MURAT FUSILLE
(D'apics iiiic litlio^vapliii: de Courtois.)
absente... Revel avait loo.ooo francs dedans son miraculeux portefeuille... Les Denuelle mirent les pouces, sollicitèrent du dragon l'oubli des injures et le pardon du passé. Il revint, exigeant de suite la rédaction du contrat de mariage. Par-devant M® L'AUeman, notaire à Paris, on le dressa le 6 nivôse an XIII, et Mme Campan, Mlles Tascher de la Pagerie, Stéphanie de Beauharnais, firent à ce brelan de coquins, l'honneur de le signer. Dans ce contrat Revel reconnaissait à Eléonore une somme de 5o.ooo francs, — la moitié de son portefeuille (i); il lui offrait, de plus, « un riche trousseau (2) », et, à Saint-Germain, il alla lui faire faire la connaissance des enfants nés de son premier mariage (3). Tout aussitôt on s'occupa de la noce. Le 25 nivôse an XIII (i 5 janvier i8o5) le mariage eut lieu à Saint-Germain devant l'adjoint au maire, Jean-Louis Mary. Revel s'y présenta flanqué de deux témoins en bel uniforme : Claude-Hippolyte Preval, colonel au 3'' régiment des cuirassiers en station à Saint-Germain, et Louis-Joseph Sanctuari, chef d'escadron au même régiment. De plus, il amenait avec lui un ancien militaire, Paul-Charles-Marie Saint- Paul, gîtant à Paris, 14, rue du Hasard. Pour la mariée se présentaient Jean-Baptiste-Bruno Francey, habitant n'' 10, rue des Petits- Augustins, et Carrette, négociant, tenant bou-
(i)J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 142.
(2) Le capitaine Rzvel, Prise à partie de la Cour de cassation...; p. 177.
(3) Plaidoyer de M. de Marchangy, substitut de M. le Procureur du roi au tribunal de première instance de Paris, prononcé le 5 janvier 1816 dans la cause entre le sieur Revel, ancien officier de cavalerie, et Mme la comtesse de Luxbourg ; recueilli par le sténographe ; Paris, janvier 1816, in-8, p. 8.
tique au Marais, rue d'Orléans (i). Tout ce beau monde fut du repas offert par Revel ciiez l'aubergiste Sorel, lequel se monta à 2.000 francs (2), ce qui donne à penser qu'on y digéra des nourritures variées et abondantes. Mme Denuelle eut l'honneur d'être assise à côté du colonel des cuirassiers (3). C'était, peut-être, un tour que Revel, connaissant Tincandescence de sa belle-mère, jouait au colonel. L'absolution peut lui être accordée, eu égard à la monnaie que Mme Denuelle lui rendit sur cette pièce ou sur d'autres, car, on l'a vu, bien avant le mariage, ce gendre et cette bellemère étaient dans des termes dénués d'urbanité familiale. Dans le récit de cette curieuse union, j'ai suivi l'histoire que Revel lui-même a cru utile d'en publier. J'ai laissé, provisoirement, à son compte, les invraisemblances qu'il y a accumulées et je les lui laisserai encore pour la suite de cette aventure. Comme pour en écrire il n'est que son témoignage, force m'est bien de m'en servir, mais je prendrai le droit, en tin de tout cela, de dire ce qu'on peut raisonnablement en croire. Ce sera l'occasion de liquider, une fois pour toutes, les légendes et les mensonges de ce conte fantastique, de manière à ne plus avoir à y revenir dans la suite de ce livre. J'ai à travailler sur un terrain débarrassé de scories. Il faut donc que ce soit fait dès le début. Pour le présent, je reprends Revel comme guide dans le récit de sa miraculeuse aventure et le rêve tôt brisé de sa lune de miel péniblement méritée.
(i) Charles Nauroy, Les Secrets de Bofiaparte ; Paris, 1889, in-8, p. 204. (2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme...; p. 75.
'^3) M. Revel, Nouvelles preuves du rapt de Mme Revel...; p. 26.
Heureux et marié, Revel médita d'entourer son Éléonore d'un luxe éblouissant. II commença par louer une voiture au mois, au beau-frère de Sorel, l'aubergiste de sa noce à Saint-Germain (i). Puis il s'occupa de son installation. A Paris, rue des Moulins, il loua une maison qu'il rêva de décorer magnifiquement au goût de sa Clorinde. En en attendant l'achèvement, on quitta Saint-Germain où, provisoirement, on s'était installé, pour aller gîter rue de la Révolution, à l'Hôtel Britannique (2). L'ère des voluptés commença. Revel nageait dans un ravissement à quoi rien n'est comparable. Aidée d'une femme de chambre, laquelle était la fille du portier de Mme Campan, Éléonore, vive, gaie et alerte, se prodiguait à travers l'appartement de hasard. Délices ! Amour, sur le dragon retors en comptabilités, tu ouvrais tes ailes ! Et puis voici qu'Eléonore,se souvenant des leçons d'agrément de Saint-Germain, entreprit de faire le portrait de son époux. Il posa pour elle. Autre scène attendrissante. Cela alla bien quelques jours durant, puis de singuliers phénomènes se manifestèrent. La gaieté d'Éléonore faiblit, disparut. Elle laissa là ses crayons. Sa mélancolie devint évidente. Avec indifférence elle répondait aux amoureux transports de Jean-Honoré-François, lequel, tout comme Hippolyte à Aricie, mais en prose, s'évertuait à lui demander :
Quand je suis tout de feu, d'où vous vient cette glace?
