‹ BasileChapitre 2 sur 21 · RENCONTRE · texte numérisé non relu

RENCONTRE

reux effronté, délaisser proclamer par tous les quartiers de la ville qu'il comptait une victime déplus; il nV avait pas cette nuit-là fête de joyeux avènement pour Tinfatigablecoureur de galantes aventures ; l'entreprise qu'il allait tenter était des plus périlleuses, et pour peu qu'Amaury tint à conserver sa tête ou nature Tavait placée, il lui fallait user de précautions et de mystère.

Le vaurien marchait donc prudemment et à bas bruit dans cette voie détournée. Parfois il hâtait le pas, parfois aussi il s'arrêtait court et même il enjambait la haie et se blottissait derrière celle-ci, quand lèvent qui chassait au loin les feuilles tombées , venait bruire à son oreille, comme le frcMement rapide des pieds dans Tétroit y sentier où il s'était engagé. Son inquiétude d'un moment bientôt calmée , Amaury sortait de sa cachette , d'un bond il franchissait de nouveau la haie vive et il continuait le voyage; mais riant peu du danger supposé qui avait un moment arrêté sa marche, attendu que devant lui était un (hniger véritable, toujours plus menaçant à me-

sure que notre oseur avançait vers le but de sa promenade nocturne.

Un simple motif de curiosité , cependant , le poussait à exposer ainsi pour le moins sa liberté, et peut-être sa vie.

Depuis le jour où, par la suite d'un étrange malentendu, il s'était rendu chez maître Bérold, croyant obliger le mari en menant au dernier bien son intrigue avec la femme. Depuis ce jour de tragique événement, où Tépoux, moins soucieux du soin de son honneur que jaloux pour le compte d'un noble maître, avait brutalement mis à mort la dame qui ne se contentait pas d'un amant portant couronne souveraine, Amaury, étonné de la catastrophe sanglante dont il avait été témoin, s'était épuisé en conjectures pour accorder le discours singulier que Bérold lui avait tenu la veille avec la fureur soudaine de celui-ci et son crime du lendemain A force d'y rélléchir, rintelligent garçon finit par soupçonner qu'il avait fait une grossière méprise, et que la question d'héritier direct, sur laquelle Tentremetleur

RFNCONTRF. 7

du prince appuya si lortoineiit, n availnullemeiit rapport à rintri[juo oalante(i'Amo(léea^ec la séduisante et facile moitié de son joueur de flûte. La triple neuvaine de Bontie de Berry, les prières solennellement ordonnées pour demander à Dieu im successeur légitime au trône de Savoie; de plus, les quelques paroles que Bérold avait dites au vaurien, touchant les chagrins de ménage de la comtesse, enfinlerigoureux emprisonnement du meurtrier, dépositaire des secrets de son maître, et, mieux encore que tout cela, la disparition de Basile , dont Amaury fut instruit lors de sa seconde rencontre avec Benedella , le mirent, pas à pas, sur la trace du mystère [)olilique dans lequel il avait été sur le point de jouer un rôle si important. Amaury avait Timagination prompte , Fesprit pénétrant, le tact sur et des données positives sur la valeur des prétentions d'Amédée à la paternité; aussi, dès qu'il eût rappelé ses souvenirs et débrouillé ce qui faisait chaos dans sa tête , il comprit qu'il devait y avoir mesures prises pour aider au miracle

qu'on souhaitait en haut lieu. La certitude où il fut bientôt qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être le bienheureux mortel choisi pour suppléer la grâce divine, le fit entrer dans un véritable accès de désespoir: il se Irappa le front, il s'injuria; dans sa colère, il eût été même jusqu à se meurtrir du poing le visage , s'il n'avait craint de porter tort a sa bonne mine.

