CHAPITRE III
Bataille» de terre et de mer au XVI* »iècle«
Somsiàibe : Bataille de Ra venue. — Progrès de l'artillerie. — Les arquebuses commencent à se substituer aux piques. — Henri IV à Arques et i lvry. — Les vaisseaux à voiles se percent de sabords et reçoivent des canons* — Le vaisseau la Cordelière, de 60 bouches à feu. — Combat naval de d'Ànnebaut. — Bataille de Lépante. — La boussole.
Les batailles de terre et de mer du xv« siècle sont doublement intéressantes à étudier, non-seulement parce que les documents de cette époque sont plus précis, mais parce qu'ils révèlent dans les plans de bataille des généraux et des amiraux des combinaisons plus multipliées. La force et l'adresse des soldats y perdent de plus en plus de leur importance ; c'est le génie calculateur des chefs qui en acquiert ; c'est, en un mot, l'art de la guerre qui grandit.
Les armées, devenues permanentes depuis Charles Vil, ont acquis des traditions d'ordre et de régularité qui permettent de mieux les mouvoir, de les manœuvrer. Divisées en trois corps principaux, elles sont généralement développées encroissant pour combattre, c'est-à-dire à peu près suivant l'ordre concave que nous avons déjà figuré. Tel est le développement de l'armée française à la bataille de Z^venne, qu'au début de ce siècle livre Gaston de Foix, duc de Nemours, à l'armée espagnole, près de la ville de ce nom.
L'armée française a sa droite appuyée sur le fleuve de Ronco ; l'armée espagnole, qui lui fait face, y appuie sa sa gauche et attend son attaque à l'abri de retranchements improvisés, de chariots, etc. L'armée française s'avance,
disposée en croissant, et commence l'attaque à coups de canon, pour débusquer Tannée espagnole de ses retranchements. Celle-ci riposte vivement, sans en sortir. Ce fut alors que Ives d'Allègre eut l'idée de placer à l'extrémité de gauche dudit croissant de l'armée française ou, pour employer les termes de l'époque, à la corne de gauche, plusieurs couleuvrines, ou canons longs, qui commencèrent un feu assez vif contre l'aile droite de l'armée espagnole, qu'elles battaient en flanc. La cavalerie ennemie placée sur cette aile fut abîmée. L'infanterie espagnole sortit alors de ses retranchements pour la soutenir ; mais, malgré leur renommée, les vieilles bandes espagnoles, attaquées à la fois, et par notre infanterie, et par notre cavalerie, furent obligées de battre en retraite, ce qu'elles effectuèrent avec beaucoup d'ordre. Ce fut en les chargeant avec une rare intrépidité, pour précipiter leur déroute, que le duc de Nemours, ce jeune héros de 22 ans, fut percé de coups et trouva la mort dans l'ivresse de la victoire. Comme on le voit, le canon commence à jouer un rôle important dans les batailles, pour décider du succès. Les arquebuses, non moins perfectionnées, se substituent partiellement aux piques, aux hallebardes : ainsi, à la bataille de Cérisolles, que gagne François de Bourbon, comte d'Ënghien, vers le milieu du xvr» siècle, il y a, dans chaque armée, un rang d'arquebusiers intercalé entre deux rangs de piquiers; la bataille commence même par un combat de tvr ailleurs qne se livrent les enfants perdus des deux armées pendant quatre heures, et avant que celles-ci n'en viennent aux mains.
C'est aussi vers cette époque qu'apparaissent les corps des reîtres ou cavaliers allemands, troupes mercenaires, ainsi que les lansquenets. Les reîtres, armés de pistolets, marchent sur 30 chevaux de front et 12 ou 15 de profondeur; c'est l'escadron dans son origine; et la réunion de ces escadrons dut obliger naturellement à combiner avec iin certain ordre des manoeuvres de cavalerie.
L'artillerie, de son côté, se perfectionne et s'utilise de plus en plus dans les batailles, notamment dans les guerres de la Ligue, où le génie militaire de Henri IV lui emprunte
ses plus habiles.combinaisons de combat ; c'est ainsi qu'à Arques, ce monarque, obligé de combattre avec 8,000 hommes les 30,000 hommes de Mayenne, dispose sa petite armée en bataille dans l'espace restreint qui sépare la forêt d'Arqués de Ift rivière de Béthune; puis; \\ place 4 pièces de canon de macère à battre de front et 0aft$ toute sa profondeur l'armée ennemie, lorsque, prenapt l'offensive, elle viendra g'epgager dftns cet espace resserré ; il en place 4 autres sur le çjjjUeW $ Arques, au delà de Ja rivière, lesquelles gevr<§ftt prendre en flanc les colonnes (Je l'ennemi, un* fois eagogéçs, pendant que les première^ les laboureront de front; et $insi disposé, il reste sur la défensive.
L'armée des ligiiey,rs attaqua comme le r-pj Henri l'avait prévu, et fut battue, malgré sa grande supériorité numérique, grâce à ces habiles dispositions.
A Ivry, le génie de Henri IV ne se révélg p$s moins fécond en combinaisons militaires : ce mongfqup rç prouvait avoir encore à lutter contre une armée 4$ Jeaucotjp supérieure à la sienne j il choisit donc une botflpe position et y attend l'attaque des ligueurs; ceux-ci s'§Yfwçent et attaquent, en effet; mais en désordre, spus le f^u de plusieurs pièces de canon que le roi avait placées, comme à Arques, de manière à abîmer les premières colonnes; puis, lançant alors successivement et utilement ses divers corps de troupes pour compléter ce désordre, le vainqueur d: Arques réussit encore à fixer la victoire de son côté. Parmi les divers corps qu'il avait ainsi engagés, on remarqua surtout la réserve, composée de troupes d'élite, et placée sous les ordres du maréchal Biron. Ces troupes d'élite, qu'il avait rendues facilement mobilisables, tantôt vinrent attaquer l'ennemi de front pour soutenir les parties trop faibles 4e l'armée du roi, tantôt de flanc pour l'ébrapler davantage, puis à dos pour compléter sa défaite.
