‹ Bâtard d'empereurChapitre 10 sur 47 · APOLOGIE POUR L EMPEREUR · texte numérisé non relu

APOLOGIE POUR L EMPEREUR

Napoléon est-il coupable dans l'aventure de Revel ?^ Examen de la question. — Les suites des faux du dragon. — Revel traduit devant la Cour spéciale de Versailles. — Son avocat : JVI. Lebon. — Revel poète. — Sa condamnation. — Intervention de Caroline et de Murât en faveur de Revel. — Des documents. — Le problème de la traite. — Examen d'une double hypothèse. — Résumé du cas de Revel. — Son dossier accablant au JVlinistère de la Guerre. — Après la condamnation. — Captivité à Dourdan. — Sort d'Éléonore. — Le divorce. — Raisons et motifs du divorce. — Saisie de La Matrimonimanie. — Revel en liberté.

ONC l'Empereur avait pris Éléonore pour maîtresse, et c'est pour s'en assurer la pacifique et définitive possession qu'il « me voua à l'infamie », dit Revel (i). Cette question est d'importance et il y a lieu de l'examiner attentivement et avec d'autres témoignages que celui du dragon. L'Empereur a-t-il commis ce crime, cet attentat à la liberté individuelle sur un obscur citoyen, et le désir d'une femme a-t-il pu

(i) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 202.

le pousser à souiller sa gloire d'un méfait si tyrannique? Nous n'avons pas affaire ici avec une vulgaire accusation de pamphlétaire et le cas est assez troublant^ au premier abord, pour être étudié dans tous ses détails. Il l'est ici, pour la première fois, d'une manière, sinon complète, du moins attentive. Il y a intérêt à savoir si, dans ce procès, l'Empereur est coupable, car, dès lors, sa psychologie amoureuse prend un caractère particulier, puisque pour satisfaire à un élan de la chair, il a pu fouler aux pieds ces lois de la morale et de la justice dont il fut le restaurateur dans la France échappée à la Terreur. Jusqu'à présent, dans cette cause, Revel seul a plaidé devant la postérité. J'entreprends aujourd'hui de plaider pour Napoléon. Tout d'abord, je reprends la suite des événements au lendemain de l'arrestation du mari d'Éléonore.

Dès que l'événement fut connu de Denuelle, il s'empressa d'aller avec sa fille à Évreux, où La Feuille était en résidence. Cette démarche eut pour résultat que le quartiermaître promit de reconnaître sa signature sur l'effet de Sorel. Quant à celui-ci, que Denuelle et Éléonore virent en revenant d'Évreux, il consentit à se désister (i). Les plaignants disparaissaient donc. Mais la plainte avait suivi son cours et il n'était plus temps de l'arrêter. L'instruction de l'affaire était commencée. Elle avait, en ce temps, sous l'effet de la loi du 23 floréal an X, une autre importance que celle qui y est attachée aujourd'hui. Les pénalités pour les faux étaient sévères et les poursuites d'une rigueur excep-

(0 M. M'", ancien officier d'artillerie, Histoire du prétendu rapt de Mme la comtesse de L"'...; pp. 28, 29.

tionnelle. C'est ce qui explique comment, malgré les désistements promis par La Feuille et Sorel, l'affaire ne put être arrêtée. La Cour criminelle de Paris, d'abord saisie, se déclara incompétente, et étant donné le lieu et la date de la traite, renvoya l'affaire devant la Cour spéciale de Seine-et- Oise (i). Revel fut donc transféré à Versailles. L'avocat qu'il choisit fut un sieur Lebon, qui tenait à Mme Campan. Mlle Lebon, en effet, avait été mariée à un avoué du tribunal de première instance de la Seine, M. Masson(2), par l'intermédiaire de l'ancienne directrice d'Eléonore, « cet apôtre zélé de la population », raille amèrement Revel (3). C'est là un détail à signaler dans les dédales de ce qu'on a appelé une « intrigue des boudoirs (4} ». Ce fut le

(i)Aux termes des lois du 18 pluviôse an VIII et du 23 floréal an X,« les crimes de faux, d'incendie, d'attaque à main armée, les affaires comportant récidive étaient dévolus non plus à la Cour criminelle ordinaire de chaque département, mais à une Cour spéciale, composée de trois juges criminels et de trois juges du tribunal civil. Cette Cour spéciale jugeait sans l'assistance et le concours du jury.» — Baron Despatys, Magistrats et criminels : iyg5-i844: d'après les mémoires de Gaillard, ancien président de la Cour de justice criminelle de Seine-et-Marne, conseiller à la Cour Impériale de Paris, conseiller en Cassation: Paris, 191 3, in-8, p. y5.

