‹ Bâtard d'empereurChapitre 11 sur 47 · CAROLINE MURAT · texte numérisé non relu

CAROLINE MURAT

(D'après une Uthoiiniphie de liopu'ood.)

trempé (i). » Laissons hors de ce débat Mme Campan et établissons pour l'éclaircissement de la cause deux hypothèses : ou la traite est fausse ou la traite est authentique. Fausse, Revel a l'intérêt le plus essentiel à la payer sur-lechamp. Pourquoi n'ouvrait-il pas ce fameux portefeuille aux 100. ooo francs par lequel il a ébloui les Denuelle? Puisqu'il possède 100.000 francs, pourquoi donne-t-il des traites d'une aussi misérable importance en payement? Il ne paye pas les 2.000 francs. C'est donc qu'il ne possède point les 100.000 francs. Possède-t-il même quelque chose ? J'avais, dit-il, « une jolie fortune, de louable origine, que la dot de ma première épouse constituait en partie (2) ». Affirmation peu conciliableavecla note du général Canclauxdu25 messidor an XI, où Revel est montré comme « n'ayant aucune ressource pour exister et faire exister sa famille (3) ». Or, sa femme était morte avant l'an XI. Si elle avait eu une dot, elle aurait été en possession de Revel au moment de l'inspection du général Canclaux, et il n'aurait eu nul besoin d'être recommandé « à la pitié du gouvernement ». De là on peut conclure que les 100.000 francs de Revel en l'an XII sont un mythe, car s'il eût eu de l'argent, il n'eût point eu besoin de souscrire des lettres de change à titre alimentaire à l'aubergiste Sorel. La traite est-elle authentique ? Pourquoi Revel se laisse-t-il alors arrêter, juger et condamner, sans en appeler à une expertise en écriture ? Pourquoi consent-il à avouer que l'acceptation est fausse, devant la

(i) i. -H. -F. RzvEL, Buonaparte el Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 83.

(2) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Gourde cassation...; p. 229.

(3) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

5o LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

Cour Spéciale de Versailles? Il n'a point expliqué les raisons de son abstention et force est bien de conclure que si la traite est authentique, l'attitude de Revel est incompréhensible et démontre le mensonge de son fameux portefeuille aux 100. ooo francs; si elle est fausse, l'absence de ces loo.ooo francs a pu le mener à se procurer des fonds frauduleusement, et, en tout état de cause, justifier la condamnation dont, si bénévolement, il a fait remonter la source à Napoléon. « Il me voua à l'infamie. » Parfait. Mais je déclare croire que Revel y était bien pour quelque chose.

Je vais lui faire la mesure large : je l'admets innocent, je l'accepte victime. Son passé va donc plaider pour lui ; son avenir va prouver que c'est un honnête militaire échappé à une funeste aventure, qui ne demande pas mieux que de continuer une vie honnête, digne suite de ce probe passé. Il se présente devant nous avec un seul certificat, celui du commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale de Saône-et-Loire, lequel, en le recommandant au ministère de la Guerre, déclare : « Il est d'une probité à toute épreuve (i). » Voilà qui est bien. J'ouvre la suite de son dossier au Ministère de la Guerre et qu'y vois-je, tout d'abord ? C'est la note du général Canclaux, quatre ans plus tard, où il est dit de lui qu'il est « violemment soupçonné du côté de la probité (2) ». Le 22 vendémiaire an X, je le vois en prévention de conseil de guerre, à cause de sa gestion financière comme officier-payeur au i5® régiment

(i) Archives administrantes du ministère de la Guerre ; dossier Revel. (2) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

BATARD d'empereur 5i

de dragons (i). En 1810, rentré à l'activité, je le trouve au 6r régiment de ligne avec 7.000 francs de dettes (2). En 181 1, il est passé au 87° régiment d'infanterie: il a plus de 20.000 francs de dettes, et le conseil d'administration demande son renvoi du régiment (3). En 1812, le général de brigade du 37^ signale au ministre l'inconduite, l'incapacité, l'immoralité de Revel(4). Peccadilles, si on veut. Voici mieux: en 1810, il a dissipé les fonds provenant du produit de la masse de linge et de chaussures de son régiment. Peine : un mois de prison, retenue du cinquième de sa solde (5). Même année: on constate que sa comptabilité est des plus embrouillées (6). Voilà l'homme. Voilà l'innocent de l'an XIII. On voit qu'il a tous les titres et tous les droits à crier au martyre et à la persécution. Au résumé, voici ce que je crois pouvoir retenir de lui et de toute cette aventure : beau garçon, sans ressources comme sans scrupules, à la recherche d'une fille à dot, il a cru trouver l'oiseau bleu en la personne d'Eléonore. Par ses belles paroles il pipa les Denuelle, aventuriers du même bord, désireux de tirer un avantageux parti de leur fille. Pour soutenir son rôle, Revel a dû emprunter de l'argent à La Feuille et à d'autres et mettre en circulation des billets de complaisance et des effets faux retirés avant l'échéance.

(i) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel. (2) Lettre du major du 61' régiment au général de brigade. — Archives idministratives du ministère delà Guerre ; dossier Revel. {3) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

(4) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

(5) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

(6) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

Une de ces combinaisons n'a pas réussi et il s'est fait prendre. Ancienne camarade d'Eléonore à Saint-Germain, Caroline Murât s'est intéressée au mauvais cas de ce chenapan et a sauvé la femme de la misère en la recueillant chez elle. Là, le hasard l'a fait rencontrer à l'Empereur; elle est devenue sa maîtresse et Revel s'est trouvé à son aise, en 1814, pour arranger ce roman à sa guise et se poser en victime du « Corse » et de « lodieux » Murât. Rien de plus. Rien de moins. Des dates et quelques pièces officielles dans le dossier de Revel remettent les choses au point et ruinent le roman. Désormais nous savons à quoi nous en tenir et nous n'avons plus qu'à conter les péripéties de la suite de cette aventureuse histoire. Il n'a point fallu en appeler à de hautes raisons de morale pour plaider la cause de Napoléon contre Revel. L'examen des faits a suffi à lui seul pour justifier l'apologie de sa conduite dans cette affaire.

