CHAPITRE X
Bataille» de terre sou* l'Empire.
Sommaire : principe de guerre de l'empereur Napoléon, — • Desaix à Marengo. — Bataille d'Âuslerlilz. — Plan d'à l ta que de Kutuzoff. — Plan d'attaque de l'Empereur. — Victoire d'Auslerlilz ; ses diverses phases prédites d'avance dans sa proclamation de la veille à l'armée. — Génie stratégique de l'Empereur Napoléon. — Friedlnnd , Wagram, etc. — Emploi des armes spéciales par masses dans les grandes batailles.
S'il nous fallait suivre le grand capitaine des temps modernes dans toutes les victoires dont il a illustré son époque, notre tâche serait aussi longue que brillante. Déjà nous l'avons vu, à la fin du xvme siècle, s'emparer de l'Italie avec la rapidité de la foudre j conquérir l'Egypte en y adoptant une tactique nouvelle appropriée à ses nouveaux ennemis. Plus tard et comme pour clore brillamment ce xviuc siècle, il vient reconquérir cette même Italie, et, promenant son épée victorieuse sur vingt champs de bataille, il place l'armée française au premier rang parmi toutes celles de l'Europe. La main tremble quand on se hasarde à apprécier les combinaisons militaires d'un aussi grand capitaine; heureusement que d'illustres généraux*, ses lieutenants et ses élèves, ont commenté ses batailles, et qu'il a dicté des mémoires où il les applique lui-même. Les matériaux ne manquent donc pas pour rechercher les quelques principes de guerre auxquels Napoléon asservissait parfois son génie. D'habitude il ne formait son plan d'attaque qu'alors qu'il avait une connaissance assez exacte des dispositions de l'armée ennemie, à l'aide de celles de ses troupes qui se ' trouvaient le plus à proximité de cette armée ; toutefois,
il rabattait toujours des chiffres que lui transmettaient les rapports de ses lieutenants, vu qu'à la guerre on croit avoir devant soi beaucoup plus de forces qu'il ne s'en trouve réellement. Quand il avait les positions de l'ennemi bien classées dans la tête; il combinait son plan d'attaque, qui consistait presque toujours à concentrer ses efforts sur un ou deux points que son génie lui avait révélés comme les plus décisifs; mais, en dirigeant une masse de forces sur ces points, il ne les engageait pas toutes en même temps, il en lançait d'abord une partie, appuyée par des renforts alors qu'il le fallait absolument, mais cherchant surtout à engager la totalité des réserves de l'ennemi, tout en conservant une parties des siennes. Dès que son adversaire était tombé dans le piège, il faisait alors marcher ses troupes fraîches sur le point décisif qu'il avait en vue, lesquelles culbutant la ligne ennemie déjà fatiguée de la lutte, y faisaient une trouée, et, prenant en flanc et à revers ses positions latérales, menaçaient même ses derrières ; le général ennemi voyant tout le danger de sa situation, envoyait l'ordre général de battre en retraite, ce qui permettait alors à toute la ligne française de prendre une offensive vigoureuse. Et c'est ainsi que les calculs de Napoléon fixaient les chances de succès du côté de son armée, dont les trois quarts ne s'étaient pas trouvés souvent en position' de juger la cause principale à laquelle ils devaient leur victoire.
Il était rare qu'il divisât ses forces de manière à ne pas les avoir groupées sous sa main le jour de la bataille. A Marengo, pour avoir été oublieux de cette maxime qui était sienne, il manqua perdre la bataille, malgré les admirables combinaisons stratégiques qu'il avait préparées. C'était en 1800 : ayant débouché en Italie avec une armée de 60,000 hommes, passé le Pô et tourné complètement l'armée autrichienne, il se trouve sur ses communications et vient s'emparer de tous les chemins par lesquels cette armée peut essayer de se retirer. Il place donc une partie de ses forces sur la rive gauche du Pô, sur le Tessin, tandis qu'il envoie nécessairement sur YAdda et YOglio une division pour se couvrir de ce côté. Puis, supposant que l'armée autrichienne, réunie à Alexandrie, veut faire sa retraite sur
Gênes, H détache encore une division dan» la direction de Novi pour lui fermer cette route. 11 ne lui reste que 22,000 hommes, et l'ennemi en a 43,000 réunis sur la Bormida. L'ennemi attaque ; la bataille de Marengo a lieu. Disputée avec opiniâtreté, elle semble perdue à cinq heures du soir, lorsque parait la division qu'il avait détachée sur Novi, sous les ordres de Desaix. Ce général, entendant le canon de la bataille, avait suspendu son mouvement j il revient sur ses pas, arrive encore à propos pour servir de réserve, et la bataille est gagnée, quoique 27,000 hommes seulement aient été à même de combattre et que 22,000 aient été forcés de supporter tout le poids de la bataille. Ainsi, nos forces engagées ne furent, dans cette circonstance, que les deux tiers de celles de l'ennemi ; et il ne tint à rien qu'elles ne fussent que de la moitié. Belle victoire ! dont les résultats furent immenses et qui honore autant le génie du chef qui levait préparée, que l'intelligence de son lieutenant accouru au premier bruit du canon $ur le champ de bataille avec sou contingent de troupes fraîches. Supposez le corps 4e Grouchy manœuvrant de même quinze années plus tard, et Waterloo, devenait une victoire!