(2) C'est évidemment de ce Masson dont il s'agit dans cette note : « M. Masson, avocat avoué près le tribunal de première instance de Rambouillet, a adressé à jMgr le chancelier de France, une lettre à laquelle il joint une offrande de 3oo francs. « Mon vœu, dit-il, est que cette somme soit une partie du prix de la première action d'éclat qui sera faite dans cette campagne par un soldat des armées du Roi ; que d'autres fassent de pareilles offrandes pour la deuxième, la troisième, etc., actio n d'éclat, et le soldat, citoyen tidèle, se chargera de les multiplier. » — Journal général de France, samedi 18 mars i8i5.

(3'>J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...;

(4) M'", Vie publique et privée de Joachim Murât, composée d'après des matériaux authentiques, la plupart inconnus, et contenant des particularités inédiles sur ses premières années : Paris, 1816, in-8, p. C^.

24 thermidor an XIII que Revel comparut devant la Cour spéciale de Versailles. Le procureur général Giraudet requit contre lui. L'Empire tombé, Revel ne se déclara pas satisfait de la manière dont il avait été défendu par son avocat. « On ne remarqua dans le discours de M. Le Bon, dit-il, que des compliments amphatiques (sic) au procureur général Giraudet, et quelques mouvements oratoires plus propres à soutenir sa réputation qu'à me justifier (1). » Justifier? Mais Revel avoua, lui-même, le faux! Il est vrai qu'il assure que son avocat lui avait conseillé cet aveu afin d'obtenir l'acquittement (2). Ce dire ne supporte même pas l'examen. Cependant, à l'époque de son procès, Revel en jugeait autrement et Lebon était pour lui et Cicéron et Démosthène, auquel il dédiait des acrostiches et des louanges dont il suffira de donner un spécimen pour juger en dernier appel :

Acrostiche dédié à M. Lebon, jurisconsulte, par Jean-Honoré- François Revel, capitaine de dragons.

i~'es Dieux, en le créant, voulurent aux mortels !T!n lui faire trouver un protecteur, un père, ccon, docte, grand, aux malheureux prospère. On doit à ses vertus élever des autels : ^os cœurs reconnaissants seront son sanctuaire.

Monsieur,

Alexandre défendit aux mauvais peintres de faire son portrait; les poètes médiocres devraient s'interdire votre éloge, et je serais impar-

(i)J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 91.

(2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 88.

donnable de l'avoir entrepris dans ce faible acrostiche, si j'avais au moins la prétention de faire un ouvrage digne de vous, que de satisfaire mon cœur embrasé delà plus ardente reconnaissance.

J'ai l'honneur, etc.

Revel (i).

Il se trouvait donc heureux et ravi d'avoir été tiré par Lebon d'un aussi mauvais pas. Et, de fait, à n'être pas charmé, il eût été difficile! Il n'avait été condamné qu'à deux ans de prison. « La Courspéciale de Versailles, diî-il, se fit un scrupule de perdre en moi un officier malheureux dont le plus grand crime était d'avoir épousé une trop belle fille (2). » A son cas devait être appliqué la loi temporaire et d'exception du 28 floréal an X, suspendant jusqu'à la paix l'instruction des affaires en faux par les jurés. L'article VI de cette loi ordonnait l'exposition publique du condamné et l'apposition de la lettre F au fer rouge sur son épaule, même s'il était condamné pour la première fois. Mais, eu égard aux circonstances atténuantes, la cour usa, envers Revel, delà faculté que lui laissait l'article 646 du Code criminel et correctionnalisa la peine. Il évitait ainsi la marque et l'exposition, outre la condamnation aux fers. « Cette peine n'a pas été infligée, donc je n'étais pas coupable! » triomphera plus tard Revel (3). Raisonnement qui serait celui d'un chenapan bénéficiant aujourd'hui de la loi de sursis et s'exclamant: « Je n'ai pas été en prison, donc je suis innocent! » Pauvre raison! « Comment se

(1) Plaidoyer de M. Marchangy...: pp. 69, 70.

(2) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de Cassation...; p. 209.

(3) i.-H.-F. RE\EL,Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 201.

fait-il que convaincu de faux en écritures commerciales, puni par nos lois des travaux forcés et de l'exposition, on vous ait épargné cette peine affiictive et infamante, pour user envers vous d'une indulgence inouïe?» lui demandait plus tard le substitut du procureur du Roi, AL de Marchangy. Et il répondait: « Cette indulgence, vous la devez à l'intervention secourable de ceux-là mêmes que vous accusez (i) ! » Voilà la question ramenée à son vrai point de vue et l'angle sous lequel il faut l'examiner.