— - Triple sot que je suis ! dit-il, avoir manqué une telle aubaine! Sa raison lui dit bien : Ne la regrette pas trop, assez d'autres bonnes fortunes, qui ne mettent point ta vie en danger, te consoleront de cette périlleuse occasion perdue. Malavisé est le pécheur de perles qui pouvant faire à loisir et sur un doux lit de sable, abondante moisson des larmes précieuses de la Marguerite des mers, s'en va plonger droit sur un écueil, pour ravir au gouffre une perle peutêtre plus brillante que les autres , mais avec laquelle il ne doit plus remonter à la surface de l'eau. — CVst à pcni près de la sorte que sa raison lui pail-!. \innmy convint bien, à part lui ,

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qu'il y avait un arrêt de mort écrit au revers de celte éblouissante médaille; (ju'imporle? 11 i\\n^ demeura pas moins indi^jné contre lui-même, d'avoir eu si peu de perspicacité quand mailre Bérold s'était efforcé de lui faire comprendre ce qu'on espérait de son esprit aventureux. Au risquedupoi[jnardetdu poison, le vaurien aurait tenté courageusement l'entreprise, et non pas, comme on pourrait le supposer, seulement pour avoir le droit d'ajouter le plus noble nom de la comté sur la liste de ses conquêtes; mais avant tout, parce que Bonne de Berry était jeune, belle et malheureuse, et que malheur, jeunesse et beauté sont trois puissants motifs d'amour, d'audace et de dévouement pour un cœur aussi impressionnable que Tétait celui du gentil galant des cabornes de Saint-Léger. Combien de fois, dans la cour du château, celui-ci, arrêté devant le vitrail historié qui donnait jour sur l'appartement de la comtesse, ne s'élait-il pas dit.

— ï.i Oit la plus dé.irahlc et la plus désolée

des mal mariées de Gliambéry, et c'est la seule que je ne puisse consoler î

Un soir même qu'il se laissait aller à une émotion où il entrait autant de chariléchréiienne que de convoitise, Amaury, en manière d'essai, se mit à chanter cette strophe du lai fumeux de Quènes de Béthune, lequel, depuis cent ans et plus, était répété en Europe partons ceux à qui lamour tenait au cœur.

Dame l'amour qu'ailleurs avez assise Dusse l'avoir par loyauté conquise ; J'en ai au cœiw si grand doulour Qu'àbiau semblant souspire et plour.

C'était s'y prendre au mieux pour entrer dans les bonnes [grâces de la comtesse que de lui l'aire entendre un des airs favoris de son beau pays de France. La jjarde qui passait , faisant sa ronde de nuit , empêcha le vaurien de continuer, et ce fut grand dommarje. car déjà la fenêtre derrière laquelle Bonne de Berrv venait de se montrer, avait bouge comme si elle eût été près de s'ouvrir.

RENCONTRR. 1 1

Facilement distrait du dessein de pousser plus loin celte audacieuse épreuve, qu'un accident fortuit avait interrompue, Anuiury ne revint plus chanter sous les fenêtres du château; mais il conserva le souvenir du succès de ses premières tentatives, et quand ses galantes occupations lui laissaient le temps de réfléchir, il se disait que peut-être sa persévérance, aidée par les chagrins domestiques de Bonne, aurait fini par lui aplanir les obstacles que devait nécessairement rencontrer le plus hardi projet de consolation qu'il eut encore formé. On voit qu'il était en assez belle disposition pour répondre aux avances de moître Bérold et que les choses eussent été d'elles-^ mêmes, sauf Topposilion présuma ble de la comtesse. Par malheur l'envoyé d'A/né<lée voulut jouer au fin, etde peurd'en trop dire, il ne sut pas se faire comprendre.

Revenons à Tévénementqiii avait fait sortir le vaurien de chez lui.

Inconsolable du préjudice que lui causait son étourderie, étourderie bien coupable, puisque

térold lui avait dû la mort, Amaury ne a pas de supposer que le comte Rouge ,nant dans son désir d'être père, par la grâce du premier venu, tenterait de s'adresser à qui saurait mieux qu'il ne Tavait fait, saisir la pensée du maitre. Sous l'apparence de la cérémonie religieuse qu'on préparait, il devina le plan conçu par ce profond politique ; sa pénétration n'alla pas jusqu'à se rendre compte du moyen qu'on devait employer pour tromper Bonne de Berry; car il ne pouvait la supposer complice de l'intrigue; mais il pensa avec raison qu'il y aurait ruse, tromperie, piège tendu à sa conliance en Dieu; et, cruellement mortifié de ne pouvoir , au prix même de son sang , profiter de la fraude, il résolut d'aller rôder aux entours du couvent de Sainte-Claire, afin de vérifier ses soupçons et de découvrir, par adresse, quelque fil de la trame qu'on ourdissait au-dedans.