Embarrassé dans le choix des nombreuses batailles de l'Empire, nous ne reproduisons que la plus brillante et la plus populaire : celle à'Austerlitz.
C'est le 2 décembre 1805, Napoléon, à la tète de 75 à 80,000 combattants, a devant lui l'armée coalisée formant un effectif de 95 à 100,000 hommes, dont 70,000 Russes et 25,000 Autrichiens. Kutusoff en est le général en chef. Les deux empereurs de Russie et d'Autriche s'y trouvent en personne. Napoléon était parvenu à amener l'ennemi sur le champ de bataille qui lui avait paru se prêter le mieux aux combinaisons de son génie et dont voici un aperçu
figuré (page 120).
L'armée française a pris position entre les fauteurs du Santon (S) et les étangs de Telnitz (Ç). Ces deux points
sont éloignés d'environ 10 kilomètres; un ruisseau, le Béziz-Kerbach (B K), coule de l'un à l'autre^ et plusieurs villages situés sur ses bords forment des défilés favorables à la défense. Napoléon, qui veut faire de sa gauche le pivot do ses opérations, la fortifie en l'appuyant au Santon, sur lequel il fait établir 18 pièces de canon de gros calibre, placées sous les ordres du colonel d'artillerie SénarmonL Le 17e de ligne (17) est chargé de défendre ce point important, que doit éclairer sur la gauche la cavalerie du général Milhaut (18).
De Santon (S) jusqu'à Schlapanitz (H), viennent ensuite le corps de Bernadotte (12, 13), la cavalerie du prince Murât (14), les deux divisions du général Lamies (15, 16).
Entre Schlapanitz (H) et Sokolnitz (L), se trouvent les trois corps (9, 10, 11) du maréchal Soult; et, enfin, les divisions du maréchal Davoust (19, 20) sont établies à notre extrême droite, que Napoléon affaiblit avec intention afin d'engager Kutusoffk tourner cette droite, en passant près des étangs (E), piège dans lequel va donner, en effet, le général russe.
L'armée ennemie est disposée comme suit : à sa droite, le corps du prince Bagration (1) et celui du prince Liechtenstien (2, 2) doivent occuper seulement les troupes françaises qui leur font face en grand nombre du côté du Santon ; et pendant que les corps renforcés de sa gauche (5, 6, 7) attaqueront vivement les passages compris entre Sokolnitz (L) et Telnitz (N) , que défendent les divisions affaiblies de Davoust, les corps de son centre (3, 4) atta* queront ceux du maréchal Soult, du côté de Pontoucitz (P)<
Les colonnes ennemies se mettent en mouvement à sept heures -, un brouillard épais régnait encore : mais à huit heures il se dissipe. C'était le soleil d'Austerlitz ! Après une heure de combat, la gauche des Russes avait, en effet, enlevé Sokolnitz (L) et Telnitz (N); mais leur droite n'avait pas réussi dans l'attaque de Bozenitz (T).
2 Troupes fronçai ■k^b Trou|ies russes S — Le Santon.
T — Bosenitz.
Il — Schlapamiz.
B — Blaiowitz.
P — Ponttwitz
K — Kobelnitz.
Z — PRAZEN.
B K — Rivière Béziz-Kerbach.
RR — Route à'Austerlitz.
L — Sokolnitz.
N — Telnitz.
A — Ângezd,
Nota. Les lignes pointillées indiquent la marche des colonnes françaises attaquant le centre de l'armée russe pour la couper et tourner sa gauche.
