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CHAPITRE VII

Bataille» de mer au XVIIIe siècle, jusqu'à 199*.

Sommaire : Industrie commerciale et maritime.— Les cacatois, les bonnettes. — Bataille de Malaga. — Combat de Mahon. — Byng condamné à mort.— Combat de la Belle-Poule,— Guerre de 4778. — Combat d'Ouessant. -7 Les trois rencontres de Guichen et Rodney. — Combats du 42 avril aux Antilles et dans l'Inde. — Génie audacieux de Suiïren. — Paix de 1783. — Belle assiette de la marine à la fin du règne de Louis XVI. .

Pendant le xvme siècle, le rôle politique des flottes de guerre grandit et s'étend sur les mers lointaines, comme les possessions coloniales de l'Europe, comme les flottes marchandes dont elles sont les protectrices armées : c'est que l'industrie commerciale est venue doubler l'essor imprimé à la navigation et, par suite, au développement des forces navales. Dans l'antiquité, Tyr et Carthage avaient été d'abord les centres d'activité de cette industrie, qui ne dépassait guère les limites de la Méditerranée; Alexandrie ensuite, et Rome l'eût été sans doute, si les flots de la mer étaient venus mourir au pied du Capitole. Après la conquête des Barbares , les peuples grecs conservèrent longtemps l'ascendant commercial, dont s'emparèrent plus tard certains ports de l'Italie, Venise, Gênes, etc. — La boussole s'invente; Colomb arrive qui découvre un nouveau monde, et la puissance maritime est bientôt déplacée. L'Océan était la grande route des Indes; ce furent donc les contrées européennes baignées par ses flots qui acquirent dès lors une grande importance commerciale; l'Espagne et le Portugal s'en emparèrent tout d'abord, et la navigation de la Méditerranée ne fut plus que secondaire.

Mais la Hollande, l'Angleterre et la France ne tardèrent pas à entrer en partage avec ces deux contrées ; ce fat dès lors «ntre tous les peuples une lutte maritime dont nous avons déjà vu quelques épisodes dans les mers d'Europe, et dont le théâtre sera souvent une mer tropicale; lutte terrible et longue dont le prix sera l'Inde, qui donne le sceptre des mers à qui la possède et finira par appartenir toujours à la nation qui aura mis le plus de ténacité, de grandeur et d'esprit de suite dans les entreprises de guerre ayant pour objet la conquête de cette magnifique contrée.

Les progrès de la marine à voiles et les perfectionnements apportés dans l'organisation et l'armement des flottes vont donc être incessants pendant ce siècle de navigation et de combats lointains. Les vaisseaux augmentent leur voilure pour se donner le maximum de vitesse dont ils sont susceptibles en pleine mer; les marins imaginent les bonnettes, ou voiles supplémentaires de beau temps, qu'ils établissent teinpofairement à côté des voiles ordinaires pour offrir une plus grande surface dé toile à un vent favorable • ie beaupré est dégagé de ce mât de hune qui en surchargeait l'extréniité et fatiguait l'avant du vaisseau dans leâ coups de tangage; l'ourse, ou voile triangulaire établie sur le mât d'artimont, est remplacée par \Mi% voile aiiHt|ufc H8ffltHgë 0H#*MMftB; dfe ifiêlfië gHflti IJIië iës! huniers, ë'ëàtà-iiirê tëi 4Mfc»01ttfêë3 âti-Bëâàiiâ des kèM voiles, âjraiit M ë8hsttitàés fet hbÀuû stlsfcëiiilfaiêê de tiraver les efforts de la tempête, ont été, un siècle avant, surmontés d'un troisième rang de voiles de beau temps appelées perroquets , le xvine siècle verra les perroquets se consolider à leur tour pour qu'on puisse les surmonter d'un 4e étage de mâts et voiles appelés cacatois, voiles de petit temps. C'est ainsi que le génie du marin arrivera à suppléer par une voilure étendue, mais divisée, aux variations continuelies dans la force du vent, jusqu'à ce qu'un siècle plus tard, secouant le joug de ce moteur inconstant, il s'empare de la vapeur et en fasse un instrument plus docile et plus obéissant de sa pensée.

