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CHAPITRE XIV

Batailles de terre et de mer »ou* Loulft»

Napoléon.

Sommaire . Expédition et siège de Rome.— Déclaration de guerre à la Russie. — Bombardement du port impérial d'Odessa. — Expédition de Crimée. — Débarquemeot de l'armée sur la plage du Vieux-Fort, le 14 sept. 1854. — Bataille de l'Aima.— Ouverture du feu des batteries de siège, le 17 octobre. — Attaque par terre et par mer. — Ouragan du 14 novembre.— Les flottes s'abritent pendant l'hiver dans les baies de Ghersonèse. — Organisation du service d'approvisionnement de l'armée.

Les événements politiques qui s'étaient accomplis à Home au mois de novembre 1848 avaient ému toute l'Europe. Le saint-père, en butte aux factions et assailli par l'émeute jusque dans le palais du Quirinal, avait dû quitter sa capitale et s'était réfugié dans les états du roi de Naples. La France, touchée des malheurs du pape, jalouse d'ailleurs de conserver sa propre influence en Italie, offrit, dès cette époque, l'appui de ses armes au saint-siége, qui ne crut pas devoir l'accepter. Toutefois, l'expédition que notre Gouvernement avait préparée ne fut qu'ajournée, et, quelque temps après, Pie IX ayant demandé l'assistance des puissances catholiques pour le rétablissement de son autorité temporelle, les forces déjà réunies à Marseille furent augmentées en mars et avril 18i9 : elles formèrent d'abord trois brigades placées sous le commandement en chef du général Oudinot de Reggio. Le 22 avril au matin, ce corps expéditionnaire partait de Marseille et de Toulon, réparti sur une flottille à vapeur que commandait le contre-amiral Tréhouart, et débarquait, le 25 avril, à CicUï-Vecchia, qu'il

occupait sans coup férir. — Il se mit aussitôt en marche sur Rome. — On avait d'abord espéré que l'arrivée de ce corps d'armée sous les murs de la capitale du monde chrétien, devenu le foyer de l'anarchie européenne, suffirait pour intimider la faction qui venait de s'y établir en souveraine; n*ais il n'en fiit rien. Après plusieurs tentatives qui n'aboutirent qu'à de l'insuccès, le siège de Rome fut résolu par le Gouvernement de Louis-Napoléon, alors président de la République, et le général de génie Vaillant arriva de France, le 19 mai, pour en diriger les travaux. Mais de nouvelles négociations, aussi impuissantes que les premières, retardèrent encore nos opérations, et ce ne fut que dans la nuit du 4 au 5 juin 1849 que la tranchée fut ouverte. L'enceinte de Rome, d'un développement continu de 23 kilomètres, était défendue par plus de 100 bouches à feu de siège et de campagne, et par une armée qui, en y comprenant une partie de la garde civique que l'on mobilisa, comptait près de 30,000 hommes disponibles.

Dans la première époque dii siège, c'est-à-dire jusqu'au 15 juin, l'armée française ne compta que 25,000 hommesau plus, qui montèrent à 30,000 à la fin de ce mois. Pendant les vingt-six jours que dura ce siège, Y artillerie construisit 14 batteries, ouvrit 5 brèches et tira 14,000 coups de canon ou d'obus. Le génie fit exécuter 9,000 mètres courants de tranchée, dont une très-grande partie fut faite à la sape volante (voir l'annexe 4, Génie) sous le feu plus ou moins vif de la place. Le tracé se faisait gabion par gabion, et les travailleurs restaient couchés derrière la ligne de gabions réunis, déjà posés, jusqu'à ce que le ralentissement du feu de l'ennemi permît de commencer le travail, ou de le reprendre si on avait été forcé de l'interrompre. Les défenseurs de Rome ne dissimulèrent pas leur dépit de voir nos soldats avancer toujours à couvert, comme des taupes, disaient-ils, et abrités contre l'énorme quantité de projectiles dont ils espéraient nous écraser. Ils avaient compté sur une guerre de rues et de barricades, dans laquelle beaucoup d'insurgés étaient déjà experts; et sous ce rapport, le choix du point d'attaque déjoua surtout leur calcul. En vain le général Oudinot avait tenté d'arrêter l'effusion du sang en

