CHAPITRE VI
Bataille» de terre au CTIU* aiècle, jusqu'à fVtf.
Sommaire : Classification des calibres des bouches à feu. — Bataille de Fontenoy.' —Le maréchal de Saxe et le duc de Richelieu. — Frédéric, roi de Prusse, à Rosbach et Leuthen. — Paix européenne après la guerre de Sept-Ans. — Révolution française.
Nous voici rendus au xvme siècle, ce siècle d'analyse et de recherches, pendant lequel le personnel comme le matériel de l'armée vont subir les améliorations dues à l'emploi, toujours plus étendu, des armes à feu et de l'artillerie dans les batailles. Pendant ce siècle, les piques disparaissent totalement des rangs de l'infanterie, que l'on arme de fusils surmontés d'une baïonnette. L'artillerie ne reste pas en arrière : dès 1720, on rend une ordonnance qui met un* terme au désordre résultant d'un manque d'uniformité dans le calibrage des canons; ce calibrage est classé en boulets de 24, 16, 8 et 4 livres; c'est encore celui en usage dans notre artillerie de terre, où l'introduction récente de l'obusier de 12 centimètres est l'innovation la plus notable qu'aient depuis bien longtemps subie les calibres. Le corps des canonniers créé par Louis XIV avant la fin du xvne siècle s'organise et se perfectionne chaque jour. Il en est de même de l'infanterie et de la cavalerie; mises
en demeure de lutter fréquemment contre toute l'Europe coalisée, elles ont appris, sur le théâtre même de la guerre, à resserrer les rangs de leurs bataillons, de leurs escadrons, pour se mouvoir avec plus de facilité; c'est même dans le cours de ce siècle, à la fin de la guerre de Sept- Ans, que se fait dans l'armée française l'essai de cette admirable combinaison des trois armes, infanterie, artillerie et cavalerie, réunies en un seul et même corps, nommé division. Ce fut le maréchal de Broglie qui eut le premier la gloire de rendre pratique cette pensée profonde, dont les Romains avaient jadis tiré un parti si fécond en organisant la légion, ce mélange de plusieurs armes spéciales, destinées, sous un chef unique, à se soutenir réciproquement et à concerter à propos leurs efforts : « Un Dieu, dit Végèce, leur en inspira la pensée. » Toutefois, cette réorganisation d'une armée active en divisions ne fut alors que partielle, et la réforme qu'elle devait entraîner dans l'art de la guerre ne devint complète qu'à la fin du siècle, lorsque la France se trouva de rechef aux prises avec l'Europe coalisée.
La bataille de Fontenoy, qui illustra les armes françaises en 1745, fut une de celles où le maréchal de Saxe , commandant notre armée , montra le parti que l'on pouvait tirer d'un choix judicieux de bonnes positions et de la mobilité de l'artillerie.
L'armée anglo-hollandaise s'avançait contre lui sous les ordres du duc de Gumberland ; le maréchal français dispose la sienne sur trois points principaux, savoir : sur le village ù'Antoin où s'appuie sa droite; sur le village de Fontenoy, situé à un tiers de lieue du premier, et qui devient à peu près son centre, et sur le bois de Barry, situé à un quart de lieue de Fontenoy et destiné à servir de point d'appui à son extrême gauche.
Fig. 45.
Bataille de Fontenoy. — \'9 position.
c^1 Français.
mm Anglo Hollandais.
En outre, le général français établit des redoutes garnies de canons R,R sur la lisière du bois de Barry pour fortifier sa gauche; d'autres redoutes ll',K',R', entre Fontenoy et Antoin, relient ces deux positions et rendent sa droite non moins forte; puis gardant une réserve de douze pièces de canon pour aviser à 1 impré\u de la bataille, il attend l'attaque de l'ennemi.
Le duc de Cumberland commence cette attaque à cinq heures du matin , et tente successivement d'emporter les positions d'Ântoin et de Fontenoy ; mais il est repoussé avec perte. — Il est dix heures du matin ; dirigeant alors son attaque principale sur notre gauche, il lance trois colonnes dans l'espace qui séparait Fontenoy du bois de Barry; ces colonnes, bien qu'incommodées par le feu des redoutes de ces deux points , ne cessent pas de gagner du terrain, formées en cohorte carrée (A), à trois faces pleines, qui avance toujours faisant un feu terrible sur l'infanterie française opposée qu'elles dispersent; cette redoutable masse de 15,000 soldats anglais d'élite est déjà entrée comme un coin de fer et de feu dans nos lignes; encore quelques instants et elle va tourner el prendre à revers la position de Fontenoy d'abord, celle d'Antoin ensuite, c'est-à-dire décider la victoire en faveur des Anglo- Hollandais.