S — Salscham.
R 0— Route A'Ottnitz.
E — Étangs.
Les choses étaient en cet état, lorsque l'empereur Napoléon commence l'exécution de son plan d'offensive. 11 prescrit au maréchal Soult de se diriger avec ses divisions sur les hauteurs de Prazen (Z), qui vont devenir la clef du. champ de bataille, et au maréchal Bernadotte de s'avancer du côté de Blazowitz (B), mouvement qu'a l'ordre de suivre le prince Murât avec sa cavalerie : le maréchal Lannes reçoit aussi l'ordre de se porter en avant. Puis, jugeant le moment venu d'arrêter les progrès des Russes sur sa droite, du côlé de Telnitz (N), l'empereur des Français prescrit au maréchal Davoust d'y concentrer des forces, mais de ne presser son attaque qu'après les premiers progrès du maréchal Soult. Déjà, en effet, ce dernier s'ébranle avec ses colonnes pour gagner Prazen (Z) couper le centre de l'armée russe et prendre ensuite à* revers, suivant l'admirable plan de Napoléon, les corps ennemis (5, 6, 7) qui se sont si fort avancés du côté de Telnitz , confiants qu'ils étaient dans leur premier succès. C'est alors que Kutusoff, craignant de voir Prazen tomber en notre pouvoir, y dirige des renforts. Les Russes, abordés rudement par les divisions de Soult et chassés une première fois de ce point, reviennent encore à la charge, et ce n'est qu'au bout de deux heures d'un sanglant combat que les débris de leurs bataillons opèrent leur retraite j nous sommes maîtres des hauteurs de Prazen (Z). Déjà les troupes victorieuses de Soult ont quitté ces hauteurs pour se porter du côté des étangs E (voir leur route suivant les lignes ponctuées), lorsque la cavalerie de réserve
russe (8) se précipite sur Prazen (Z), où le maréchal Soult n'a laissé que quatre bataillons. Napoléon y envoie aussitôt des renforts, et la lutte se prolongeant encore, il lance Rapp à la tète des chasseurs à cheval de la garde, puis Bessières avec les grenadiers à cheval de cette même garde, lesquels exécutent cette charge devenue historique, à la suite de laquelle les réserves des Russes, mises dans le plus grand désordre, sont obligées de battre en retraite. Voici donc l'armée russe définitivement coupée dans son centre à Prazen (Z). Voyons le parti que va en tirer l'empereur Napoléon et ce qui se passe en ce moment à notre gauche, c'est-à-dire du côté du Santon (S), où sont Lannes, Murât, Bernadotte; et à notre droite, du côté de Telnitz (N) et des étangs de Satscham (E £), vers lesquels Soult est maintenant en marche (lignes ponctuées).
A notre gauche, les corps de Bagration, autour desquels voltige une armée de Cosaques, se sont avancés vers le Santon (S), mais Lannes, avec une division d'infanterie, Murât et Kellerman avec leur cavalerie, Sénarmont avec son artillerie, les ont repoussés victorieusement ; 2,000 Russes restent sur le carreau, 4,000 sont faits prisonniers, le reste prend la fuite. Napoléon, apprenant ce succès, fait diriger cinq bataillons de grenadiers de Kobelnitz (Kj sur Sokolnitz (L), et comme Soult arrive en même temps sur Angezd (A), après avoir intercepté la route de Sokolnitz (L) à PRAZEN (Z), il en résulte que celles des troupes de la gauche des Russes qui, après leur premier succès, avaient déjà franchi le ruisseau du Béziz-Kerbach (RK), se trouvent pris comme dans une souricière entre le corps de Davoust, le corps de Soult et Sokolnitz (L), occupé par cinq bataillons de grenadiers ; ils sont obligés de déposer les armes !
Mais ce n'était encore là qu'un des résultats que promet* taient les habiles combinaisons du plan de l'Empereur^ pour les compléter, il se dirige en personne, avec l'ar-
tillerie et la cavalerie de la garde, du côté de Telnitz , où se trouve le reste de l'extrême gauche des Russes prise à revers; déjà le général russe Buxhœrde , qui la commande! a cherché à opérer sa retraite par Satscham (S), et la route A'Qttnitz (RO) en longeant les étangs E, E ; mais le feu de l'artillerie du maréchal et de la garde (22) coupe les colonnes en deux; une partie réussit à gagner la route d'Ottnitz (RO), l'autre se hasarde sur les glaces de Yétang que rompt le feu de l'artillerie de la garde (22) et de l'artillerie à cheval (21); 2,000 Russes (7) sont engloutis; le double est fait prisonnier ; le surplus parvient à se sauver en désordre au delà de Satscham (S); 180 canons et 40 drapç&ux tombent en notre pouvoir; l'armée ennemie compte 15 généraux hors de combat, et 35,000 hommes tués ou faits prisonniers.