Il allait donc , ainsi que nous l'avons dit plus haut, à la laveur de la nuit, sous l'abri d'unman-

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teau, etparuncliomiiioii rarement, enpiein jour, on voyaitdcux passants se croiser. Evitantde montrer sa mine à la ijrande porte par laquelle Amédée venaitde faire sonentr6o,Amaury marchait le long du murdeFarrière-cour du couvent, tâtonnantçà et là, pour trouver quelque endroit favorable où il put accrocher ses mains , puis ses pieds et enlin arriver au faite de ce mur de la hauteur duquel il espérait plonger ses regards dans l'intérieur du monastère. Après mainte hésitation, il allait tenter Fescalade, lorsque quelqu'un passant tout à coup près de lui, le heurta. Amaury qui venait à peine de perdre pied, tira à lui ses jambes, se ramassa comme d'un seul bloc et demeura suspendu, les mains crispées à la saillie du mur. L autre rôdeur de nuit, non moins contrarié que le vaurien de leur rencontre, s'accroupit vivement juste au-dessous de Tendroit où celui-ci se tenait des genoux et du bout des doigts péniblement accroché à dix pieds de terre. Des deux parts, il y avait même intention de ne pas laisser deviner sa présence ; mais le bruit

d une respiration pressée par i'émolion allait de celui-ci à celui-là, de façon que sans se voir, ils savaient, à ne s'y point tromper : Tun jusqu'où il fallait étendre le bras pour rencontrer le franchisseur de murs, l'autre à quelle place il devait se laisser tomber pour couvrir de son corps l'individu qui était venu déranger son plan d'observation. Ce dernier pouvait encore demeurer là long-temps sans éprouver grande gène; mais pour Amaury la position n'était point tenable, aussi sentant ses doigts s'engourdir, il dit, mais à voix basse :

— Ami ou ennemi , rangez-vous , si vous ne voulez pas que je vous écrase en tombant.

L'inconnu se jeta de côté , et Amaury ayant lâcbé prise, se retrouva droit sur ses jambes. Uaulre s'était relevé , il saisit le vaurien au collet.

— Qui es-tu?

— Je dis mon nom à toute heure , mais non pas à tout le monde j d'ailleurs que vous im-

REiMCO.NTRR. 15

porte do \c savoir; je ne vous deinande pas le votre.

— (){\o fnis-tii là?

— \[)pnrenirTient la niénie cbose que vous, puisque nous ne tenions ni \\\n m' l'autre à être rencontrés.

— Tu pensais à mal, puisque je fai fait peur.

— A ce compte, je pourrais croire que vos pejisées n'étaient pas meilleures que les miennes; iîar vous tremblez encore.

— Tu voulais pénétrer dans le couvent?

— Pourquoi mentirai je ! vous avez deviné.

— Es-tu du parti de I intrigue ou pour les droits de la légitimité ?

— Je suis du parti des curieux.

— Tu railles.

— Non, d'honneur.

— Ainsi, aucun intérêt particulier ne t'attirait là-dednns?

— le vous tromperais si j'osais vous dire que

iV) BASILE.

je suis complètement désintéressé à ce qui sV

passe.

l — Veux-tu gagner de For.

— 11 faudrait d'abord que j'eusse gagné votre confiance ; nous ne nous connaissons point , je me défie de votre monnaie et je ne vous conseille pas de vous fier à ma discrétion.

— Je n'ai pas besoin que Ton soit discret.

— C'est différent j nous pourrons nous entendre.

-— Alors , encore une fois, dis-moi ton nom?

— Vous le saurez quand il sera assez grand jour pour qu'il nous soit possible de nous envisager face à face.

— Imprudent , j'ai une arme qui force les silencieux à parler.

— Bon, reprit Amaury, à charge de revanche alors; car j'en ai une autre, moi, qui peut réduire au silence les bavards et les importuns.

— Ah! ahî tu es un brave à ce qu il parait?

— Non ^ je ne suis que prudent.

lU-NCONTUR. 17

— f.a [)rutloiK'(' irexclul pas U) courarjc, je veux lairc alliance avec toi.

— Dans (lucllc iiilonlioii ?

— Il s'ajîit d'abord de sauver un lioninie.

— Sauver un Iionniie? J'accepte.

