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Quant aux galères et aux galéasses, leur règne passe de jour en jour, même dans la Méditerranée, comme bâtitiments de combat, et si elles remplissent encore. un rôle accessoire dans les principales batailles navales du xvne siècle que nous allons examiner, on ne les verra plus guère figurer dans celles du xvme. Elles auront donc disparu un siècle avant que la vapeur vienne se promener sur les mers et remplacer leur moteur animé par le moteur mécanique qui s'empare aujourd'hui de nos vaisseaux de guerre.
En France, c'est Richelieu d'abord et Louis XIV ensuite, secondé par l'habile Colbert, qui se succèdent pendant la moilié du xvuc siècle, et impriment un rapide essor aux progrès et tendances de l'art naval. Les autres puissances continentales ne restent pas en arrière; et c'est à qui, de la France, de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, bataillera le plus et le mieux pour rester maître de la mer.
Si Ion en croit les historiens anglais, ce fut dans une de ces batailles navales que la ligne de bataille de vaisseaux rangés .en travers au vent et serrés à la file des uns des autres fut, pour la première fois, régulièrement prescrite et observée. Ils en attribuent l'honneur au duc d'Yorck, qui, à la bataille de Lestoff, développant sur une seule ligne, régulièrement serrée, sa flotte de 114 bâtiments de guerre anglais, battit la flotte hollandaise du baron d'Opdam , composée de 103 voiles. Ceci se passait vers le milieu du xvne siècle; mais nous avons vu que cet ordre de bataille nous semblait avoir dû être appliqué dans le siècle précédent par l'amiral d'Annebaut, lors de son combat contre la flotte anglaise, à l'Ile de Wight. Si l'amiral français n'appliqua pas cet ordre de bataille avec la même régularité, il n'en eut pasmoins,4e premier, la pensée d'opposer à l'ennemi le plus grand nombre possible de bouches à feu, c'est-à-dire le côté armé de canons de chacun de ses vaisseaux rangés à la file, les uns derrière les autres. Quel qu'en soit l'auteur, il n'est pas moins vrai que cet ordre
de bataille va prédominer désormais dans les combats de flottes que nous allons étudier. 11 faudra qu'un siècle et demi s'écoule avant que le hasard, secondant Rodney contre de Grasse, le 12 avril 1782, et le génie des batailles poussant Nelson à Trafalgar, comme il inspirait Napoléon à Austerlitz, la ligne de bataille des vaisseaux à la file les uns des autres perde de son prestige et devienne plutôt un ordre préparatoire qu'un ordre définitif de combat de mer.
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Parmi les batailles navales du xvne siècle, où cet ordre reçoit son application, nous citerons celle qui fut livrée, en 1676, par la flotte française à la flotte hispano-hollandaise, non loin d'Agosta, sur les côtes de Sicile; bataille célèbre où deux des plus grands amiraux du siècle, Ruyter d'un côté, Duquesne de l'autre, combattaient l'un contre l'autre; où Ruyter, accablé d'ans, vit sa vieille gloire éclipsée par la renommée de l'amiral français; et trouva une mort glorieuse sur son banc de quart. L'armée hispano-hollandaise se composait de 32 vaisseaux, 6 brûlots et 9 galères; la flotte française de 28 vaisseaux et 9 brûlots' : chacune d'elle était divisée en trois escadres, dans les eaux les unes des autres : l'avant-garde, le corps de bataille et l'arrièregarde.
Au moment où elles se rencontrent en mer, la flotte hispano-hollandaise est au vent de la flotte française, sur laquelle elle se dirige, poussée par une légère brise de S.-E.
Guidée par Ruyter en personne, l'avant-garde de la flotte combinée vient hardiment s'établir à portée de pistolet par le travers de l'avant garde des Français, laquelle, sous le commandement du marquis d'Almeiras, l'attend en panne et la reçoit chaudement.
Le corps de bataille de l'armée combinée, composé de vaisseaux espagnols, manœuvre moins hardiment et vient s'établir à plus grande distance du corps de bataille de la
flotte française, où se tenait Duquesne; l'amiral français regrette fort de s'entre-canonner de si loin ; mais n'y peut rien, puisque l'ennemi est au vent, et conséquemment maître de la distance où il veut engager le combat.
