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CHAPITRE IV

L'action et ses résultats.

L’association bordelaise. — Bastiat à Paris. — L’association pour la liberté des échanges. — Conférences à la salle Montesquieu. — L’agitation. — Le libre-échange ; polémiques. — La disette et la suspension de l’échelle mobile. — Discours en province, Lyon,Marseille. — Effets produits par la campagne libre-échangiste en 1847. — Les adversaires. — Derniers efforts. — Révolution de 1848. — Concliusion.

Bastiat venait, par son livre, de montrer ce qui se passait de l’autre côté de la Manche ; c'était un premier point, mais pour reprendre l'expression de Cobden, il ne pouvait que se dire: « Ce n’est pas fait, ce n’est qu'à moitié fait. » Aussi pensait-il qu’il n'aurait achevé son œuvre que le jour où il aurait constitué, en France, une

association identique à l’ « Anti-corn-League ». Les circonslances, une fois encore, le poussèrent à s'engager plus avant, dans la voie qui lui était réservée.

Vers la fin de 1845, la Chambre de commerce de Bordeaux entreprit de créer un mouvement en faveur d’une union douanière entre la France et la Belgique. C'était la question de la liberté commerciale soulevée sous une autre forme.

Les promoteurs de cette idée crurent devoir demander des conseils à celui qui venait d'étudier à fond l'organisation de la ligue anglaise, et Bastiat saisit aussitôt l’occasion qui s’offrait à lui.

Il commença, dans une série d'articles que publia le Mémorial Bordelais, par démontrer aux commerçants de Bordeaux qu'ils auraient une puissance bien plus grande en se vouant à la cause du principe, plutôt qu’à celle d’une application spéciale au traité de commerce francobelge. Puis il se rendit à Bordeaux, afin de les mieux convaincre, car les théories protectionnistes avaient si bien fait leur chemin, même chez ceux qui en souffraient, qu'on se montrait plein de réserve.

Bastiat réussit en partie. Une association se forma dont le maire de Bordeaux, Dufour-Dubergié, accepta la présidence ; on élargit le but que les promoteurs du mouvement s'étaient proposé: l'Association devait réclamer l'abolition « le plus promptement possible » des droits

protecteurs. Ainsi que le remarquait Bastiat qui aurait,

lui, souhaité arracher un vœu en faveur de |” « abrogation totale et immédiate », il eût été inutile de chercher à obtenir davantage. Mais une souscription fut ouverte et l’on pouvait prévoir que son produit serait au moins d'une centaine de mille francs. SAT

Cette association bordelaise semblait, à l’auteur de Cobden et la Ligue, comme le premier anneau d’une chaîne qui allait bientôt s'étendre à travers toute la France. Certaines nouvelles lui avaient donné à croire que toute la branche considérable d’industrie qu'on nomme « Article Paris » était disposée à faire un mouvement ; il voyait déjà Paris dressé contre le protectionnisme, entraïnant par son exemple les autres grandes villes, Lyon, Marseille, Le Havre, etc.

Il estima alors que son devoir était « de mettre de côté les raisons personnelles qu'il avait de rester dans son coin ». — « Soyez sûr, écrit-il à Cobden, que je fais à la cause un sacrifice qui a quelque mérite, en ce qu'il n’a rien d'apparent. »

Il arrive à Paris le 15 mars 1846 pour y former une associalion. Son plan de mobilisation était parfaitement arrêté. Judicieusement conseillé à ce sujet par Richard Cobden, à qui il avait fait part de ses projets, il entendait que le mouvement, qui s'était fait de bas en haut en Angleterre, se fit en France de haut en bas. « Oui, vous avez raison, écrivait-il à Cobden, je conçois que chez nous la diffusion des lumières doit procéder de haut en bas. Ins-

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truire les masses est une chose impossible, puisqu'elles n'ont ni le droit, ni l'habitude, ni le goût des grandes assemblées et de la discussion publique. » Aussi, son premier soin est-il de faire des visites et de solliciter des adhésions. La tâche est difficile. Bientôt, il se sent découragé « par la difficulté, même matérielle, de foire quelque chose. A Paris, les distances sont énormes : on y perd tout son temps dans les rues et, depuis dix jours que je suis ici, écrit-il, je n’ai pas employé utilement deux heures ! » Cependant, il est « résolu à perdre deux mois à Paris », parce que des hommes « ayant tous un nom connu en France, consentent à entrer dans notre société, mais ils ne veulent pas faire les premiers pas ». Il compte sur l'effet que produirait leur adhésion pour former des associations à Marseille, à Lyon, au Havre, à Nantes.