Mais la voilure et ies agrès rie se perfectionnent pas seuls

dans les Hottes de guerre; l'artillerie y acquiert, dans chaque batterie, et l'uniformité de calibre el une régularité de service qui en doublent les effets destructeurs; les eano nui ers-marin s sont institués et offrent dès lors une grande sécurité et des garanties d'habileté non moins grandes dans le tir et la manœuvre des bouches à feu de bord.

Les évolutions navales s'assujettissent chaque jour à des méthodes plus précises, les escadres deviennent meilleures manœuvrières; toutefois, la lactique des combats de mer conserve de part et d'autre, jusqu'à la fin du xvih* siècle, ce cachet de circonspection dont les batailles du xvu* siècle nous ont offert maint exemple. Une bataille de mer, c'est

toujours le développement de deux lignes parallèles de vaisseaux échangeant Tune contre l'autre le plus grand nombre possible de coups de canon , mais généralement d'un peu loin : telle est la bataille de Malaga, que le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, livre en 1704, avec une flotte de 50 vaisseaux de ligne, contre les 53 vaisseaux des amiraux Rooke et Howels ; les Anglais, maltraités, se retirent du combat ; mais avec un peu plus d'audace dans la tactique de l'époque, ce n'était pas une retraite , c'est un désastre complet qui les eût atteints. Malaga est la dernière bataille navale qui se livre sous le grand règne de Louis XIV ; celui de son successeur n'est marqué que par des combats maritimes sans résultats ou par l'incurie qui préside à l'entretien de nos ports et de nos flottes, grâce à la parcimonieuse incapacité des ministres de Louis XV ; un seul de ces combats donne quelque peu de lustre maritime à ce malheureux règne : c'est celui livré près de Mahon par La Galissonnière, à la tète d'une escadre de 12 vaisseaux, contre Byng, commandant une escadre anglaise de même force. Les Anglais, au vent, laissent porter sur l'escadre française -y mais leur avant-garde engage le feu bien avant le reste des autres vaisseaux ; l'escadre française en profite pour défiler tout entière à petite distance de cette avant-garde, qu'elle serre un peu, dégrée presque complètement et met hors de combat. A la suite de cette affaire, l'amiral anglais Byng est condamné à mort.

Le déplorable traité de 1763 termine ce triste règne, à la suite duquel la France , battue sur terre , presque sans marine, et dépouillée de ses colonies, attend des jours meilleurs pour racheter l'humiliation de ses clauses.

ni

C'est le noble cœur de Louis XVI qui entreprend cette grande tâche. Nul monarque français n'a conçu et en partie réalisé des vues plus profondes en fait de marine, de colonies, de puissance extérieure et d'entreprises lointaines; infatigable dans son zèle pour le bonheur et la

prospérité de la nation, il avait préparé à notre industrie et à notre commerce de nombreux débouchés, et il venait de reconstituer une puissante flotte de guerre, lorsque l'Angleterre fit donner par une de ses frégates le signal des hostilités contre notre marine renaissante : cette frégate, c'est YArethusa, qui vient ordonner à la frégate française la Belle-Poule, commandée par le capitaine de la Clocheterie, d'aller passer à poupe du vaisseau de l'amiral anglais Keppel; la Belle-Poule s'y refuse fièrement et reçoit alors la bordée de YArethusa, de force supérieure; un combat acharné s'engage, et, après cinq heures de lutte, la frégate anglaise s'enfuit pour rejoindre son amiral : la guerre est désormais allumée entre les deux marines.