Enfin, l'arrière-garde, composée de Hollandais et d'Espagnols, dédaignant la timide manœuvre du corps de bataille espagnol, vient, à l'imitation de Ruyter, s'établir à portée de pistolet de l'arrière-garde française, que commande le contre-amiral de Gabaret.
Le feu est engagé vigoureusement sur toute la ligne, excepté au centre, où, cependant, Duquesne parvient à serrer de plus près les vaisseaux ennemis; bref, soit supériorité d'élan, d'habileté dans les canonniers, le feu est plus vif, mieux dirigé du côté des Français, si bien que 5 vaisseaux hollandais démâtés ont recours à l'assistance de 5 galères espagnoles pour se retirer du combat. Ruyter est emporté par un boulet; le désordre se met dans la flotte combinée ; elle s'enfuit vers Syracuse. Duquesne ne tarda pas à y paraître à son tour pour constater sa victoire. Toutefois, cette victoire ne fut pas très-désastreuse pour la flotte ennemie. Les grands revers ne peuvent guère résulter que de grands mouvements de guerre tentés pendant le combat; or, l'ordre de bataille de deux lignes parallèles de vaisseaux se canonnant à qui mieux mieux excluait ces grands mouvements d'escadre, et, par suite, les luttes vraiment désastreuses.
Nous en avons une autre preuve dans le combat de Ban~ try-Bay, que le comte de Château-Renault, avec 24 vaisseaux français, livre à 22 vaisseaux anglais sous les ordres de l'amiral Herbert; l'amiral anglais avait ordre de s'opposer au débarquement de 5,000 hommes de troupe que la flotte française transportait en Irlande; à la vue des Anglais, Château-Renault, qui avait déjà mis la plus grande partie des soldats à terre, dans la baie de Bantry, met sous voile pour combattre la flotte ennemie.
La supériorité des forces était plutôt du côté des Anglais, car si nous avions deux vaisseaux de plus qu'eux , en revanche, leur flotte comptait 5 vaisseaux à trois ponts, portant 80 canons , tandis que le plus fort vaisseau français était de 60 canons, et les autres de 50, en moyenne.
La flotte française se dirige sur l'ennemi , se forme en ligne de bataille à petite portée de canon, et Faction devient générale. Les deux flottes se tirent ainsi force coups de canon pendant plusieurs heures; la flotte anglaise, plus maltraitée que la flotte française, est la première à cesser le combat, prend le large et laisse Château-Renault libre d'achever tranquillement le débarquement des troupes dans la baie de Bantry , où il va de nouveau jeter l'ancre.
Sans doute que ce fut encore là une victoire, mais une victoire amenant un résultat décisif, sans toutefois amener de grands désastres dans l'armée ennemie : ce fut une victoire comme celle de ïurenne aux Dunes, comme les fastes militaires et maritimes du XVIIIe siècle en offrent maints exemples, soit que Ton fût, sur terre, devenu plus avare du sang des soldats ; soit que l'on voulût sur mer épargner un matériel coûteux et long à remplacer.
Toutefois , si la guerre doit avoir plutôt pour objet d'atteindre un but politique que de détruire beaucoup d'ennemis, il faut reconnaître que Turenne, aux Dunes, comme Château-Renault à Bantry-Bay , atteignirent parfaitement leur but : le premier, après avoir forcé l'armée espagnole à la retraite, continua le siège de Dunkerque et sen empara; le second, après avoir obligé la flotte anglaise à s'en* fuir, acheva le débarquement des troupes, que la politique de Louis XIV avait intérêt à jeter sur les côtes d'Irlande. Il justifia ainsi la faveur du monarque qui l'avait promu de si bonne heure au grade d'officier général de sa marine (1).