tançant aux assiégés une proclamation conciliante conçue en ces termes : « Les travaux de siège nous ont amenés « devant vos remparts ; nous touchons à l'instant suprême « où les nécessités de la guerre éclatent en terribles cala- « mités : évites-les à une cité remplie de tant de glorieux « souvenirs ! » La faction maltresse de Rome persistait d'autant plus dans ses idées de résistance qu'elle s'était réservé des moyens assurés de fuite, une fois la ville au pouvoir de nos soldats. Bref, le 29 juin, le général du gér nie Vaillant ayant reconnu praticable une brèche qu'il avait fait ouvrir au flanc d'un bastion, ditn0 8, proposa au général en chef de donner l'assaut pour le lendemain, à la petite pointe du jour. Cet assaut direct fut secondé par le passage à travers une autre brèche du bastion voisin (n° 7) d'une' colonne de nos troupes qui, en même temps qu'elle se porta sur les tranchées de l'ennemi vis-à-vis d'elle, détacha une compagnie qui vint attaquer par la gorge le bastion n° 8; ce fut l'acte le plus vigoureux du siège, et un succès décisif ne tarda pas à le couronner. L'ennemi, retranché dans le bastion (n° 8), en avait fait une espèce de citadelle et attachait à sa conservation d'autant plus d'importance qu'il commandait tout ce qui l'environnait, et entre autres points, la porte San-Pancracio ; aussi quelques heures seulement après cet assaut, parlait-il déjà de capituler ; Rome tomba à notre pouvoir, et nos troupes eurent droit aux remercîments du Gouvernement français, comme du monde civilisé, pour avoir su concilier dignement les devoirs de la guerre avec le respect dû à la capitale du monde chrétien ; pas un monument n'avait eu à souffrir de nos projectiles pleins ou incendiaires.

On a vu le brillant rôle qu'avaient rempli les armes du génie et de Yartillerie pendant le siège, et notre infanterie lors de l'assaut du 30 juin; les chasseurs à pied, que nous avons vus débuter en Algérie, rendirent également de signalés services avec leurs carabines de précision et à longue portée; placés dans des positions favorables, aux tranchées, ils forçaient souvent l'artillerie ennemie à cesser son feu et à former ses embrasures par des sacs à terre.

Quant à la tâche de la flottille à vapeur avant et pen-

dant ce siège, elle fat des plus rudes; elle eut à pourvoir à toutes les exigences, si multipliées, d'un service qui comprenait le transport et le débarquement des troupes, des chevaux, du matériel, des vivres; le remorquage jusque dans le Tibre des tartanes chargées d'hommes ou d'approvisionnements, etc. ; l'évacuation des malades, blessés, etc. Elle eut donc aussi sa part du succès, si elle n'eut pas sa part de gloire, et cette petite expédition, entreprise près de nos ports à la vérité, fut pour tous un enseignement de ce qu'on pouvait attendre d'une nombreuse flotte à vapeur chargée d'opérer au loin sur une plus grande échelle. — La glorieuse expédition de Crimée va nous l'apprendre.

Cousilio manuque.»

Il ne nous est pas encore donné de pouvoir publier notre journal historique des événements d'Orient, tenu pendant les années 1853 et 1854, époque à laquelle nous remplissions les fonctions de chef d'état-major général de la flotte française de la mer Noire. Nous allons donc, en parcourant rapidement la période des faits maritimes et militaires auxquels nous avons pris part, nous borner à puiser aux sources officielles les documents que nécessite l'aperçu sommaire de ces faits.

Les escadres française et anglaise venaient de mouiller en rade de Bésika, vis-à-vis l'île de Ténédos, et à l'ouvert des Dardanelles, toutes prêtes à pénétrer dans le détroit et la mer Noire, si la Russie continuait la politique agressive qu'elle venait d'adopter contre la Turquie, en faisant passer le Pruth à ses armées. Ténédos! Que de souvenirs ce nom révèle ! C'est derrière cette île que s'était cachée la flotte grecque pour favoriser l'entrée du fameux cheval de bois, rempli de guerriers, dans les murs de Pergame. Devant nos vaisseaux apparaissent des monticules en terre voisins des ruines de Troie : ce sont les tumulus d' 'Antiloque et de Pennili; un peu plus loin, ceux d'Achille et de Patrocle, sur la rive gauche du Simoïs; plus loin

encore, c'est le tumulus i'Àjax ; ces grandes ombres sont les premières spectatrices de la lutte qui commence en

