CHAPITRE XIII
Bataille» de te*re et de mer sens Lonie
Philippe.
Sommaire : Réputation d'inexpugnabilité de rentrée du Tage et de la forteresse d'UZ/oa.— Une escadre française commandée par l'amiral Roussin, force cette entrée. — L'amiral Charles Baudin s'empare de la forteresse û'Ulloa après ravoir canon née avec une division de 3 frégates et « bombardes. — Une escadre américaine évite quelques années plus tard de renouveler cette attaque. — Opinion émise par le duc de Wellington dans le Parlement anglais an sujet de l'affaire A'Ulloa. — Bataille disly. — Combat de Mogador. — Le rôle de la vapeur grandit sur mer.
Nous voici arrivés à une période de faits presque récents et riche en matériaux officiels qui réduisent les études historiques à de simples compilations du Moniteur; et il nous parait d'autant plus convenable de nous borner à puiser des documents à cette seule source qu'un quart de siècle , au moins, est d'habitude reconnu nécessaire pour passer au creuset les jugements de la publicité contemporaine sur les événements accomplis : le Moniteur sera donc l'élément principal qui remplira nos deux derniers chapitres, relatifs aux règnes de Louis-Philippe et de Louis- Napoléon.
Les premières années du règne de Louis-Philippe sont remarquables par deux faits d'armes maritimes qui frappent d'étonnement plus d'un homme de guerre pénétré de l'impuissance de l'artillerie navale contre ces forts et batteries de terre; nous voulons parler des deux expéditions du Tage et d'Ulloa; sans nul doute que nos vaisseaux et frégates durent , en forçant le Tage et combattant Ulloa ,
s'estimer fort heureux de n'avoir pas affaire à des canonnière aussi éprouvés que ceux qu'ils rencontrèrent plus tard devant les forts de Sébasiopol , car leurs perles eussent été bien autres; mais rien que le prestige d'inexpugnabilité qui entourait alors l'entrée du Tage et la citadelle (fUlloa dénota de quel esprit d'audace et de quelle confiance en elle-même notre marine renaissante était animée; le succès couronna cette audace, et le duc de Wellington dut avouer dans le Parlement anglais, comme nous allons le voir tout à l'heure, que ce succès déconcertait les opinions qu'il s'était faites jusqu'à ce jour sur la puissance relative des vaisseaux et des batteries de pierre.
Ce fut le 8 juillet 1831 que M. le contre-amiral baron Roussin, commandant l'escadre de 6 vaisseaux, 4 frégates et 7 corvettes ou bricks , mouillés sous la pointe de Cascdisj près de l'entrée du Tage, envoya sommer le gouverneur portugais de donner satisfaction aux griefs de la France : 24 heures après le brick le Dragon, porteur de cette sommation , rejoignait l'escadre française : « Le Goûte vernement portugais rejetait définitivement les demandes « de la France; l'heure était venue de le punir, écrit l'ami- « rai baron Roussin dans son rapport officiel, en date du « 15 juillet, que nous allons reproduire ici.
« Décidé à ne pas différer d'un seul jour, si je le pouce vais, l'exécution de cette menace, je résolus de profiter « des premiers vents favorables, ne fussent-ils que N. N. 0. « Les pêcheurs (pilotes) que, moitié par force, moitié par « intérêt, nous avions engagés à nous suivre, les trouvaient « trop courts pour donner dans le Tàge ; j 'espérai quiavec « de bons bâtiments ils nous suffiraient : ils se levèrent à « 8 heures; à 10 heures nous appareillâmes, et, portant « sur l'escadre qui s'approchait , je signalai Tordre de ba- « taille tribord amures, pour avoir le temps de terminer « nos dernières dispositions. Rien ne saurait peindre l'ar- « deur qui se manifesta dans l'escadre à la vue de ce si- « gnal. On peut en juger par la promptitude avec laquelle « l'ordre fut formé, malgré une forte brise, une brume « très-épaisse et la dureté de la mer. Cette précision ar-
« dente, indispensable dans les opérations navales, se fit « remarquer an plus haut degré dans les manœuvres de « tous les vaisseaux et frégates de la ligne de bataille, et « mes avisos ne mirent pas moins d'activité à transmettre « un dernier ordre sur toute la ligne.
