgiste qui combine un alliage. — Alliage, c'était le seul nom que le fournisseur des joyaux de la couronne put donner à Talliance de sa famille avec celle de l'ancien gardien des cachots de la tour. — Il réfléchit donc, mais doutant encore de la valeur positive de la proposition avancée par Saverio , il se la fit répéter.

— Ah ça I maître, dit-il au grand-père deDionisia, pour parler ainsi, il faut que vous soyez bien riche; auriez-vous par hasard déterré le trésor que le diable Légion a caché, depuis l'an de notre Seigneur ^248, sous les abîmes de Myans?

— Que vous importe! pourvu que la somme susdite, soit bien complète et en franche monnaie ayant cours.

— Peste! il m'importe beaucoup. Quoiqu'en disent les envieux qui me jalousent, je ne prends pas do toutes mains, compère, et il y a de l'or qui

tache la conscience, sinon les doigts. Mon art me permet bien de découvrir si celui qu'on m'apporte est ou non de bon aloi j mais Dieu seul peut savoir si la source en est pure; à défaut d'autres renseignements touchant votre fortune, vous devez comprendre que l'intérêt de mon salut me défend d'entrer en pourparlers avec vous.

Connaissant, à ces paroles, que malgré sa détestable réputation, les principes religieux de maître Pasquale l'emportaient cependant sur son amour des richesses :

— C'est votre dernier mot, lui demanda-t-il ?

— Mon dernier mot ; ainsi, le secret de votre fortune, ou point d'affaire entre nous.

— Soitî reprit en soupirant le vieux geôlier,^ que Dieu me le pardonne, car, pour faire le bonheur de mon enfant, je vais manquera une sainte promesse.

Alors Saverio invita Forfèvre à clore soi^Tne^sèment sa porte , afin que nul ne put interrompre l'entretien qu'ils allaient avoir ensemble;

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puis, avisant un Christ placé sur un pric-dicu, il (lit à Pasquale :

— Maître, vous allez me jurer par le sang du Sauveur, que vos lèvres seront muettes sur co que je vais vous dire, comme celles du confesseur sur les secrets de son pénitent.

Pasquale, après un moment d'irrésolution, jura de garder le silence sur le mystère que le geôlier allait lui révéler.

Le serment prêté, les deux compères s'assirent face à face, et Saverio, rassuré contre 1 indiscrétion de son auditeur, commença :

€ 11 vous souvient, maître, qu'il y a cinq ans déjà, notre comte Amédée Vil périt traîtreusement assassiné par un jeune officier de sa garde, nommé Basile. Il vous souvient aussi que cet individu n'échappa au supplice de la pendaison que parce qu'il se fit justice lui-même , dans son cachot. Le fait est que je fus chargé d'ensevelir le trépassé, et que c'est devant moi que Ton cloua la bière dans laquelle je l'avais déposé de mes propres njains. Eh bien ! maintenant, il faut

que vous sachiez , mais pour ne le redire à personne, que l'assassin du Comte Rouge n'est pas mort, et que le Requiem œternam dona eis, Do^ mine^ que Ton chanta à son intention, ce fut un autre qui en profita ; car, ainsi que je le disais , il y eut ce jour là quelqu'un d'enseveli et de porté en terre ; seulement, ce n'était pas le coupable qu'on pensait. Voici comment la chose arriva : La veille du jour fixé pour le supplice de Basile, une femme, à qui, souvent, depuis l'emprisonnement de l'assassin, j'avais refusé l'entrée de la geôle, vint frapper à ma porte, et cette fois il me fallut bien l'accueillir : elle me montra un parchemin signé de la main de Bonne de Berry, la comtesse mère ! il portait ordre de la laisser passer et de l'introduire dans le cachot du patient. J'obéis. A notre arrivée , Basile dormait profondément. — Va-t-en î me dit cette femme, en m'indiquant avec une singulière vivacité la porte. J'allais me récrier et faire valoir mes droits de surveillant , elle me répondit : — Relis donc mieux l'ordre que je t'ai remis en

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entrant, lu y verras qu'il y va de (a vie si tu ne te soumets pas en tout à ce que j'ordonnerai.

« A la lueur de ma lanterne de corne, je redépliai le parchemin; les termes n'étaient pas aussi menaçants que cette femme voulait me le faire croire ; mais la volonté souveraine s'exprimait assez formellement pour que je dusse y regarder à deux fois avant de me mettre en rébellion contre la visiteuse qui jouissait d'une si haute protection. Je ne fis plus difficulté de me retirer. Elle, contente de ma soumission, me pressa alors la main avec tant de reconnaissance, que mon vieux cœur battit comme autrefois, quand une jeune fille me disait : — Je t'aime, Saverio. — Le doux accent qu'elle prit pour me dire : — Merci, et que Dieu te récompense! — me causa autant d'émotion que si elle m'eut donné, pour prix de ma bonne volonté en sa faveur, la perle royale qu'Amédée VI portait pendue à la chaîne de son ordre du Collier. Je rcfjardai dans ma main, attendu l'habitude quej'avais de recevoir, elle n'y avait pas mis la

moindre piécette. Qu^importe! je fus heureux de l'avoir obligée. C'est qu'elle était belle, cette jeune femme I — Poursuivons.