Aussitôt après sa condamnation, l'ex-dragon avait été écroué à Versailles. Mais les fins repas chez les Denuelle et chez Sorel lui avaient aiguisé le bec qu'il avait délicat et fin. L'ordinaire de la prison, servi par la dame Mariette, concierge de la geôle, ne lui agréait point. Il en redouta les conséquences pour son économie, et demanda son transfert à la prison de Dourdan, où le concierge Auffroy jouissait d'une meilleure réputation culinaire. On fit droit à sa requête, et avec six francs dans son gousset, Revel arriva à

Dourdan (i). Ses premiers jours, cependant, à son dire, y furent pénibles. Il méditait sur sa condamnation et déjà il y discernait des trames criminelles de «Buonaparte ». Ses rêveries le poussaient aux plus noirs desseins. « Je combinais des vengeances, je broyais l'acte d'accusation de mes oppresseurs (2). » Car que faire, sinon, en prison? Il n'ajoute point qu'il rimait aussi des acrostiches à la gloire de son avocat et qu'il s'évertuait à dédier des ouvrages à Sa Majesté l'Empereur et Roi. Quelquefois aussi il songeait à son Éléonore. Qu'était-elle devenue? Par M. Lebon il apprit qu'elle avait été, tout d'abord, placée, « je n'ai jamais su pourquoi », dans la maison d'éducation tenue par Mme Pingré, à Chantilly (3). Elle y prenait part à des processions, « armée de l'étendard de salut, que ses mains profanaient (4) ». C'est là que Caroline, touchée de son abandon et de son malheur, était allée la chercher pour en faire sa lectrice-dame-d'annonce, fonction évidemment toute platonique et déguisant la charité. Rugissement de fureur de Revel à la nouvelle: « On me laissa gémir sous les verrous et les grâces de ma femme continuèrent à briller dans les salons dorés (5). » Il en prit bientôt son parti. « Eléonore déshonorée n'était plus digne de moi (6). » Mais lui,

(i) Le capitaine Revel, Pnse à partie de laCour de cassation...; p. 253.

(2) Le capitaine Revel, Przse à partie de la Cour de cassation... ; p. 2i3.

(3) J.-IL-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 114.

(4) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme... : p. 114.

(5) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 210.

(6) J.-H.-F. Kz\EL,Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. io5.

lui avec ses deux années de prison au casier judiciaire ?... La résignation lui vint. De la trahison de sa femme, il se consolait « avec les muses, » (i) et il s'évertuait à vivre « en philosophe qui brave les pervers (2) ». Les « pervers » n'en étaient pas au bout de leurs machinations. Dans le début d'avril 1806, près de sept mois après sa condamnation, il reçut un papier timbré qui l'abasourdit. Sa femme demandait le divorce! Le 1 3 février, elle avait formé cette demande à la mairie du I^i'arrondissement. Le 11 avril, elle fut admise, mais le i5, le ministère public requit la nullité de la procédure, attendu qu'Eléonore était mineure. Le tribunal l'autorisa à se faire assister d'un conseil qu'il lui nomma (3). Le 28 mars, elle fit entendre des témoins qui déclarèrent que le « sieur Revel a injurié et maltraité son épouse », qu'il « lui a prodigué les épithètes les plus dégoûtantes », qu'il « lui a porté la main sur le visage », qu'il « l'a repoussée avec violence et frappée à coups de poing sans aucun motif, sans aucune provocation (4) ». Le dirai-je? Ces témoins m'inspirent une confiance limitée. A l'ordinaire, un mari qui se croit le droit de remettre par le poing et la botte son épouse dans le droit chemin, ne convoque pas à cet effet des assistants variés et choisis. Revel, aussi peu intéressant que l'olibrius me paraisse, ne me sembla pas avoir usé de ces movens sévères et violents au

(i) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassatio7i... : p. 212.

(2) J.-H.-F. Revel, Biionaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 147.

(3) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ," pp. 99,

(4) Plaidoyer de M. de Marchangy...; p. 36.

bout de deux mois de mariage. Je crois donc que, sur ce point, il peut bénéficier du doute. Mais, pour elle, Éléonore avait d'autres meilleures raisons. La honte de la condamnation de Revel n'avait-elle point rejailli sur elle? Les murs de Versailles où l'arrêt avait été affiché (i), n'avaientils pas proclamé l'infamie dont son nom la rendait solidaire ? A la demande du divorce, par acte passé devant le notaire de Dourdan, Revel acquiesça le 20 avril. C'est, dit-il, parce que ses avoués lui mirent le couteau sur la gorge dans sa prison : « Le divorce ou la déportation à Cayenne (2) ! » Revel préféra se résigner que d'aller voyager aux colonies. Armée de cette pièce, Éléonore requit le divorce, et, le 29 avril 1806, Charles-Hugues Montaran, maire du I^"" arrondissement, le prononça à son profit en présence de Jean-Claude Henry, jurisconsulte, habitant rue Feydeau ; Jean Peborde, docteur en médecine, rue Neuve-des-Capucines ; Georges Beuret, chef de bataillon, premier aide de camp du général Delaborde, demeurant n** 4, rue de la Vrillière, et de Charles-Michel Janvier, secrétaire des commandements de S. A. I. le prince Joachim Murât. Désormais, entre Revel et Eléonore tout lien était rompu. Les Denuelle étaient débarrassés de ce terrible gendre. Pour lui, il retourna aux Muses. Le souvenir amer de ses malheurs l'inspirait. Sur l'histoire de son mariage, il composa un long poème intitulé La Matrimonimanie, où, vraisemblablement, ses traits ironiques ne devaient pas être ménagés à Mme Campan. Revel en régala ses compagnons de cap-

(i) Plaidoyer' de M. de Marchangy... ;, p. lo.

(2) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 255.

tivité. Aussi l'un d'eux n'eut rien de plus pressé, quand il fut libéré, que d'aller dénoncer La Matrimonimanie et son auteur à Mme Campan. L'effet de la dénonciation ne se fit pas attendre. A la fin de janvier 1807, le maréchal de logis Guenin fit une descente dans les deux jolies chambres décorées et occupés par Revel à Dourdan (i). Il y saisit un grand nombre de papiers et dix-neuf dossiers manuscrits. Tout cela n'était pas bien compromettant pour le prisonnier. « J'avais eu assez de bon sens pour jouer avec mes chaînes », plaisante-t-il (2). Au reste, le temps de sa libération approchait. Au mois de mars 1807 les portes de la prison s'ouvrirent pour lui et le printemps lui sourit au seuil de la geôle. De sa méchante aventure il ne lui demeurait plus que le souvenir amer de la captivité, et, au cœur, la rage d'une revanche et d'une vengeance qu'il avait, sept ans encore, à mâcher et à remâcher parmi les avatars contradictoires que sa destinée bousculée lui réservait.

(i)J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, rai>isseurs d'une jeune femme. p. 148.

(2) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... : p. 21 5.

NAPOLEON ET ELEONORE

Rencontre de l'Empereur et de la femme de Revel. — Rôle de Caroline et de Murât dans la liaison. — L'hôtel de la rue de la Victoire. — Les dessous de l'amoureuse et impériale aventure. — L'amoureuse pressée et histoire d'une pendule dans une alcôve. — Accouchement d'Éléonore. — La paternité de l'Empereur. — « Brutalité » de Napoléon en amour. — Les pamphlétaires. — Destinée de l'enfant. — On l'élève sous un pseudonyme. — Visites aux Tuileries. — Rôle de Meneval auprès de l'Empereur. — Constitution curieuse dun conseil de famille. — Napoléon assure la fortune de Léon. — Ses adieux, en i8i5, à ses Ois naturels. — Souvenirs de l'Empereur captif pour Léon. — Les dispositions de son testa ment secret.