Orient. [Poussée par sa politique fatale, la Russie n'en pé iièlre pas moins dans les provinces danubiennes; à cetd

marche de ses bataillops, Va France et l'Angleterre répons dent par un nouveau mouvement en avant de leurs vaisseaux, qui franchissent en octobre le détroit des Dardanelles, malgré la violence des vents de nord et des courants opposés à leur route. La France ^vait eu récemment l'honneur de mettre à l'eau les preç^rs vaisseaux à vapeur à grande vitesse ; elle put àow> triompher plus facilement que son alliée des étéwept* contraires, et ses couleurs flottèrent les premières da$$ V^ntWu& Hellespont. Attelé par une remorque à un v^sseau à voiles à trois ponts, la Ville-de-Paris, qui pofte fe pavillon-amiral, le vaisseau à vapeur le Napoléon s'étença ci* tête des escadres et sillonna avec sa puissante hélice ces eaux jadis rougies du sang des Perses, des Grecs, des Vénitiens, puis des Musulmans ; où les Lacédémoniens et les Athéniens se livrèrent de sanglants combats ; où passèrent les armées de Xerxès et d'Alexandre, dont le rôle semble tenter l'ambition des czars.

Mais le séjour de nos vaisseaux dans les Dardanelles ne pouvait être que de courte durée j l'armée russe marchait à grandes étapes vers le Danube ; la France et Y Angleterre répondirent à cette continuité de mes^rçs agressives par l'envoi de leurs escadres dans le Bosphow-, où elles mouillèrent en novembre sur la rade de Jkiiko^ au nombre de 9 vaisseaux français, autant d'angles çt d'un nombre à peu près égal de frégates ou corvettes à vapeur. Constaiitinople, cette cité-reine de l'Orient, est désormais à l'abri de tout envahissement ; nos marins o*tf ei* «*ains les clefs du détroit et de la mer Noire. Les ^osUH|és venaient de commencer aux rives du Danube entre ies armées russe et ottomane 5 le combat tfOltenitza, enlevant aux premiers ce prestige d'invincibilité qui dçi^ait leur puissance, prouvait que les troupes ottom&aes avaient réellement grandi en discipline et en puissance depuis qu'elles s'étaient pliées aux règles de la tactique européenne. Toutefois, les diplomates européens multipliaient encore leurs négociations, lorsque l'affaire de Sinope vint y mettre un terme et creuser un abîme de guerre entre les puissances occidentales et la Russie ; le canon de Sinope semblait un

— toi —

gant de défi jeté aux escadres alliées par la flotte russe ; ce gant ne tarda pas à être relevé; quelques jours après, la flotte anglo-française sillonnait la mer Noire, mouillait kSinope même, ravitaillait les ports turcs et se promenait dans les eaux de Sébastopol, d'où les vaisseaux russes abrités, au nombre de 16, sous les milliers de canons de leur arsenal, ne tentèrent plus de sortir désormais.

in

Quelques, semaines d'hiver se passent ainsi, semaines bien pénibles pour nos bâtiments à vapeur surtout, dont le$ croisières sillonnaient continuellement la mer Noire, afin de contraindre au besoin tout bâtiment russe à rentrer dans Sébastopol. Une situation aussi tendue ne pouvait aboutir qu'à une déclaration de guerre entre les puissances occidentales et la Russie. Le 14 avril 1854, cette déclaration parvient à la flotte combinée mouillée sur rade de BaMchith, près Varna, et dès ce moment, toutes les dispositions de guerre sont prises pour le cas d'une rencontre avec l'ennemi. L'escadre russe est forte de 16. vaisseaux de ligne, dont un tiers à trois ponts; les deux escadres alliées en comptent 19, mais il s'en trouve parfois de détachés à Varna et dans le Bosphore. Sur ces entrefaites, la frégate anglaise le Furious arrive d'Odessa, où un de ses canots, portant pavillon parlementaire, a été reçu à coups de canon ; il est donc décidé que c'est de ce côté que les hostilités commenceront. En conséquence, les escadres alliées appareillent le 17 avril, et mouillent en bon ordre, le 20, sur la rade extérieure d'Odessa, le tirant d'eau des vaisseaux ne leur permettant pas d'approcher du mouillage habituel de cette ville. Les amiraux prennent de concert le parti , non d'incendier cette ville ni le port marchand, où fourmillent des navires de commerce de toutes les nations, ce qui eût été d'ailleurs contraire à leurs instructions, mais ils conviennent de faire attaquer et détruire par 8 frégates ou corvettes à vapeur le port impérial et tout ce qu'il contient de

magasin* et de navires. Voici en quels termes le Moniteur

du il mai reproduit le rapport de l'amiral Hamelin à M, le ministre de la marine sur cette affaire :

