CHAPITRE IX
ommaire : Désorganisation de la marine.— Combats des 9, 10 el 13 prairial. — Villaret et Uowe. — Désastre d'Aboukir. — B rue y 8, Nelson; Villeneuve.
Nous avons vu précédemment que, grâce à la puissante assiette donnée par Louis XVI à la marine française ; grâce à l'habileté de ses amiraux, de ses officiers, à la bonne organisation de ses marins, là France avait balancé sur mer la fortune de l'Angleterre pendant la guerre de 1778$ la tourmente révolutionnaire arrive, qui disperse tous ces éléments de puissance maritime ; de ces amiraux, decfcs officiers, les uns meurent sous le fer des bourreaux , les autres émigrent pouf sauver leur tête ; quelques-uns restent, pour la plupart officiers subalternes, qu'on improvise capitaines de vaisseaux ou amiraux; des maîtres (ou sousofficiers), sans aucune distinction, reçoivent l'épaulette d'officier, parfois même d'officier supérieur, sous la pression des clubs. — On peut juger de ce que devait être la désorganisation de la flotte d'après les termes du rapport adressé, quelques années plus tard, au Directoire par le contre-amiral Kerguelen, dont le célèbre Çook avait donné le nom à une île considérable découverte par cet officier général dans les terres australes : « En 1793, écrit ce « officier, les représentants du peuple furent entourés « de charlatans et d'ignorants hardis, qu'ils ne con- « naissaient pas sans doute; le vrai mérite est plus mo- « deste; on destitua les généraux et plusieurs chefs; on « prit un capitaine, dont on fit un amiral , et on le mit à « la tête de la flotte ; plusieurs vaisseaux furent confiés à « des capitaines sans expérience, et l'on publia que la ma-
« rine était purgée et régénérée. Bientôt les agents de Ro- « bespierre établirent un tribunal révolutionnaire à Brest, « et, pour pouvoir égorger avec plus de facilité, on éloigna « les troupes de marine que Ton supposait attachées aux « Brestois, afin de leur substituer des troupes révolution- « naires ; cette cruelle précaution priva la marine de ses « meilleurs canonniers, qui furent envoyés en Vendée, où « il ne fallait cependant que des baïonnettes, et l'on subs- « titua aux canonniers-marins des vaisseaux des paysans « de réquisition; et pendant que Ton retirait à la marine « ses artilleurs, l'Angleterre augmentait les siens... — On « résolut ensuite de faire périr les généraux et les officiers « destitués ; on imagina une conspiration : on arrêta deux « amiraux, plusieurs officiers et matelots, et un assez « grand nombre d'habitants de Brest; c'était un moyen de « prouver la légitimité de la destitution des chefs et de ré- « pandre beaucoup de sang. »>
Le contre-amiral Kerguelen ajoute encore :• « En 1789, « nous avions 60 vaisseaux de ligne bien entretenus, au- « tant de frégates et corvettes; 35 de ces vaisseaux sont « pris ou ont péri ; tous les magasins sont dénués ; les [ rises « faites sur l'ennemi, dont le nombre était de plus de 700, « ont été dilapidées; et les marins qui ont fait ces prises n'ont « presque rien touché du fruit de leurs peines, de leur va- « leur; nos colonies sont désorganisées ou soumises à « l'Angleterre. Ce tableau est sans doute triste et déchi- « rant ; mais il est malheureusement fidèle et vrai. »
Ainsi donc, pendant le règne de la terreur, non-seulement le personnel de notre flotte fut désorganisé; mais son matériel, quand il n'était pas mis au pillage, tombait aux mains d'administrateurs pleins d'incurie; c'était le temps où Saint-Just disait à la Convention, en rendant compte d'une tournée qu'il venait de faire aux armées : « Trois milliards « ont été volés par les agents du Gouvernement; l'admi- « nistration des armées est pleine de brigands. »
Et cette plaie de l'improbité administrative engendrée par les troubles révolutionnaires était telle, que Bonaparte écrivait plus tard encore au Directoire : « Je m'occupe à « faire la guerre aux fripons; les commissaires des guerres,