'est maintenant d'Éléonore que nous avons à raconter l'amoureuse et impériale aventure. Revenue de Chantilly, nous l'avons vue entrer comme lectrice-dame-d'annonce chez Caroline. Au dire de Revel, elle ne tarda pas à y devenir la maîtresse de Murât. Naturellement, ce coupable manège n'échappa pas longtemps à la sœur de l'Empereur. Le scandale éclata tôt. « Furieuse de s'être donné une rivale,

elle courut chez Buonaparte, dénonça le couple criminel et demanda vengeance. » Je ne dirai pas que je trouve cette démarche vraisemblable, mais, enfin, c'est Revel qui parle. Napoléon promit de sévir et fit annoncer sa venue. Caroline organisa aussitôt une fête. Autre vraisemblance. C'est au milieu d'un bal et entre un souper que la foudre devait tomber sur l'infidèle Joachim et l'ingrate Eléonore. Donc, l'Empereur vint. Interdite, confuse, au premier rang des dames de la Maison, l'épouse Revel attendait son jugement. Le maître passa, la regarda, et, par maladresse, lui versa une tasse de café sur la robe. Là-dessus « elle pleura au milieu des ris et des sarcasmes, avec une grâce et une modestie enchanteresses. » Prodige ! Ému, troublé, transporté, l'Empereur « déclara sa flamme, en amant, à l'oreille d'Éléonore, il fit connaître son choix en souverain, par un regard à ses favoris (i) ». Parole ! C'est à croire que mons Revel assistait à la chose. On s'en doute, raff*aire n'eut point ces préliminaires. La vérité est plus simple. Le 26 janvier 1806, à dix heures du soir, revenant de la campagne d'Austerlitz, Napoléon toucha à Paris. Le lendemain il reçut le Conseil d'État; le 28, les hauts fonctionnaires ; le 29, il tint, à une heure, audience diplomatique ; le 3o, il visita les travaux du Louvre et assista, le soir, à la Stratonice^ deMéhul, au théâtre Feydeau (2). Ce fut dans les deux ou trois derniers de ces jours, qu'il rendit visite à sa sœur Caroline, et que, par hasard, il y rencontra Éléo-

(i) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une /eiine femme...; pp. 1 16, 1 17, 1 18.

(2) Albert Schuermans, Itinéraire général de Napoléon /" ; Paris, 1908. in-8, p. 189.

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nore (i). La figure lui plut; la jeune femme, échappée au cauchemar qu'elle venait de vivre, avait quelque chose de mélancolique et d'encore apeuré. La fraîcheur de ses dixhuit ans, la tristesse de ses malheurs, le charme de sa jeunesse, tout cela constituait l'ensemble d'une beauté à quoi ce qui se savait d'elle ajoutait son intérêt. De si jeunes maîtresses, à Napoléon enclin à donner, même avant Joséphine, dans les femmes mûres (2), n'avaient point encore

(i) Frédéric Massov, Napoléon et les Femmes; Paris, 1908, in-8, pp. 166,

(2) Sur cette préférence de Napoléon, voici un témoignage peu connu tiré d'une lettre du Bourguignon Rathier, qui fut assez activement mêlé à la Révolution dans son département. « Lors de la suppression des ordres religieux, écrit-il, les moines de Citeaux ne furent pas d'accord avec l'abbé au sujet de la dépouille de la maison. Le district de Dijon informé que quatre tonneaux remplis d'argenterie allaient être enlevés, y envoya des commissaires dont l'autorité fut méconnue par les moines. Les commissaires ayant demandé main-forte au département, j'y fis passer une compagnie du régiment d'artillerie alors en garnison à Auxonne, dont Bonaparte, alors lieutenant, avait le commandement. Pendant que les commissaires, soutenus de cette force militaire, faisaient l'inventaire du mobilier et évacuer la maison par les moines, Bonaparte, ennuyé de ce séjour maussade au milieu des bois, laissa le commandement à son sergent-major, et se rendit à Seurre, petite ville voisine. Le jeune ofticier y fut accueilli et bienvenu dans les meilleures maisons ; il s'attacha surtout à la société de Mme Prieur, dont le mari, âgé, avait été président du Grenier à Sel. On a la certitude que la dame, assez jeune et jolie, ne lui fut pas cruelle. Bonaparte, obligé de retourner à son corps, et laissé depuis dans les armées, semblait l'avoir oubliée ; cependant, à son retour d'Italie, en l'an V, et ramenant avec lui Mme Murât, sa sœur, encore fille, et qu'il venait de retirer d'une maison d'éducation, il ne put s'empêcher de se détourner de sa route, et se rendit à Seurre dans une auberge, d'où il fit dire à Mme Prieur qu'un de ses amis intimes, fatigué du voyage et ne pouvant se transporter chez elle, désirait qu'elle vint le voir. Mme Prieur hésita beaucoup à se rendre à l'invitation. Elle ne fut pas peu surprise de reconnaître Bonaparte, et surtout de le trouver dans la compagnie d'une jeune personne qu'elle croyait tout autre qu'une sœur. Bientôt elle fut mise au fait et une tendre reconnaissance eut lieu entre eux. Mme Prieur, devenue veuve, ne put que suivre en idée son héros dans son voyage d'Egypte, et ne put se trouver en position de le revoir que

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souri. Nulle, d'entre elles, de la Grassini à George, qui ne fût aussi frêle, aussi délicate, aussi ingénument parée du charme d'une adolescence malheureuse. Fleur à peine touchée, neuve presque et qui le séduisit aussitôt. « Des propositions faites par un tiers furent sur-le-champ acceptées », dit un témoin de la chose. Constant, le valet de chambre de rEmpereur(i). A la passade de Napoléon, ni Murât ni Caroline n'avaient à mettre obstacle. Bien au contraire! Pour Caroline, « elle flattait ses goûts, lui prêtait sa maison, si quelque fantaisie subite la lui rendait nécessaire (2) ». Au reste, depuis longtemps déjà, et même dès l'époque du Consulat, Murât et sa femme « cherchaient à assurer leur crédit en excitant chez le Consul des fantaisies passagères dont ils favorisaient ensuite la secrète intrigue (3).» Nous

lors de son retour de Marengo, passant à Chalon-sur-Saône, où elle s'était retirée après avoir quitté Seurrc. Elle crut pouvoir profiter de cette ancienne liaison pour faire la fortune de sa famille, et se placer elle-même auprès de Mme Bonaparte. Elle n'a pu réussir qu'à obtenir une conservation pour un de ses frères, et a échoué sur le reste, notamment à obtenir une place de receveur général pour L..., receveur particulier à Semur. » — Revue bleue, 28 juin 1894, p. 799. — 11 y a, au moins, une inexactitude dans ce récit : le départ d'Elisa, et non de Caroline, de la maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr, où elle était entrée le 22 juin 1784. Elle quitta la maison, non en l'an V, mais le i" septembre 1792. Cf. Pétition de Buonaparte et de sa sœur Marie- Anne-Elisa {Mme Bacciochi); Caen, 1842, in-8. — Voici une autre note sur une maîtresse de Bonaparte, tout aussi inconnue que Mme Prieur : «10 mars 1 838. — J'ai vu aussi une dame Martinetti qui a été la maîtresse de Napoléon pendant sa première campagne d'Italie. Elle a soixante-cinq ans, n'en porte pas plus de quarante et est encore fort belle. » — Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien ministre {i 807-1 86g); traduits de l'anglais avec l'autorisation de l'auteur, par N. A. B. ; Paris, i885, in-i8, p. 5i.