C'est alors que le maréchal de Saxe, faisant d'abord charger les colonnes anglaises par sa cavalerie pour gagner du temps, donne l'ordre de faire approcher les pièces de canon de réserve, et les établit en F à l'ouvert de l'angle formé par deux lignes de ses troupes .
Cet éclair de génie militaire, que l'on attribue au duc de Richelieu, va changer brusquement l'état des choses; le feu de ces quelques pièces de canon de réserve , dirigé avec habileté et à l'improviste sur un des angles du vaste carré britannique, le foudroie à bout portant et le disperse; la redoutable maison du roi profite de ce désordre pour le charger de front et achève alors la déroute des Anglais qui devient complète; 15,000 des leurs sont tués ou blessés, et ils laissent entre nos mains quarante bouches à feu.
Fi g. 46 bis.
Bo/j
ANTODf
Bataille de Fontenoy. — %• position.
nm Français.
aam Anglo-Hollandais.
Grâce aux progrès de l'artillerie et à la mobilité qu'elle a su acquérir, ce ne sont donc plus seulement des pièces de canon que Ton établit sur telle ou telle position pour fortifier l'assiette d'une armée devant l'ennemi, ce sont des bouches à feu que Ton fait aller et venir sur le champ de
bataille pour décider du sort de l'affaire et qui la décident parfois, comme on vient de le voir ; et le feu de la mous* queterie lui-même est devenu tellement juste et nourri qu'il fut suffisant à Fontenoy pour protéger la colonne anglaise contre |ps premières charges j|p cavalerie que le maréchal lanqp ff ajiprd contre elle ; cavale impuissante à l'entamer ava^f l'arrivée des pièces jje. papon de réserve, dont le feu causp un ravage et un désordre si remarquable dans les raqgp britanniques; après un pareil résultat, les esprits routjniefs, qui n'avaient pas vu saps chagrin les piquiers (^paraître de. plus en plus de,s rarçgs de l'armée pour fyire pl^ce $ux mousquetaires, ne pouvaient plus accorder de reerets à cette arme tqfjtp primitive; son heure avait définitivement sojiné, d'autant pjus que le fusil à baïonnette allait mettre jjepx armps, ail )ict| fl'upe, entre les mains jju fantassin, p'un autre côté, |a spiçnce des manœuvres (Hait en voie d'étendre ses limi|ps et d'amener une grandp précision c|ans les mouvements fies groupes. Frédéric fi, pe fpi-c^pitaine, gi}j fit ^e Ja Prus^p une puissance militaire dp premier orfjre, fut Ip gr^nd maître de cette école; apsj flans |es batajjjes de ^eMtfhen et de Rosbach que livra pp souvprain , et cjjii contribuèrent si puissamment à l'établissement dp ]j| monarpjiie prussienne, prouva-t-il qu'jl £taif parvenu à faire mappeuvrer ses troupes beaucoup plu§ rapidement que les gpnéraux ses contemporains ; ce fut le cachet particulier de ses batailles : ainsi à Rosbach, il avait à combattre des troupes françaises beaucoup plus nombreuses, qui, une fois les armées en présence, voulurent faire un mouvement de flanc pour étendre leur ligne et envelopper la gauche des Prussiens; ce que voyant, Frédéric exécute un mouvement semblable, mais beaucoup plus promptement; et, lançant ensuite sa cavalerie sur les troupes françaises avant qu'elles se fussent reformées et remises en ligne, il les met en pleine déroute.
Même manœuvre, ou à peu près, à Leuthen9oxi le roi de Prusse exécute contre l'armée autrichienne un mouvement de flanc semblable, en l'appuyant toutefois par une dizaine de pièces de canon ; la gauche de cette armée est ébran-
fée, dispersée et ne tarde pas à entraîner le reste des troupes autrichiennes dans sa défaite.
Après la guerre de Sept-Ans, l'Europe et l'armée française se reposent dans les loisirs d'une longue paix, dont la guerre de 1778 contre l'Angleterre, guerre exclusivement maritime, vient seule interrompre le coursj niais si la paix règne entre les nations du continent, elle ne règne pas au sein des populations de la France, dont l'édifice monarchique, miné sourdement vers la fin du ktiii* siècle, finit par tomber pièce à pièce sous le règne de l'infortuné
Louis XVI, le meilleur comme le plus digne des rois, qui expie sur l'échafaud le tort d'avoir montré trop de condescendance à l'anarchie. L'armée subit naturellement le contre-coup de l'effroyable tempête qui avait englouti le trône; la désorganisation, l'indiscipline, ne tardèrent pas à se mettre dans les rangs qu'avait affaiblis l'émigration forcée ou volontaire d'un grand nombre de ses généraux, de ses officiers; nous verrons plus loin comment le génie militaire de la France sortit victorieux de celte terrible crise, au son du tocsin d'alarme, qui appela la nation presque tout entière en armes sur les frontières menacées par une coalition nouvelle de l'Europe.