Dans les luttes d'escadres qui signalent cette guerre, dite de 1778 , nous allons assister à des manœuvres aussi difficiles que brillantes , à des passes d'armes maritimes , qui dénotent autant de coup d'oeil que d'habileté chez les amiraux , mais n'amèneront pas de grands résultats , de grands désastres , parce qu'aucune de ces manœuvres ne conduit à envelopper , attaquer l'ennemi sur un point décisif avec des forces supérieures ; elles consisteront à disputer le vent, à combattre à contre-bord , à harceler les extrémités de la ligne ennemie jusqu'au 12 avril 1782 , journée doublement remarquable par les deux combats que se livrent les deux marines dans deux mers lointaines, en laissant de côté les pratiques usuelles d'une tactique de deux siècles. Nous reviendrons tout à l'heure sur cette mémorable journée. Le premier combat d'escadres de cette guerre eut lieu vers Ouessant , entre l'amiral français d'Orvilliers et l'amiral anglais Keppel, qui étaient chacun à la tête de 30 vaisseaux de ligne ; après une canonnade de 3 heures l'arrière-garde de la flotte anglaise , qui avait été plus serrée au feu par nos vaisseaux que le reste de cette flotte, se retire fort maltraitée , et Keppel laisse le champ de bataille libre aux vaisseaux français ; cet heureux début cause une joie universelle en France ; en Angleterre, il entraîne la mise en jugement de Keppel, qui est cependant acquitté comme plus malheureux que coupable.

Dans ce combat, d'Orvilliers , qui se trouvait au vent, avait exécuté une de ces passes d'armes brillantes dont nous venons de parler; ainsi, voyant que la flotte anglaise en défilant sous le vent et à contre-bord de la sienne menaçait une de ses extrémités , il avait immédiatement signalé un virement de bord, lof pour lof, afin de se porter au secours de cette extrémité , évolution délicate que les vaisseaux avaient exécutée habilement; mais ce fut surtout pendant le cours de Tannée 1780 , et au milieu de la mer des Antilles, que les deux marines rivalisèrent d'habileté dans leurs manœuvres , Tune sous les ordres de l'amiral comte de Guichen, l'autre sous les ordres de l'amiral anglais Rodney : Rodney, Guichen! deux noms, dont le premier est si populaire en Angleterre qu'il n'a jamais cessé, depuis, d'être porté par un de ses vaisseaux ; et le second, presque inconnu en France , malgré les grands talents que nous allons voir cet amiral déployer sur le champ de bataille pour tenir la flotte de son rival en échec.

Les deux flottes française et anglaise se rencontrent et se combattent trois fois dans la mer des Antilles, le 17 avril, le 15 et le 19 mai 1780 ; chacune d'elles est de 20 vaisseaux également bien armés, biens montés, bien manœuvres; la bravoure et l'habileté sont les mômes chez les chefs et dans les équipages; aussi ces rencontres n'amènent-elles pas de résultats définitifs ; pour que le contraire eût eu lieu, il aurait fallu hasarder de ces manœuvres téméraires qui provoquent de grands succès, mais qui peuvent aussi entraîner de grandes défaites, et, de part et d'autre , on s'estimait trop pour les tenter.

Le 17 avril 1780, les deux flottes se rencontrent à la pointe du jour ; la flotte anglaise est au vent : la flotte française est rangée en bataille tribord "amures sur la perpendiculaire du vent : Rodney , maître du moment de l'attaque, laisse porter avec ses vaisseaux sur un ordre de front pour attaquer la flotte française, mais plus particulièrement l'arrièrc-garde de cette flotte qu'il médite d'écraser avec des

forces supérieures ; Guichen devine son adversaire, et, sans hésiter, signale à ses vaisseaux de virer lof pour lof tous à la fois, ce qui renverse son ordre de bataille de tête à queue, et, par suite, assure l'appui de toute la flotte française à l'arrière-garde menacée, si l'amiral anglais persiste dans sa résolution première ; mais Rodneij, déconcerté par cette habile manœuvre, hésite, change ses dispositions, et faisant serrer le vent à ses vaisseaux , s'éloigne pendant quelque temps de notre flotte ; comme il est au vent, il est encore maître de choisir à son gré le moment de l'attaque; vers 11 heures il s'y décide, et chaque vaisseau anglais se dirige vers le vaisseau français qui lui correspond dans la ligne ennemie; la canonnade s'engage et dure ainsi jusqu'à la nuit, qui sépare les deux flottes sans aucun résultat décisif; en tactique, comme en mécanique, deux forces égales et opposées l'une à l'autre s'annulent réciproquement sans déterminer de mouvement en aucun sens.