Ainsi donc, non-seulement Henri IV sut faire avec génie la guerre de position, mais il lira un admirable parti de sa petite artillerie et de la mobilité dont il avait doté ses corps de troupes.
[in* siiVIr). Mniisquelnire et pic|uier.— Ri-une île Henri IV.
Ce même xvi» siècle nous montre les combats de mer subissant aussi des modifications importantes, surtout dans Y Océan. Après avoir percé les deux côtés des vaisseaux de sabords pour y assujettir des canons, on arme ces deux côtés de nombreuses bouches à feu; la différence entre les bâtiments de guerre et les bâtiments marchands est aussi plus marquée : à ceux-ci le transport, à ceux-là le canon. Les constructions des naves, devenues vaisseaux à voiles, prennent des proportions plus grandioses. Ainsi les ingénieurs bretons, sur l'ordre de leur duchesse, construisent
et lancent dans la Vilaine le vaisseau la Cordelière, de 60 bouches à feu, dont Iç. reine Anne, duchesse de Bretagne et femme de Louis XII, fait don à la France. Sans nul doute que ce vaisseau dut paraître aussi merveilleux, à cette époque, que de nos jours le Napoléon, le premier vaisseau de ligne à vapeur qui ait flotté sur mer ; mais de même que les Anglais d'aujourd'hui ont construit le Wellington pour l'opposer au Napoléon, les Anglais d'alors construisirent le vaisseau la Régente, pour l'opposera la Cordelière. Comme on le voit, la rivalité des deux marines, en constructions navales comme en luttes de guerre, ne date pas d'hier. La Cordelière ne demeura pas inactive dans le port. En 1513, nous voyons l'amiral breton Porsmoguer (dont on a fait Primauguet) y arborer son pavillon et sortir de Brest avec 30 vaisseaux de toute grandeur, pour attaquer l'amiral anglais Howart, qui était venu dévaster les côtes de Bretagne, avec 45 voiles ; les deux flottes se rencontrent devant le petit port du Conquet, et le combat s'engage. Ce fut, dit-on, une affreuse mêlée, dans laquelle on fit jouer des deux côtés, et le canon, et les artifices incendiaires. La Cordelière eut d'abord à. combattre les vaisseaux le Souverain et la Régente ; puis, ayant désemparé le premier, il aborde le second et lui communique un violent incendie; bref, les deux vaisseaux brûlent ensemble, et 2,000 «hommes, parmi lesquels Porsmoguer lui-même, périssent victimes de ce généreux désespoir.
Les deux flottes, comme frappées de stupeur par ce désastre, discontinuèrent le combat et se séparèrent.
Mais ce n'est là qu'un drame maritime ; quelques années encore, et nous allons voir l'action de ces drames à coups de canon, à coups de brûlot, se régulariser et s'assujettir à des manœuvres plus précises.
ni
François 1er vient de prendre le sceptre de France; ce roi chevalier, vaincu àPavie, mais vainqueur à Marignan, veut doubler l'élan imprimé à la marine, comme il a su imprimer un essor nouveau aux arts et aux belles-lettres.
— ssii crée le port du Havre en 1518, et en fait le centre de ses armements maritimes dans la Manche, rôle que Cherbourg devait, trois siècles plus tard, ravir à ce port trop peu profond pour nos gigantesques vaisseaux d'aujourd'hui. Le monarque français vient lui-même au Havre assister à l'armement d'une flotte de 250 voiles à la tète de laquelle il met l'amiral d'Annebaut; cette flotte avait Tordre d'attaquer la flotte anglaise et de dévaster les côtes d'Angleterre; on va voir qu'elle sut remplir cette double mission. La flotte française paraît, le 18 juillet 1544, devant l'île de Wight, où était mouillée la flotte anglaise : l'amiral d'Annebaut avait divisé ses vaisseaux en trois escadres et s'était placé dans l'escadre du centre ; il avait, en outre, formé avec les galères une escadre légère que commandait Paulin, baron de La Garde.
La flotte anglaise s'obstinant à rester à l'ancre, d'Annebaut charge Paulin d'aller, avec les galères, harceler les vaisseaux anglais au mouillage, les canonner en prenant une position avantageuse, bref, les obliger à venir combattre la flotte française au large ; les galères françaises, faisant force de rames, exécutent parfaitement cet ordre; c'était le matin, et il faisait calme, de sorte qu'elles canonnèrent à loisir les vaisseaux anglais qui ne pouvaient remuer et riposter avec avantage ; l'un d'eux, le Mary-Rose fut coulé à fond, et de 500 hommes qui le montaient, il ne s'en sauva que 35; le Henri-Grâce-à-Dieu fut sur le point découler également, tant il avait été maltraité ; mais la brise se lève déterre, la flotte anglaise appareille alors et appuie une chasse aux galères du baron de La Garde, qui se replie vers le gros des forces françaises; d'Annebaut s'attend à un engagement général ; mais , après une canonnade insignifiante, les Anglais qui étaient au vent, c'est-à-dire les seuls à portée d'approcher la flotte française, manœuvrent, au contraire, pour s'en éloigner et reprendre leur mouillage à l'abri de leurs ports et de leurs bancs; ce que voyant, l'amiral français opère une descente sur la côte de l'île de Wight et y porte le ravage et l'incendie.