(i) Mémoires de Constant...; t. II. p. 47.

{2) Mémoires de Mme de Rémusat ; 1802-/808; publiés par son petitfils Paul de Rémusat ,• sénateur de la Haute-Garonne ; Paris, 1880. in-8, t. II, p. 3o8.

(3) Mémoires de Mme de Rémusat... ; t. 1, p. 191.

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savons, cependant, de Napoléon que « l'immoralité le froissait (i) ». En tout cas, il s'accommodait fort bien de celle des Murât et il souffrit le coup de pouce qu'ils donnèrent à l'aventure avec Eléonore. Mais, elle? Tomber de Revel en Napoléon! Miraculeux destin ! Il paraît, toutefois, qu'elle ne sut pas se hausser à lui, et il faut bien en convenir à la suite et à la fin de l'aventure.

Toujours d'après Revel, « après la fête de Neuilly, Eléonore fut inaugurée dans le temple des plaisirs de Buonaparte, rue des Victoires, sous la garde de Regnault de Saint- Jean d'Angély, eunuque d'un nouveau genre qui, plus que le Sultan, jouissait des faveurs de l'odalisque (2)». Je m'occuperai plus tard de Regnaud de Saint-Jean d'Angély, m'arrêtant dans l'instant à la courte histoire de ce fameux « temple des plaisirs de Buonaparte ». Il était situé dans la rue ci-devant Chantereine, devenue, le 8 nivôse an VI, rue de la Victoire en vertu d'une décision de l'administration centrale du département de Paris, désireuse de « consacrer le triomphe des armées françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des mœurs antiques (3)». Revel dit que la maison était située au n° 29 (4). Ce n'était donc pas l'ancien hôtel Bonaparte où Napoléon était entré

(i) Lieutenant-colonel Basil Jackson, Waterloo et Sainte-Hélène ; notes et souvenirs d'un officier d'état-major, édités par R.-C. Seaton, M. A. ; traduit de l'anglais par Em. Brouwet ; Paris, 1912, in-i8, p. 218.

(2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...: p. 119.

(3) Redevenue rue Chantereine en 1816, la rue de la Victoire reprit son nom en i833. — Félix et Louis Lazare, Dictionnaire adininistratij et historique des rues de Paris et de ses monuments : Paris, 1846, in-8, p. 668.

(4I Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation...: p. 208.

au lendemain de son mariage, et qu'il donna, le i« juillet 1806, à Lefebvre-Desnoëttes, dont la veuve le céda, en 1857, à M. Goubie, agent de change honoraire (i), et au sujet duquel, dès le i5 juin i853,la note suivante était communiquée à Napoléon III :

M. V""" Vaton, propriétaire de l'ancien hôtel Bonaparte, sollicite l'autorisation d'établir un marché sur cet emplacement. Il expose les avantages qui en résulteraient. Il ne demande à la Ville aucune subvention et il consentirait à lui abandonner la propriété du marché à l'expiration d'un délai déterminé. Il s'engage à construire au milieu du marché un monument qui perpétuera le souvenir du 18 brumaire. Mme V^«' Flandrin assure que la municipalité de Paris a déjà accueilli ces propositions et elle supplie l'Empereur de prononcer en faveur de M. Vaton, ancien ami de son mari (2).

Cet hôtel disparut sous le second Empire et il n'en demeure aujourd'hui que les murs de clôture entourant une propriété privée, dans la cour du n" 60 de la rue de la Victoire (3). Il est donc de toute évidence que le fils d'Éléonore, le comte Léon, est dans la plus profonde erreur en écrivant, en 1 856, que cet hôtel est celui dont « Napoléon I^^

(i) Gustave Bord, L'Hàiel de la rue C liant ei-eine et ses habitants {1777- 1857); Le Carnet, mars 1903, p. 364.

(2) Collection d'autographes Hector Fleischmann.

(3) Gustave Pessard, Nouveau Dictionnaire historique de Paris ; Paris, 1904, in-8, p. i586. — Sur cet hôtel, voici une lettre curieuse de M. Frédéric Masson, que je donne d'après l'original naguère acheté à un catalogue d'autographes : « Monsieur, l'hôtel que Joséphine avait acheté rue Chantereine s'étendait du 46 de cette rue, où il aboutissait par une sorte d'impasse, au n" 61 de la rue Saint-Lazare, comprenant le 53. Le 59 se trouvait une enclave. Donné par l'Empereur au général Lefebvre-Desnoëttes, lors du mariage de celui-ci avec une demoiselle Rolier, cousine de Madame, il fut vendu, vers 1857, par la veuve du général à M. Goubie, agent de change, qui démolit et construisit des maisons en vue de l'ouverture de la rue du Cardinal Fesch, actuellement de Chàteaudun... Frédéric Masson. »

alors Consul (sic/) sortit pour accomplir le i8 brumaire », et que, lui-même, Léon, y est né (i). J'observe, en passant, que j'ignore les documents sur lesquels on peut se baser pour dire que, le 3o janvier 1806, Éléonore fut installée dans l'hôtel attenant à l'Elysée, depuis hôtel Sébastian!, habité, en 1848, par Miss Howard, maîtresse de Louis- Napoléon, et qui disparut, en 1860, dans le percement de la

(i> Comte Léon, ancien commandant de la Garde nationale de Saint- Denis, et J.-J.-B. Charbonnel, homme de lettres, Circulaire adressée à tous N. N. S. S. les cardinaux, archevêques et évêques de l'Empire français ; Paris, i5 mai i856, dans M. le comte Léon à Son Eminencc Mgr le cardinal Morlot, archevêque de Paris, grand aumônier de l'Empereur ; Paris, mai. i858, in-4, p 27. — Le général Espinasse, ministre de l'Intérieur et de la Sûreté générale, fit saisir cette brochure et la conserva sous scellés au ministère de l'Intérieur. Cf. M. le comte Léon, ancien commandant de ta Garde nationale de Saint-Denis, à Son Excellence M. Delangle, garde des sceaux, ministre de la Justice; s. 1. [Paris], s. d. [1861], in-foi., p. 34. — François-Nicolas-Madeleine Morlot, né à Langres, le 28 décembre 1795, fut successivement évêque d'Orléans, archevêque de Tours, de Paris, et cardinal. En septembre 1857, il tut nommé grand aumônier de l'Empereur. Un contemporain écrit à ce propos : « Le Moniteur institue Mgr Morlot grand aumônier de France. C'est une charge de la couronne, et l'on a bien fait de la donner à l'archevêque de Pans, cela mettra lin aux conflits qui s'élevaient toujours entre ces hauts dignitaires de l'Eglise. L'Empereur a fort raison de rétablir ces grandes positions : elles sont une preuve de son goût pour l'ordre, pour l'éclat du trône, et les gens sensés le loueront de cette idée. >■» — Mémoires anecdotiques sur les salons du Second Empire ; Journal du docteur Prosper Menière, publié par son fils le docteur E.Menière; Paris, igoS, in-8, p. 32i. — Créé sénateur le 7 mars 1853, le cardinal Morlot mourut à Paris le 29 décembre 1862. A ce propos. Napoléon 111 reçut cette curieuse lettre, qui fait partie de ma collection d'autographes :

