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ARTILLERIE DE MER

Si, en reportant ses regards en arrière , on compare ce qu'était, il y a peu d'années encore, le matériel de notre artillerie de mer avec ce qu'il est aujourd'hui, on reconnaîtra que de tous les services de la marine, c'est celui peut-être dont les progrès ont été le plus remarquables.

Parmi les améliorations qui témoignent de ces progrès, les plus importantes sont : l'adoption d'un calibre unique pour les pièces de mer, le calibre de 30, unité précieuse, qui évite à bord la confusion des calibres, source de fréquentes et fatales méprises; l'introduction dans l'armement de la flotte d'une bouche à feu nouvelle, aux effets formidables, le canon à bombes ou Paixhans, du nom de son inventeur, à l'aide duquel les bombes du calibre de 80 sont lancées horizontalement, et audessus et au-dessous du plan parallèle à l'horizon, à la manière des ca-

nons ordinaires (1) ; l'admission sur les bâlimcnls d'une autre pièce analogue à celle-ci , mais d'un plus pelil calibre, et conséquemment d'un moindre effet, le canon-obusier de 30; les affûts pour ces nouvelles bouches à feu sur les bâtiments à voiles et sur les navires à vapeur; les hausses, qui donnent le moyen de viser directement à l'objet qu'on veut atteindre, comme s'il était au but en blanc naturel, et qui, en restreignant les chances d'erreur, assurent d'autant la justesse du tir, point capital dans une action; l'application du principe fulminant à l'inflammation de la charge des pièces, mode adopté aujourd'hui sur tous tes bâtiments de l'État, et qui, substitué avec bonheur à l'emploi du silex, contribue encore puissamment, par l'instantanéité du coup, à la précision du tir : les caisses en cuivre pour l'embarquement des poudres cl leur conservation à bord, dont les avantages sur le système défectueux de l'embarillage, qu'elles ont remplacé, sont immenses sous le triple rapport de la sécurité, delà solidité et de l'arrimage ; l'adoption du changement simultané des bouches à feu. qui, ayant pour effet d'accroître la rapidité du feu dans des circonstances données, telles que le rapprochement des navires combattants, doit nécessairement procurer l'avantage à celui de ces navires qui l'emploie avec le plus de célérité ; l'admission pour l'armement des embarcations d'une pièce empruntée à la guerre des montagnes, l'obusier en bronze de 1*2, qui remplace avec avantage dans ce nouveau service les bouches à feu en fonte de fer qui y étaient affectées. D'autres pièces de canons sont en voie satisfaisante d'épreuves, ce sont les bouches à feu rayées, contenant des projectiles ogivo-cylindriques, dont la marine a poursuivi sans relâche les expériences :

Les premières expériences auxquelles donnèrent lieu ces pièces datent déjà de loin ; elles sont consignées dans un écrit imprimé et publié en 1848, par l'inventeur des carabines lançant des balles cylindro-coniques, le capitaine Delvigne, qui poursuivait alors, depuis trois ans déjà, l'emploi de boulets ayant la même forme que des balles; voici un extrait de publication de cet infatigable inventeur :

« Une fois qu'un principe est démontré et reconnu, ses différentes applications, en grand ou en petit, ne sont plus qu'une question de

(!) L'admission de cette bouche à feu sur les bâtiments y détruit l'unité de calibre. Mais la différence de volume entre les projectiles de 80 et ceux du calibre de 30, adopté pour calibre unique sur la flotte, est si grande, qu'il n'y a point de méprises à craindre à leur égard.

temps et de recherches. Il devait donc tomber sous le sens de chercher à employer les projectiles allongés dans le tir du canon; mais celte idée, si simple au premier abord , rencontrait de grands obs tacles dans l'application. Mon mode de chargement, qui m'a conduit à la solution du problème, pour les armes portatives, en forçant au fond du canon une balle de plomb introduite librement par la bouche , devenait impossible avec le canon. Lors même que le boulet eût été en plomb, le plus vigoureux refoulement n'aurait pu faire obtenir sa dilatation. Il fallait donc trouver d'autres moyens. Ayant été assez heureux pour les imaginer, j'abordai la question de l'application de ce système ; l'on nia d'abord la possibilité de forcer le boulet au fond de l'arme; et en admettant, disait-on, que j'eusse trouvé ce moyen, les corps que je pourrais employer, dans le but de forcer le boulet, pour l'obliger à suivre la rayure, seraient brisés, broyés ou fondus par la violence extrême dç l'explosion de la charge d'un canon, qui, me disait-on, avec affectation , était autre chose que l'explosion d'une petite charge de carabine !

« Après cet accueil, je fus forcé de renoncer à ma proposition; mais bientôt après, l'expérience me donna raison, et jamais affirmation ne reçut, en tous points, un démenti plus positif!