Au lendemain de l'arrestation de Revel, Mme Campan s'était préoccupée du sort d'Éléonoreet en avait appelé en sa faveur à la protection de son ancienne élève, Caroline Murât. Celle-ci était demeurée en les meilleurs termes avec la directrice de la pension. « Mais vraiment, lui disait un jour la reine de Naples, je suis étonnée que vous ne soyez pas plus intimidée devant nous; vous nous parlez aussi librement que lorsque nous étions vos élèves ! » A quoi Mme Campan ripostait : « Vous n'avez rien de mieux à faire que d'oublier vos titres lorsque vous êtes avec moi, car je ne saurais avoir peur des reines que j'ai mises en pénitence (2). » Le ton de cette intimité indique comment Mme Campan décida Caroline à placer momentanément Éléonore dans une maison d'éducation à Chantilly (3). Il indique aussi pourquoi l'avocat Lebon songea à user du crédit de Mme Campan pour faire intervenir Murât et Caroline en faveur de son client. Revel, à qui il en parla, n'en fut point fâché et l'y poussa,

(i) Plaidoyer de M. de Marchangy... ; p. 27.

(2) M. Maigne, Journal anecdotique de Mme Campan... ; p. 22.

(3) Plaidoyer de M. de Marchangy...; p. 9.

lui écrivant: « C'est peut-être aussi le moment de mettre à profit les promesses qui vous ont été faites par le grand personnage. Vous jugerez alors si une première preuve d'intérêt serait suffisante, et si une seconde ne deviendrait pas nécessaire. Je suis à la veille, Monsieur, de vous devoir plus que la vie(i). » J'observe que le« grand personnage » n'est autre que ce Murât que Revel,plus tard, sorti deprison, accusera d'avoir coopéré à son infamie, à l'enlèvement de sa femme. Pour le présent je passe. Il est de toute évidence que les Murât s'intéressèrent au sort de Revel et firent le nécessaire pour lui éviter la honte de l'exposition et de la marque. Pendant le séjour de Caroline au camp' de Boulogne, son secrétaire écrivait à l'avocat de Revel:

L'absence de Madame la Princesse est très fâcheuse dans cette circonstance, mais ne doit pas enlever tout espoir. S'il n'est plus possible de faire différer le jugement, il faut nécessairement en attendre l'issue, et réclamer un délai pour que ce jugement ne soit point exécuté sur-lechamp. M. A..., membre du Corps législatif, attaché depuis longtemps à Leurs Altesses, veut bien, en leur nom, taire auprès du ministre de la Justice et de la Police, les démarches que vous jugerez nécessaires; Madame la Princesse, à son retour, solliciterait en faveur de votre client, l'indulgence de S. M. L'intérêt seul que vous mettez dans cette affaire, me fait espérer que vous voudrez bien vous entendre avec M. A... ou lui écrire. Je puis vous assurer d'avance que Madame la Princesse verra avec plaisir tout ce que vous ferez pour sauver, sinon de l'infamie, au moins de ce qu'elle a de plus rude, le mari d'une infortunée dont elle désire vivement adoucir les peines (2).

Cette protection, Revel ne l'ignorait pas, au point qu'en prison il avait rédigé à Murât Tépître dédicatoire d'un volume

(i) Plaidoyer de M. de Marchangy... ; p. 72.

(2) Plaidoyer de M. de Marchangy...; pp. yS, 74.

sur radministration des troupes, qu'il venaitd'écrire(i). Mais Napoléon « me voua à l'infamie ! » s'écrie-t-il. Cri facile et que ces documents rendent un peu vain. Si, en vérité, l'Empereur eût décidé la perte de Revel, les Murât se seraient-ils ingéniés à le sauver malgré la volonté impériale? Murât, complice de Napoléon dans le rapt d'Éléonore, n'avait-il pas tout intérêt à abandonner la victime à son sort funeste ? Quel besoin de délivrer celui qu'on avait voulu perdre? Ces questions sont misérables à poser, mais n'y est-on point contraint par les dires de Revel se déguisant en martyr? M. de Marchang}^ au reste, disait déjà avec une sûre raison : « Un grade supérieur, un commandement éloigné, un poste périlleux, mais où, du moins, il fût tombé avec honneur, voilà par quels moyens le crime méditant un autre crime aurait enlevé le sieur Revel à son épouse (2). » Mais, en admettant que ce ne soit là qu'une hypothèse, demeure la question de la lettre de change. Gomment fera-t-il croire qu'il y a une machination quelconque de l'Empereur? Voici. A son dire, la comptabilité de La Feuille, qu'il avait remise au point, avait, à l'en croire, de condamnables lacunes (3). « La Feuille, qui n'avait que dissimulé sa haine contre moi depuis que je l'avais convaincu de mauvaise gestion, devint l'instrument de Buonaparte et de Murât, par une machination infernale dans laquelle il est impossible que Mme Campan n'ait pas

(i) Plaidoyer de M. de Marc/iangy... ; p. 3o.

(2) Plaidoyer de M. de Marcfiangy... ; pp. 25, 26.

(3) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Mural, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 69.

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