« Le 22 avril, les frégates françaises le Vauban, capitai- « ne d'Herbinghen, le Descartes, capitaine Darricau, réunies « aux deux frégates anglaises le Tiger, capitaine Giffard, et « le Samsoun, capitaine Jones, arrivent, à six heures et de- « mie du matin à neuf ou dix encablures de distance devant « la batterie du port impérial, qui leur envoie un premier « coup de canon ; les frégates lui ripostent vivement, mais, « le calibre de nos bouches à feu étant plus fort que celui « des batteries de l'ennemi, nos coups sont plus sûrs que les « siens. Au même instant, le Mogador, capitaine de Wailly, « la frégate à vapeur anglaise le Terrible, capitaine Cleverty, « le Furious, capitaine Loring, et la Rétribution, capitaine « Drummond, s'approchent du lieu de l'action pour y pren- « dre part lorsque le signal leur en aura été fait. Le feu dure « depuis une heure et demie, lorsque la frégate le Vauban « reçoit trois boulets rouges, dont l'un brise quelques rayon* « de ses roues à aubes et les autres mettent le feu à sa muet raille avant ; les pompes sont en jeu pour éteindre l'in- « cendie, mais vainement; un des boulets rouges a pénétré « entre mailles et brûle intérieurement la muraille delà fré- « gâte à petit feu; M. le comte Bouët-Willaumez, chef d'état- « major de l'escadre, auquel j'avais donné l'ordre de se tenir « à bord du Caton pour suivre sur les lieux toutes les phases « de l'affaire et aviser aux cas urgents, arrive alors à bord « du Vauban, qui a stoppé, et prescrit au commandant de « cette frégate de quitter momentanément le théâtre de l'ao « tion et d'aller mouiller au milieu des escadres afin d'en « recevoir les secours nécessaires.

« Peu de* temps après, la seconde division de quatre fré- « gâtes à vapeur reçoit l'ordre de venir soutenir les trods « premières frégates engagées, ce qu'elles commencent à ef- « fectuer avec vigueur vers dix heures et demie. Les obus « des sept frégates tombent comme grêle sur la batterie du « port impérial et les magasins et navires qu'il renferme, où « des symptômes d'incendie commencent même à se mani- « fester sérieusement.

« A midi, le Vauban, qui a éteint son incendie, rallie les

« frégates à vapeur françaises et anglaises, lesquelles riva- « lisent d'ardeur et d'habileté dans leur tir, auquel prend « même part momentanément la corvette à vapeur française « le Caton, capitaine Potbuau.

« A une heure , l'incendie est complètement déclaré « dans les casernes et magasins du port impérial, dont les « toitures s'écroulent en flammes; presque au même instant, « la poudrière de la batterie saute aux cris de Vive l'Empe- « reur! des équipages français qu'accompagnent les hour- « ras des matelots anglais.

« L'œuvre de destruction du port impérial marche rapi- « dément sous les coups redoublés des frégates. Un instant « leur feu a changé de direction : c'est pour forcer à la re- « traite une batterie de campagne que l'ennemi a établie sur « la plage nord, d'où s'étaient approchées des chaloupes « lançant des fusées à la congrève sur le port attaqué. A « quatre heures, cette batterie, mise en déroute par les obus « des frégates, s'est repliée dans l'intérieur après avoir été « cause de l'incendie qu'allument ces obus dans quelques « maisons d'un village. Tous les coups de la flottille à va- « peur sont alors dirigés contre les bâtiments russes encore « à flot dans le port impérial et que les flammes ne tardent « pas à dévorer à leur tour vers quatre heures et demie « bref, la destruction de ce port est alors complète, et celle de « la ville d'Odessa, en ce moment à notre merci, ne tarderait « pas à suivre si nous en faisions le signal, l'amiral Dundas « et moi, à notre flottille de bâtiments à vapeur. Mais le but « que nous avions en vue est atteint complètement, et c'est « au contraire le signal de cesser le feu et de rallier notre « pavillon que nous faisons à ces bâtiments... »

Dans une autre dépêche de l'amiral Hamelin, que reproduit également le Moniteur du 11 juillet, se trouvent consignées les pertes supportées par l'ennemi , et que l'on n'avait pu apprécier que plus tard :

« Le port impérial contenait cinquante-trois bâtiments à « voiles, trois bâtiments à vapeur et cinq machines à dra- « guer. Les trois bâtiments à vapeur ont été coulés, et les « cinquante-trois bâtiments à voiles ont été, les uns incen- « diés, entre autres le Nicolas I**, de 600 tonneaux, les au-

« très coulés .. les casernes, les magasins, eta, etc., ont été « la proie des flammes... »

