‹ Bastiat et le ProtectionnismeChapitre 24 sur 30 · RON · texte numérisé non relu

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ardeur. En octobre, elle inaugure ses publications mensuclles par un fascicule qui reproduit la déclaration de l'Association de Paris, et qui renferme deux articles de Bastiat, dont l’un adressé aux « artisans et ouvriers ». Bastiat y insiste sur les inconvénients qui résultent de la restriction pour les classes laborieuses et sur les avantages que leur offre la liberté. Il leur montre que si l’entrée des produits étrangers est interdite, celle de la maind'œuvre étrangère esl libre.

« Toutes les fois que le travail étranger se présente sur notre marché sous une forme telle qu’il puisse vous nuire, mais qu'il sert les gros entrepreneurs, ne le laisset-on pas entrer?... On repousse le drap parce que le drap se fait dans de grandes usines appartenant à des fabricants législateurs. Mais les habits se font en chambre par des ouvriers. Pour convertir la laine en drap, ces messieurs ne veulent pas de concurrence, parce que c’est leur métier ; mais, pour convertir le drap en habits, ils l’admettent fort bien parce que c’est le vôtre.

« Quand on a fait des chemins de fer, on a repoussé les rails anglais, mais on a fait venir des ouvriers anglais. Pourquoi? El c’est tout simple : parce que les rails anglais font concurrence aux grandes usines et que les ouvriers anglais ne font concurrence qu’à vos bras. Nous ne demandons pas, nous, qu'on repousse les tailleurs allemands et les terrassiers anglais. Nous demandons qu'on laisse entrer les draps et les rails. Nous deman-

dons justice pour tous, égalité devant la loi pour tous |! »

Absorbé par le travail matériel dont il a été obligé de se charger, Bastiat s’irrite de n’avoir pas le temps de répondre aux articles des journaux protectionnistes et démocratiques, ni de réunir les matériaux d'un second volume des Sophismes. Il sent combien il est nécessaire d’avoir un journal ; mais Marseille et Le Havre s’isolent, ne trouvant pas l'Association parisienne assez pratique. Bordeaux seul laisse espérer un concours. Néanmoins, «il est à peu près décidé que nous émettrons notre premier numéro dans les premiers jours de décembre, écritil, sans savoir comment nous pourrons nous soutenir. Mais les bonnes causes ne doivent-elles pas compter sur la Providence ! »

Le 24 novembre a lieu encore une réunion publique. La salle Montesquieu était comble et beaucoup de personnes n'avaient pu trouver de places. Bastiat signale que de nouvelles classes sont venues et que les ouvriers et les élèves de l'Ecole de droit ont profité des billets qu'il leur avait envoyés. Faucher, Ortolan, Blanqui prennent la parole ainsi que le prudhomme ouvrier Peupin « qui fut parfait de verve et de simplicité ». Quant à Bastiat, il garda le silence.

Le Libre-Echange paraîtenfin en décembre 1846. Dans un de ses premiers articles, Bastiat nous montre à quel ton était montée l'irritation des protectionnistes. Ils

«ont fait aflicher dans les fabriques, pour l'édification des ouvriers », un placard où on lit : « Ils (les libreséchangistes) semblent ne pas s’apercevoir que par là ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à régner en France.» Le comité protectionniste, composé de MM. À. Odier, A. Mimerel, J. Perrier et L. Lebœuf, adresse au conseil des ministres les plus énergiques adjurations : « Il ne faut pas s'étonner si l'apparition du « Libre-Echange » excite tant de clameurs. Ce fut le sort du libre-examen et de toutes les autres libertés dont il tire sa populaire origine. »

Par un procédé de polémique que l’on a vu souvent employer, auquel on pourrait même dire que toutes les mauvaises causes recourent successivement et qui, malheureusement, a toujours le don d’agir sur l'opinion publique, de l’égarer en la passionnant au lieu de l’instruire, les protectionnistes ne songeaient pas à opposer des arguments aux arguments, à expliquer pourquoi, en ces années de diselte que la France traversait alors, ils estimaient préférable, pour la nation, de payer cher ce qu’elle eût pu se procurer à meilleur compte.