« sauf deux ou trois, sont tous des voleurs, et ils volent « d'une manière si ridicule, si impudente, que si j'avais un « mois de temps , il n'y en a pas un qui ne dût être fu- « sillé! »
C'est avec ces tristes éléments de personnel et de matériel que nos (loties vont avoir à combattre l'ennemi qu'elles avaient tenu naguère en échec; jamais la partie ne fut faile plus belle à l'Angleterre! Aussi l'issue de cette lutte ne saurait être douteuse , malgré l'héroïsme patriotique de nos marins improvisés , et ne le sera pas pendant de longues années encore en vertu de cet axiome maritime que nous ne saurions trop répéter; c'est « qu'une marine est « semblable aux antiques chênes dont on construit ses « vaisseaux; il faut un siècle pour que ces arbres devien- « nent les rois de nos forêts; la cognée du bûcheron les « abat en une heure ! »
La première rencontre des flottes française et anglaise a lieu en prairial an 11, c'est-à-dire en juin 1794. La flotte française se compose de 26 vaisseaux, placés sous les ordres du contre-amiral YMaret-Joyeuse, naguère encore capitaine de vaisseau et auprès duquel la République a établi, comme surveillant, le représentant du peuple Jean-bon-Saint-André. Sortie de Brest pour protéger la rentrée d'un convoi de grains, notre flotte aperçoit, le 9 prairial, la flotte anglaise, composée de 25 vaisseaux de ligne , sous les ordres de l'amiral Howe et dont l'escadre légère, forte de six vaisseaux, se détache dans la nuit du 9 au 10, pour venir harceler notre arrière-garde ; dans cette première attaque, le vaisseau de queue le Révolutionnaire, fort maltraité, est obligé de se séparer de la flotte française, ainsi réduite à 25 vaisseaux de ligne.
Le lendemain matin 10, les deux flottes sont en présence, serrant le vent au même bord, les vaisseaux français ayant l'avantage du vent : « Les deux flottes s'étant rapprochées, je ne balançai pas, dit Villaret dans son rapport, h faire
le signal à mon avant^garde de serrer V ennemi au feu et de commencer le combat, » ce qu'elle effectue en effet; mais qu'arrive-t-il ? c'est que Hoiee, au lieu de faire accepter ce combat par son avant-garde seulement, fait forcer de voiles à toute sa flotte et signale de virer lof pour lof par la contre-marche, en défilant contre la tête de notre ligne, si bien que ce n'est pas de l'avant-garde seulement , mais de la majeure partie des vaisseaux britanniques , que nos six ou huit vaisseaux d'avant-garde essuient un feu des plus nourris. — Sans doute que si Villaret avait eu bien présent à la mémoire l'échec que Byng rçssuya jadis à Mahon en venant attaquer l'escadre de La Galissonnière avec son avantgarde seulement, au lieu d'agir avec tous ses vaisseaux à la fois, il eût adopté cette dernière méthode, que nous allons voir tout à l'heure devenir celle de Hoir e, lorsqu'il aura conquis la position du vent, c'est-à-dire la position d'attaqué; mais telle n'est pas encore la situation ; aussi l'amiral anglais, pénétré de ce principe déjà pratiqué dans la guerre de 1778, que, sous le vent, une flotte doit combattre à contre-bord pour maltraiter une des extrémités de l'ennemi et la couper même du corps de bataille, si faire se peut, Howe, disonsnous , vient encore menacer notre arrière-garde à contrebord, après avoir fort maltraité plusieurs vaisseaux de notre avant garde; c'est alors que Villaret, par une inspiration digne de Guichen, ordonne à sa flotte d'arriver lof pour lof tout à la fois pour prévenir les tentatives de l'ennemi sur notre arrière-garde, ce qui les déjoue en effet ; puis , s'apercevant que ceux de ses vaisseaux les plus maltraités ne peuvent manœuvrer pour le suivre, l'amiral français fait encore virer lof pour lof, mais cette fois par la contremarche, pour aller les couvrir ; il en résulte que nous finissons par perdre le vent, où s'élève au contraire la flotte anglaise en forçant de voiles à bord opposé. C'était le but où tendaient toutes les évolutions de l'amiral Hoice.