(i) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation...; p. 232. (2) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; pp. i53,
Il ne se l'expliquait guère. Mais voici qu'un jour il la surprit à écrire une lettre qu'à son entrée elle jeta au feu. Oh ! oh ! Revel observa que souventes fois Éléonore retournait voir Mme Campan. « Mes élèves, a dit la dame, étaient mes filles pendant tout le temps qu'elles restaient chez moi, et mes amies quand elles étaient rentrées chez leurs parents (i). » Oui, mais pourquoi de chez Mme Campan Eléonore revenait-elle toujours le visage « très enflammé »? Revel se le demandait. Et puis voici que la femme de chambre avait un air mystérieux. C'était, elle aussi, une créature de Mme Campan, puisque tille de son portier. Tout, dans l'appartement, avait un air de singulière préoccupation. Le dragon résolut de pénétrer ce mystère et aborda de front l'explication. Il parla haut de son amour, et, ce qui était moins délicat, de ses sacrifices. Éléonore en demeura suffoquée d'indignation, ne fit ni une ni deux, prit ses fusains, empoigna ses hardes, et décampa à Saint- Germain. Alors, très sérieusement, Revel se croisa les bras et s'interrogea : « Qu'est-ce qui se passe? Serai-je cocu?» Mais ce n'était qu'un nuage. Déesse de la concorde, Mme Campan apparut, prêcha l'union, ramena l'outragée et raccommoda le ménage. Les bouderies furent oubliées. Amour, on te supplia de revenir ! Toutefois, des bizarreries subsistèrent. Le nocturne sommeil d'Éléonore était agité et fiévreux. « Elle poussait des soupirs douloureux (2). » Revel demeura troublé et interloqué. Singulière situation au
(i) M. Maigne, Journal anecdotique de Mme Campan... : p. 10. (2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murai, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 53.
BATARD d'empereur Sy
bout de deux mois de mariage ! Mais le pis allait arriver. « Le soixante-deuxième jour de cette union en devint le tombeau (i). » Le 26 ventôse an XIII, au petit matin, on frappa à la porte de la chambre de Revel, à l'Hôtel Britannique. L'huis entrebâillé, on vit apparaître le citoyen Chazot, commissaire de police delà section des Tuileries, venu de son commissariat, rue de Malte, n*" 882 (2), flanqué de quelques estafîers. Ces gens de mauvaise mine pénétrèrent dedans la chambre sans gêne aucune, bousculèrent les meubles, vidèrent les tiroirs, mirent l'embargo sur les papiers, tandis que le citoyen Chazot exhibait un méchant papier où, au nom de Sa Majesté l'Empereur, l'arrestation immédiate du sieur Jean-Honoré-François Revel était requise. Coup de foudre. Il n'y eut pas à dire : « Mon bel ami !... » A Eléonore stupide,son époux fut ravi et embarqué dans un cabriolet qu'un petit cheval vif mena, à travers la fraîcheur matinale, à la Préfecture de Police. Et là, incontinent, on mit sous les verrous l'avantageux dragon.
Qu'est-ce donc qu'on lui voulait? Il eut le loisir de se le demander pendant quelques jours. Enfin on le conduisit devant un fonctionnaire, lequel, sans ambages, lui apprit qu'il était accusé de faux en écritures commerciales. Le fait était simple. A l'ordre de Sorel, l'aubergiste de Saint-Germain, et pour le couvrir des frais du repas de noces et de certains autres repas dégustés « avec le glouton La Plaigne
(i) Le capitaine Revel, P7-ise a partie de la Cour de cassation... ; p. 35. '^2) Almanach national de France, an XIII de la République, présenté au Premier Consul de France, par Testu ; Paris, s. d., in-8, p. 5g3.
et sa friande moitié (i) », Revel avait remis une traite de 2.000 francs, avec l'acceptation d'un sieur La Feuille, quartier-maître au lo'' régiment d'infanterie légère. De ce La Feuille, Revel avait mis en ordre la comptabilité, et entre eux ils s'étaient rendus certains services d'argent. Quoique Sorel eut promis de ne point mettre l'effet en circulation, il avait été présenté à l'échéance à La Feuille, lequel avaitdéclaré fausse l'acceptation. Plainte. Arrestation. Et Revel était sous le coup d'une affaire au criminel.
Ce fut là, en supposant qu'il l'ignorait, ce qu'on lui apprit à son premier interrogatoire. Quand il fut terminé, on autorisa sa belle-mère à entrer. « Une joie féroce s'exprimait par ses yeux (2) ». Son gendre sous le verrou ! Amer plaisir de la vengeance ! Indigné, Revel demanda à être reconduit en prison. Mais jusque-là Mme Denuelle le vint traquer, ce qui lui était facile, étant de l'intimité d'un juge au criminel. Elle vint recommander au concierge de ne rien fournir à crédit à Revel. Ce porte-clefs fut, paraît-il, « outré de tant de barbarie (3) ». A la belle-mère succéda la tante germaine d'Éléonore. Cette personne vint conseiller à Revel de se montrer docile et résigné pour éviter les coups dont on le menaçait. En gémissant le dragon lui répondit: « Où est Éléonore ? » U le sut bientôt par deux amis qui vinrent le voir. « Il me fut bientôt impossible d'en douter. » Quoi ? Éléonore couchait avec l'Empereur.
(i) J.-H.-F. Rkvel, Buonapa7~ie et Murât, ravisseurs dune jeune femme...; p. 79.
(2) J.-H.-P". K?.\Eh, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 5q.
(3) Le capitaine Revel, Prise à partie delà Cour de cassation... : p. 197.