« Sire,

« Répandez vos larmes les plus améres : votre meilleur ami, Mgr Morlot n'est plus. Ha ! n'oubliez jamais dans votre vie l'entretien suprême que vous avez eu avec ce juste prêt à quitter la terre pour aller recevoir dans le sein de Dieu le prix de ses vertus et de son inépuisable charité. Votre Majesté, l'Église de Paris, le Sacré Collège et les malheureux ont fait dans la personne de Son Éminence une perte irréparable. Sire, celui qui prend la

rue de TÉlysée (i). Une simple indication fixe les choses. Le 22 nivôse an X, Murat avait acheté rue de Provence, l'ancien hôtel Thélusson, devenuhôtel du Gouvernement (2). C'est là que Caroline accoucha, le 26 avril 1802, de sa fille Letizia- Joséphine (3) . C'est là aussi qu'Éléonore fut installée. Plus tard elle alla au n» 29 de la rue de la Victoire, dans une maison, qu'avec de l'argent donné par l'Empereur, elle acheta, le 29 août 1806, à un sieur Henry, qui était appelé à jouer un rôle actif et discret dans sa vie, et auquel elle la rétrocéda le 3 février 1808 (4). Je n'ignore pas que beaucoup de ces détails sont oiseux, mais il me faut bien les donner puisque de la vie d'Éléonore ne se sait que ce que Revel en a bien voulu dire et écrire, — et c'est du pis.

Maîtresse de l'Empereur, élevée par le hasard à ce haut destin, il la faut suivre dans cette nouvelle page de sa vie. Aussi complaisant que pussent être les Murat, Napoléon ne pouvait s'accommoder toujours de leur hôtel comme lieu de rendez-vous. Éléonore vint donc aux Tuileries.

liberté de joindre ses regrets à vos regrets, a connu tout ce qu'il y avait de bonté inneffable dans le cœur de cet homme de bien, ce cœur si plein de tendresse pour tous ses semblables et d'amour pour Dieu, s'est enfin brisé.

« J'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté, avec le plus parfait dévouement et la tristesse la plus profonde, votre très obéissant et très humble sujet.

« Pascal.

«Marseille, i" janvier i863. »

(i) Charles Nalroy, Les Secrets des Bonaparte... : p. 2o5.

(2) Frédéric Masso^j, Napoléon et les Femmes... : p. 168.

(3) Mémoires de Mme de Rémusat... ; t. II, p. i32.

(4) [Rêvel], Désaveu de paternité de Léon, Jîls naturel de Napoléon Bonaparte ; i" cahier : Paris, mars 1822, in-8, p. 22.

« La belle E... vint au château, en secret, mais rarement, et elle n'y passait que deux ou trois heures », dit Constant (i). Il est donc inexact de croire, avec Fain, que l'Empereur n'eut jamais avec elle « qu'une rencontre de bal masqué (2) ». Et c'est un conte à dormir debout que celui de qui écrit : « Si l'on s'en rapporte aux mémoires du temps, Napoléon n'aurait passé qu'une nuit avec elle, mais en ayant soin d'en faire prendre la date sur un calepin. » Comment croire cet auteur, qui ajoute : « Celle qui fut la mère du comte Léon était une Allemande que son impérial amant a fait comtesse de Luxbourg (3) » ? Comme si, même dans cette histoire sommairement connue, on pouvait ignorer l'origine parisienne d'Éléonore et ne pas savoir qu'elle devint comtesse de Luxbourg par son troisième mariage, et sans que « l'impérial amant » y fût pour quelque chose ! Mais, en attendant qu'elle le devînt, elle vivait obscurément, sous le nom de Mme de Saint-Laurent, « nom de débauche que s'était donné ma femme lorsqu'elle déserta la couche nuptiale pour aller conquérir le titre de prostituée sur les brillants grabats impériaux », dit, avec dégoût, l'honnête et moral Revel (4). L'honneur de ces « grabats » lui était, en tout cas, assez indifférent. « Elle a dit elle-même que, dans la chambre où Napoléon

il) Mémoires de Constant... ; t. II, p. 47.

(2) Mémoires du baron Fain, premier secrétaire du cabinet de l'Empereur ; publiés par ses arrière-petits-fils, avec une introduction et des notes par P. Fain, chef d'escadron d'artillerie ; Paris, 1908, in-8, p. 807.

(3) Philibert Audebrand, Derniers Jours de la bohème ; souvenirs de la vie littéraire ; Paris, s. d., in-i8, p. 356.

(4) Mémoires de Revel, dans la Nouvelle Revue rétrospective ; 2' série ; 7' semestre; janvier-juin igoS, pp. i3, 14.

la recevait, au fond de l'alcôve, était suspendu un cartel, et que, pendant que l'Empereur était occupé, elle trouvait moyen de pousser la grande aiguille et de l'avancer de trente minutes. Le temps que Napoléon donnait à ses divertissements était strictement mesuré : ainsi, lorsqu'il levait la tête, il regardait la pendule : « Déjà! » disait-il, et r amoureuse se trouvait libérée (i). » Mais, l'ex-mari étant écouté, ce n'était pas uniquement ce plaisant tour qu'elle jouait à son amant. Celui-ci, fort amoureux, exigeait d'elle une lettre chaque jour. Comme la pauvre était dépourvue de l'élan nécessaire à la chose, c'était sa mère qui s'en chargeait. Un jour, la correspondance cessa. Il y avait brouille entre la mère et la fille. L'Empereur manda l'oublieuse, l'interrogea, et peu satisfait des explications embarrassées qu'elle donna, du coup il faillit la disgracier. Mais Mme Campan, l'habile, la souple Mme Campan, veillait. Pour sauver la situation et la position, elle ne trouva qu'un moyen et qu'un conseil à donner à Éléonore : se dire enceinte : « Ne le fusses-tu pas, il faut l'être ! » Et elle le fut et elle ramena à elle l'amant (2).

Éléonore devint enceinte dans la première quinzaine de mars 1806, le i3, précise Revel (3). A cette date il n'est aucune impossibilité matérielle, l'Empereur ayant été du i^' au 3i mars à Paris, à Saint-Cloud ou à Malmaison. Le '3, cependant, après une visite aux deux Trianons, à Ver-

(i) Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes... ; p. 167.