Telle fat la première escarmouche de notre flotte dans la mer Noire, escarmouche qui témoigne en même temps et 4e l'habileté de ses chefs, comme de ses canonniers, et de leur humanité, car les amiraux n'avaient qu'un mot à dire pour que toute la ville d'Odessa, dont les défenses, du côté du nord-ouest, avaient été complètement détruites, ne devint qu'un monceau de ruines sous le feu de nos frégates à vapeur. Ce mot ne fut pas dit, parce que les gouvernements-de France et d'Angleterre ne voulaient pas donner à cette guerre le caractère que l'ennemi lui a donné lui-même plus tard. i.oin de reconnaître cette générosité des alliés, le gouverneur d'Odessa, Osten-Sacken, envoya à Saint-Pétersbourg, à l'issue de cette petite affaire, ainsi que la qualifiait l'amiral Hamelin dans son rapport, une épopée mensongère et pleine de jactance pour couvrir l'énorme faute qu'il avait commise de ne, pas organiser la défense du port impérial, notamment du côté du nordouest, à l'aide de fortes batteries de position. Le czar en fut ou feignit d'en être complètement dupe, et nomma Os* ten-Sacken grand'croix de tous ses ordres.

D'Odessa, les escadres firent route pour Sébastopol, afin de bloquer étroitement ce port et d'engager une lutte avec la flotte russe, si celle-ci se décidait à sortir de son port. Voici en quels termes le Moniteur des 5 et 6 juin rend compte de cette croisière, qui fait beaucoup d'honneur à notre marine en raison des immenses difficultés de navigation qui furent vaincues :

« ...Il n'a pas dépendu de nous, écrit l'amiral Hamelin, « que les faits dont cette croisière de plus d'un mois a été « semée ne fussent plus importants, mais les forces navales « russes se sont tenues tellement renfermées dans Sébasto- « pol, et à l'abri des mille bouches à feu de ce port, que, « pendant vingt jours passés à croiser à petite distance, nous « n'avons pu amener un seul bâtiment ennemi à livrer ba- « taille, même à nos éclaireurs... »

Dans ce même Moniteur se trouve reproduit Tordre du

jour lancé à l'escadre française pour la féliciter sur l'ensemble de ces premières opérations :

Ordre bu 20 mai 1854.

« Le vice-amiral commandant en chef témoigne sa sati9*» faction à l'escadre pour la manière dont elle a rempli ses devoirs pendant le cours de cette dernière croisière, qui n'a pas été sans quelque lustre pour nos armes. Le port impérial d'Odessa réduit en cendres, ainsi que tout ce qu'il renfermait] l'ennemi défié dans Sébastopol et n'osant pas en sortir ; les bâtiments de commerce russes capturés en mer ou sur les rades ouvertes; les quinze forts que les Russes avaient échelonnés depuis un demi-sièclesur le littoral de la Circassie abandonnés par eux en prévision de nos attaques prochaines ; enfin le pavillon russe chassé de cette mer Noire où il prétendait dominer en maître, tels sont les premiers résultats obtenus par nos vaisseaux ou par les bâtiments à vapeur opérant sous leur égide.

« Un autre fait non moins remarquable a été constaté : c'est que les dix-neuf vaisseaux des deux escadres combinées ont navigué de compagnie pendant plus d'un mois avec un ensemble parfait; c'est que, enveloppés par des brumes épaisses et presque continuelles, ils ont croisé durant vingt jours devant Sébastopol sans qu'il s'en soit suivi aucun accident de mer, aucune séparation, tant était grande l'attention de chacun à veiller les mouvements des amiraux et les signaux qui avaient pour objet d'arriver à ce résultat. Le vice-amiral, commandant en chef, s'est empressé de signaler au gouvernement de l'Empereur les titres nouveaux que l'escadre venait ainsi d'acquérir à la confiance du pays.

« Le présent ordre sera lu aux équipages assemblés et affiché au grand mât.

« P. 0. Le chef d'état-major de l'escadre,

« Comte Bouêt-Willaumez. »

Arrivées à Baltçhitk le 20 mai, les escadres alliées s'y ravitaillèrent d'eau et de vivres ; pendant trois mois, une partie des vaisseaux et vapeurs dont elles se composaient furent employés, tantôt à observer Sébastopol, tantôt à se rendre dans le Bosphore, tantôt à accélérer à Varna le transport et le débarquement des armées française et anglaise qui venaient d'y être dirigées.

Le 2 juillet, l'escadre française a pris les proportions d'une armée navale ;a les six vaisseaux de l'escadre de l'Océan, commandés par l'amiral Bruat, viennent opérer leur jonction avec les neuf vaisseaux de l'escadre de la Méditerranée, et constituer une formidable flotte de quinze vaisseaux de ligne, qui prend, à partir de ce moment, le nom d'escadre de la mer Noire, placée sous les ordres suprêmes de l'amiral Hamelin.

