CHAPITRE II
$ [LR Frédéric Bastiat. — La formation des idées. — Années de jeunesse. — Bastiat à Bayonne. —
Commerce et études. — Le port franc de Bayonne. — Mugron : Félix Coudroy et Bastiat.
La biographie de Bastiat est bien connue; il n'est cependant pas sans intérêt, croyons-nous, de la reprendre ici pour marquer, au point de vue de l’étude que nous nous sommes proposée, l'influence considérable qui fut exercée sur la formation de ses idées par le milieu où il se trouva placé, et surtout par les courtes années durant lesquelles il s’essaya au commerce.
Claude-Frédéric Bastiat est né à Bayonne, le 11 messidor an IX (30 juin 4804).
Il était issu d’une vieille famille landaise adonnée depuis plusieurs siècles à l’exercice du commerce. Son
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père était venu fonder à Bayonne, de concert avec son beau-frère, Henri de Monclar, une maison de commerce qui n’avait pas tardé à prendre un rapide développement.
Il expédiait des vins en Belgique, faisait le trafic de la laine et du coton avec l'Espagne et le Portugal et se livrait à des opérations de banque.
Jeune encoré, à 11 ans, Bastiat, déjà orphelin, fut envoyé à l’école de Sorèze. Celte école jouissait d’une grande réputation qui dépassait alors les limites de la région, et même celles de la France.
Le programme des cours, tel qu’il y était établi, diminuait beaucoup l'importance de l'étude du latin, mais les mathématiques y tenaient une place très importante, et, à côté de l’histoire, de la géographie, de la physique, de la chimie, on enseignait encore cinq langues vivantes, le commerce, la tenue des livres, la statistique, la logique, la métaphysique, la morale.
Frédéric Bastiat reçut ainsi une instruction encyclopédique, et, s’il trouva de l’intérêt aux sciences kelles que l’histoire naturelle et la physique, il eut la faculté, conformément à la tradition de l'Ecole, de s’adonner plus particulièrement aux études pour lesquelles il avait toute prédilection. ;
C'est à Sorèze qu'il puisa ce goût des études philosophiques qui devaient le conduire, plus tard, dans la voie que la destinée lui réservait.
« Mais en 1818, lorsqu'il prit congé de ses maîtres,
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ceux-ci ne pressentaient guère en lui le philosophe, l’économiste, le logicien, le remueur et semeur d'idées qu'il devait ètre. Quand il quitta l’école, sans avoir d’ail leurs obtenu son diplôme de bachelier, il apparaissait plutôt comme un dilettante des lettres, comme un fervent de la nature et du beau (1). » Ù
En septembre 1818, Bastiat arrivait à Bayonne. Il avait été décidé, en effet, qu’en sortant du collège de Sorèze, il entrerait dans la maison de commerce de l’ancien associé de son père : cette mesure semblait toute naturelle. Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de négociants, Frédéric Bastiat, aux yeux de ses parents, avait devant lui une carrière tout indiquée, et dans la lutte des intérêts économiques où il allait s’'engager, l'instruction solide qu'il avait reçue pouvait être considérée comme une arme de plus entre ses mains.
Fut-il consulté sur le choix de la profession qu’il désirait embrasser? La chose est douteuse. Il n'avait pas donné à ses études un but précis et déterminé, il avait appris pour le simple plaisir d'apprendre, et il était arrivé à l’âge de 17 ans sans avoir fait de projets d'avenir. Il lui eût donc été difficile d'indiquer ses préférences, et du reste il se rendit chez son oncle, M. de Monclar, sans aucun déplaisir.
(1) P. RoNCE, F. Bastiat, sa vie, son œuvre.
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Il s'imaginait que le commerce était un art tout mécanique et que six mois lui sufliraient pour l’apprendre. Dès lors il partait avec l’idée arrêtée de faire deux parts de sa vie : il entendait consacrer quelques heures par Jour au négoce ; quant au reste de son temps, il l’occuperait à poursuivre les études de son goût, c’est-à-dire à continuer ses recherches philosophiques.
Cet arrangement ne résista pas à la pratique. S'il se fût simplement agi pour Bastiat de surveiller les expéditions, de contrôler les rentrées, de faire de lo correspondance, cette besogne lui eût laissé la liberté d'esprit qu’il avait pensé obtenir en entrant dans un comptoir. Mais il ne tarda pas à s’apercevoir de son erreur; il constata que loin d’être une routine, d’être circonscrit à la connaissance des marchandises, de la tenue des livres et de quelques autres notions techniques, la science du commerce exigeait l'étude des lois et de l'économie politique.