— Kn ce cas, altonds-nioi ici.

— J'attendrai , maison donc allez-vous?

Amaury n'avait pas fini de parler que son

singulier interlocuteur ouvrit une petite porte pratiquée dans le mur ; issue que robscurité de la nuit ne lui avaitpas permis d''apercevoir. Quoique surpris, il ne laissa pas le temps à l'inconnu de refermer la porte sur lui.

— Allez, lui dit-il, j'attendrai avec plus de patience, un pied dans la rue, l'autre dans le couvent.

L'inconnu disparut dans la profondeur des cours.

— Ktranoo rencontre! dit Amaury; on m'enjjajje ù sauver un homme, c'est bien; maisajoutat-il» saisi d'une certaine appréhension, s'il s'a- |]issait aussi de perdre une femme!

lie sauveur*

Maître Amaury, malgré la promesse qu'il avait taile à rinconnu, ne demeura pas patiemment à Tattendre sur le seuil de la petite porte. Curieux de voir de près le beau ménage qui, sans doute, en ce moment, se passait dans Tintérieur du cloître , il voulut pénétrer plus avant. Le voilà donc essayant de s'orienter en ce lieu saint qu'il n'avait encore avisé quedeloin et pardelà les murs. Ce n'était pas une entreprise

facile a mener à bonne iin que celle-ci ; nécessairement le vaurien devait se fourvoyer à chaque pas, alors que, sans guide, il s'aventurait à parcourir un dédale de cours, de jardins et de galeries percées à jour qui, pour le plus grand nombre, aboutissaient à des clôtures sans issue ou à des grilles solidement verrouillées.

Depuis long-temps il marchait au hasard, désespérant de pouvoir trouver un passage qui le conduisît jusqu'au point où, à longue distance encore, il voyait aller et venir , monter et descendre de pales lumières comme des feux follets qui se jouent à la surface de Teau corrompue des marais. Déjà fatigué d'errer ainsi, il se disposait à retourner sur ses pas , fort incertain , même, de la route qu'il avait suivie pour parvenir jusque-là, quand d'une sorte de meurtrière ouverte à quelques pieds au-dessus du sol, un Jiomme s'élançant en bas vint tomber devant Amaury.

-— Holà I qu'y a-t-il? demanda celui-ci.

L'obscurité de la nuit Tem pécha de recon-

LE SAUVKlJi;. 2f

lîtiitrc tout d abord une crciiliirc humiiifio d.ins la lourde masse qui venait de se laisser choir n ses pieds.

— Défendez-moi ! sauvez-moi ! lui répond ilon d'une voix défaillante.

Amaury se baissa avec empressement vers celui qui inq)lorait son secours, mais aussitôt, reculant avec horreur, il dit :

— Du san>{! miséricorde! Tami vous êtes tout couvert de sanjj!

— Oui, et c'est le mien que je perds. répli(}u;i, mais plus faiblement encore, le blessé.

Peu après, suffoqué par Tanoroisse, il ajouta : — De Feau I par grâce, un peu d'eau! je brille! j'étouffe ! Puis la parole lui manqua.

Un moment Anïaury , immobile devant ce malheureux , chercha à rassembler ses idées, mais sans pouvoir s'arrêter à aucune résolution ; car elles avaient toutes leur danger. Devait -il appeler à son aide ou essayer de soustraire par la fuite le pauvre diable à ses assassins ? Son inconnu lui avait dit qu'il trouverait dans le cou-

vent un homme à sauver; il soupçonnait bien à peu près dans Tintérét de quel mystère le crime avait été prémédité, mais pour préserver des jours menacés, pouvait-il se fier à celui qui tout à l'heure lui proposait un pacte d'alliance? Étaitce agir prudemment que de l'attendre? qui sait si celui-ci , d'accord avec les meurtriers , ne l'avait pas justement placé en sentinelle à la petite porte de la ruelle déserte afin que la victime ne pût leur échapper? Amaury se perdait dans une multitude de questions, le temps pressait et le blessé pouvait mourir faute d'être secouru.