Les Busses, de leur côté, ne tardent pas à évacuer les principautés danubiennes devant l'appareil des forces de terre et de mer que les alliés déploient à Varna, et surtout après l'échec que leurs armes ont essuyé devant Silistrie. C'est alors que commencent, à Varna, les préparatifs d'une expédition en Crimée. Dans la dernière quinzaine de juillet, notamment, des visites fréquentes et des échanges de notes ont lieu de Baltçhitk à Varna et de Varna à Baltçhitk, entre les amiraux et les généraux, comme entre les chefs d'état-major des armées et des flottes. Au mois d'août, ces préparatifs sont interrompus par un terrible fléau, le choléra, qui, après avoir porté ses ravages dans les armées, vient fondre sur les escadres anglaise et française; les équipages eh sont plus que décimés, notamment à bord des vaisseaux à trois ponts. La Ville-de-Paris et le M&ntebello, où flottent les pavillons des deux vice-amiraux, perdent chacun, en quinze jours, trois cents hommes sur onze cents dont se composaient leurs effectifs !

Les escadres prennent alors la mer pour aérer les batteries et les faux ponts, et, peu de jours après, le fléau a cessé de sévir avec autant de fureur.

Le 18 août, les vaisseaux ont repris leur mouillage, et les préparatifs de l'expédition de Crimée s'effectuent alors avec une activité nouvelle. Ils sont terminés à la fin du mois, et, le 31 août, commence l'embarquement de l'armée sur la flotte et les transports; il s'opère, partie à Baltchitk, partie à Varna, avec ordre et rapidité (Voir à l'annexe n° 1, l'ordre n° 330), et, le 5 septembre, l'escadre française appareille pour la Crimée, laissant derrière elle l'escadre anglaise, qui n'est pas encore prête à la suivre avec l'armée britannique. La jonction des forces de terre et de mer des alliés ne s'opère donc que le 8 septembre, à la hauteur des boçches du Danube, ainsi qu'il appert de la correspondance officielle de l'amiral Hamelin, insérée dans le Moniteur du 30 septembre 1854 :

« Le 8 septembre, jour de la réunion de toutes ces forces, une conférence eut lieu à bord du Caradoc entre les officiers généraux et les amiraux des armées et (lottes. Le résultat de cette conférence fut que, avant de déterminer d'une manière définitive le point de débarquement, une commission composée d'officiers généraux de terre et de mer des deux nations se rendrait sur le littoral de Crimée pour le parcourir depuis le cap Chersonèse jusqu'à Eupatoria, et constater les préparatifs de défense qu'avait pu y faire l'ennemi. En conséquence, la corvette à vapeur te Pri-* mauguet, portant le général de division Canrobert, le contre-amiral Bouët-Willaumez, le général d'artillerie Thiry, le général du génie Bizot, le général d'état-major de Martimprey et les colonels Trochu et Lebœuf, fit route pour les côtes de Crimée, en compagnie du Caradoc, portant les généraux anglais lord Raglan, sir Burgoyne, Brown et le contre-amiral Lyons.

« Ils parcoururent lentement tout ce littoral et aperçurent sur le milieu de la côte qui sépare l'Aima d'Eupatoria une plage située sur le parallèle de 45 degrés de latitude, et qui paraissait très-favorable à un débarquement de troupes; en conséquence, les résolutions suivantes furent prises par la commission, sous l'approbation des amiraux en chef et du maréchal resté à bord de la Ville-de-Paris;

« l« Que le débarquement, au lieu de s'effectuer sous le feu de l'ennemi dans les baies de la Katcha et de l'Aima; aurait lieu sur la plage intermédiaire entre ces rivières et Eupatoria, au point marqué Vieux-Fort sur la carte, parallèle de 45 degrés latitude;

a 2° Que le même jour, l'occupation d'Eupatoria aurait lieu à l'aide de deux mille Turcs, d'un bataillon français, d'un bataillon anglais, de deux vaisseaux turcs et d'un vaisseau français, etc. »