Le 15 mai , les deux flottes se rencontrent de nouveau; après avoir manœuvré l'une et l'autre pour se disputer le vent, elles se rapprochent à contre-bord , les Anglais tribord, les Français bâbord amures; il y eut un instant d'indécision avant que l'on pût juger laquelle des deux avant-gardes passerait au vent de l'autre; mais l 'avantgarde française, suivie de sa flotte, doubla décidément Tavant-garde anglaise; qu'allait faire Rodney dans ce rapprochement des deux flottes? allait-il signaler à son avantgarde qui portait le cap sur le milieu de la ligne française de continuer sa route, et d'essayer à couper cette ligne? ou allait-il lui faire gouverner largue pour prolonger par sous le vent et à contre-bord l'arrière-garde française ? La première de ces manœuvres était hardie, elle pouvait lui donner la victoire; mais l'idée de couper une ligne pour provoquer une mêlée générale n'était pas encore entrée dans les esprits : ce fut donc au second parti que s'arrêta l'amiral anglais; il signale de laisser porter pour défiler contre l'arrière-garde française, se réservant de lui faire essuyer le feu de toute sa flotte à contre-bord; l'habile comte de Guichen, attentif aux mouvements de son adversaire, si-

gnale et fait répéter au porte-voix Tordre de virer de bord, vent devant par la contre-marche, et, grâce à cette manœuvre, qui est vivement exécutée, non-seulement il dépasse toute tentative d'attaque contre son arrière-garde, mais il vient offrir le combat, au même bord, à la flotte britannique; celle-ci, continuant à courir largue, la nuit sépare les deux armées sans qu'on eût fait autre chose que de s'envoyer, de part et d'autre quelques bordées. Le 19 mai, les deux flottes sont encore en présence; elles font route à contre-bord; les Français sont au vent, bâbord amures, en ligne de bataille; la flotte anglaise développée de la même manière , tribord amures , porte le cap par sous le vent et sur le milieu de l'avant-garde française; Guichen signale à celle-ci de doubler au vent l'ennemi et de se combattre dès qu'on sera à portée de canon ; le feu commença, en effet, entre les chefs de file des deux flottes, et les vaisseaux anglais laissant porter successivement en prolongeant sur la ligne française, l'action ne tarde pas à devenir générale ; Rodney, aussi désireux d'attaquer l 'arrière-garde française avec des forces supérieures que Guichen était attentif à la préserver, fait alors signal à ses neuf vaisseaux de tête, qui avaient déjà dépassé à contrebord la ligne française, de virer de bord, de forcer de voiles et de venir mettre cette arrière-garde entre deux feux ; les neuf vaisseaux anglais virent de bord, en effet, et se dirigent beaupré sur poupe un peu au vent de l 'arrière-garde française , laquelle a déjà affaire aux vaisseaux anglais qui la prolongent lentement sous lèvent; c'est alors que Guichen retourne contre l'avant-garde de son adversaire ainsi détachée la manœuvre que Rodney méditait contre lui ; il signale à sa flotte un virement vent devant tous à la fois, qu'autorisent l'état de la mer, comme celui de ses vaisseaux, afin de conserver l'avantage du vent d'abord, et ensuite d'attaquer à son tour, et le plus tôt possible , les neuf vaisseaux anglais détachés avec des forces supérieures; mais, à cette manœuvre, ceux-ci rejoignent leur flotte sous toutes voiles, et le reste de la journée s'étant passé en rectification d'ordres des deux côtés, la nuit sépare de nouveau les combattants.