Bien que celte affaire ait été plutôt une rencontre qu'une bataiPe, nousy voyons prédominer des idées d'une tactique
régulière j ainsi d'Annebaut divise sa flotte en trois escadres, plus une escadre légère, et se place dans celle du centre -, c'est encore la division d'armée navale telle qu'elle est prescrite par la tactique officielle d'aujourd'hui ; il fait harceler la fltitte ennemie à l'ahcre par ses galères, afin de la canonner avantageusement et de l'obliger à prendre le large; enfin; il fait venir sa flotte en traveri au vent pour combattre,1 et la flotte anglaise, après l'avoir rejoint, en fait autant, biefa qu'elle iië tente la canonnade que de fort loin : or, sans (Jue leè historiens libus l'aient fait connaître, il est probable ijué les vaisseaux de d'Annebaut obligés de présenter le trabers ou le côté à l'ennemi, parce que c'était ce côté qui était armé de canons et non Yav'ûnt, comme à bord des galères , il est probable, disons-iious, que ces vaisseaux durent naturellement, ei, par la force deà choses, se ranger plus dfa moins dans les eaux leg tihs lès autres, et former alors une ligne de bataille héritée de talions dans toute sa johgilëhr • ligne de Mlâille que hotiè allons voir, pendant ië siëfclè stiltàbij èè i-égulânsër et se frèsSetter, devenir enfin là base fondamentale de là iactitjlië à$ tios flottes. C'ëàt; qli^ti ëfct, cette filé de vaisseaux htiigéè leà uns derrière lés autres constitue le développement le plus avantageux possible des lignes de canons de ces vaisseaux, en tant qu'elle n'a à combattre qu'une autre ligne de vaisseaux développée comme elle; en tant que l'ennemi ne songe pas à la couper pour en mettre une partie entre deux feux. Or, deux siècles s'écouleront encore avant que cette dernière manœuvre, aussi délicate qu'audacieuse, s'exécute avec succès et fasse perdre à la ligne de bataillé d'une flotte ainsi rangée la plus grande partie de son prestige; et cependant la manœuvre de couper une ligne pour l'envelopper en partie n'est que l'application du principe fondamental de guerre que nous avons exposé, savoir: « Qu'un bon général de terre ou de mer doit tendre à opé- « rer, avec des forces supérieures , un effort combiné sur « un point décisif. » Et, il faudra deux siècles pour qu'on ose la tenter ! Tant il est vrai que les choses les plus simples en apparence ne pénètrent que bien difficilement dans la pratique des faits.
ri6. 6.
Mais si, à cette époque, les vaisseaux à voiles prédominent définitivement dans les flottes de l'Océan, il n'en est pas de même dans la Méditerranée, mer plus calme, plus resserrée, où le voisinage des côtes et des ports de relâche conservait aux bâtiments à rames des avantages qu'ils perdaient une fois abandonnés aux solitudes orageuses des longues lames de l'Océan. On les range en deux catégories : les galères k formes fines et taillées pour la marche, qu'on appelle subtiles; puis les galéasses ou galères allourdies par une construction plus massive et un malériel de guerre plus considérable. Aussi , voyons-nous qu'à la bataille de Lépante, qui eut lieu 26 ans après la rencontre de d'Annebaut , les galères constituent la presque totalité
des Hottes chrétiennes et turques au moment où elles en viennent aux mains. Jetons un coup d'œil sur ce combat naval, qui eut pour résultat d'abattre la prépondérance de la marine mahométane dans les mers du Levant et de mettre un terme à la politique envahissante des Sultans. Ici, ce sont des galères qui vont combattre, et nous avons vu précédemment que , par suite des bancs de rameurs et des rameurs eux-mêmes, qui occupaient les deux côtés de ces galères, on s'était vu obligé de ne leur mettre des bouches à feu qu'à la proue, au lieu de présenter le côté à l'ennemi, comme devaient le faire dès cette époque les vaisseaux à voiles; c'est donc par l'avant qu'elles arriveront sur lui afin de le canonner à l'aide des pièces placées sur cet avant; et comme, d'ailleurs, l'ordre de bataille en croissant, ou concave sur le centre, était encore généralement adopté, les deux flottes se trouvent en présence, ran
gées à peu près dans l'ordre que voici :
i*ig. i.
FLOTTE 11RQIE.
tes* h f;
rcscifsM ^- j^.
wf!À illll liiàl*
FLOTTE CHRÉT1ESMS.
U<>ftiillo de Lépanle.