Telle fut la bataille i'Austerlitz; Napoléon y révéla au plus haut degré son génie militaire, et avant, et pendant la bataille, qui ne dura pas moins de douze heures. Nous venons de voir ce qu'avait été l'exécution de ses plans. Avec une audacieuse confiance, dont on ne trouve pas d'exemple dans l'histoire, il les avait publiquement expliqués, la veille de la bataille, à toute son armée, dans une proclamation déjà pleine de la grandeur des événements qui se préparaient :
« Soldats!
« L'armée russe se présente devant vous pour venger « l'armée autrichienne à'Ulm; ce sont ces mêmes batail- « Ions que vous avez vaincus à Hollabrunn et que, depuis, « vous avez complètement poursuivis jusqu'ici.
« Les positions que nous occupons sont formidables, et, « pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils « me présenteront le flanc. Soldats ! je dirigerai moi-même « nos bataillons; je me tiendrai loin du feu, si, avec votre « bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la con-
« fusion dans les rangs ennemis. Mais si la victoire était un « moment incertaine, vous verriez votre empereur s'expo- « ser aux premiers coups, car la victoire ne saurait hésiter, « dans cette journée surtout, où il s'agit de l'honneur de « l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de « toute la nation. »
On ne peut pousser plus loin le génie prophétique de la guerre et la confiance dans ses troupes; qu'un transfuge se fût trouvé parmi nos 80,000 hommes, et les plans dé YEmpereur Napoléon étaient dévoilés à Kutusoff) mais le point d'honneur militaire, mais le culte du drapeau étaient alors, comme ils sont aujourd'hui, poussés trop loin dans les rangs de l'armée française pour que YEmpereur pût redouter une trahison ; il savait que les 80,000 soldats ne battaient que d'un seul cœur.
Si Napoléon connaissait à fond le cœur humain et celui de ses soldats, il n'était pas moins habile à faire arriver ses troupes à point nommé sur un champ de bataille ; auggi, nn de ses adages favoris était-il : « que ceux qui gardeot « des troupes pour le lendemain d'une affaire sont presque « toujours battus, » et il ajoutait : « on doit, s'il est utile, « faire donner jusqu'à son dernier homme le jour d'une ba- « taille, parce que le lendemain d'un succès complet on « n'a plus d'obstacles devant soi, l'opinion seule assure de « nouveaux triomphes au vainqueur. »
Ce serait sortir des bornes de ce recueil, que de suivre nos drapeaux victorieux à Friedland, où l'armée russe a 20,000 hommes hors de combat, à Wagram, où l'Empereur Napoléon, après avoir forcé le centre de l'archiduc Charles, et pris son aile droite en flanc, l'oblige à la retraite, etc.; mais nous ferons remarquer que, dans ces batailles, comme dans celle à'Austerlitz, il en vint à faire combattre tantôt la cavalerie, tantôt l'artillerie en grandes masses, comme l'infanterie d'ailleurs, afin d'en augmenter la puissance; une partie seulement de ces armes spéciales continuait à rester attachée aux divisions, et le reste, tenu en réserve sous le commandement direct du général en chef de l'armée, lui permettait de les faire combattre en grandes masses sur les points décisifs où il fallait à tout prix rom-
pre la ligne ennemie ; ce n'est pas que, pour cela, on fut revenu d'une manière absolue à la méthode première que nous avons vue consister, avant l'organisation desdivisions, à faire combattre ensemble les armes de même espèce, l'infanterie ou l'artillerie au centre, par exemple, et la cava- • lerie sur les ailes; mais en les réunissant en nombre imposant, on put tirer, dans les grandes batailles, un immense parti des violents chocs qui en résultaient; lorsque Murât chargeait à la tête de 5,000, 10,000 et même parfois 20,000 chevaux, il était rare que l'ennemi put résister à catte avalanche de fer !
Fig. îï.