« Tout étant prêt à midi et demi, je signalai de virer lof « pour lof par la contre-marche; ce mouvement opéra le « rapprochement que je désirais dans les distances, et à une « heure et demie, laissant arriver sur la passe du sud, Tes- « cadre donna à pleines voiles dans le Tage en gouvernant « sur les forts Saint-Julien et Bugio; elle était rangée d'ace près l'ancienneté des capitaines et la force des vaisseaux, « dans Tordre suivant :
« Les vaisseaux le Marengo, Maillard-Liscourt, capitaine « de vaisseau commandant; le vaisseau VAlgésiras, Mou- « lac, id.; le vaisseau le Suffren, Trotel, capitaine de vais- « seau portant le pavillon de l'amiral en chef; le vaisseau « la Ville de Marseille, baron de Lasusse, capitaine de vais- « seau, commandant; le vaisseau le Trident, Casy, capi- « taine de vaisseau, portant le pavillon du contre-amiral « Hugon; le vaisseau V Alger, le Blanc, capitaine de vais- « seau commandant ; la frégate de premier rang la Pallas, « Forsans, capitaine de vaisseau commandant ; la frégate « de premier rang la Melpomène, de Rabaudy, capitaine de « vaisseau , commandant ; la frégate du premier rang la. « Didon, de Chateau-Ville, capitaine de vaisseau comman- « dant; j'avais placé les corvettes à la droite de Ja tête de « la ligne avec ordre aux vaisseaux qui les avaient par « le travers de ne pas tirer de ce côté. Par cet arrange- « ment la tour de Bugio devait être combattue exclusivece ment, par les frégates et corvettes, tandis que les vais- « seaux porteraient leurs efforts sur Saint-Julien.
« Précédemment j'avais fait connaître aux capitaines que « le projet de notre opération contre Lisbonne était basé « sur deux hypothèses : la première admettait que les « vaisseaux éprouveraient assez d'avaries, en franchissant « les forts Saint-Julien et Bugio, pour ne pas pouvoir con- « tinuer immédiatement leur route presque devant Lis- « bonne; dans ce cas, l'escadre devait mouiller par le Ira-
vers du Paco d'Arcos, m où les forts sont moins rapprochés, et s'y rétablir pour assurer notre œuvre ensuite, si l'ennemi encore trop peu frappé du succès obtenu n'offrait pas de se soumettre. La seconde hypothèse supposait que l'artillerie des deux forts n'aurait fait à nos vaisseaux que de faihies avaries $ alors l'escadre devait parcourir sans s'y arrêter toute la longueur du goulet et aller s'embosser devant Yeseadre portugaise et les quais de Lisbonne ; ces deux suppositions avaient été traitées avec détail dans une instruction, et j'indiquai un signal pour faire connaître , dans le cours de l'action, laquelle des deux serait adoptée.
« Au moment d'entrer dans le Tage je parcourus les batteries du Suffren, où je trouvai un ordre et un enthousiasme admirables ; je ne doutai pas que la marine ne touchât à une glorieuse journée.
, « A peine étais-je remonté sur le pont, que les deux premiers forts de l'entrée ouvrirent leur feu sur nos vaisseaux; nous étions à trop grande portée; la direction de la route nous empêchait de les découvrir en belle; nous continuâmes encore dix minutes sans riposter.
«Enfin le Marengo , et successivement l'Algésiras, le Suffren et toute la ligne tirèrent, et dans un moment le fort Saint-Julien fut couvert d'une masse de fer dont un nuage de pierres et de sable attesta les effets. Néanmoins, notre distance de ce fort ne fut pas moindre de 500 toises ; elle resta à peu près la même de la tour de Bugio, que les frégates et corvettes combattaient. Mais la bonne direction et la vivacité de nos coups suppléant à la proximité, ces deux forts furent bientôt dans le plus misérable état ; et Bugio , serré de près par les frégates et corvettes, fut presque entièrement éteint par ces bâtiments. L'histoire de ces deux forts principaux serait celle de tous les autres que nous prolongeâmes successivement à des distances de 500 à 500 toises en avançant dans le Tage ; je ne la répéterai donc pas, et à mesure que nous passions devant eux, ils commençaient un feu assez vif; mais aucun n'a pu le continuer après 5 ou 6 volées de Vescadre ; ils ne tiraient plus ensuite que quelques coups
« aussi rares que mal dirigés, et les acclamations des équi- « pages seuls se faisaient entendre. Jamais donc réputation « plus formidable ne fut si peu méritée que celle des forts « du Tage, et jamais on ne tira plus mauvais parti d'une « artillerie nombreuse et de positions naturelles favorables « à la défensive. L'escadre parvint sans altérer un seul in- « stant son ordre par le travers du Paco d'Arcos. L'absence « d'avaries m'avait décidé, aussitôt après avoir passé le «fort Saint-Julien, à pousser jusque devant Lisbonne. « Mais soit que le signal de continuer la route ne fût pas « hissé assez tôt, soit qu'il n'ait pas été vu des vaisseaux de « tête, le Marengo et VAlgésiras mouillèrent au poste qui « leur était assigné dans la première partie du plan.