La flolte turque, sous les ordres du capi tan-pacha
Mouezzinzade-Aly, se composait de 240 galères; la flotte chrétienne comptait une soixantaine de galères de moins, mais elle était parfaitement composée : c'étaient 120 galères et galéasses sorties de l'arsenal de Venise, cette reine de l'Adriatique; c'étaient les galères des chevaliers de Malte , parmi lesquels les Français figuraient en grand nombre; c'étaient 70 galères d'Espagne, de Sicile et de Naples ; don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint, avait été nommé généralissime de toutes les forces chrétiennes : les deux amiraux en chef se tenaient au centre de leur armée, laquelle était, de chaque côté, divisée en trois escadres principales, outre une escadre de réserve. Par suite de cette double disposition des flottes en demilune, le combat commença par les ailes des deux armées, ou, comme les appellent les historiens, par les cornes, qui en vinrent les premières aux prises. Comme, d'ailleurs, la flotte turque était plus étendue que celle des Chrétiens, les deux cornes D et C de la première eurent d'abord l'avantage contre les cornes B et A de la seconde, qu'elles cherchèrent à envelopper. A la gauche de la flotte chrétienne, cet avantage fut d'autant plus marqué qu'Ouley-Ali, amiral de la droite des Turcs, guidé par un pilote renégat de Gènes, parvint à tourner les galères de la corne de gauche A des Chrétiens en passant entre la terre et les rescifs ; obligés de faire tête à la fois à une attaque de front et de flanc, les Chrétiens y furent donc fort maltraités. Les centres des deux armées ne tardèrent pas à se canonner, vivement d'abord, puis à s'approcher et à combattre à coups d'arquebuse ou à l'arme blanche, en s'abordant avec fureur. Ce n'est plus qu'une affreuse mêlée où le capitan-pacha succombe après plusieurs heures de lutte; où don Juan d'Autriche se bat en héros, « animant, dit le père Hoste, « tous les Chrétiens par son exemple, et si fort qu'ils se « jetaient comme des lions sur les Turcs , abordant, couce lant à fond ou brûlant leurs galères, couvrant toute la ce mer des corps des infidèles. »
Bref, malgré les avantages que la flotte turque avait d'abord remportés aux extrémités, la déroute fut complète, si bien qu'Ouled-Aly, victorieux à l'aile droite, ne put profi-
ter de sa victoire partielle et s'enfuit avec 40 galères, les seules qni fussent encore en bon état.
Dans cette terrible bataille, où les armes à feu, comme les armes blanches, furent si rudement mises en usage, Jf s Turcs perdirent 200 galères, dont moitié furent coulées ou incendiées; les autres furent partagées entre les alliés, ainsi que les bouches à feu qui les armaient. On avait délivré 15,000 esclaves chrétiens qui ramaient sur ces galères, fait 4,000 prisonniers; le reste des équipages turcs, au nombre de près de 30,000, avaient péri dans les flots ou en combattant.
Telle fut la bataille de Lépante, une des plus terribles batailles qui aient ensanglanté les flots. C'est de cette journée, à vrai dire, qne date le commencement de la décadence des Turcs; elle leur coûta plus que des hommes et des vaisseaux, car ils y perdirent cette puissance d'opinion qui fait la principale force des peuples conquérants, puissance qu'on acquiert une fois, et qu'on ne recouvre jamais
quand on l'a perdue. Bien que ce fût un combat do galères sur lesquelles le nombre des bouches à feu élail noces-
sairement restreint, puisqu'on ne pouvait en placer que sur leurs extrémités, comme nous l'avons déjà expliqué, le canon y joua un grand rôle, à en juger d'après le grand nombre de galères turques qui furent coulées bas.
Héritier des admirables inventions et perfectionnements du siècle précédent, le x\\e siècle a, comme on vient de le voir, perfectionné à son tour l'art de la guerre et les moyens de combattre. Sur terre, c'est l'arquebuse, c'est le canon, ce sont les troupes permanentes et régulières qui ont modifié l'organisation des armées et les règles de la tactique. Sur mer, c'est aussi le canon, mais c'est surtout la boussole, qui ont agrandi le rôle des flottes et donné l'essor à la marine des vaisseaux à voiles, que nous allons voir détrôner complètement la marine des galères.
Toutefois, le perfectionnement des armes à feu n'est pas encore tel pendant ce siècle qu'il permette d'en appliquer l'usage à la majorité des soldats. Il en est résulté que V ordre mince, si favorable au développement des lignes de feu, ne s'est pas, dans les batailles, substitué à l'ordre profond que l'infanterie, armée en grande partie de piques et de hallebardes, devait observer encore, afin de constituer des masses plus résistantes dans les grands chocs à l'arme blanche. Ainsi, nous avons sous les yeux Yordonnance des deux armées à la bataille de Dreux, livrée le 19 décembre 1562, et nous y voyons les armées divisées en un grand nombre de bataillons carrés et compacts, formés de piquiers et flanqués tout autour d'arquebusiers, les* quels s'en détachaient sans doute pour combattre; c'étaient les chasseurs de Yincennes de l'époque. Encore un siècle, et nous verrons les armées, pourvues en presque totalité d'armes à feu, se développer pour en tirer le plus grand parti et gagner en étendue ce qu'elles auront perdu en profondeur.
Sur mer, la nécessité de ce développement sera mieux sentie encore, et fera régulariser la ligne de bataille des
aisseaux à la file les uns des autres, ligue dont le combat de d'Annebaut dut, à notre sens, fournir déjà une première application, quoique incomplète.
Il aura donc fallu deux siècles à la poudre à canon pour qu'elfe arrive à régner en souveraine sur les chamfs de bataille : c'est que la chimie, la métallurgie, l'industrie mécanique, encore dans leur enfance, ne pouvaient perfectionner qu'assez lentement les instruments propres à son emploi. De nos jours, où elles ont fait tant de progrès, que de tentatives, les unes heureuses, les autres avortées, ne leur a-t-il pas fallu pour tirer parti d'un moteur nouveau, de la vapeur! Le premier bateau à vapeur qu'ait fait naviguer Fulton date de 1807; le premier steam-boat qui ait été construit en Angleterre date de 1812, et ne naviguait que sur la Clyde, où il faisait 3 nœuds (une lieue) à l'heure; vingt ans s'écoulent de nouveau avant que des bâtiments à vapeur de 150 à 200 chevaux affrontent les mers, où ils atteignent huit à neufs nœuds; encore les lourdes armatures de leurs roues de côté les rendent-ils impropres à la grosse mer et au combat; enfin, c'est d'hier seulement que nous possédons de vrais bâtiments de guerre à vapeur, capables de défier à la fois et les tempêtes et les boulets ennemis. Il a donc fallu un demi-siècle à notre époque, si orgueilleuse de son industrie, pour tirer un parti sérieux du nouveau moteur qui lui avait été révélé; ce qui prouve, soit dit en passant, que l'empereur Napoléon ne pouvait attendre de résultats pratiques, et surtout immédiats, de l'offre que lui avait faite l'ingénieur américain lors de l'armement de la flottille de Boulogne.