(2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; pp. 120, 1 21, 122.

(3) J.-H.-F. Kii.yz\.., Buonaparte et Mural, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 127.

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sailles, dont il ordonna la mise en état, il rentra à Malmaison. Mais les i*"", 3, 8, lo, 1 1, 12, 17, 18, 23 et 24, il ne quitta pas Paris (i). L'accouchement eut lieu, rue de la Victoire, n" 29, le i3 décembre 1806, à deux heures du matin. L'opération fut faite par Pierre Marchais, accoucheur, demeurant n" 29, rue des Fossés-Saint-Germainl'Auxerrois. Il était assisté du fameux Guillaume Andral, de l'Académie de Médecine, alors médecin des Invalides. Ce furent les deux accoucheurs qui, accompagnés de Jacques-René-Marie Aymé, officier trésorier de la Légion d'Honneur, habitant proche d'Éléonore, n" 24, rue Saint- Georges, allèrent, le lundi i5 décembre, déclarer la naissance à la mairie du II" arrondissement, cette même mairie, où, peu de mois auparavant, le divorce de Revel avait été prononcé. L'enfant fut appelé Léon, — la deuxième syllabe du grand nom paternel, — et le père fut dit absent. Absent, il l'était, en effet, et fort loin, là-bas dans la Pologne neigeuse, à Pulstuck, où un courrier, expédié par Caroline, lui apprit la nouvelle de l'accouchement le 3i décembre (2). Joyeuses étren nés ! Il était père, enfin ! Cette espérance, si longuement, si ardemment caressée avec Joséphine, et en vain, voici qu'elle se réalisait pour lui, que dans le lointain bivouac étranger, glacé de neige, battu d'aigres vents, elle promettait à sa race la victoire sur les temps et qu'elle assurait les destinées de sa dynastie. La plus tendre et la plus orgueilleuse des béné-

( i) Albert ScHUERMANS, Itinéraire général de Napoléon 7"... ; pp. i68, (2) Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes...; p. 168.

dictions alla vers le petit être vagissant rue de la Victoire et le bonheur paternel décida du bonheur futur de sa vie. « Ce n'est pas uniquement dans les hippodromes que l'auguste victoire t'a couronné ! » proclamaient les inscriptions des statues de l'hippodrome de Byzance, en hommage aux vainqueurs. La victoire guerrière s'associait pour l'Empereur à la joie paternelle, et, abondant et clément, le Destin de cette heure y mêlait les plus amoureuses illusions. Le i""" janvier, dans sa route sur Varsovie, au relai de Bronie, Napoléon avait, pour la première fois, aperçu Mme Walewska (i), celle-là même qui lui allait donner le second de ses fils. Chocs, rencontres et hasards de la plus inouïe des destinées! Apprendre sa paternité dans l'instant où on sourit à la femme qui continuera, elle aussi, la race, et viendra dispenser les amoureuses langueurs dans cette même rue de la Victoire, qui sera pour l'Empereur la rue de l'Amour, de Joséphine de Beauharnais à Marie Lonczinska, comtesse Walewska, en passant par Éléonore et combien d'autres, vite venues, bientôt parties, oubliées, effacées ! Mais il est père, père pour la première fois, et les plus radieuses espérances lui comblent le cœur. Que la mère en use! Et elle use. Revel assure que, pour la récompenser, l'or coula à flots rue de la Victoire. Elle demanda tout et obtint tout, même l'arrestation de sa mère, avec laquelle elle était en délicatesse (2). Éléonore régna. Mieux

(1) Albert ScHUERMANs, Itinéraire général de Napoléon /"...; pp. 204, 2o5.

(2) J.-H.-F. Rewel, Buonaparte et Murât, ra7'isseurs d'utie Jeune femme...; pp. 124, 125.

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encore. « Peu s'en fallut que Buonaparte ne partageât sa couronne avec elle(i). » C'est l'ex-dragon qui parle. Il le croit, car il le répète : « Napoléon avait le dessein de l'épouser (2'). » Le dessein?... Il en demeura au dessein. Mais, au vrai, y songea-t-il jamais? Pendant la campagne de Russie, envoyant un des bataillons de sa Garde à l'ennemi, l'Empereur lui dit :« Allons, grenadiers, abordez ces bougres-là! A la guerre comme en amour, il faut se voir de près (3). » C'est que, à présent, il avait vu Éléonore de près, et quelque chose qui est bien de l'indifférence avait succédé au tendre sentiment de janvier 1806. « Il s'était dégoûté de la belle parce qu'au moment des entretiens amoureux, elle s'était mise à lui parler politique (4). » A la vérité, non. La pauvre Eléonore n'y songeait, certes pas, à la politique! Et pour lui, d'autres sentiments le commandaient. « Que lui importe la volupté, et la chair? et les femmes ? » s'est demandé un auteur [5). Peu, en effet, et tout juste ce qu'il lui fallait pour satisfaire aux fringales de ses caprices. La femme: une passade. L'amour? On lui a fait dire que c'était « une sottise faite à deux (6) ». Il le jura quelquefois, et il le prouva souvent à celles qui

(i)J.-H.-F". Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... : p. 126.

(2) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 2'io.

(3) Journal du général Fantin des Odoards : étapes d'un officier de la Grande Armée: i8oo-i83o; Paris, 1895, in-8, p. 345.

(4) Philibert AuDEBRAND, ûer«fers Jours de la bohème...; p. 35ô.

(5) Su x^ts, De Napoléon; Y^&ns, 1912, in-i8, p. 16.

(6) J.-L. Gaudy, jeune [Balzac], Maximes et Pensées de Napoléon ; Paris, i838, in-i8; Napoléon par Balt^^ac ; récits et épisodes du premier Empire tirés de la « Comédie humaine », choisis,, annotés et publiés par Hector Fleischmann ; Paris, s. d. fi9i31, in-i8, p. 354.

attendaient de lui mieux que la passade à laquelle il bornait les horizons de son désir. 11 le prouva, à d'aucunes, avec quelque brutalité, de manière à permettre à Mme de Rémusat d'assurer avec dédain, que « Bonaparte manque d'éducation et de formes (i)». Au reste, elle le devine assez bien quand elle ajoute : « L'Emipereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les aimer (2). » Le désirait-il? Etait-ce de l'amour qu'il leur demandait? Point. Si on le conteste, il faut confesser qu'il avait, pour le solliciter, de singulières façons. Un contemporain a dit qu'il « n'était pas toujours d'une exquise galanterie avec les dames (3) ». C'est qu'il savait bien que, hors l'amour, ou le plaisir ou la volupté, elles comptent peu ou point. Sur ce chapitre il est plaisant d'entendre vaticiner ses pamphlétaires, ceux qui lui reprochent des « allures mauresques (4) », qui le disent « tigre dans ses amours », qui lui donnent « les manières et le brutal instinct de cette bête farouche (5) », et les autres! « Dans l'âge, dit l'un, où la galanterie française adoucit les mœurs et donne l'urbanité aux caractères les plus farouches, Buonaparte échappa à cet empire que les femmes savent acquérir sur tous les êtres

(i) Mémoires de Mme de Rémusat... : t. I, p. io3.

