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sophismes incohérents, qui quelquefois se choquent et plus souvent rentrent les uns dans les autres, dit-il, c’est se condamner à une lutte désordonnée, capricieuse, et s’exposer à de perpétuelles redites. »
Il cherche à se justifier de n’avoir pas donné un traité. Un ouvrage de cette nature à « une supériorité incontestable, mais à une condition, c’est d’être lu, médité, approfondi. Il ne s’adresse qu’à un public d'élite... La réfutation des préjugés vulgaires n'aspire qu’à désencombrer la route ».
La première série des Sophismes économiques parut, nous avons dit, à la fin de 1845. Bien qu'elle ne se composât pas entièrement d'articles inédits, elle eut un très grand succès.
Elle comprenait d’abord Abondance et disette, Obstacle el cause, Effort et résultat, Balance du commerce, elc., chapitres qui, plus tard, devaient être repris, travaillés à nouveau et incorporés dans les Harmonies, et qui étaient dans ce que Bastiat appelait le genre Seria.
Quant au genre Buffa, il était représenté par trois ou quatre morceaux de fine et spirituelle ironie.
L'ignorance en matière économique était telle, vers 1845, que quelqu'un avait pu discuter sérieusement la question de savoir si le chemin de fer de Paris en Espagne ne devait pas avoir une solution de continuité à Bordeaux, afin que voyageurs et marchandises, forcés de s'arrêter dans cette ville, y laissassent des profits aux
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hôteliers, commissionnaires et consignalaires. Et Bastiat demande : Pourquoi Bordeaux et pas Angoulême, Poitiers, Tours ? Et si Angoulême, Poitiers, Tours, pourquoi pas Ruffec, Chatellerault, etc. Pourquoi ne construirait- On pas un chemin de fer négatif?
J'ai fait une immense découverte, écrivait encore Bastiat. Nous allons construire une voie ferrée qui reliera Paris à Bruxelles et qui nous permettra d'avoir à 5 francs meilleur marché tel produit belge. Pourquoi dépenser deux cents millions dans un chemin de fer quand nous pouvons arriver au même résultat en réduisant de 5 francs la taxe douanière ?
S'agit-il de mettre le producteur à l'abri de la coneurrence extérieure, de « réserver le marché national au travail national », Bastiat présente la « Pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l'éclairage ».
Messieurs, disaient aux députés ces braves commer- Çants, nous subissons l’intolérable concurrence d’un rival étranger que nous soupçonnons d'autant plus sûrement de nous être suscité par la perfide Albion qu'il a, pour celte île orgueilleuse, des ménagements dont il se dispense envers nous. Ce rival n’est autre que le soleil.
€ Nous vous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes,
abat-jour, contrevents, volets, rideaux, vasistas, œils-debœuf, stores, en un mot de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquels la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd’hui à une lutte aussi inégale. »
Et suit l’énumération de toutes ces industries, depuis l'élevage du bœuf, la culture du colza et du pain, jusqu'à la fabrique d'articles de Paris.
Ils n’ont pas de peine à démontrer avec un impertubable sérieux que ce sera un inappréciable encouragement pour toute l'industrie et aussi pour l’agriculture, pour l'élevage des bestiaux, pour la multiplication des prairies artificielles, et qu’il n’y a pas un Français dont, de proche en proche, le succès de leur demande n’améliore la condition.
Signale-t-on le danger qui résulte de l'excédent des importations sur les exportations, et réclame-t-on, pour rétablir « la balance du commerce », une protection plus efficace du travail national, Bastiat répond en ouvrant les livres de commerce d’un négociant. Dans une première affaire, il exporte 200 000 francs de marchandises. Avec les frais et un bénéfice de 40.000 francs pour le vendeur, celte cargaison produit 320.000 francs qu'il convertit en coton. Avec les frais, cette cargaison vaut, à l'entrée en France, 352.000 francs, chiffre inscrit sur
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les états de douane. Avec le bénéfice du vendeur, les cotons sont revendus 422.400 francs. Pour la douane, il y a donc 200.000 francs d’exportés et 332.000 francs d'importés, donc la balance du commerce est en déficit de 152.000 francs.
Cependant le vendeur a réalisé un bénéfice de 40.000 francs sur les produits exportés et de 70.000 sur les chargements de retour. Voilà comment la France a marché à sa ruine et donné à l’étranger 152.000 francs de son capital.
Mais voici une seconde opération du même négociant. Il a exporté une nouvelle cargaison de 200.000 francs. En route le navire a sombré. La douane a inscrit 200.000 francs aux exportations ; elle n’a rien à iascrire à l'importation. Donc il y a pour la France un profit clair et net de 200.000 francs. Et Bastiat de suggérer ce moyen pour mettre la balance du commerce en notre faveur, qu'après avoir fait passer nos capitaux en douane, nous les jetions à la mer. De cette façon « les exportations seront égales au montant de nos capitaux ; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l'océan aura englouli ! ». C’est la théorie de M. de Saint-Chamans évaluant à 4 millions de livres le bénéfice produit par l'incendie des trois quarts de Londres.