« Ce fut précisément la force de l'explosion de la charge, qu'on m'opposait comme un obstacle invincible, qui m'a servi pour forcer le projectile, et quant aux moyens, aux corps que j'employais pour obliger le boulet à recevoir le mouvement de rotation, et qui devaient, disait-on, être brisés, broyés ou fondus sans produire de résultat, ce furent de petites éclisses en bois, qui, en grande partie, ne furent ni broyées, ni brûlées , ni souvent môme brisées. Quant aux résultats obtenus, je ne pense pas qu'on puisse citer aucun exemple antérieur de plus grands résultats obtenus , avec la faiblesse des moyens employés. Avec une petite caronade en fonte modèle de 12, forée au calibre de 6, j'obtins avec un projectile cylindro-conique incendiaire, du poids de 5 kilog. et une charge de 500 grammes de poudre seulement , des portées de près de 2,700 mètres et une grande justesse de tir !

« Ce fut d'après les ordres de M. le ministre de la marine, auquel je m'étais adressé après avoir été repoussé ailleurs, que ces expériences furent faites, il y a bientôt trois ans. D'après ces résultats, j'obtins la continuation des expériences avec un canon de 30.

« Les chefs de service de la marine, sachant bien qu'une augmentation d'épaisseur de métal serait nécessaire, m'engagèrent à demander la fonte d'une pièce spéciale. Cette offre, tout à fait dans mes intérêts, je la refusai dans l'intérêt du service. Je représentai qu'en fait d'artillerie, des inventions nouvelles devaient être étudiées

avec le minimum des résistances des armes. Que si j'acceptais la proposition qui m'était faite, la grande résistance d'une pièce d'épreuve spéciale pourrait tenir caché quelque vice inhérent à l'emploi des projectiles allongés, qui plus tard, pourrait s* révéler au grand préjudice du pays. Je représentai que lorsqu'on aurait étudié sur des pièces faibles les efforts exercés par l'emploi d'un nouveau système de chargement et de projectiles d'une forme toute particulière, il serait facile de fixer la résistance à douner aux pièces. Celte condition si importante d'une grande résistance sérail d'autant plus facile à obtenir que, d'un côté, la diminution considérable de calibre à poids égal du projectile (un canon de 12 pourra tirer un projectile allongé de 30) de l'autre un très-grand raccourcissement de la pièce, en tout point favorable, feront obtenir, à poids égal de mêlai, une augmentation considérable dans l'épaisseur du métal, par conséquent dans sa résistance. Ces raisons furent accueillies, et une pièce de 30 ordinaire fut rayée.

« On n'a pas besoin d'être artilleur pour comprendre que quand une pièce en fonte a été affaiblie par la rayure pratiquée dans l'âme, quand à un boulet du poids de son calibre on substitue un projectile allongé de deux fois, trois fois le poids du premier, une pièce ordinaire ne peut résister longtemps. Quand on songe ensuite que le moyen que je prends pour forcer le projectile est l'effort même si prodigieux de la poudre, par une application toute nouvelle dont l'expérience seule peut faire modérer convenablement l'action, on comprendra mieux encore que des ruptures de pièces peuvent avoir lieu très -naturellement. Sous ce rapport, l'expérience a même prouvé que j'avais eu raison de demander l'épreuve avec des pièces faibles, car des causes imprévues les ont fait éclater plutôt qu'on ne l'aurait cru, et ces causes n'eussent probablement pas été connues si j'eusse accepté la proposition qui m'avait été faite de faire couler des pièces de grande résistance.

« Mais sait-on ce qui m'est arrivé? Tandis que j'avais pour moi les vœux, les sympathies de toute la marine; tandis que les hommes de mérite et de progrès comprenaient la valeur des raisons que j'ai exposées et me savaient gré de ma loyauté, l'esprit de corporation, avec sa vieille devise : nul n'aura d'esprit que nous el nos amis , s'écriaient avec joie, en étouffant mes protestations : « les pièces éclatent : elles éclateront toujours ! » Depuis cette époque et pour remédier aux inconvénients reconnus, j'ai fait d'autres inventions en artillerie, qui, par l'appui du ministre de la marine, ont donné lieu à de grandes expériences et à des résultats inconnus jusqu'à ce jour. »

Cet écrit de M. Delvignc date de 1848, et a trait à des expériences qu'il poursuivait déjà depuis trois ans; à celle époque, elles n'eurent pas dès le début tout le succès désirable ; mais les choses ont bien changé depuis; la marine a poursuivi ces expériences avee la ténacité que ses officiers mettent d'ordinaire quand il s'agit de perfectionner leur matériel, et au moment où nous écrivons, les résultats obtenus sont de nature à consoler l'inventeur de tous ses déboires.

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