CHAPITUB IV.
Bataille» de terre an X¥iif siècle.
Sommaire : Gustave Adolphe arme les deux tiers de son infanterie de mousquets à mèche. — La bataille de Leipsik. — Le grand Gondé à Rocroy. — L'armée française, sous Louis XIV. — Turepne à la bataille des Dune*. — ^eg modifications successives subies par Part des fortifications çt des siégçs. — Vauban.
Au déhut du xvue siècle, que doit illustrer le règne de Louis XIV, c'est le monarque de la Suède, Gustave-Adolphe, le grand capitaine de la guerre de Trente-Ans , qui apporte le premier d'importantes modifications dans l'art de la guerre. Sans doute ces modifications sont de celles que remploi des armes à feu et leur perfectionnement devaient inévitablement amener ; mais c'est à l'homme (Je génie qu'il appartient, en cas pareil, de devancer le vulgaire dans l'application des moyens nouveaux. Puis, quelle force de volonté ne faut-il pas au chef suprême d'un Etat, d'une armée ou d'une marine, pour prescrire l'abandon des vieilles règles, des routines surannées, aux chefs en sous-ordre qui l'entourent et qui en furent nourris, à ces généraux ou capitaines qui entrevoient que leur vieille expérience des combats ne va plus être que de l'inexpérience ; ce fut l'histoire de Bayard, ce modèle des chevaliers, le type militaire de ce siècle de transition, et qui répugnait à combattre avec des armes à feu, « ces armes des lâches » disait-il j c'est l'histoire de bien des gens de notre époque, qui ont reculé de tout leur pouvoir le moment où la vapeur, dont ils ignoraient les lois, devaient enfin figurer comme force motrice de nos vaisseaux de combat; ce
§çra l'histoire de tous les temps, parce que c'est celle du coeur humain !
Gustave-Adolphe arme les deux tiers de son infanterie de mousquets à mèche et l'autre tiers de piques ; par suite, et pour donner à ses lignes de feu le développement nécessaire, il diminue la profondeur de l'ancien ordre de bataille en plaçant son infanterie sur six rangs, les piquiers soutenant les mousquetaires; mais, pour renforcer cette première ligne, il en place une seconde à quelque distance derrière elle, laissant entre les bataillons de la première l'espace nécessaire pour que les troupes de la seconde ligne puissent y passer et les soutenir au besoin. Déjà, dans le milieu du siècle dernier, nous avons vu que par bataillon il y avait à peine un arquebusier pour deux piquiers; c'est jnaintenant deux mousquetaires contre un piquier qui s'y trouvent; en outre, l'usage du mousquet est rendu plus prompt, plus commode, parce que l'allégement de l'arme permet d'abandonner les fourches destinées à la soutenir pendant qu'on la tirait.
La cavalerie ne se perfectionne pas moins rapidement; Gustave-Adolphe la déploie sur quatre rangs de profondeur, et chaque cavalier a pour armes offensives une longue et forte épée à peu près semblable à la latte de nos cuirassiers, deux pistolets et une carabine.
Il divise son artillerie en artillerie de siège et en artillerie de campagne, et, tout en augmentant les proportions de cette dernière dans le matériel de son armée, il la repd plus légère , plus facile à mobiliser pendant le combat.
Mais Gustave-Adolphe ne fut pas seulement un grand organisateur; doué du génie de la guerre à un très-haut degré, il déploya encore ce génie comme manœuvrier sur le champ de bataille : nous citerons, comme preuve , la victoire de Leipsik, qu'il remporta, en 1631, avec l'aide des Saxons, sur les Impériaux, que commandait le comte de Tilly. Etendant sa double ligne de combattants devant l'armée allemande, il place les Saxons à son extrême aile gauche, et prend poste lui-même à la droite ; il avait disposé son artillerie en avant du centre de sa première ligne,
sans toutefois lui assigner ce poste comme définitif, son intention étant que, pendant le combat, elle vînt, au besoin , s'intercaler entre les divers corps d'infanterie pour les soutenir : nouvelle preuve de la mobilité dont il avait su la doter.
Quant à l'armée des Impériaux, elle se déployait en bataille au pied de plusieurs hauteurs, sur lesquelles le comte deTilly avait placé ses pièces d'artillerie, lesquelles, pour atteindre l'ennemi , devaient alors faire passer leurs boulets par-dessus les têtes de leurs nationaux, tir qui devait être assez imparfait.
Après une canonnade de deux heures , les Impériaux s'ébranlent, et le comte de Tilly, réunissant une partie de son centre à sa droite, attaque vigoureusement l'extrême gauche de l'armée de Gustave-Adolphe, laquelle, composée de Saxons, ne tarde pas à être mise en pleine déroute. Mais l'attaque est moins heureuse contre la gauche des Suédois, qui lui oppose une vive résistance. Gustave Horn , qui les commande, redouble d'efforts à l'arrivée d'un renfort que lui envoie Gustave-Adolphe. Pendant qu'on se battait ainsi à sa gauche , ce monarque , à la tête de son aile droite , renforcée par son centre, tourne la gauche de l'armée impériale, et, par suite de ce beau mouvement militaire, les prend en flanc, les culbute, et s'empare des hauteurs où était placée l'artillerie impériale ; puis, dirigeant contre le centre et l'aile gauche de Tilly les vingt-six pièces de canon de gros calibre qu'il vient d'y trouver, il les foudroie de leurs propres boulets. Le désordre se met dans les rangs des Impériaux ; il en profite pour lancer sur eux sa cavalerie, qui les prend à dos et achève leur déroute; celle-ci fut complète.