La commission, ayant terminé son exploration, se dirige à toute vitesse vers les flottes alliées, qu'elle rencontre à quelques lieues dans l'ouest du cap Tarkan, faisant route pour atterrir sur Eupatoria; le 13 septembre au soir, elles jettent l'ancre devant cette ville, qui se rend à elles sur sommation, et dans la nuit du 13 au 14, elles appareillent pour mouiller le 14 au matin devant la plage du Vieux-Fort, où le débarquement des deux armées commence à s'effectuer conformément aux prescriptions arrêtées d'avance dans les ordres du jour lancés à la flotte. Le Moniteur du 30 septembre rend compte ainsi qu'il suit de cette mise à terre de soixante mille bommes et du matériel nécessaire à ces troupes, opération inouïe jusqu'à ce jour dans les fastes de la guerre :

« A 7 heures du matin, la Ville-de-Paris jetait l'ancre « au poste qui lui était assigné sur la plage ; le reste de l'es- « cadre ne tardait pas à imiter ce mouvement, et dans ce « moment chaque vaisseau, chaque frégate, déployait une « activité extraordinaire pour remplir le rôle qui lui avait « été assigné dans l'ordre n° 336 (Voir l'annexe n° 1), que « j'ai eu l'honneur d'envoyer précédemment à Votre Excel- « lence. Ci-joint le journal historique, tenu heure par heure « par mon premier aide de camp, M. le lieutenant de vais- « seau Garnault (annexe n° 1) : en y jetant les yeux, Votre « Excellence verra que les prescriptions de cet ordre ont été « exécutées presque littéralement.

« Bien que l'ennemi ne parût pas sur la plage, je crus de- « voir envoyer immédiatement mouiller au sud du point de « débarquement quatre chaloupes de vaisseau à trois ponts

« munies de leur artillerie et de fusées-congrève ; j'envoyai « également une frégate et deux avisos pour protéger la « descente des troupes dans le cas où cet ennemi viendrait « à paraître.

« Dès ce moment, le débarquement était assuré, et à « huit heures un quart je donnai Tordre de le commencer. « Les chalands , les chaloupes, les canots-tambours, ca- « nots ordinaires, yoles, etc., remplis de soldats, pour la « plupart de la première division, se dirigent alors vers la « plage, où flotte déjà le pavillon français d'une embarca- « tion, et où le général Canrobert, le contre-amiral Bouët- « Willaumez, plantent les trois pavillons indicateurs des « points où doivent débarquer les trois divisions.

« II est huit heures et demie du matin; la descente et « l'arrivée des troupes françaises, comme de l'artillerie de « campagne, continuent alors sans interruption avec une' « activité vraiment prodigieuse.

« A neuf heures trois quarts, l'armée anglaise débarque « également; le canon se fait entendre alors dans la baie « de Katcha, à trois heures, au sud du point de débarque- « ment; c'est une fausse attaque effectuée de concert sur 'f ce point par cinq frégates ou corvettes à vapeur françaises « chargées des troupes de la quatrième division et de trois « frégates anglaises.

« A midi et demi, nos trois divisions et dix-huit bouches « à feu de campagne attelées à leurs chevaux sont à terre, « c'est-à-dire presque toute l'armée , quant au personnel. « Tous les efforts des chaloupes et chalands se réunissent « alors pour effectuer le débarquement d'un escadron de « spahis, du reste de l'artillerie de campagne et de tous les « chevaux des états-majors. A deux heures, M. le mare- « chai, qui a suivi tous ces mouvements de la dunette de la « Ville-de-Paris, débarque alors avec son état-major... »

Le 17 septembre au matin, l'armée française, et même le corps d'armée turc, qu'avait également transportés et débarqués l'escadre ottomane mêlée à l'escadre française, étaient prêts à se mettre en marche pour se rapprocher de Sébastopol ; mais il n'en était pas de même de l'armée anglaise; ce ne fut que deux jours après que cette dernière

avait sur la plage le complet de personnel et de matériel suffisant pour s'ébranler; le 19 septembre ati matin, les troupes alliées se mirent donc en route le long du littoral afin d'aller camper avant la nuit non loin de l'Aima, devant l'embouchure de laquelle les flottes alliées jetèrent l'ancre le même soir; elles avaient toujours navigué à petite distance de notre aile droite, afin de l'appuyer au besoin.

