‹ Bastiat et le ProtectionnismeChapitre 9 sur 30 · NT · texte numérisé non relu

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même, quelles entreprises étaient possibles ? Et cette vision de l'avenir était d'autant plus décourageante qu’il existait encore des témoins de l’époque où la franchise du port avait donné au commerce un élan prodigieux.

L'établissement des ports francs remontait à l’administration de Colbert, qui en avait doté Marseille, Bayonne et Dunkerque. Il avait voulu créer, sur quelques points bien appropriés du territoire, des marchés en possession de toutes les facilités nécessaires pour attirer les marchandises étrangères utiles à nos fabriques et pour donner de nouveaux moyens d'écoulement à nos propres produits. Il avait pensé que les ports francs feraient en quelque sorte l'office de foires permanentes ouvertes à toutes les nations et à toutes les industries.

La situation géographique expliquait les privilèges dont avaient joui ces ports. Bayonne, à cheval sur le golfe de Gascogne et sur le principal passage des Pyrénées, élait le centre le plus important de nos échanges avec l'Espagne.

Les espérances de Colbert ne furent point trompées : les ports francs qu'il avait créés virent bientôt les capitaux aflluer, et, sous cette action toujours féconde, leur commerce et leur marine grandirent rapidement ; et Bayonne, en particulier, connut de longues années de prospérité.

Bayonne fut à nouveau l’un des trois ports francs dont

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l'établissement fut stipulé par le traité de commerce entre la France et l'Amérique du 6 février 1778. Lorsque des lettres-patentes de juillet 1784 renouvelèrent la franchise accordée à ce port, les effets bienfaisants d’une telle mesure se firent à nouveau sentir.

Le tonnage des bâtiments, tant à l'entrée qu'à là sortie du port, augmenta en peu de temps de 40 p. °/,. Quant au commerce par terre, il s’accrut dans des proportions encore plus considérables.

« En 1779, on envoya 25.000 ballots qui exigèrent un surcroît de 9.000 mulets de transport. Les valeurs en piastres importées annuellement s’élevèrent de 2 millions de francs à 30 millions. Dans l’espace de 6 ans, la population, le prix des immeubles et celui des salaires des ouvriers haussèrent de près d’un tiers. Jamais on ne vit un débit aussi considérable de marchandises nationales avec moins de délits de fraude, ni un rayon aussi étendu d'industrie et de prospérité locales ». (4)

Mais, en 1820, les choses étaient bien changées ; la maison de commerce à laquelle appartenait Bastiat déclinait, en même temps que le commerce de Bayonne et de toute la région. Un avenir peu favorable semblait réservé aux affaires.

Frédéric Bastiat n'avait qu’à écouter les doléances de ses concitoyens, il n'avait qu’à parcourir les rives et les

(1) Nouvelle chronique de la ville de Bayonne, par un Bayonnais (1827).

quais de l'Adour, il n'avait qu’à passer devant les magasins que n’emplissaient plus comme jadis les ballots et les caisses, pour se convaincre qu’en matière de liberté commerciale, les théories d'Adam Smith et de J.-B. Say se trouvaient d'accord avec les faits.

Dès 1820. le libre-échange fut donc pour lui une vérité scientifique démontrée ; c'était la vérité à la diffusion de laquelle, dans la maturité de son âge, il devait consacrer toutes ses forces intellectuelles et physiques ; c'était celle qu’en 4829, il voulait déjà propager, lorsque fixé à Mugron, il confiait à son ami Calmète son projet « de se faire imprimer tout vif » el de publier quelques réflexions sur le système prohibitif.

Vers cetie époque, la maison Bastiat-Monclar se trouva engagée dans un procès des plus importants. Plusieurs nilliers de balles de coton qu’elle avait envoyées à Santander et à Bilbao, ayant été brûlées au cours de troubles suscités par l'occupation du territoire espagnol, un différend s'était élevé avec l'entrepreneur de transports, et il avait fallu porter l’affaire devant les tribunaux.

Frédéric Bastiat fut chargé, à cette occasion, de rédiger plusieurs mémoires justificatifs. Ce fut une tâche dont il s’acquitta à l’entière satisfaction des siens. Mais ce fut à peu près à cela que se réduisit le concours utile qu'il donna à la maison. Il devint de plus en plus évident qu'il ferait un mauvais commerçant, et les années s’écoulèrent dès lors, sans que son goût pour le commerce se déve-

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loppât. Peut-être à un moment de prospérité en eût-il été autrement ?

Quoiqu'il en soit, vers la fin de 1824, il jugea inutile de pousser plus loin une expérience aussi peu féconde en résultats. Il décida qu’il retournerait à l'étude solitaire vers laquelle il se sentait attiré par une force irrésistible et qui lui semblait la seule voie qu’il dût suivre.

Il alla s’établir dans les Landes, à Mugron. Il y était à peine arrivé que la mort de son grand-père le mit en possession d’une maison et d’une terre.

Installé là, il eut la bonne fortune de rencontrer une intelligence émule de la sienne. Fils d’un médecin, Félix Coudroy s'était destiné au barreau. Après avoir étudié à l'école de droit de Toulouse, puis à celle de Paris, il était revenu à Mugron. Il aurait pu être, par son talent et sa science, un avocat renommé, mais la maladie le condamna très jeune à l’isolement.

Bastiat el lui passaient presque toutes leurs journées ensemble, se réunissant soit pour causer, soit pour lire. Souvent aussi, ils se promenaient en discutant, comme deux péripatéticiens.

« L'économie politique, dit Bastiat, dans une de ses lettres, n’était qu'une pierre de l'édifice social que nous cherchions à construire dans notre esprit, et nous disions: il est utile, il est heureux, que des génies patients et infatigables se soient attachés, comme Say, à observer,

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classer, et exposer, dans un ordre méthodique, tous les faits qui composent cette belle science. Désormais, l’intelligence peut poser le pied sur cette base inébranlable, pour s'élever à de nouveaux horizons. » (1)

Durant plusieurs années, ce fut une collaboration incessante entre Frédéric Bastiat et Coudroy ; elle fut si étroite et si intime qu’on a pu se demander quelle est, dans l’œuvre de Bastiat, la part de Félix Coudroy. Il ne faut pas oublier, en effet, que si les premiers « Sophismes économiques » ne furent publiés qu’en 1844, ils furent écrits pour la plupart à Mugron de 1830 à 1840. Et c’est ainsi que, dans ses cahiers, Bastiat accumula notes sur notes, fragments sur fragments, des réflexions sur la liberté des échanges, sur la perfectibilité de l’homme, sur quelques passages de J.-B. Say, etc., des ébauches que, pour la plupart, il reprendra dans la suite et qui sont la base même de son œuvre.

Mais malgré la réalisation partielle de ses vœux, Frédéric Bastiat avait un esprit trop débordant d'activité pour se désintéresser de tout ce qui n’était pas objet de pure spéculation. Ses études, jointes à la pratique des affaires qu’il avait entrevue, faisaient fermenter en son esprit les idées auxquelles il devait consacrer sa période d'activité.

I} s'intéresse au commencement de réforme douanière

(1) P. RONCE, F. Bastiat, sa vie, son œuvre, p. 39.

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