La conception du magnifique mouvement qu'il fit exécuter à la droite de son armée dénote le génie militaire de Gustave-Adolphe; mais l'exécution de ce mouvement ne prouve pas moins à quel degré il avait su mobiliser, et ses bataillons, et sa cavalerie, et son artillerie.
Vingt-sept ans plus tard, le grand Condé, alors duc d'Enghien, déjà brillant général à vingt-deux ans, nous fournit l'exemple d'une manœuvre du même genre qu'il exécute' dans les champs de Rocroy. 11 y combattait une armée espagnole. Réunissant le gros de ses forces à son aile droite, il culbute l'aile gauche ennemie et parvient à la tourner; détachant alors une partie de sa cavalerie à la poursuite des fuyards, avec le reste il vient prendre à dos la droite de leur armée, devant laquelle notre gauche commençait à faiblir, et remporte une victoire non moins signalée que le roi de Suède.
Nous voici en plein règne de Louis XIV, si fécond en illustrations de tout genre; les renommées militaires n'y manquent pas : c'est le grand Condé, qui vient de débuter si brillamment à Rocroy; c'est l'admirable tacticien Turenne; c'est Luxembourg; c'est Vauban, dont nous analyserons tout à l'heure les remarquables travaux. Grâce au génie militaire de tous ces grands capitaines , grâce aux guerres incessantes dont ils furent les héros, l'armée française était sur un bon pied d'organisation ; formée d'éléments permanents, plus permanents même qu'aujourd'hui, elle avait acquis une grande force d'instruction et d'organisation. Notre cavalerie ne le cédait à aucune de l'Europe, surtout la maison du Roi, composée de l'élite de sa noblesse. Chaque compagnie d'infanterie se composait de cinquante hommes, sous les ordres d'un capitaine, d'un lieutenant et d'un enseigne. De ces cinquante soldats, trentedeux étaient armés de mousquets à mèche, quatre de fusils avec baïonnette à manche de bois, et douze de piques ; ces dernières ne constituaient donc déjà plus que le quart de l'armement de la compagnie. Au commencement du siècle, on en armait le tiers, et pendant le cours du siècle précédent, les deux tiers de chaque bataillon. Comme on le voit, lespiquiers s'en allaient de jour en jour avec la vieille tactique , jusqu'au moment , qui n'était pas éloigné , où la
baïonnette devenant d'un usage universel , ta pique devait disparaître totalement de nos années.
Rangées désormais en bataille sur deux longues lignes peu profondes d'infanterie, avec une réserve derrière, la cavalerie sur les ailes et l'artillerie devant le front de la première ligne, les armées occupaient nécessairement une grande étendue de terrain.
Tel est l'ordre de bataille généralement en usage dans le xvii" siècle, et, notamment, employé par Turenne dans la bataille des Dunes, qu'il livre aux Espagnols en 1658 ; en voici un aperçu figuré :
Balaillc dfi Dunes.
ABC, armée française
A, «ils gauche commandée par le marquis de Caslelnau.
B, artillerie devant le contre, que commandaif ut les marquis de Gadaigne ci Bilkfood.
C, aile droite que commandait le marquis de Créqny. I), gendarmes commandés par le marquis de La Salle.
B, corps de réaerre que commandai! le marquis de Richelieu Il I, armée d'Espagne.
Turenne assiégeait Dunkerque, alors à la couronne d'Espagne ; l'armée espagnole accourt de Flandre pour secourir cette place ; Turenne n'hésite pas : il laisse là ces travaux de siège avec quelques troupes pour les garder, pt se porte à sa rencontre | il sait que cette armée, vu }a précipitation de la marche et les dunes de sable dont le pays est couvert, n'a pu se faire suivre de son artillerie, et il veut profiter de cette circonstance : les deux armées sont en présence, à une lieue et demie de Dunkerque environ, dans des plaines entrecoupées de dunes. Turenne $ étendu, autant que possible, son armée, sans toutefois l'affaiblir afin de développer avantageusement ses lignes de feu; sp. première ligne ne Compte pas moins d'une lieue d'étendue ; puis, prenant l'offensive, il fajt effectuer une marche d© front à cet immense développement de troupes, marche qui s'exécuta, an dire des historiens , avec uqe régularité parfaite, mais fort lentement, puisque l'armée française ne mit pas moins de quatre heures à faire le quart dp lieue qui la séparait de l'armée espagnole.
L'action s'engagea vivement sur toute la ligne j des frégates anglaises, momentanément nos alliées, croisaient le long du littoral, ce qui avait obligé l'armée espagnole à laisser un assez grand espace entre la mer et l'extrémité de son aile droite afin que celle-ci ne fût pas incommodée par le feu de ces frégates; la cavalerie de notre aile gauche profita de cet espace pour s'y précipiter et prendre ensuite en flanc l'aile droite espagnole où elle jeta beaucoup de désordre. Pendant ce temps, l'artillerie établie devant le corps de bataille portait le ravage sur le centre de l'armée ennemie dépourvue de canons; Turenne, se portant en force à la droite, acheva de nous donner l'avantage sur toute la ligne. L'armée espagnole ne tarda pas à battre en retraite et laissa ce grand capitaine assiéger, puis pren«dre Dunkerque tout à son aise; comme il n'y avait pas eu d'ailleurs de grands mouvements militaires exécutés ainsi qu'à Rocroy et à Leipsick la victoire ne fut pas aussi complète; toutefois, le général français atteignit son but qui était de s'emparer de la place de Dunkerque après avoir forcé l'armée espagnole à retourner sur ses pas.