Le 19 septembre au soir, l'armée combinée avait franchi la petite rivière la Bulganak, qui sépare à peu près en deux parties égales les trois lieues marines qui séparent la plage du Vieux-Fort de la rivière de Y Aima; elles étaient campées en avant de la Bulganak, où un gros de cavalerie russe était venu la reconnaître. Les généraux avaient pu, après avoir reconnu eux-mêmes la position fortement retranchée de l'ennemi de l'autre côté de Y Aima, arrêter le plan d'attaque dont les rapports officiels reproduits ciaprès renferment les détails d'exécution; ce plan consistait à faire tourner la gauche des Russes par la division Bosquet, sous la protection des bâtiments à vapeur de la flotte, pendant que les troupes anglaises s'efforceraient, de leur côté, de tourner leur droite du côté opposé au rivage : on espérait, avec raison, que l'un au moins de ces deux mouvements réussirait et qu'alors l'armée russe, forcée de battre en retraite, nous abandonnerait les rives de Y Aima. Pour faciliter l'intelligence de ce plan, nous reproduisons ici le dispositif d'attaque tel qu'il nous avait été alors communiqué par notre collègue, le général de Martimprey, chef d'état-major général de l'armée d'Orient.

Avec cette figure et la légende qui l'accompagne, chacun peut se rendre parfaitement compte des mouvements de l'armée combinée, tels que les exposent les rapports officiels du maréchal Saint-Arnaud, du vice-amiral Hamelin et du prince de Menschikoff, commandant en chef l'armée russe. Les voici reproduits tous les trois, et d'abord celui adressé par le maréchal Saint-Arnaud au maréchal

minisire de la guerre (Voir le Moniteur du 8 octobre 1854) :

« Au quartier général, au bivouac sur l'Aima, ' « le 21 septembre 1854.

<c La rivière Aima offre un cours sinueux, très-encaissé; « les gués sont très-difficiles et rares. Les Russes avaient « posté dans le fond de la vallée couverte d'arbres, de jar- « dins et de maisons, et dans le village de Bourlouck, une « masse de tirailleurs bien couverts, armés de carabines de « précision, et qui ont reçu nos tètes de colonnes par un feu « très-vif et très-incommode. Le mouvement tournant du gé- « néral Bosquet, commandant de la deuxième division, que « cet officier général a exécuté sur la droite avec beaucoup « d'intelligenpe et de vigueur, avait heureusement préparé « la marche en avant directe des deux autres divisions et « de l'armée anglaise. Néanmoins, la position de cet officier « général, qui s'est longtemps trouvé sur la hauteur avec « une seule brigade, pouvait être compromise dans son « isolement, et le général Canrobert, pour l'appuyer, dut « faire une pointe vigoureuse dans le sens qu'indique une « des lignes directrices du croquis. — Je le fis soutenir par « une brigade de la quatrième division qui était en réserve, « pendant que l'autre brigade de cette même division, sui- « vant le général Bosquet, allait se mettre à son appui.

« La troisième division marchait droit au centre des po- « sitions, ayant à sa gauche l'armée anglaise. Il avait été « entendu avec lord Raglan que ses troupes opéreraient à a leur gauche un mouvement tournant analogue à celui « que le général Bosquet effectuait sur la droite. Mais in- « cessamment menacée par la cavalerie et débordée par « des troupes ennemies postées sur les hauteurs, la gauche « de l'armée anglaise dut renoncer à réaliser cette partie « du programme.

« Le mouvement général se prononça au moment où le «. général Bosquet, protégé par la flotte, apparut sur les hau- « teurs. — Les jardins, d'où s'échappait un feu très-vif des « tirailleurs russes, ne tardèrent pas à être occupés par la « ligne des nôtres. — Notre artillerie s'approcha à son tour « des jardins, et commença à canonner vivement les bataille

PLAN DE LA BATAILLE DE l'ALMA ,

" Arrêté, le t9 septembre au soir, par les généram alliés, LÉGENDE.

B,B. — Le torrent la Bulganak.

19, ) 9. — Positions des armées alliées le 1» au soir.

iù L L L 1,3. — i" et 5' dmsionsde l'armée française déployées en première ligne dans la matinée du 30 pour marcher sur la rivière AtVAlma A, A, avec une compagnie en a* ligne à l'aile de chaque bataillon.

1/ L' L'.— *■ ligne des l^el 3" divisions par bataillons en eolannes serrées.

T. —Réserve de l'artillerie, à SOO mètres en arrière des lignes.

é. — 4« division en réserve : formée par régiments , en colonnes par peloton, à distance des pelotons.

2, 3. — 2e division (Bosquet) en mouvement pour passer Y Aima , au gué de la plage, et gagner par le chemin H, le plateau P, en arrière de la gauche [des Russes S, S , S, sous la protection de la flotte et particulièrement du feu des vapeurs s et 6. G, G, G (20). — Armée anglaise, en marche dans la matinée du 20 pour

tourner la droite de l'armée russe.

V. —Convoi de munitions, vivres, etc., escorté par 2 bataillons turcs. Q, Q. — Division turque.

R, R. — Redoutes russes.

S, S. — Troupes russes.

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