Dès les premiers instants, il trouva dans ses occupations un nombre considérable de points d'interrogation. Ces marchandises qui passaient sous ses yeux, d’où venaient-elles ? Où allaient-elles ? Pourquoi les dirigeaiton ici plutôt que là? Quels éléments en composaient le prix de revient et le prix de vente ? Comment pouvait-on calculer la marge des bénéfices qu’elles étaient susceptibles de procurer ? etc., etc. Et le commerce ne lui
apparut plus comme un art, mais comme une science,
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et une science dont il ignorait les premières notions (1).
Cette découverte le jeta dans une grande incertitude : allait-il suivre son goût pour la philosophie ou sacrifier son goût à son devoir en « s’enfonçant dans les finances ». Son incertitude dura peu. Il se décida promptement « à faire passer son devoir avant tout ». Il pensa que pour peu qu'il fût heureux dans le commerce, il aurait, assez jeune encore, la fortune suffisante pour vivre tranquille et que, une fois ce résultat obtenu, il n'aurait plus à s'imposer un ennuyeux travail pour acquérir un superflu inutile.
Pour réaliser au plus vite ces projets, il se mit résolument au travail. Concurremment avec la Logique de Destutt-Tracy, il lul la Richesse des Nations, d'Adam Smith ; il lut encore le Traité d'Economne politique, de J.-B. Say, dont le plan méthodique l’enchanta et qui lui procura, a-t-1l dit, tout le plaisir.qui naît du sentiment de l'évidence.
Il apprit ainsi les lois qui règlent la formation, la distribution et la consommation des richesses ; mais si celte science, nouvelle pour lui et ignorée même de la majorité de ses contemporains, il ne l’approfondit pas alors, s’il ne fit, comme il le dit dans une de ses lettres, que « lisotter » le second volume du Traité de J.-B. Say, on peut être assuré que les horizons qui se découvraient
(1) P, RONCE, F. Bastiat, sa vie, son œuvre, p. 17.
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devant lui le poussèrent à réfléchir et à éprouver les théories des économistes.
On peut affirmer en toute certitude que Frédéric Basliat, apôtre du libre-échange, date de 1820, et que sa foi inébranlable en l'excellence de la liberté commerciale est sortie non seulement des lectures qu'il fit alors, mais encore et surtout des constatations que ces lectures l’amenèrent à faire.
On sait qu’Adam Smith, alors qu'il professait la philosophie morale à l’Université de Glasgow, passa huit ans de sa vie à contrôler par les faits les doctrines des physiocrates, recherchant la société des marchands et raisonnant avec eux les règles du commerce. Richard Cobden, avant de fonder la ligue contre la loi-céréale en Angleterre, avait travaillé dans une ferme, puis dans un comptoir, enfin dans une usine.
Frédéric Bastiat, comme le fondateur de l’économie politique et comme celui dont il devait être l’émule plus tard, allait arriver à la vérité par l'observation aussi bien que par la réflexion, par les faits aussi bien que par l'étude.
Il n'avait que 19 ans, mais il se trouvait précisément alors en présence d’un fait d'ordre économique qui occupait tous les esprits autour de lui et dont il avait d'autant plus à s'inquiéter qu’il en était lésé dans ses intérêts matériels : il assistait à la décadence du commerce de Bayonne.
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Jusqu’à la fin du XVII: siècle, Bayonne avait été une place commerciale importante. Située à l’embouchure de l’Adour, que les bateaux pouvaient remonter jusqu'à Grenade, environnée d’une population de hardis marins qui allaient chercher les épices des Amériques ou pêchaient la morue sur les bancs de Terre-Neuve, elle semblait une fenêtre ouverte sur la péninsule ibérique dont elle imporlait les pelleteries, les laines, les métaux et les vins de liqueur, en échange de nos résines, de nos tissus ou de notre maïs. La Hollande et les villes hanséatiques mêmes voyaient ses bâtiments arriver dans leurs ports. Or, à une ère de prospérité avait succédé un état de langueur d’abord, de dépression ensuite. En 1820, il y avait déjà nombre d'années que l’on constatait la dimiaution progressive des importations et exportations de Bayonne ; il n’y avait pas jusqu'à la population de la ville qui n'eût également décru, élant descendue de 16.000 habitants à 13.000 environ. L'état agité de l'Europe, à l’aube du XIX° siècle, les grandes guerres continentales, l'insurrection des colonies espagnoles en Amérique expliquaient dans une certaine mesure la situation fâcheuse du commerce bayonnais ; mais il apparaissait néanmoins que ces causes passagères disparues, on ne pouvait s'attendre à aucune amélioration, étant donnée la politique économique suivie par notre Gouvernement. Avec des entraves à la circulation, des entraves à l'importation, des entraves à l’exportation