— C'est trop d'incertitude, se dit-il, il faut prendre un parti, et le plus sage c'est de sortir lestement de ce coupe-gorge.. Puis se penchant pour la seconde fois à T oreille du moribond : Ami, poursuivit-il , vous senlcz-vous capable de vous tenir droit sur vos jambes et de suivie mon pas de courseenvous cramponnant à mon bras... Diable! pas de réponse. . . hé! camarade, étes-vous mort?. . Non, car je l'entends soupirer. . ilsouflre,

f.K SAtJVEUlî. 2']

le niallieureux, comme une rime à la >>eiie... Oiie faire ?

Ce fut le dernier j)oint (rinlerro[ralioii (|ue le bon garçon se posa ; car ayant surpris un hriiit de pas qui de l'inlérieur du cloître se rapprocliait de la cour où un dernier obstacle avait arrêté son indiscrète exploration, Amaury supposa qu'on s'était mis à la poursuite du fujjitil, déjà si malade, dans le dessein de racbever; aussi , sans se consulter davantage, il prit le blessé à bras le corps, il le plaça sur son épaule, tète et pieds en équilibre de façon à ce que son iardeau lui pesât moins, et, conduit par T instinct bien plus que par la mémoire, il se bâta de gagner la petite porte par laquelle une heure auparavant il avait pénétré dans le monastère.

La crainte qui activait sa marche doubla aussi ses forces.

— Allons, courage ! hardi ! se disait-il intérieurement pour ne pas céder au besoin qu'il éprouvait de reprendre haleine ; car il y avait danger à s'arrêter en chemin : derrière lui les

verroux sonnaient , vivement poussés hors de leurs gâches; les grilles criaient en roulant sur leurs gonds; les portes, ouvertes avec précipitation, battaient successivement contre les murs, et des pas pressés frappaient les dalles des longues galeries du cloître. 11 n'en fallait pas douter, c était bien la victime disparue qu'on poursuivait ainsi.

Élevant son courage à la hauteur du péril , Amaury ne céda à Tépuisement que lorsqu'il eut atteint la ruelle extérieure où il avait rencontré son inconnu. Arrivé hors des limites de Sainte-Claire, il marcha encore pendant quelques secondes , j)uis il posa le blessé contre la haie qui bordait le chemin. Alors, le maintenant toujours droit, il grimpa sur le mur formé d'arbrisseaux, dont les branches flexibles ployaient à se rompre sous le poids de son corps. Parvenu de l'autre côté, il attira à lui, par une énergique secousse celui qu'à tout prix il voulait sauver. Cette manœuvre habile réussit à point, à temps devonsnous dire, puisque, à peine veuait-il de se tapir

(lorriorc la huie avec le blessé , (|irii oulendit marcher dans la ruelle et (ju'il vit à travers le buisson d épines et à la laveur du iland)eau que portait le chercbeur, Tonibre de celui-ci se dessiner sur le mur qui lui faisait lace. Jl retint le bruit de sa respiration et jeta son manteau sur le visage de son proté[>é, pour éteindre le bruit des sourds gémissements que de teujps en temps la soufl'rance lui arrachait.

11 se passa quelque temps avant que Findividu qui s'était mis en quête du blessé se décidât à abandonner la place; enfin, voyant que ses recherches étaient inutiles, il prit le parti de rentrer dans le cloître, par la petite porte qu'Amaury avait laissée ouverte.

La prudence exigeait que celui-ci ne se pressât pas trop de se remettre en route ; cependant il voulait rentrer dans la ville avant le retour des premières lueurs du malin ; Tintérét de son protégé et le sien propre lui conseillaient d'éviter toute rencontre tant qu'il n'aurait pas gagné un lieu de sûreté. Il attendit donc encore quel-

ques instants; ils ne furent perdus ni pour le blessé, ni pour son sauveur fatigué; car en même temps qu'Amaury se remettait de sa course pénible, il interrogeait les blessures de la victime. Ayant découvert que c^ était au bras droit et à la main gauche que le pauvre diable avait été frappé, il parvint, à Faide de larges feuilles et de lambeaux de son mouchoir qu'il déchira par bandes avec les dents, à fermer assez la double plaie , pour arrêter le cours du sang. Ces soins , donnés à Faveuglette , réussirent d^autant mieux que le malade, rendu à peu près à lui-même, put se prêter au pansement qu'on lui faisait subir.