Le lendemain, Rodney, ayant renoncé à entamer la flotte française sous les ordres du comte de Guichen, faisait route pour la Grenade ; sur cette nouvelle, l'amiral français se dirigea à son tour sur la Martinique , où il mouilla le 22 mai. Les deux flottes avaient essuyé des pertes à peu près égales dans les engagements ; toutefois le vaisseau anglais le Cornwall , complètement désemparé , n'avait pu suivre la sienne et s'était échoué à l'entrée de la baie du carénage.

Deux années s'écoulent avant que les marines rivales se rencontrent de nouveau dans la mer des Antilles; Rodney continue à diriger la flotte anglaise ; mais la flotte française n'est plus sous le commandement de son habile adversaire auquel a succédé l'amiral comte de Grasse.

C'est le 12 avril 1782 que les deux flottes se rencontrent par une brise variable de l'est au sud sud-est ; la flotte française court bâbord amures, mais mal formée, et présente des lacunes dans sa ligne ; la flotte anglaise l'atteint par sous le vent, à contre-bord, et son avant-garde prolonge les vaisseaux français à distance; mais, au moment où le vaisseau le Formidable, monté par Rodney, atteint la flotte française pour la prolonger à son tour comme a fait l'avant-garde anglaise, le vent fraîchit un peu et adonne de deux quarts : « Serrez le vent » dit le capitaine Douglas, flag-captain de Rodney , au master qui tenait la barre du gouvernail : Rodney veut d'abord contrarier cet ordre; mais reconnaissant ensuite qu'il va lui permettre de couper la ligne française et de la mettre en désordre, peut-être même entre deux feux, il s'écrie, au dire de l'historien anglais Ekins : « Then do it as y ou please ! » Faites donc comme il vous plaira! et cependant, dans ce hasard du vent, dans ces trois mots du capitaine Douglas, mots incompris d'abord de Rodney , il y avait tout un nouveau système de combats de mer; bientôt, en effet, les vaisseaux anglais le formidable, VAgamemnon, le Duke, etc., coupent la ligne française et se répandent, les uns au large, les autres le

long des vaisseaux français, qu'ils mettent entre deux feux ; le contre-amiral commandant Tarrière-garde anglaise, imitant la manœuvre de Rodney, vient, toujours à contrebord, couper de nouveau notre ligne après le dernier vaisseau de notre avant-garde : en vain de Grasse multiplie ses signaux pour masser au combat sa ligne désemparée et coupée en trois tronçons; il est trop tard, la fumée empêche de voir les signaux, argument qui semble spécieux, mais qui est vrai et qui à lui seul suffit pour faire établir comme règle « que l'amiral en cbef doit, autant que possible, pré- « voir, avant le combat, la manœuvre à faire; et qu'une « fois le feu engagé, les capitaines doivent être tellement « pénétrés des méthodes d'attaque et des intentions de leur « amiral, que les signaux cessent alors d'être une nécessité « de leur action. »

De Grasse, entouré par six vaisseaux anglais, se défend comme un lion ; il veut mourir, mais cette consolation lui est refusée ; à six heures du soir , le vaisseau la Ville-de- PariSy qu'il monte, accablé par le nombre, démâté de tous ses mâts, et coulant bas d'eau, se rend après dix heures de combat.

Cette défaite n'eut pas d'ailleurs les résultats désastreux qu'il y avait lieu de craindre; cinq vaisseaux désemparés restèrent seuls au pouvoir de l'ennemi, et le reste de la flotte française lui échappa après s'être rallié.