« Je me retirai donc , mais dans le corridor, tout près du guichet de mon prisonnier, afin d'être à portée pour entendre ce qui allait se dire dans le cachot. Je ne perdis pas une seule parole de Tentretien, et voici ce que le soir même je rapportai à notre glorieuse princesse Bonne de Berry, la seule personne avant vous qui connût ce que je vais vous redire :

« Basile s'éveilla à l'approche de la jeune femme ; il fut quelque temps avant de la reconnaître, car elle ne parlait pas; et puis enfin avec surprise , il s'écria :

« — C'est toi, Benedetta?

« — Oui, toujours moi, Basile.

« — Pauvre ange du ciel! dit-il; n'as-tu donc pas assez souffert? et moi aussi, n'ai-je pas usé tout mon courage? Tu aurais du nous épargner la douleur du dernier adieu.

« — J'avais pris, envers moi-même, l'enga-

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[jeniciU (Je le revoir encore une fois, et tu dois t'en souvenir, Basile ; je ne sais manquer à aucune promesse.

ils lirent un moment silence, ensuite la jeune iemme continua :

« — Je sais toute la vérité, Basile ; bien plus, je l'ai vue, elle, la mère de les enlants!

«A ces mots, le prisonnier poussa un cri de douleur, puis, sa voix s'affaiblit. — Je suis maudit de Dieu , dit-il , je n'emporterai pas mon secret avec moi.

aCellequ'il avait nommée Benedetta poursuivit :

« — Oh 1 ne crains rien , je ne lui veux pas de mal , à elle , qui ignorait tout, et que j'ai vue près de mourir quand je lui ai dit à quel titre je réclamais ta grâce, quand pour appuyer mes paroles je lui ai rendu son anneau de mariage.

« — Il n'était donc pas au fond du torrent?

« — Non , ton ami l'avait conservé , et je lui en rends grâce , car autrement il ne m'eut pas été possible d'aller crier: — Sauvez- le! c'est

votre devoir 1 — à celle pour qui tu donnes ta vie. Ahl Basile, comme tu m'as trompée.... Comme tu l'aimes , cette femme !

«A ce reproche deBenedetta, le prisonnier répondit d'une voix qui semblait lui venir du fond des entrailles :

« — Au nom du Seigneur qui m'entend, c'est pour mon fils que je meurs ; c'est pour toi seule, Benedetta, que je voudrais vivre !

«' — Dis-tu vrai, demanda-t-elle avec un inexprimable accent de joie.

« — Vrai ! répondit-il , et je suis heureux de te le dire.

« J'entendis des sanglots;' j'avançai la tête vers le guichet : la jeune femme pleurait , mais c'était à force de bonheur; elle était à genoux et remerciait Dieu.

« Le prisonnier continua :

« — Maintenant que tu crois en moi , dit-il , réponds, Benedetta, est-ce le pardon des chagrins que je t'ai causés que tu m'apportes?

« — Oui, ton pardon et la liberté.

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c — La libellé! répéla Basile, de plus puissants que loi viendraient me rollrir que je la refuserais.

« — Oui, à ceux-là parce qu'ils n^auraient pas, comme moi, le droit de te dire : Je le veux ; nia;s avec Benedetta, c'est dilTérent, tu n'es plus le maître de disposer môme de ta vie ; elle lui appartient. Elle a payé assez cher le droit de t'empôcher de mourir. Je suis la iemme, moi ; Tautrc n'est rien pour toi j c'est le sacrilège qui le l'a donnée et le sacrilège ne fait pas les liens durables : c'est l'amour qui lie sur la terre et dans le ciel, et le mien ne t'a jamais manqué, Au nom de cet amour donc, reprit-elle dime voix où l'on devinait aulant de tendresse que de puissance, je t'ordonne de vivre, Basile; et si lu n'as pas cherché tout a l'heure à m'abuser encore , si tu m'as jamais aimée, tu m'obéiras.

« — Benedetta , répondit mon prisonnier, il leur faut une victime pour que le soupçon du meurtre que l'on doit venger demain ne remonte pas plus haut (juo jus(ju'à moi, et ne 11. 21

trompe pas l'espoir qui me Ta fait commettre. Ainsi, malgré tes prières, je mourrai.

c — Et si quelqu'un mourait pour toi ; si on avait un autre cadavre que le tien à jeter dans la fosse que Ton creusera demain, dirais-tu encore je veux mourir?

« Il demeura muet pendant quelques minutes, effrayé, je présume, d'une supposition qui me faisait à moi-même venir des réflexions étranges. Enfin, il reprit la parole:

« — Une seule personne au monde a pu concevoir la pensée de sauver mes jours aux dépens des siens , et cela se devait, puisque moi aussi je sacrifierais avec joie ma vie pour elle, si, déjà, elle n'était promise au bourreau. Benedetta, ton dévouement n'a rien qui m'étonne; je te connais trop bien pour en être surpris ; je puis l'admirer; mais je t'aime assez pour le comprendre.

« — Et pour l'accepter, n'est-ce pas? dit-elle.

<i — Tu as pu le penser?

« — J'ai fait plus, rcpondil h jeune femme;

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