— Vous vivez? Dieu soit loué , dit Amaury ; les forces vous reviennent , tant mieux encore; car peut-être pourrez-vous marcher , et ce me sera un grand soulagement pendant le chemin que nous avons encore à faire. — 11 s'aperçut que rhomme , objet de sa sollicitude , faisait efforts pour parler, afin sans doule de lui adresser quelques mots de remerciement. — Si-

loucc , tlil-il, gardez vos forces pour qu'elles vous soutiennent en roule; d'autant plus que si vous commenciez à parler je voudrais vous en faire trop dire , et il est dangereux de jaser

Lorsqu'Amaury jugea qu'il était temps de se remettre en marche, il souleva doucement !e blessé, et mesurant son pas à la faiblesse de ce dernier, ils cheminèrent à I abri de la haie, prêts tous deux à se baisser jusqu'à terre, dès qu'ils entendraient quelqu'un s'avancer dans la ruelle dont ils suivaient les détours. Souvent il leur fallut s'arrêter en route , avant d'avoir gagné les premières maisons de la ville, dont l'aube commençait à blanchir les toits.

— Encore un peu de courage, nous arriverons, disait Amaury soutenant son protégé, qui de plus en plus pesait à son bras.

Malgré les exhortations de son sauveur , le blessé, à qui les forces faisaient conjplètement défaut s'arrêta tout à coup.

— Impossible d'aller plus loin. . . laissez-moi! Laissez-moi mourir-là ! Et il tomba.

Que parlait-il de mourir? Le beau galant de Cbambéry n'avait pas pris tant de peine pour voir sa bonne œuvre réduite à néant. Dès qu'il s'aperçut que son compagnon de roule ne pouvait pas aller plus loin, il le cbargea de nouveau sur ses épaules , et bravement il arpenta le cbernin.Par bonbeur , il n'avait plus que quelques pas à faire pour atteindre le terme de son voyage, quand le blessé fut pris de sa dernière faiblesse. Deux minutes après cet événement, Amaury s'arrêta devant une maison decbétive apparence, et, par trois fois, il frappa à intervalles égaux cinq petits coups à la porte.

— Martuccia ! Martuccia ! dit-il à travers rbuis , si tu es seule , ouvre-moi , autrement joie et santé à ton hôte ; je ne veux déranger personne.

Comme il finissait de parler, il se fil un léger bruit à l'intérieur, un instant après la porte s'ouvrit.

i.i: svLvnr.. 2\)

Les ombres de la nuit irélaieiit pas oncoro

assez coinplèleinent dissipées pour que, deux

personnes se rencontrant, il leur fut possible de

se reconnaître au premier abord.

— Me suis-je trompée dit la douce voix d'une femme à demi éveillée, est-ce bien le bel Amaury (jui vient ainsi interrompre mon rêve.

— Oui, c'est Amaury lui-même; mais encore une fois, Marluccia, es-tu seule?

— Seule, pas tout à fait, car ton souvenir est toujours avec moi.

— Fort bien, mais je te connais rusée , pour ne pas perdre une bonne aubaine, tu es babile à faire cueber le premier arrivé devant le dernier venu; aussi je n'entrerai cbez toi que lorsque tu m'auras donné ta parole de fille folle qu'il n'y a à craindre, dans ton réduit d'amour, où il fait noir en diable, ni un regard curieux, ni une oreille indiscrète.

— Sur mon salut , je te le jure, répondit ]\ïartuccia ; au surplus . tu pourras t'en assurer

par toi-même dès que je me serai procuré de la lumière.

— Oui, de la lumière, fais vite, répondit Amaury, et en même temps , quoiqu'il n'y vît (joutte, il alla déposer le blessé sur un lit dont il connaissait, de longue date, le chemin.

C'était chez lui d'abord qu'Amaury voulait conduire son protégé, mais, chemin faisant, il avait pensé aux difficultés qu'il éprouverait à traverser directement un quartier si voisin du grand marché , d'ailleurs le fardeau l'accablait, et à moins d'un aide il ne prévoyait pas comment il pourrait achever le voyage. Son inquiétude à ce sujet était grande, quand, arrivé aux premières maisonnettes de chaume , sentinelles avancées de la ville , il se souvint d'une certaine Martuccia , pauvre enfant perdue à qui la vie eut été, pour ainsi dire, impossible si, par sa facilité de cœur, elle n'eût suppléé à l insuffisance du travail de son rouet. Autrefois Amaury. par charité plus que par penchant , l'avait aimée huit jours ; depuis ce temps, c'est à peine s'il s'était parfois

LE SAUVKUf?. ti

souvenu d'elle, et quand il venait à la rencontrer dans la ville, elle avait beau lui sourire, il passait sans dai[jner la ref][arder. Voilà où en était rinlinnté (rAniaury et de Martuccia, lorsque |)our dérober une victime à ses persécuteurs, il s'avisa do frapper à la porte de son abandonnée d'autrefois.