Ainsi se passe la journée du 10, de laquelle ressort déjà la supériorité de manœuvre de la flotte anglaise sur la nôtre; en effet, Howe, qui a là position la plus désavantageuse, celle de sous le vent, combine ses évolutions, d'après les principes traditionnpjs 4e ses prédécesseurs, pour
venir harceler, couper même, si faire se peut, notre arrièregarde, et obliger par là notre amiral à laisser constamment porter, pour le couvrir, ce qui doit, à la longue, amener la flotte française à perdre la position du vent j puis, décidé à ne combattre, sous le vent, qu'à contre-bord dès que l'avant-garde française attaque la sienne, au même bord, il s'empresse de faire défiler une grande partie de sa flotte contre ces quelques vaisseaux français, tout en lui faisant prendre ensuite le bord opposé , ce qui maltraite naturellement beaucoup ces vaisseaux et les mettra tout à l'heure hors d'état de se maintenir dans la position du vent, tandis qu'avec les siens il s'y élèvera constamment; toutes autant de combinaisons excellentes qui constituent le génie manœuvrier du vrai général de mer.
Villaret, au contraire, qui en est à ses débuts comme amiral, ne semble pénétré que d'un principe, c'est de couvrir son arrière-garde, de se défendre en un mot ; mais de plan d'attaque bien arrêté, s'il en a, il ne le révèle pas 3 ses mouvements de défense sont même si imprévus pour ses capitaines, qu'ils les exécutent assez mal, d'après les termes mêmes de son rapport - enfin, l'amiral anglais a en vuje de conquérir la position du vent, qui est pour lui la position d'attaque, la position de victoire ; l'amiral français, à qui le hasard l'a donnée, n'en profite pas pour attaquer franchement l'ennemi sur toute la ligne et semble même nepas être très-pénétré de toute la supériorité qu'elle lui donne : bref, il la perd, et,àpartir de ce moment, iln*y aura plus ni trêve, ni repos pour ses officiers, pour ses équipages, soit le jour, soit la nuit, parce que l'ennemi, maître du jour et de l'heure de l'attaque, les obligera à une surveillance continuelle, les harassera de fatigue en un mot, tandis que lui, au contraire, à l'abri de toute surprise , pourra avec sécurité faire prendre à ses équipages le repos dont ils ont besoin.
ni
Le lendemain 11 prairial, la brume épaissit, dure encore lé 12 et ne se dissipe que le 13 prairial au matin, où, par
un très-beau temps, on aperçoit, au vent, la flotte anglaise bien ralliée et courant sur un ordre de front pour engager le feu avec la nôtre au même bord; Villaret l'accepte, bien que dans la position de sous le vent, au lieu d'imiter son adversaire qui, l'avant-veille en pareil cas, avait, au moment de l'attaque, subitement changé le développement de sa flotte par un virement lof pour lof, afin de harceler l'arrière-garde ennemie et de conquérir le vent ; la canonnade est donc engagée sur toute la ligne d'après Tordre dans lequel il avait plu à Howe de nous serrer au feu ; notre ligne était assez mal formée ; aussi les Anglais essaientils de la couper sur plusieurs points, et ils y réussissent, notamment en arrière du vaisseau-amiral; dès ce moment la bataille n'est plus, sur toute la ligne, qu'un affreux pêle-mêle dans lequel bon nombre de vaisseaux plient devant des vaisseaux ennemis . « Aussi eus-je la douleur, dit « Villaret dans son rapport, de ne plus voir bieqtôt aucun « vaisseau autour de moi ; toute l'avant-garde avait plié « et se trouvait sous le vent à grande distance; j'avais eu « sur le corps 6 vaisseaux ennemis pendant une heure • « je laissai porter pour rallier mon avant-garde. »
Le combat avait commencé à 9 heures du matin, et, sur les 4 heures de l'après-midi, le gros de notre flotte se trouvait donc assez loin sous le vent d'un bloc de six vaisseaux français démâtés, ras comme pontons, qui allaient devenir le prix de la victoire ; Villaret signale alors de s'élever au vent pour aller leur porter secours ; mais c'était chose aussi difficile pour notre flotte plus ou moins désemparée, qu'il était facile au contraire aux vaisseaux anglais de faire route vent arrière pour tomber en nombre sur cette proie assurée ; aussi ce bloc de six vaisseaux ne tarde-t-il pas à être amariné par eux; un leur échappe, le Mucius, grâce à l'assistance d'un petit brick, le Papillon, qui vient hardiment lui jeter une remorque; à cette perte de cinq vaisseaux, il faut ajouter celle du Vengeur, qui avait coulé pendant l'action.