Kîg. 1(1.
(xïll* sièile . Mo u squ claires, oFliciev cl soldai. — Rogne de Louis XIV.
Peut-être est-ce le moment de dire où en était l'art des fortifications lorsque, dans le xm« siècle, Vauban vint] y jeler les lumières de son génie, et d'examiner rétrospectivement, par quelles périodes de transition cet art avait passé depuis son origine.
Lorsque les peuples primitifs d'Europe réunirent en groupe leurs habitations et voulurent se mettre à l'abri des attaques de leurs voisins, ils durent, comme aujourd'hui les peuples de l'Afrique et de l'Amérique centrale, entourer ces enceintes de troncs et de branches d'arbres , mêlés de terre : puis, les métiers manuels faisant de rapides progrès,
ils remplacèrent ces enceintes grossières par des murailles qui les garantissaient encore mieux des surprises, et percèrent ces murailles d'ouvertures ou créneaux, de distance en distance, pour y lancer leurs flèches, tout en restant abrités contre celles de leur ennemi.
Ce fut alors entre l'assiégeant et l'assiégé une lutte incessante d'inventions et de ruses pour déjouer les précautions qu'ils s'opposaient réciproquement : ainsi, l'assiégeant , voulant s'abriter à son tour contre les flèches de l'assiégé se couvrit de boucliers et de rondaches, qui lui permettaient de gagner en sûreté le pied de la muraille et d'y monter avec des échelles.
En outre, pour détruire cette muraille, l'assiégeant inventa des béliers, ou machines de bois fortifiées de fer qui, étant suspendues, puis, poussées à force de bras, battaient la muraille avec impétuosité, et y faisaient une large ouverture, ce qui permettait alors aux assiégeants de se précipiter par cette ouverture ou brèche dans la ville.
Les assiégés, pour se préserver de l'effet destructeur de ces machines bâtirent le pied des murailles en talus , de sorte que le coup du bélier venant à glisser le long de cette pente perdait beaucoup de sa force et devenait parfois inutile.
Mais il arrivait souvent que les assiégeants, même sans le secours du bélier, parvenaient à briser les murailles à coups de pics, de marteaux, etc., ce que voyant, les assiégés firent avancer en saillie le parapet ou le haut de leurs murailles, pratiquant en dessous de ce parapet des ouvertures, ou mâchicoulis, par lesquelles ils jetaient des pierres, de la poix bouillante, des artifices, etc., etc., sur les assiégeants, ainsi empêchés d'approcher de l'enceinte.
L'assiégeant, pour vaincre ce nouvel obstacle , inventa des galeries mobiles, faites en bois, montées sur des roues et couvertes en dos d'âne; et, grâce à cet abri, il put approcher à loisir des murailles pour les saper et démolir.
L'assiégé eut alors l'idée d'environner les murailles d'un fossé plus ou moins profond dans tout le circuit de là place, ce qui le garantissait et de l'approche des machines , et de
l'approche des combattants; et, pour triompher de cette difficulté nouvelle, l'assiégeant s'attacha à combler ce fossé en même temps qu'il imagina des machines propres à lancer des pierres sur les défenses de la place. En outre, l'assiégeant remarqua que l'enceinte de la place étant circulaire il y avait des points par où il pouvait approcher des murailles sans recevoir grand mal des assiégés, et y travailler presque sans danger; il en profitait alors, l'assiégé imagina de donner à son enceinte le tracé d'une ligne brisée, composé d'angles saillants et rentrants, ce qu'on a appelé des redans, et ce qu'on appelle, en langage vulgaire, des zigzags.
Le fossé qui entourait l'enceinte était ainsi mieux flanqué ou défendu qu'auparavant; mais l'assiégeant n'en remarqua pas moins qu'il y avait au pied de chaque angle rentrant un espace que les flèches des assiégés ne pouvaient guère défendre, à cause de la hauteur perpendiculaire des murailles au-dessus de cet espace : il en profita encore pour gagner cet espace le plus promptement possible, et de là conduire son attaque.
L'assiégé imagina alors l'usage des tours, et, à l'extrémité de chaque angle saillant, il en éleva une qui découvrait et défendait l'angle rentrant.
Comme le tir et le parcours des flèches avaient lieu en ligne droite et que, par suite de leur forme circulaire , les tours ne pouvaient être vues ni flanquées dans tout leur pourtour, l'assiégé en vint aussi à faire des tours carrées. La distance d'une tour à l'autre était de la portée. d'une 'flèche, et, autant que possible , on en éleva dans toute l'étendue de l'enceinte, qui se trouva ainsi d'autant mieux défendue que le pied des murailles fut environné d'un petit chemin , couvert d'un mur, pour empêcher la descente dans le fossé, lequel prit le nom de fausse braye.
Les assiégeants, voyant que ces tours leur disputaient l'approche des murailles, ou escarpes, eurent alors l'idée d'élever des tours encore plus hautes sur le bord opposé du fossé, lequel bord prend le nom de contrescarpe. De ces tours élevées, ils découvraient les assiégés sur leurs propres mu* railles, et, les en chassant à coups de flèches, de pierres, ils
lançaient en avant une partie des leurs pour gagner le pied des remparts et les escalader.
Tels étaient les divers moyens d'attaque et de défense que l'art de la guerre avait mis en usage lorsque la poudre et les canons furent inventés.
ru. h.
ulions en usage avant l'ciii|>li>i île l'arlillnv' iiai^ i 'ailles à crénam et à mâchicoulis, a vit imirs mnil
YV. fossé.
BB, fausse brave.