(t) Château-Renault avait été nommé officier général à 56 ans. Pendant le xvir siècle on recherchait une grande vigueur d'âge chez les commandants de nos escadres et de nos flottes. Ainsi, Duquesne avait été nommé officier général à 43 ans ; Tourville, à 59 ans ; Duguay-Trouin, à 38 ans ; Jean-Bart, à 47 ans ; et Château-Renault, comme on vient de le voir, à 56 ; Ruyter et Tromp,
Mais «le combat de Bantry-Bay n'est que le prélude d'une victoire plus signalée que le comte de Tourville livre un an après dans la Manche, près des côtes d'Angleterre, et notamment du cap Bétéziers, aux flottes combinées d'Angleterre et de Hollande. En voici un aperçu figuré :
Fi?. n.
Vont Y do N.-E.
m- Vaisseaux français.
o- Vaisseaux anglo-hollandais.
Avnnt-g.1rffe#
Corps de bataille. A .. - ^-^
Arr*re-garde.
BjiI aille de lierez**™.
A sept heures du matin, les alliés, poussés par une jolie brise de N.-E., se dirigent vent arrière sur la flotte française qui serre le vent et les attend en ligne de bataille ; le ciel est d'un bleu d'azur comme la mer. L'avantgarde ennemie, composée de Hollandais, vient hardiment se placer à portée de pistolet de l'avant-garde française, commandée par Château-Renault, et engage avec elle un
deux grandes illustrations maritimes de ce siècle, avaient été promus à ce grade, l'un à 41 ans, l'autre à 45 ans. Dans le xvm« siècle, le même principe prévalut : l'amiral anglais Rodney, qui battit de Grasse, le 12 avril aux Antilles, avait été nommé amiral à 4t ans ; Suiïren avait 53 a 54 ans lorsqu'il livrait ses beaux combats de l'Inde : enfin, Nelson, à la fin de ce même xvin* •siècle, avait été promu au grade d'officier général à 39 ans; dans le XIXe siècle, l'amiral Dupcrré avait 56 ans lorsque l'Empereur le nomma contreamiral. Sur mer comme sur terre, la vigueur d'âme et de corps dans la sénilité n'est le partage que de natures très-exceptionnelles.
feu terrible, auquel répondent non moins vivement les capitaines de vaisseau de Relingue, de la Harteloire, de la Galissonnière, de Pointis, etc. « Ayant remarqué, dit Châ- « teau-Renault dans son rapport, que les Hollandais n'a- « vaient pas assez prolongé leur ligne pour combattre les « vaisseaux de tète, je signalai à M. de Villette de s'élever « au vent, avec une division de mon avant-garde, pour « mettre l'ennemi entre deux feux. »
Ce mouvement de guerre, que la faiblesse de la brise ne permit d'effectuer qu'à la fin de Faction, n'en contribua pas moins à maltraiter fort l'avant-garde ennemie et fait grand honneur au vainqueur de Bantry-Bay.
Quant au corps de bataille de l'armée française, commandé par Tourville en personne, il se plaignait de canonner de trop loin le corps de bataille britannique, que l'amiral Herbert, comte de Torrington, n'avait pas conduit fort près du feu de l'ennemi ; cependant les deux corps de bataille finissent par se rapprocher peu à peu, et le Soleil- Royal, que montait Tourville, soutient une lutte terrible contre plusieurs vaisseaux anglais qui se disputent l'honneur de le combattre, lutte à laquelle prennent une brillante part les deux vaisseaux-matelots d'avant et d'arrière de l'amiral que commandaient MM. les marquis de Coëtlogon et de Laportej bref, l'avantage se déclare de notre côté, dans toute l'étendue du corps de bataille.
A l'arrière-garde, le résultat est le même; l'arrière-garde ennemie, composée d'Anglais et de Hollandais, et conduite par l'intrépide Venderkalm, était venue, comme Tavantgarde, se placer hardiment à portée de pistolet de l'arrière-garde française. Reçue par un feu aussi opiniâtre que bien dirigé, cette arrière-garde ne tarde pas à compter 8 ou 9 vaisseaux mis hors de combat par la nôtre, où se distinguent MM. d'Estrées, de Gabaret, Pannetier, de Rosmadeck et Du Magnon, etc. Ce dernier, hélant à la voix un vaisseau anglais, lui propose un combat à l'abordage, qui n'est pas accepté (1).
(i; Duguay-Trouin et Jean-Bart a\ aient mia les combats à l'abordage fort
fog. 14.