Telle fat la première bataille de mer livrée aux Anglais par les flottes de la République ; le vaisseau la Montagne , monté par l'intrépide Yillaret, avait vaillamment combattu ; il comptait 300 bommes tués ou grièvement blessés; mais tous ne s'étaient pas aussi bien montrés, d'après le rapport de l'amiral lui-même; c'est qu'une grande confiance ne pouvait exister entre les équipages et les cbefs de récente fabrique qu'on venait de leur donner; plusieurs de ces cbefs, d'ailleurs, n'étaient-ils pas quelque peu étonnés eux-mêmes du rôle nouveau pour eux que la République les avait appelés à jouer? Un bon capitaine de vaisseau ne s'improvise pas; il faut des années pour qu'il arrive à manœuvrer habilement la machine de guerre si complexe qu'il commande, au sein de l'Océan ou dans une escadre au milieu de la fumée d'un combat et d'une grêle de boulets ennemis; sans même remonter si haut, le simple officier de marine, par quelles rudes épreuves, quel apprentissage maritime et militaire n'est- il pas tenu de passer pour être digne de tenir le porte-voix sur le banc de quart ou dans la batterie d'un vaisseau ? En vain croirait-on le remplacer en affublant d'épaulettes un capitaine de commerce, fût-ce même un excellent homme de mer; que l'heure du combat vienne à sonner, et alors feront défaut à cet officier improvisé et la connaissance détaillée de l'organisation militaire d'un vaisseau, organisation qui en double la force relative, et l'étude approfondie des bouches à feu ou des évolutions navales d'une escadre; quelle que soit même la bravoure naturelle de cet officier, arrivera-t-il jamais à cette surexcitation du point d'honneur militaire avec lequel il ne s'est pas identifié depuis son adolescence comme l'officier élevé à l'ombre de la flamme de guerre de nos vaisseaux? 11 devait donc ressortir de cet ensemble d'affaiblissement de nos flottes ce qui en est ressorti en effet; c'est qu'au lieu de se placer hardiment et toujours sur le pied d'attaque, comme celles de Tourville ou de Suffren naguère, elles
voiit rechercher plus tôt le rôle de la défensive, que les traditions de notre marine avaient cependant fait condamner comme le plus désavantageux; ainsi, lorsque Pontchartrain succéda à Seignclay, il voulut prescrire à Tourmile de se contenter de tenir la mer et d'éviter de combattre l'ennemi, sans toutefois paraître le fuir; mais Tourmile démontra clairement qu'une flotte ne pouvait tomber en vue d'une autre, surtout en été et en pleine mer, sans être forcée aa combat; dès lors le rôle d'assaillant, plus conforme à la nature du marin, comme du soldat français, est donc celui qu'un amiral doit rechercher, et, à plus forte raison, doit-il la saisir si le hasard le met au vent de son ennemi, é'est-à-dire dans la position d'attaque : « Le Fran- « çais qu'on attaque est à demi-vaincu » a dit le poète ; en faisant la pari de l'exagération dans l'énoncé de ce principe, nous ne pouvons cependant ne pas reconnaître ce qu'il renferme de vérité. Montesquieu, ce grand explorateur de l'esprit et du génie de l'homme, n'a-t-il pas dit : « La «nature de la guerre défensive est décourageante; elle « donne à l'ennemi l'avantage du courage et de l'énergie « dans l'attaque : il vaudrait mieux hasarder quelque chose « par une guerre offensive que d'abattre les esprits en les « tenant en suspens. » (Esprit des Lois.)
Après le 13 prairial, c'est le désastre d'Aboukir, qui clôt tristement le xvme siècle, et prouve de nouveau que le rôle défensif, surtout à forces égales, est le pire des rôles pour une flotte française dont elle abat ainsi la confiance; l'amiral Brueys est mal embossé à Aboukir avec treize vaisseaux, les mêmes qui viennent de transporter en Egypte l'armée dont nous avons précédemment analysé les victoires; mal embossé, puisqu'il a laissé entre lui et la terre un passage dont l'ennemi peut profiter pour le contourner et envelopper ainsi une partie des vaisseaux français avec des forces supérieures; est-ce bien à l'ancre d'ailleurs qu'il doit attendre et combattre Nelson, acharné à poursuivre la
flotte française depuis son départ de Toulon? Le contreamiral Duchayla ne le pense pas, et opine fortement, au sein du conseil, pour aller chercher et combattre les Anglais sous voiles ; mais c'est en vain, et le combat à l'ancre prévaut, même dans les mauvaises conditions où se trouve placée l'escadre française.