Tel fut le combat du 12 avril 1782 dans la mer des Antilles; nous disons dans la mer des Antilles, car, par un singulier hasard, ce même 12 avril, l'amiral français Suffren prenait, dans la mer des Indes, une revanche de l'échec de son collègue ; à la tête d'une escadre de douze vaisseaux, il attaquait devant Prorediern l'amiral anglais Hughes, qui lui opposait une escadre de même force, et l'avantage restait à l'amiral français, comme il lui était resté devant Madras le 17 février précédent, comme il lui resta le 2 septembre suivant devant Trincomalé ; et si, dans

ces combats, Suffren ne captura pas de vaisseaux ennemis, du moins il les força à fuir après les avoir mis "dans un état tel que l'amiral Hughes écrivait à l'amirauté : « L'Aigle, le « Monmouth, le Beau fort et le Supen^b, faisant beaucoup « d'eau par suite des boulets qu'ils ont reçus à la flottaison, « et l'escadre anglaise tout entière ayant de fortes ava- « ries, je me suis déterminé à faire route pour Madras, ne « pouvant mouiller à Trincomalé. »

Un historien anglais, John Cler k, qui, après la guerre de 1778, exposa des méthodes nouvelles de combat dont Nelson fit l'application quelques années plus tard, parle dans les termes suivants de l'habileté de l'amiral Suffren et de la hardiesse de ses plans d'attaque : « Quoique M. de Suffren « n'ait pas eu tout le succès qu'il s'était promis de son atta- « que bien concertée sur l'arrière-garde de l'escadre an- « glaise, dans l'affaire du 17 février, cette affaire et l'at- « taque également bien concertée qu'il exécuta, le 12 avril, « sur l 'avant-garde anglaise prouvent avec évidence son gé- « nie, sa bravoure et ses talents militaires.

« Si M. de Suffren put d'abord amener, vent arrière, son « avant-garde sur l'avant-garde anglaise pour l'attaquer ; « s'il a pu ensuite, après s'être mis en bataille, à portée de « pistolet du corps de bataille anglais, faire rallier à lui son « arrière-garde pour le soutenir; si, dans cette occasion, les « vaisseaux de l'arrière-garde anglaise n'ont pas pu venir « à temps pour prendre part au combat et pour harasser un <f ennemi déjà bien maltraité, on y trouve la preuve très- « marquée de la convenance et de la possibilité qu'il y a « d'amener la totalité, ou une partie seulement, d'une ar- « mée navale contre une moindre partie des forces d'une « armée ennemie : et l'effet de cette disposition doit avoir « des suites infiniment importantes dans les combats de mer9 « aussi bien que dans les batailles de terre. »

Gomme on le voit, et de l'aveu même de l'historien anglais, dont l'ouvrage fit grande sensation en Angleterre et commença à se répandre en France en 1791, l'attaque de Rodney, le 12 avril 1782, avait porté une rude atteinte à cette espèce de fétichisme que les amiraux professaient depuis si longtemps pour la longue ligne de bataille. Suffren

en avait également secoué le joug', non-seulement le même jour, mais plusieurs fois avant et après dans la mer des Indes; ainsi, le 17 février 1782, il arrive grand largue sur deux colonnes pour envelopper l'arrière-garde ennemie avec toutes ses forces, l'attaque, la désempare, et n'est empêché de poursuivre ses avantages que par le manque absolu de brise ; le 12 avril, c'est sur le centre et lavant-garde ennemis, au contraire, qu'il masse ses forces, et les maltraite de telle sorte, que l'amiral Hughes laisse porter et quitte le champ de bataille; enfin, le 2 septembre de la même année, le seul jour où il se trouve plus fort en nombre que l'escadre anglaise, son audace et son génie apparaissent encore plus grands et achèvent de lui donner une grande analogie avec la célébrité maritime qui va paraître en scène, avec Nelson. L'escadre française se compose de quatorze vaisseaux , celle des Anglais de douze ; les Anglais prennent chasse, grand largue sur une ligne; Suffren signale de les poursuivre sans ordre pour les arrêter tous, ne voulant pas se contenter d'entourer l'arrière-garde seulement; c'est toute l'escadre anglaise que le fougueux amiral veut attaquer et battre ; mais il ne peut réaliser son projet avant la nuit, et Hughes, dont les vaisseaux continuent à fuir à toutes voiles, échappe sans pertes des mains de son terrible adversaire.