Bastiat ne publia la seconde série de ses Sophismes qu'un peu plus tard. À côté d'articles déjà insérés dans
le Libre-échange ou dans le Journal des Economistes, tels que La main droite et la main gauche, Post hoc, ergo propter hoc, etc., on y rencontre de nouvelles variations sur des thèmes économiques connus. C’est toujours le même procédé, la même façon de présenter des vérités ou de démontrer l’absurdité des arguments protectionnistes, et cependant il semble que Bastiat ait voulu renouveler sa manière d'écrire. On trouve sous une forme dialoguée une démonstration en quatre tableaux, intitulée : La protection el les trois échevins. C'était aussi, on le voit, la continuation du genre Buffa. « Je me suis assuré, avait-il écrit à Coudroy, que la parabole et la plaisanterie ont plus de succès et opèrent plus que les meilleurs traités. »
Bastiat cherchait à convaincre le plus grand nombre, c'est-à-dire à être lu du plus grand nombre, el il flattait le goût plus ou moins pur de ses lecteurs. Cependant, ce qui fait précisément son originalité, c’est qu’il décrivait les phénomènes économiques dans une langue que tout homme, si peu initié qu'il fût à la terminologie scientifique, comprenait sans difficulté. Le petit commerçant, l'artisan, louvrier se rendaient parfaitement compte, par exemple, que la valeur d’un objet dépend non seulement de son utilité intrinsèque, du travail qu’il a occasionné, mais encore du milieu dans lequel il est placé, lorsqu'ils voyaient Bastiat comparer le prix du terrain à Paris et celui de la terre dans les Landes et
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constater que ce qui vaut là des milliers de francs la toise carrée, se donne ici pour 5 centimes. « D'où vient la différence ? Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, Messieurs, on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts chez nous qu’à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre milieu: il est environné d’une population nombreuse, riche, qui veut être logée. »
Ces mêmes petits commerçants, ces mêmes artisans, ces mêmes ouvriers, pouvaient pénétrer le cœur même de la doctrine libre-échangiste, quand, dans ses variétés, Bastiat mettait en scène des gens comme eux, les faisait parler, leur répondait, s’ingéniant à dire des choses simples sur un ton simple.
De l'avis de M. de Molinari les Sophismes demeurent l’œuvre maîtresse de Bastiat. « Gracieuses satires qu’aucun fiel n'envenime, à dit M. Frédéric Passy, gracieuses satires dont un lucide bon sens est tout l'esprit ; esprit le plus sûr et le plus fin de tous parce qu'il procède de l'observation et de l'analyse, le plus solide et le plus constamment goûté, parce qu'il n’est que l’art de mettre dans tout son jour le fond naturel et durable des choses. »
Aussitôt instruit par le Globe and Travaller auquel il s'était abonné dans les circonstances que nous connaissons, de l'existence de l’Anti-corn-Law-league, Bastiat
se crut en présence d’un devoir à remplir. Il existait, de
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l’autre côté de la Manche, un parti qui avait soulevé un mouvement formidable en faveur de la liberté commerciale et qui allait devenir le parti national de la Grande- Bretagne. Cela semblait ignoré en France. Ce serait donc lui, Bastiat, qui révélerait à ses concitoyens l’approche d’une révolution en Angleterre. Il avait ainsi conçu la pensée de révéler au public français ce mouvement en faveur de la liberté du commerce dont la presse française ne parlait pas, non pas par parti-pris et dans l'intention d'organiser la conspiration du silence, mais parce que, à tort du reste, elle ne voyait dans la question qu'une affaire toute spéciale à l'Angleterre.
Dès que son article sur les tarifs anglais et français eût paru dans le Journal des Economistes, Bastiat écrivit à Richard Cobden, le 24 novembre 1844, pour l’informer qu'il avait traduit les séances de Drury- Lane et de Covent-Garden et qu'il allait livrer cette traduction à la publicité. « J'en attends de bons effets », ajoutait-il.
Selon Bastiat, cette œuvre devait avoir l'avantage de faire voir comment on combat l'esprit de parti dans sa racine, elle montrerait « la théorie des débouchés exposée non point méthodiquement, mais sous des formes populaires et saisissantes ».
Après la publication de ses premiers articles dans le Journal des Economistes, Bastiat était venu à Paris pour préparer des plans de campagne, organiser une action économique en faveur du libre-échangisme, ethâter aussi