Nelson arrive, le 1er août 1798, devant Aboukir avec une escadre de même force que la nôtre. Sans hésiter un moment, il prescrit à sept de ses vaisseaux d'aller mouiller entre la terre et la première moitié des vaisseaux français, tandis qu'avec les six vaisseaux restants, il vient mouiller au large de cette même première moitié de vaisseaux qu'il met ainsi entre deux feux; la lutte est terrible; lutte acharnée pendant laquelle se signale l'héroïsme des Dupetit-Thouars , Duchayla , Casablanca et de Brueys luimême, dont le vaisseau VOrient saute au milieu du combat; mais lutte dont l'issue ne pouvait être douteuse que si l'arrière-garde, sous les ordres de Villeneuve, avait mis, ou pu mettre sous voiles (car ce point historique n'a jamais été éclairci), pour mouiller au large et par le travers des six vaisseaux de Nelson qu'il eût peut-être écrasés £ son tour ; Villeneuve n'en fait rien et se contente, après le désastre des vaisseaux français enveloppés, d'appareiller avec l'arrière-garde pour la dérober à l'ennemi déjà victorieux, comme il le dit lui même dans son rapport; fut-il en position d'agir plus efficacement? le Gouvernement semble avoir reconnu le contraire en lui donnant le commandement de la flotte française, qui combattait quelques années après à Trafalgar; ce n'est pas d'ailleurs que l'intrépidité de Villeneuve n'eût été déjà éprouvée en mainte occasion ; mais il a eu souvent à se défendre contre ce reproche, d'avoir manqué d'inspiration opportune dans cette affaire; et, par un juste retour des choses d'ici-bas, dont la marine française paie hélas ! les frais, nous verrons, à ce même combat de Trafalgar, un de ses lieutenants, Dumanoir 9 le délaisser avec son avant-garde , comme il a délaissé lui-même Brueys à Aboukir, avec Tanière-garde dont il était le chef.
Nelson, qui avait déjà fondé sa réputation dans le combat livré aux Espagnols par les Anglais près du cap Saint- Vincent, venait d'y mettre le sceau par l'audace de sa tactique à Aboukir^l); comme Suffrcn dans l'Inde, comme Rodney aux Antilles, il avait dédaigné les errements timides, et s'était présenté hardiment de front avec ses vaisseaux contre là ligne d'embossage française, pour envelopper une partie de cette ligne avec des forces supérieures; tandis que nos amiraux de nouvelle création étaient encore plein d'incertitude au sujet des meilleurs méthodes d'attaque à adopter, les amiraux anglais se lançaient franchement dans la voie nouvelle que leur avaient tracée et leurs devanciers et l'opinion publique, singulièrement éclairée en Angleterre, ainsi qu'on Ta vu par l'intéressante publication de John Clerk ; ce publiciste, après avoir discuté et critiqué les combats de la guerre de 1778, faisait ressortir avec une justesse d'appréciation des plus remarquables, les inconvénients des combats en ligne, l'insuffisance des moyens d'attaque, et proposait même de nouvelles méthodes que Nelson applique plus tard,, après les avoir modifiées dans ses célèbres Mémorandum (2).
(1) Celte idée n'est pas tout entière de Nelson : l'étude de Clerk, l'exemple, gardé en sa mémoire, de l'amiral Hood qui, en 1794, avait projeté d'attaquer de cette manière les Français réfugias dans la baie de Gouyon, la lai avaient fournie (The iife of Nelson, by Robert Sontftey), mais il eut la gloire de l'appliquer avec résolution et talent.