Non-seulement Suffren se montra dédaigneux des règles absolues de tactique navale de son époque, mais il ne tint pas plus de compte de ces traditions decombatàmojenne dislance que nous venons de voir prédominer depuis deux siècles, désireuses qu'étaient sans doute les nations maritimes d'épargner un matériel si coûteux et souvent d'un renouvellement fort difficile ; c'est à portée de pistolet qu'il engageait l'ennemi ; c'est en plein bois, comme Duguay- Trouin, qu'il faisait diriger le tir de ses bouches à feu : aussi, l'historien anglais Clerk ajoute-t-il, après avoir commenté les combats de Hughes et de Suffren : « En se rappelant le « peu d'effet produit d'ordinaire par des canonnades de « plus de trois heures, je ne puis m'empècher de faire re- « marquer que, dans cette occasion, la canonnade, qui ne « dura que neuf minutes, si elle maltraita le vaisseau U

« Héros de M. de SufFren, tua 59 personnes et en blessa 96 « à bord du Superb, que montait l'amiral anglais ; et que « leMonmouth eut 45 morts et 102 blessés. »

La paix de 1783 vint mettre un terme aux hostilités; les traités qui l'établirent honorèrent les armes et la politique de Louis XVI; l'indépendance des États-Unis d'Amérique était reconnue, et, par là, le monarque français, leur fidèle allié, étaitparvenu à balancer l'extension coloniale de l'Angleterre, comme il avait balancé sa fortune maritime dans les rencontres des flottes ennemies sur les deux océans. La France avait fait inscrire dans ces traités le noble principe de la liberté des mers, dont elle a toujours été le champion, et fait effacer des traités précédents les honteuses stipulations relatives au port de Dunkerque. Aussi, lorsque l'orage révolutionnaire emporta la monarchie, le pays pouvait-il contempler sa flotte avec orgueil : elle se composait de soixante vaisseaux de ligne bien entretenus, et d'autant de frégates et corvettes ; les magasins et arsenaux renfermaient tout ce qui était nécessaire à l'entretien d'une grande marine ; 80,000 hommes de mer étaient inscrits dans les ports et régis par l'ordonnance de 1784, qui est encore en vigueur presque telle qu'elle , tant ses dispositions étaient sages et prévoyantes. L'ordonnance du 1er janvier 1786, en créant le corps des canonniers-matelots, divisé en 81 compagnies commandées chacune par un officier de vaisseau, avait assuré le service des bouches à feu de la flotte par la bonne organisation d'une spécialité importante ; en outre, les officiers de la flotte, divisés en capitaines ou lieutenants decanonniers ou de fusiliers étaient aussi instruits que façonnés à la guerre d'escadres, et l'accès de leur corps venait d'être ouvert, non-seulement à la naissance, mais au mérite; l'Académie de marine, dirigée par le savant chevalier de Borda, donnait l'essor au mouvement scientifique de ce corps dont les amiraux rivalisaient de talents nautiques et de bravoure avec les amiraux anglais : si Rodney avait battu de Grasse, il n'avait pu enta-

mer Guichen; et l'amiral Hughes, de l'aveu même des historiens anglais, s'était trouvé inférieur à l'audacieux bailli de Suffren, qui avait , le même jour que Rodney, foulé aux pieds les règles d'une tactique trop incomplète et préparé celle que nous allons voir tout à l'heure appliquer à Abouir, comme à Trafalgar; grands enseignements maritimes, dont les amiraux anglais sauront tirer un judicieux parti pour combattre les flottes inexpérimentées sorties de nos troubles révolutionnaires !

Fig. 48.

[Sous Unis XVI.-

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