(2) Mémoires de Mme de Rémusat...: t. I, p. 1 12.

(3) Mémoires anecdotiques du gétiéral marquis de Bonneval [1786-1 8j3):, Paris, igoo, in-8, p. 40.

(4) M. Thomassy, auteur d'un ouvrage sur la loi salique et l'appel des femmes au trône, De la sensation qu'a faite en France la mort de Buonaparte et des écrits publiés à ce sujet ; Pans, 1821, in-8, p. 17.

(5) Le Hodey de Saultchevreuil, rédacteur du « Journal des États Généraux », De la conduite du Sénat sous Buonaparte ou les causes de la Journée du 3i mars 1814, avec des détails circonstanciés sur cette journée mémorable ; Paris, MDCCCXIV, in-8, p. 32.

doués d'un peu de sensibilité. Le temps nous a démontré que cette âpre sagesse ne tenait pas à la pureté de ses mœurs, mais plutôt à une disposition particulière de son orgueil, qui l'empêchait de rendre hommage à la beauté. » Et de conclure : « Brutal dans ses manières. Napoléon ne connut jamais les égards qui savent adoucir les épines de la dépendance, et jusque dans ses plaisirs, il porta ce cynisme qui humilie les autres et cette dureté qui prouve l'égoïsme (i). » Oui, mais n'est-ce point Mme de Genlis qui, déjà, nous avait prévenus que « les rois n'ont aucun usage du monde »? Vertu discourtoise qui, appliquée à l'amour, fait l'amant maître de son plaisir et souverain de son caprice. C'est, en vain, et à faux, et par tort, qu'au chant ÎII de Pèlerinage de Childe Haroldj Byron apostrophe Napoléon : « Tu ne pus gouverner la moindre de tes passions ! » Tout doux ! Il les sut mener et dompter à merveille, bien au contraire. Il était celui qui, en i8i i , disait à Kourakine : « Je gouverne par moi-même, je gouverne seul et on ne me gouverne pas (2). » Ce système de sa politique est aussi celui de ses plaisirs amoureux. A lord Ebrington, visiteur de l'île d'Elbe, l'Empereur confesse : « J'ai eu aussi des maîtresses qui m'ont bien aimé ; mais je n'ai pas eu une maîtresse en titre, et je ne me suis jamais laissé gouverner par une femme (3). » Pour tenter ce rôle, Eléonore

(t) Supplément à l'ouvrage intitulé : «De Buonaparte et des Bourbons », par M. de Chateaubriand; Paris, 1814, in-8, pp. 8, 20.

(2) Napoléon au prince Kourakine, ambassadeur de Russie à Paris ; 181 1. — Feuilles d'histoire, \" août 1912, p. 145.

(3) Conversations de l'île d'Elbe; deuxième entretien; Revue britannique ou choix d'articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-

n'était point de taille et ses ambitions ne l'y portaient pas. Instrument de plaisir, uniquement, elle fut rejetée dès l'instant où elle eut cessé de plaire et d'exciter le rapide désir du maître. Mais la brutalité ordinaire de l'amant fut pour elle de la sécheresse, elle fut répudiée comme militairement. C'est Constant qui conte qu'un jour, tandis que la cour était à Fontainebleau, elle se présenta au palais avec sa mère, demandant à être annoncée. « L'Empereur fut on ne peut plus mécontent de cette démarche, et me chargea d'aller dire de sa part à mademoiselle É... qu'il lui défendait de jamais se présenter devant lui sans sa permission et de séjourner un instant de plus à Fontainebleau. » C'était la chute. Le sultan abandonnait l'odalisque. Bref: « la liaison de l'Empereur avec mademoiselle É... ne dura pas longtemps (i) ». Le temps, toutefois, de lui faire un enfant, de l'enrichir et d'ajouter une page à sa légende secrète.

L'enfant...

Tranquille et innocent, il demeurait aux langes luxueux de son berceau, dans le tranquille et clandestin hôtel de la rue de la Victoire. De loin, du cœur des Tuileries, entourées de fanfares, des bivouacs étrangers parmi l'Europe domptée, la pensée impériale veillait sur lui. Dès le second mois de sa naissance, il fut enlevé à la mère et confié suc-

Bretagne ; Paris, 1840, in-8, t. IV, p. 458. — Mémorandum of two conversations between the Emperor Napoléon and viscount Ebrington, at Porto Ferrafo, on the 6 th. and 8 th. of december 18 1 4 ; London, 1823, in-8, p. 3o. [i) Mémoires de Constant... ; t. II, p. 48.

cessivement à trois nourrices, dont la première, une dame Martin, « préserva ses jours menacés (i) ». Une dame Loir fut la dernière de ces nourrices. Il était secrètement élevé sous le nom de Mâcon, nom d'un général tué en i8o5, dit le baron Fain, à la vérité décédé à Leipzig, où il commandait la place, d'une fièvre putride, le i8 octobre 1806. Dans le 26'' bulletin de la Grande Armée, Napoléon avait décerné un bref et noble éloge à sa mémoire : « C'était un brave soldat et un parfait honnête homme. L'Empereur en faisait cas et il a été très affligé de sa mort (2). » Pour Léon ce pseudonyme avait été choisi, parce que Mâcon

(0 [Revel], Désaveu de paternité de Léon... ; p. 23.

(2)26' Bulletin de la Grande Armée; Berlin, 3 novembre 1806; Correspondance de Napoléon 1", publiée par ordre de l'empereur Napoléon III ; Paris, t. XIII, n" 11154. — Lieutenant-colonel Ernest Picard, Préceptes et Jugements de Napoléon; Paris, 1913, in-8, p. 473. — Voici les états de service de Pierre Mâcon, né le i3 janvier 1769, à Chasselay (Lyonnais) : Volontaire le 8 novembre 1787, au régiment de Vermandois-Infantene (devenu le 61" régiment) ; caporal le 1" octobre 1788 ; fourrier le i" octobre 1789; sergent-major le i" janvier 1791 ; adjudant sous-officier le 11 janvier 1792 ; lieutenant le 28 avril 1792 ; capitaine le i5 mai 1793; nommé commissaire des guerres, le i" juin 1793, par les représentants du peuple, et employé à l'armée des Pyrénées-Orientales; chef de bataillon le ig février 1794 ; chef de brigade le 19 juin 1795, commandant la 122' demi-brigade ; attaché à la 57' demi-brigade le 19 février 1798 ; commandant la 6' demibrigade légère le 27 juillet 1799; adjudant supérieur à l'état-major du Palais du gouvernement, le 6 mai i8o3 ; général de brigade employé prés le gouvernement, le 29 août i8o3 ; employé prés le corps des grenadiers de la réserve, le i3 décembre i8o3 ; commandant provisoirement cette division, le 21 décembre i8o3 ; sous-gouverneur des Tuileries, le 20 novembre 1804 ; commandant la place de Leipzig, le 18 octobre 1806 ; y décédé le même mois. Campagnes: 1 793- 1794-1 795 : armée des Pyrénées-Orientales; 1796- 1797 : armée d'Italie ; 1798 : armée d'Angleterre ; 1798 : armée d'Orient ; 179g: armée de réserve; 1800 : armée d'Italie; 1803-1804: camp d'Arras ; i8o5-i8o6: Grande Armée. Blessé à la jambe gauche, le 19 mai 1793, au combat de Mas-d'Eu. Membre de la Légion d'Honneur, le 1 1 décembre i8o3 ; commandant de la Légion d'Honneur, le 14 juin 1804. — Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Mâcon.