(«) V exposition du nouveau système cT attaque de Clerk se trouve dans la première comme dans la seconde partie de son ouvrage . la première partie décrit avec beaucoup de détails comment une escadre placée au vent d'une autre doit manœuvrer pour écraser l'arrière-garde de celte dernière développée en ligne de bataille. Il commence d'abord (section t", S i5a] jar diviser son escadre attaquante « en plusieurs divisions détachées, m destinées à se proléger mutuellement au besoin pour attaquer l'ennemi « en force, ce qui est bien préférable, ajoute-t-il, h la position d'une armée c< ou escadre prolongée en ligne qui occupe quelquefois 6 ou 7 milles de Ion* « gueur, position dans laquelle il est impossible aux vaisseaux de s'entr*aider
« s'ils sont désemparés. » Dans la section 2e, il expose qu'âne escadre ainsi disposée doit attaquer particulièrement l'arrière -garde d'une ligne ennemie, et dans les sections 3e, kn et 5«, ce qu'il y a lieu de faire dans le cas où l'ennemi voudrait secourir cette arrière-garde. Il arrive a cette conclusion, que la défaite d'une partie considérable delà ligne ennemie est certaine, quelle que soit la manœuvre qu'elle oppose. Dans la seconde partie de son ouvrage, Clerk expose les méthodes que doit employer une escadre placée sous le vent d'une escadre ennemie pour en attaquer une partie avec des forces supérieures en coupant cette ligne ennemie. Ce chapitre de son ouvrage est intitulé Vattaque croisée; il passe tons les cas en revue; celui où les vaisseaux de télé de l'escadre de dessous le vent peuvent atteindre, à contre-bord, les derniers vaisseaux de l'escadre ennemie ou le centre de cette escadre, soit encore le cas où les vaisseaux de tête, ayant atteint le 4e ou le 5e vaisseau de l'avant-garde ennemie, coupent cette avant-garde du reste de la ligne. Enfin, il éoumère les cas divers qui peuvent aussi se présenter lorsque ce n'est pas le vaisseau de tête, mais le 5e vaisseau de l'escadre sous le vent, qui parvient à couper la ligne ennemie, soit à l'arrière-garde, soit au centre, à Pavant-garde. Les nouvelles méthodes d'attaque de Clerk découlent des principes généraux qu'il pose dans celui de ses chapitres, intitulé : Troisième période.
« !•» Principe. Si un général de mer dispose ses forces de manière qu'au- « cune partie ou division de son armée ne puisse être attaquée sans que le « reste, ou du moins une partie de cette armée, ne soit prête a lui porter « secours, il a pourvu par là, non-seulement aux moyens d'éloigner une « défaite, mais même il a fait un premier pas vers la victoire. »
o 2e Principe. Si un général de mer conduit ses forces et attaque une divi» « sion séparée de son ennemi avec une grande supériorité de forces et de manière «à ce que la division attaquée ne puisse être secourue, il a non-seulement fait « le premier pas vers la victoire, mais encore il s'assure d'une retraite si elle « est devenue nécessaire. »
(( 3* Principe. En prenant te contre-pied de la position exposée au prête mier principe, si un général de mer a disposé ses forces, de manière qu'une ti partie ou division de son armée puisse être attaquée par un ennemi supé* a rieur en forces sans que le reste de l'armée, ni aucune partie de ce reste « ait les moyens de lui porter secours, ce général sera battu. »
« *• Principe. Prenons de même le contre-pied de la position exposée au « 2e principe ; si un général de mer attaque sou ennemi et dispose ses forces « de manière que quelque partie ou division de son armée ne puisse pas être « facilement secourue ou soit exposée à recevoir plus de boulets qu'elle n'en « peut rendre, un tel général sera nécessairement battu.
a II n'est personne, ajoute Clerk, qui ne convienne "que ces principes sont « applicables aux opérations de la guerre maritime comme à celles de la n guerre de terre. C'est d'après eux que l'on doit juger les raisonnements « qui vont suivre : c'est par eux que Ton doit apprécier les moyens d'attn-
« ques qui ont été proposés, et c'est à l'ignorance ou à l'oubli de ces mêmes « principes que l'on doit attribuer le manque d'instruction sur cette partie « qui caractérise la longue période d'années précédentes. »
Ainsi parlait l'historien Çlerk en Angleterre plusieurs années avant la révolution française; on ne doit donc pas s'étonner de l'admiration qu'il professait pour Suffi™ (chap. 7), car il ne faisait qu'exposer les principes que l'illustre amiral français avait mis en pratique dans l'Inde, alors même que Rodney les appliquait de son côté dans la mer des Antilles; on verra dans le chapitre n, où sont reproduits les mémorandum de Nelson , quel immense parti le héros marin de l'Angleterre sait tirer de ces traditions écrites et des exemples de ses devanciers.