IL espère déterminer MM. d’Harcourt, Anisson-Dupéron, Pavée de Vendeuvre, le duc de Broglie, parmi les pairs ; MM. de Rothschild, d’Eichthal, Vernes, Ganneron, parmi les banquiers ; Lamartine, Lamennais, Béranger, parmi les hommes de lettres. Il tient à eux, tout en étant loin de croire qu'ils aient des opinions arrêtées, et il déplore d’être obligé « de courir de l’un à l’autre, à pied, crotté jusqu'au dos, pour n’en rencontrer qu’un ou deux par jour, et n'obtenir que des réponses évasives ou dilatoires... »

« Mais, comme le dit M. de Fontenay, il n’y a rien d’actif comme ces solitaires lancés au milieu du grand monde,

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rien d’intrépide comme ces natures repliées et délicates, une fois qu’elles ont mis le respect humain sous leurs pieds, rien d’irrésistible comme ces timidités devenues effrontées à force de conviction. »

Il multiplie les démarches ; il songe à fonder un journal. Le duc d'Harcourt a accepté la présidence de l’Association. Il a la promesse de plusieurs pairs et députés, de Michel Chevalier, de Blanqui, de Volowski, de Léon Faucher ; il est assuré des concours de MM. d’Eichthal, Cheuvreux, Say. Lui-même, il sera le secrétaire « appelé à supporter le poids de la besogne ».

« Comme toujours, écrit-il à Coudroy, il m'en coûte de m'enchaîner ainsi à un travail ingrat et assidu. D'un autre côté, je sens bien que je puis être utile, en m'occupant exclusivement de cette affaire. » Il a une première réunion avec des négociants et des fabricants de Paris. Il songe à aller « agiter le quartier latin » et il a vu le ministre des finances « qui a approuvé tout ce que je fais et ne demande pas mieux que de voir se former une opinion publique ».

Le 4 mai 1846, a lieu enfin une réunion qui adopte un manifeste et remet les pouvoirs exécutifs à une Commission composée du duc d’Harcourt, de Say, Dunoyer, Renouard, Blanqui, Anisson-Dupéron et de Bastiat. Celle-ci, à son tour, transmet à Bastiat l'autorité qu’elle a reçue pour se borner à un contrôle. Mais, au moment de lancer le manifeste, plusieurs membres ont exigé qu’avant tout

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acte public, l'association fût autorisée. « M. Guizot a déclaré qu’il donnerait l’autorisation, et M. de Broglie a laissé entendre qu'il viendrait à nous aussitôt après. » Le Gouvernement, bien aise d’opposer un contrepoids aux exigences des protectionnistes, s'était du reste, dès le début, montré disposé à laisser faire les agitateurs, et Duchatel, ministre de l'intérieur, était allé jusqu’à dire à un représentant de lAssociation bordelaise : « Soyez forts et nous vous soutiendrons. »

Malgré ces dispositions, l'autorisation se faisait attendre. Bastiat supportait mal ce retard. Il considérait de « beaux noms propres comme nécessaires » et parfois cependant, il parlait de « casser les vitres, au risque de tout dissoudre, sauf à recommencer sur un autre plan et avec d’autres personnes ». L'autorisation ne fut accordée qu'en juillet, après une lettre de Bastiat à Duchatel, qui « l’a outré », dit Bastiat, mais qui lui a arraché ce que « tant de hauts personnages poursuivaient depuis trois mois ».

Le manifeste, qui attendait depuis le 40 mai d’être publié, vit alors le jour. Dans cette déclaration (1), l’Association pour la liberté des échanges posait le principe: « L'échange est un droit naturel comme la propriété. Tout citoyen qui a créé ou acquis un produit doit avoir l'option ou de l'appliquer immédiatement à son usage ou

(1) Voir à la fin du vol., p, 123, la Déclaration de l'Association pour la liberté des échanges.

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de le céder à quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en échange l’objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand il n’en fait aucun usage contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs et uniquement pour satisfaire la convenance d’un autre citoyen, c’estlégitimer une spoliation, c’est blesser la loi de la justice. »

La Déclaration dénonçait les entraves à l'échange comme une violation des conditions de l’ordre, comme une méconnaissance de la pensée providentielle, comme une atteinte au développement de la prospérité publique et comme une menace pour la paix entre les peuples.

L'Association ne contestait pas le droit d’établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes « destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule considération des besoins du Trésor ». Mais dès que la taxe, perdant le caractère fiscal, a pour but de repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin d’exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et de rançonner la communaulé au profit d’une classe, la Protection, ou plutôt la Spoliation se manifeste ; c’est le principe que l’Association aspire à ruiner dans les esprits et à effacer de nos lois, « indépendamment de toute réciprocité et des systèmes qui prévalent ailleurs ».

Laissant aux pouvoirs de l'Etat le soin de prendre les dispositions transitoires dont elle reconnaissait la convenance, l'Association se donnait pour mission « de propa-

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ger, de populariser le principe ». Quant aux moyens d'exécution, elle déclarait que « jamais elle ne les cherchera ailleurs que dans les voies constitutionnelles et légales ». Elle se plaçait en dehors des partis politiques, uniquement soucieuse d’embrasser « la cause de l'intérêt général, qui se confond partout et sous tous les aspects avec celle du public consommateur ».

On était à la veille des élections générales, en plein été. L'Association attendit des circonstances plus propices pour commencer son action. Une réunion de PAssociation bordelaise eut lieu le 21 juillet. Bastiat s’y rendit. Mais il y constata qu'un revirement s'était opéré contre lui dans les esprits : « Je suis flétri du titre de radical », écrit-il, et il ajoute qu’à la séance de l’Association, « la manière dont on m’a engagé à prendre la parole, m'a engagé à refuser ».