.3 là mode; l'impétuosité française j trouvait s< succès. Diiguaj-Trouib a laissé îles Mémoires oii ses 10 ï 13 combats a. l'abordage, racontés avec une héroïque simplicité, dénotent autant d'habileté «l d'audace chez cet homme de mer, que d'intrépidité et d'adresse dans les équipages d'élite qui le secondaient. L'eïpédilion de Rio-Janeiro vint compléter sa réputation et prouver qu'il n'était pas seulement un hardi capitaine mais un gêné '
avait eil ses galères, nul doute que le désastre eut été plus considérable; mais l'absence des bâtiments à rames permit aux vaisseaux ennemis de profiter des folles brises poiir se réfugier dans les ports voisins.
Quelques jours après, Toûrville, rallié par ses galères, se porte sur la rade de Torbay, et, pendant qu'il y donne l'alarme pour y opérer une diversion, le comte d'Estrées, à la tête desdites galères, se porte sur Teigniqouth ; il en ca nonne les batteries et opère dans la baie un débarquement de troupes qui enlèvent la ville de Vive force, encloiient une batterie et brûlent 12 navires anglais, dont 4 vaisseaux de ligne.
La victoire de Bfàêzlèrt émut l'Europe et consterna l'Angleterre; l'amiral anglais1 Herbert, que les Hollandais eux-
mêmes accusaient d'avoir combattu mollement, fut enfermé dans la tour de Londres et traduit devant une cour martiale. Le commerce anglais désarmait de toute part; on s'attendait à voir les flottes victorieuses de la France ravager les côtes et ses armées envahir le territoire. Cette terreur, partagée par la Hollande, provoqua une coalition nouvelle de toutes les forces maritimes contre la France.
Comme on le voit, la victoire de Tourville, si elle n'aboutit pas à de grands désastres, exerça un effet moral immense : il était donc vrai que la France n'avait qu'à vouloir et à persévérer dans sa volonté pour vaincre sur mer comme sur terre ; et vaincre qui ? les flottes anglaises et hollandaises coalisées. Et cependant la tactique adoptée dans cette bataille portait le cachet de circonspection des généraux de l'époque; sauf le mouvement de guerre exécuté par Château-Renault à l'avant-garde, c'était encore la lutte de deux lignes de vaisseaux se canonnant à qui mieux mieux; l'avantage nous resta, et rien ne prouve mieux combien nos officiers étaient braves et tenaces, nos canonniers habiles, et nos vaisseaux bien armés pour l'époque.
Ces victoires sur terre et sur mer, cet élan donné à l'organisation des armées et des flottes, étaient les fruits de la persévérance de Richelieu d'abord, de Louis XIV et de ses habiles ministres ensuite : faire de l'armée française la première de son temps, et la rendre l'arbitre de l'Europe, c'était déjà beaucoup; Louis XIV voulut plus encore : il voulut aussi que la marine de la France régnât en souveraine sur les mers, et il y réussit, momentanément du moins. Nous verrons, en examinant les fastes du xvme siècle, que son successeur eut de trop débiles mains pour porter cette double épée : et, comme il devait arriver, ce fut l'armée de mer, moins nécessaire que sa sœur à la défense du territoire, qui fut négligée et tomba en décadence. Après le règne de Louis XV, nous verrons notre établissement naval se reconstituer de nouveau, mais lentement, sous la main intelligente de l'infortuné Louis XVI, et balancer encore la fortune de la marine anglaise pendant la guerre de 1778. Survient la faux révolutionnaire,
qui fait tomber les têtes des compagnons de Suffren, ces héros des mers de l'Inde; le désordre, l'inhabileté, régnent alors sur nos flottes dépourvues d'officiers et font la partie belle à l'Angleterre; c'est à grand'peine que le génie de Napoléon parvient à relever notre marine de cet état, et il n'a pas terminé son œuvre qu'il est lui-même englouti dans un grand désastre. C'est qu'une marine est semblable aux chênes antiques dont on construit ses vaisseaux : il faut un siècle pour que ces arbres deviennent les rois de nos forêts, la cognée du bûcheron les abat en une heure.