Martuccia , tout émotionnée d'une visite qu'elle attribuait à un retour de tendresse, n'avait pu s'apercevoir de introduction mystérieuse d'un troisième personnag^e dans sa maisonnette.

— Sais-tu que je devrais t'en vouloir , disait la douce créature en chercliant sous les cendres du brasier une étincelle pour allumer le flambeau de résine, alors l'unique luminaire du petit peuple.

— Pourquoi ? répondit com plaisamment Amaury, car en vérité il ne s'intéressait j^uère à ce qu'elle avait à lui dire.

— Sans doute, reprit-elle, voilà deux ans et plus que tu n'es venu ebez moi. Passe encore

32 BASILF..

(lenepointme regarder quand lu me trouves par hasard sur ton chemin ; la connaissance d'une pauvre fille comme moi te ferait peu d'honneur auprès de tes belles dames ; mais il y a des nuits bien noires comme celle-ci, par exemple, où Ton peut venir à la dérobée dire à sa Martuccia : Les autres ne me font pas oublier que je t'ai aimée; tu n'es pas noble comme elles , mais elles ne sont pas bonnes filles comme toi.

— De la lumière! pour Dieu de la lumière! dit Amaury trop occupé de son malade pour être touché des tendres reproches de Martuccia,

— A quoi bon ! au fait , répliqua la jeune femme; restons tous deux comme nous sommes; au moins tu ne verras pas que je suis vieillie.

— Par la tête du diable ! trêve de douceurs, ma mignonne.

Au même instant, et comme pour appuyer les paroles d'Amaury, le blessé fit entendre un long gémissement de douleur.

— Santa-Maria ! s'écria la fille épouvantée, qu'ost-ee que j'entends-ln !

— Un clin'tien qui so monrt sur Ion lit on je viens de le déposer.

— Un homme mourant ! et pourquoi l'as-lu

ap|)orlc ici?

— Parce qu1I faut que je le tienne caché sous la surveillance d'une bonne ame.N'en connaissant pas de meilleure que la tienne, c'est à ta porte que j'ai du frapper.

Voyant qu'elle s'était abusée sur le motif de la visite d'Amaury, Martuccia laissa échapper un soupir de regret.

— Ce n'est pas là ce que j'espérais, dit- elle. Mais bientôt, Gère de la preuve de confiance

que son ancien amant lui donnîiit, elle repartit :

— Quoiqu'il en soit, je te remercie, puisque tu t'es souvenu de moi. Ton ami est le bienvenu : je le cacherai, je le soignerai ainsi que tu me le demandes, afin que, par reconnaissance, tu sois bien forcé de me garder toujours une petite place dans ton cœur.

A force de tourmenter le brasero, IVIartucoia

avait lini par ranimer les charbons presque 11. s

éteints; elle s'interrompit de parler pour solliciter du souffle un jet de flamme. Celle-ci brilla, et le flambeau de résine fut allumé. Amaury lit signe à la bonne fllle d'approclier du lit avec la lumière; car il était impatient de voir le visage de l'inconnu qui, depuis deux heures, était Tobjet de ses soins.

— Basile! s'écria-t-il ; c'est Basile! Je m'en doutais !

L'ami de Benedetta s'eutendant nommer , tourna vers Amaury un regard tout empreint de douleur et de reconnaissance, et il voulut parler; mais la fièvre violente qui le tenait en ce moment faisait trembler ses lèvres et claquer ses dents.

— Comme il souffre, et qu'il est beau! dit Martuccia , émue à la lois d'admiration et de pitié.

— Oui, ses souffrances réclament tes bons offices ; mais malgré sa beauté, il faut te défendrez de Taimer, entends-tu, ma folle; car il y a eu ce monde une belle et pure jeune Ulle à qui

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