« Ce fut la seule contrariété que nous éprouvâmes , et « encore celle-ci fournit-elle aux capitaines qui avaient « mouillé l'dccàsion de donner une ndtivéllé preuve de « leur habile fertfctété. A peine aperçurétit-ïte que le reste « de l'escadre poursuivait la route, que l'Àtgésiras et le « Marengo, mouillés, remirent sous voiles et reprirent leur « poste dans k ligne. Cette brillante màfitetitre excita les « applaudissements de l'escadre et d'innombrables cris de « Vive le Rai !
«A4 heures^ té Siiffren, où flottait mon Jwrvillèn , ainsi « devenu Chef de filé de là Ville-de- Marseille, dfc trident, de « V Alger, dés frégates la Pallas, la Melpomène et ta Didon, « rangea le fort dé Ëeiem à 60 toises, et le canonna vive- « ment; puis, étant parvenu par le travers du nouveau « palais et d'ttti gracia édifice public qui me partit être une « corderie appartenant à l'Etat, je fis mouiller. Depuis le « fort de Belem , né prolongeant plus que les habitations « particulières* j'avais ordonné de suspendre lé feu afin de « ne combattre que ce qui pouvait encore se défendre ; j'en « ai usé ainsi ddûs tout le trajet de l'escadre.
« Le Trident, V Alger et VAlgésiras, éncdré srets voiles , « ainsi que lea frégates et corvettes, se portèrent sur l'es- « cadre portugaise embossée entre la ville et la pointe du « PontaL Ils reçurent ordre de la combattre et de l'amari- « ner, et, pressant de vitesse la plupart de ces bâtiments, « la Pallas tira les premières volées, qui furenl aussi les
■ dernières, et suffirent pour faire disparaître le pavillon
■ portugais.
■ A 5 heures, toute mon escadre était mouillée à 300 toi- « ses des quais de la ville, où régna bientôt le plus profond « silence.
• J'envoyai sur-le-champ H. le capitaine de frégate Otli-
■ r irr, mon chef d'état-major, porter au Gouvernement une i sommation nouvelle.
« Dictée dans Te sentiment de notre puissance, elle ne « différa pas des bases posées avant la victoire.
■ Doublement vaincu , le Gouvernement portugais céda
Fig. Î9.
0FFJf.IF.H3 DE M À M SE.
(Soin la Reslauralion.— im,j (Soug Louis-Plii lippe.— 1838.)
« à la force et à la générosité, et, à 10 heures, je reçus son « adhésion formelle à toutes les demandes de la France.
« Telle a été, Monsieur le ministre, l'exécution de vos « ordres.
« En voyant, après un succès si complet, combien il nous « a peu coûté, je ne craindrai pas de voir affaiblir son prix ; « c'est au vaincu seulement à regretter de n'avoir pas su « honorer sa défaite. Celle-ci consiste dans la destruction «du prestige qui faisait la force d'un Gouvernement or- « gueilleux, et qu'adoptait l'Europe entière, l'inexpugna- « bilité du Tage du côté de la mer.
« Il sera tenu compte à la marine française d'y avoir « substitué une glorieuse et incontestable réalité. »
Peu d'années après l'expédition du Tage, c'est à la Véra- Crux que la France envoie une nouvelle escadre pour châtier l'insulte faite à notre drapeau par le Gouvernement mexicain; à la Véra-Crux, bâtie sur l'emplacement où aborda Fernand Cortez, en 1519, le jour du vendredi saint, pour commencer la conquête du Mexique avec une poignée de braves. Cette cité du Nouveau-Monde était protégée contre les attaques du côté de la mer par le célèbre fort de Saint-Jean-d'Ulloa, situé en face de la ville, à moins d'un kilomètre de distance, et que l'on regardait naguère encore comme imprenable ; c'était dans Ulloa que s'étaient réfugiés, en 1320, les Espagnols chassés du Mexique; et, pendant trois ans, ils y avaient tenu en échec l'insurrection , impuissante à s'emparer de cette redoutable forteresse; ce prestige d'inexpugnabilité va tomber, comme celui du Tage, devant la vigoureuse attaque de l'escadre française commandée par le contre-amiral Charles Baudin; voici, sous la date du 3 décembre 1838, le rapport de cet officier général :
« C'était le 27 novembre à midi qu'expirait le dernier « délai que j'avais accordé au Gouvernement mexicain; « j'avais signifié à son plénipotentiaire que si, ce jour-là,
Fig. 30.
SC - Bnslk
) de Saint-Cri fjHU
SP— Baslio
Siiim Pedro.
CB-Pstnl
du SoMdI.