Il H, KdBDB.
La révolution que les armes à feu introduisirent dans la conduite des batailles devait naturellement se propager dans l'art des fortilicalions et des sièges ; il fallut renoncer à ces hautes murailles qui pouvaient d'autant mieux braver naguère l'escalade que leur élévation au-dessus du sol était plus considérable. On comprend , en effet , qu'avec l'emploi de l'artillerie, ces hautes murailles ne pouvaient qu'offrir autant de points de mire vulnérables aux boulets de l'assiégeant et à leurs ravages destructeurs; l'assiégé en vint donc peu à peu à substituer à ces remparts élevés des murs construits au-dessous du niveau du sol et proie-
gés par un large fossé. En creusant ce fossé et en faisant, pour ainsi dire, de sa paroi intérieure le rempart lui-même, l'art des fortifications put conserver cependant ses murs en maçonnerie, lesquels murs, enterrés et rendus invisibles, ne purent dès lors être atteints par l'artillerie de l'ennemi que lorsque celui-ci, maître des abords de la place , était en mesure d'établir ses batteries à une distance très-rapprochée. En outre, l'assiégé conserva les tours dont il avait, comme on l'a vu plus haut, flanqué ses remparts de distance en distance de flèche, mais en les transformant et les armant d'une ligne de bouches à feu. Ces tours furent donc aussi rasées; terminées en longue pointe vers la campagne pour tenir ainsi l'assiégeant partout à découvert, leur terre-plein fut abaissé, garni de canons ; en cet état elles prirent, et portent encore, le nom de bastions (pastillons, petites bastilles), de même que le mur qui séparait deux bastions l'un de l'autre reçut le nom de courtine. L'assiégeant eut, de son côté, recours à d'autres moyens pour parvenir à petite portée de canon de la place et pénétrer à travers ses murs, tout invisibles qu'ils fussent : il ouvrit des tranchées, c'est-à-dire qu'il creusa la terre en zigzags, jetant du côté de l'ennemi les déblais provenant de ces tranchées, et put dès lors s'approcher impunément du fossé de la place, quoique sous le feu d'une grosse artillerie. Il put même établir de son côté des batteries destinées à contre-battre les murs de la place et, à très-petite distance de ces murs, les batteries dites de brèche, qui s'attaquaient particulièrement à un bastion, l'ébranlaient, en démantelaient l'artillerie et remplissaient le fossé de ses décombres; après quoi, des colonnes de soldats s'élançant à l'assaut en passant sur ces décombres, pénétraient par la la brèche ainsi faite dans le bastion, et enfin dans la ville elle-même, dont ils s'emparaient. Dès lors, les remparts d'une ville fortifiée, au lieu de présenter ce développement de hautes murailles qui donnaient aux anciennes cités une physionomie toule particulière, n'offrirent plus qu'une surface plane interrompue par un large fossé, et invisible à l'œil, même à moyenne distance.
Personne n'ignore que ce fut au génie de Vauban que
l'on dut l'application des méthodes les plus simples et les plus rationnelles qui devaient découler de cette révolution dans l'art de fortifier les places, méthodes que l'illustre ingénieur a développées lui-même dans son Traité sur l'attaque et la défense des places fortes.
L'adoption de ce système eut d'ailleurs pour conséquence de réduire l'armement des places à une seule ligne de bouches à feu établies , pour ainsi dire , au niveau du sol; il était impossible, en effet, de placer les batteries ailleurs qu'au sommet du rempart, à l'endroit où la crête des murs de la place dépasse presque insensiblement le revers du fossé, et cette ligne de canons donnait alors la mesure exacte des moyens de résistance qu'en cas de siège une place pouvait présenter. Aussi Yauban,. qui avait assisté, sous Louis XIV, à la prise de 48 places fortes, dont il dirigea presque toujours les sièges, déterminait-il d'une manière précise le jour, presque l'heure, où la place assiégée devait tomber au pouvoir des assiégeants; grâce aux principes méthodiques qu'il fit prévaloir, l'attaque des villes fortifiées fut donc soumise à des opérations d'une grande régularité; on peut s'en faire une idée en jetant les yeux sur le Journal d'un siéye, lequel se subdivise en 36 gardes, ou 36 jours de tranchée ouverte, après lesquels devait avoir lieu ou l'assaut ou la capitulation de la ville assiégée (voir à l'annexe, n° 4, le journal et la figure d'un siège); toutefois, nous verrons plus loin, au sujet de l'attaque de Sévastopol, que les méthodes de Vauban furent laissées de côté pendant ce mémorable siège pour des causes qu'il sera facile d'ailleurs d'expliquer. Dans la longue énumération des sièges de toutes sortes que présente l'histoire militaire de cette époque, nous trouvons un magnifique exemple de défense de place : c'est celle de Grave, située sur la Meuse, par M. de Chamilly , en 1675. Cette ville avait reçu les dépôts de l'année lors de l'invasion de Louis XIV en Hollande, et renfermait de grands approvisionnements; son étendue est de moyenne grandeur; elle avait 5,000 hommes de garnison; elle se défendit pendant cinq mois de tranchée ouverte , supporta tous les efforts du prince d'Orange, qui y perdit 30,000 hommes, et Cha-
milly ne se rendit que sur un ordre signé du roi, et en emportant avec lui toutes les bouches à feu aux armes de la France.
l'iirc de [orlilkalion en i
saxe depuis
l'emploi la l'i
FPQI.G, bastion.
P, psrtpet.
F, face rtu bHtiMI.
C, courtine.
L, fFmie du bastion.
G, (orçe du h.istion.
0, c«pitale du bastion
K , mitre sr;
S, chemin o
1, Glacis.