Ils trouvaient plus simple et plus efficace de faire appel à un sentiment patriotique mal entendu, d'exploiter les rancunes nationales et de présenter les libres-échangistes comme vendus à l'Angleterre. Ils étaient des traitres ; ils étaient, suivant la vieille formule, les agents de Pitt et de Cobourg, les gens auxquels on ne fait pas

l'honneur d’une discussion, mais que l’on démasque, dont on révèle l’infamie.

Ce fut à répandre celte opinion que s’attachèrent les protectionnistes ; elle s’accrédita un peu partout et dès décembre 1846, la méthode avait assez réussi pour que, même à Mugron, dans cette bourgade où Bastiat avait passé sa vie, où tout le monde le connaissait et l’avait estimé, « on n’osait plus parler de lui qu’en famille », tant l'esprit public était monté contre l’entreprise à laquelle il s'était dévoué. En notant ce fait, Bastiat ajoute : « La question pour nous est de savoir combien de temps il faut à la raison pour avoir raison. »

Au milieu des multiples occupations que lui donnait le secrétariat général de l'Association, la mise en marche du jourval, les soins absorbants qui ne lui laissaient pas une heure de répit et à propos desquels il disait lui-même : « Tous les fils de notre entreprise sont dans ma main : journal, correspondance, comptabilité », et qu'il ne pouvait abandonner un instant sans risquer de « laisser s’écrouler tout l'édifice », un ralentissement se produit dans ses écrits.

Il n’y a guère à signaler, de la fin de 1846, que son article du Journal des Economistes : « De l'influence du régime protecteur sur la situation de l’agriculture en France »(1) dans lequel il s'attache à démontrer que le

(1) F. BASTIAT, Œuvres complètes, vol. 2, p. 25,

régime protecteur à porté un coup funeste à notre agriculture et qu’il lui a nui de trois façons : « 1° en forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation, fer, instruments aratoires, vêtements, elc., et en empèêchant ainsi la formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole ; 2 en retirant à l’agriculture ses avances pour les engager dans les industries protégées ; 3° en décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu’elle eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le régime de la liberté, la France eût demandés au dehors. »

Cette année 1846 avait été marquée par une très mauvaise récolte. La disette était telle que le Gouvernement devait, au début de 1847, demander la suspension pour huit mois de l'échelle mobile, c’est-à-dire l'entrée en franchise des blés étrangers.

Cette circonstance fournissait une occasion d’expérimenter les mérites comparatifs de la protection et de la liberté commerciale, et Bastiat ne manquait pas, dans ses « Réflexions sur l’année 1846 » (1), de montrer la contradiction que l’on était contraint de commettre en alléguant d'une part que les lois restrictives devaient amener l'abondance et en recourant d'autre part, pour conjurer la diselte, à cette liberté que l’on présentait comme un principe de souffrance et de ruine. Si le

(1) F, BASTIAT, Œuvres complètes, vol. 2, p. 22,

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régime restrictif est bon, disait Bastiat, il faut le conserver ea tous temps « et surtout quand les causes d’un autre ordre menacent nos approvisionnements ».

Aux plaintes coutumières contre « l’avidité des spéculateurs » il répondait en établissant que c’est précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation. Quant à la hausse des prix de transport, conséquence elle aussi de l'urgence et de l’étendue des besoins auxquels il avait fallu pourvoir et qu’un régime de liberté aurait permis de satisfaire sans précipitation, Bastiat s’étonnait que l’on eût la prétention de faire « travailler les transporteurs sur le principe de la philanthropie ». Il admirait du reste l'accès inattendu de la philanthropie des monopoleurs qui, après avoir pendant des années « opéré systématiquement la cherté du blé à leur profit, se révoltent avec une sainte ardeur contre tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du commerce et de la marine », tout en votant que, quelques mois plus tard, la cherté artificielle recommencerait à leur profit par la résurrection de l’échelle mobile.

Ce système de l'échelle mobile a été en honneur pendant longtemps. Il paraissait, nous le savons, aux économistes de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, le régulateur le plus accompli et le plus ingénieux du prix du pain. Le cours des blés était-il bas, l'importation était interdite afin que les blés étrangers ne pussent déprécier encore les produits de l’agriculture nationale.

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