Une première séance publique de l'Association de Paris a lieu le 28 août à la salle Montesquieu (1) sous la présidence du duc d’Harcourt, aux côtés duquel prennent place Anisson-Dupéron et Renouard, pairs de France, Ad. Blanqui et Léon Faucher, députés, Horace Say, conseiller général de la Seine, Michel Chevalier, conseiller d'Etat, Denière et Paillottet, président et vice-président du conseil des prud'hommes, Peupin, prud'homme ouvrier, et Bastiat, secrélaire général de l'Association.

(4) Première séance publique de l'Association pour la liberté des échanges, brochure in-8°, GUILLAUMIN, 1846.

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L'auditoire se compose de pairs de France, de députés, de notabilités du commerce et de l’industrie, parmi lesquels bon nombre d'hommes opposés au libre échange. Le duc d'Harcourt ouvre la séance par une allocution dans laquelle il pose les principes : « Nous ne demandons qu’une seule chose, dit-il, la liberté du travail. Nous voulons que le travail soit libre dans ses éléments de production comme dans ses débouchés ; qu'il n’y ait pas de nature de travail privilégiée aux dépens et au préjudice du travail général.

Après avoir conquis toutes nos libertés depuis cinquante ans, non sans beaucoup d'efforts, celle de l’homme, celle de la pensée, celle de la presse, nous en réclamons une dernière, qui en est le complément et qui n'est pas, à nos yeux, la moins importante de toutes, puisqu'elle touche à l’universalité des intérêts : c’est la liberté des échanges. »

Il avait tenu, au cours de cette allocution, à donner salisfaction aux « esprits sages » qui avaient considéré comme utile et avantageux d’avoir l'approbation du Gouveruement el il avait affirmé que cette approbation avait été donnée pleine et entière. Il fit même donner lecture de la lettre ministérielle par Joseph Garnier. Des discours furent ensuite prononcés par Léon Faucher et Ad. Blanqui. « Encore quelques séances semblables, s’écrie le rédacteur du compte-rendu de la réunion qui, sans doute était Bastial lui-même, et non-seulement la liberté

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commerciale s’introduira dans nos lois, mais encore l’habitude de n’aspirer aux réformes qu'après y avoir préparé l'opinion, passera dans nos mœurs, immense conquête que le pays devra à la Société du Libre-Echange, »

Vers la fin de septembre, Marseille s’était prononcée. « Ils sont déjà plus riches que nous. J'espère bien qu'ils nous aideront au moins pour le journal », écrit Bastiat à Cobden. Bruxelles a formé une association libre-échangiste qui a déjà son organe. A leur tour, les protectionnistes en fondent une : « c’est ce qui pouvait nous arriver de plus heureux, car nous avons bien besoin de stimulants ». On parle encore d’en former une autre pour le libre-échange en matière première et pour la protection des manufactures.

Quant à la Ligue, elle a arrêté un local, et, le 29 septembre, elle lient une nouvelle réunion à la salle Montesquieu. Plusieurs orateurs se font entendre. Horace Say parle avec chaleur et a beaucoup de succès. Trois autres orateurs prennent la parole, dont deux professeurs qui font de longs discours. Bastiat qui venait le cinquième, insiste sur la déception du système protecteur qui ne procure pas à toutes les industries une rarelé exactement proportionnelle et qui laisse en dehors des services dans lesquels le travail ne s’incorpore pas en un objet matériel susceptible de passer la frontière.

Fonctionnaires, magistrats, artistes, avocats, professeurs, prêtres, officiers ministériels, banquiers, artisans

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dont le travail se consomme sur place, tous paient tribut au monopole et n'en peuvent recevoir aucune compensation, Et il termine par ce serment auquel il resta fidèle : «Tantque ma main pourra tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de crier : Justice pour tous, liberté pour tous, égalité devant la loi pour tous ».(1)

Bien que l'auditoire fût harassé, le discours de Bastiat réussit autant qu’il le désirait, ainsi qu’il l’écrit à Cobden en sortant de la réunion. Quelques jours plus tard, il constate même que son discours est le seul que les journaux aient publié.

L'Association va lentement, mais elle avance. Pendant qu'à Rouen se tient un meeting protectionniste auquel Bastiat regrette de n’avoir pu assister incognito, Le Havre fonde une association pour réclamer la réforme commerciale et l’abaissement des impôts de consommation. Tout en déplorant qu’on n’ait pas osé prononcer le mot de liberté, Bastiat se rend à la séance d'ouverture. À ce moment l'agitation avait pris assez de développement dans la région, au moins chez les protectionnistes, pour que le préfet de la Seine-[nférieure eût averti Anisson- Dupéron « qu'il ait soin de passer la nuit à Rouen s’il ne veut pas être lapidé ».

De son côté, l'Association bordelaise entre en lice avec

(1) F. BASTIAT, Œuvres complètes, vol. 2, p. 247.

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