« ne laissait personne pour revendiquer son nom (i) ». Si telle fut, en effet, la pensée de l'Empereur, il faut observer qu'il était mal renseigné. Le mort de Leipzig avait des descendants. Le 3 janvier i853, Mme Mâcon, nièce du général, demeurant à Paris, n" 7, rue Saint-Thomas-d'Enfer, sollicitait du ministre de la Guerre, une copie des états de service de son oncle. Le 25 octobre 1876 (elle habitait alors à Montrouge, n" 26, rue Boulard), elle renouvelait sa demande. Et, toutes deux, elle les signait: Veuve Mâcon (2). Ce nom fut donc celui de Léon jusqu'à son émancipation. A partir de ce jour il l'abandonne et c'est avec la moitié du nom paternel qu'il figure devant l'histoire. Il grandissait, entouré de l'intérêt affectueux de la famille impériale. Caroline, après la rupture de l'Empereur avec Éléonore, ne s'était pas désintéressée de l'enfant. C'était par ses soins et par ses ordres que Mme Loir, la nourrice, était conviée aux Tuileries. Comme lectrice, après le départ de la femme divorcée de Revel, elle avait pris Mme Michel (3), et c'était M, Michel qui écrivait à Mme Loir:

La reine de Naples, Madame, me charge de vous prier de venir demain à une heure après-midi avec l'enfant, et de passer par la grille du jardin. Vous aurez la complaisance de rester dans le boudoir d'argent (4).

Agréez, etc.

J. Michel (5).

(i) Mémoires du baron Fain...; p. 807.

(2) Archives admiiiistratives du ministère de la Guerre; dossier Mâcon. {2,) Almanach impérial pour l'an MDCCCCVIf, p. 77.

(4) « C'était à l'Elysée-Bourbon qu'était le boudoir d'argent ; il y est encore, seulement il ne sert plus de boudoir. » — Plaidoirie de M" Crémieux, pour le comte Léon; Cour royale de Paris, audience du 28 décembre 1846. — Galette des tribunaux, 28 et 29 décembre 1846.

(5) Document cité dans la plaidoirie de M" Crémieux pour le comte Léon;

BATARD d'empereur yÔ

L'enfant avait alors près de quatre ans. Fréquemment l'Empereur le faisait venir. « Il le caressait, dit le valet de chambre, lui donnait cent friandises et s'amusait beaucoup de sa vivacité et de ses réparties, qui étaient très spirituelles (i). » Mais ce ne fut point aux friandises qu'il borna ses soins pour son fils. Quand il eut six ans, il songea à lui donner un tuteur. La fortune qu'il lui voulait constituer exigeait cette garantie légale. La question était délicate. En effet, à qui confier cette tutelle difficile, à laquelle le secret devait être assuré et dont une honorabilité et une discrétion exemplaires devaient répondre ? L'Empereur chercha autour de lui et trouva Meneval, son secrétaire. Claude-François de Meneval, né à Paris en 1778, tout d'abord secrétaire et confident de Joseph Bonaparte (2), était entré fort jeune, à vingt-quatre ans, au cabinet du PremierConsul , en remplacement de Bourrienne, suspect de tripotages financiers. Le 3 février 1806, il avait été nommé secrétaire du Portefeuille, et le 1 3 avril 1810, l'Empereur l'avait fait baron. Depuis trois ans, à cette époque, il était marié, ayant épousé, en 1807, Aimée- Virginie-Joséphine de Montvernot. Napoléon avait particulièrement favorisé ce mariage, payant les présents de noces, la corbeille, les bijoux, donnant 5o.ooo francs à son secré-

Cour royale de Paris, audience du 28 novembre 1846.— Journal des Débats politiques et littéraires, édit. des départements, 29 décembre 1846.

(i) Mémoires de Constant...; p. 48.

(2) Sur les relations de Joseph et de Meneval, cf. mon volume : Le Roi Joseph-Bonaparte ; Lettres d'exil inédites (Angleterre-Amérique-ltalie) : 1 825-1 844; publiées avec une introduction, des notes et des commentaires, d'après les documents originaux appartenant à M. le baron de Meneval, ministre plénipotentiaire ; Paris, 1912, in-i8.

taire, « de sorte, écrivait celui-ci, de Fontainebleau, le i5 novembre 1807, à sa femme, de sorte que j'ai iSo.ooo fr. dont je suis très embarrassé (i) ». Cette union ne rendit pas Meneval moins assidu que par le passé à sa tâche écrasante. Il était au travail dès l'aube à la nuit, sans relâche et sans répit. Cherchant un jour des papiers sur la table de son secrétaire, l'Empereur y trouva ce billet commencé à l'adresse de M™® Meneval : « Depuis trente-six heures je n'ai pum'écarter du cabinet de... » Et se tournant vers AloUien, présent, Napoléon ajouta : « Vous voyez qu'il trouve encore le temps d'écrire des douceurs, et il se plaint (2) ! » Au reste, il l'appréciait à sa valeur. C'était « un véritable trésor » et « doux, réservé, zélé, fort secret ». Conditions qui lui faisaient avouer : « Je ne pouvais avoir et je n'avais, en effet, nul secret pour Meneval (3). » Aussi Meneval avait-il « le secret du jour (4) ». Naturellement, il eut, tout aussitôt, celui de la naissance de Léon. Soit l'âge de Meneval, soit que son nom eût fait deviner l'origine de l'enfant, Napoléon ne se décida pas à le faire choisir comme tuteur de Léon. Il trouva un biais. Meneval, on l'a dit, avait épousé Mlle deMontvernot, dont la mère, en secondes

(j) Archives de lafamille Meneval. — De Fontainebleau, le lo octobre 1807, Meneval écrivait à sa femme : v< L'Empereur a été on ne peut pas mieux pour nous. Je ne peux pas te dire avec quel intérêt il m'a fait conter l'histoire de notre mariage et quel désir il a de te voir. L'Impératrice, si je l'en croyais, t'enverrait chercher tout de suite. »

(2) Comte MoLLiEN, Mémoires d'un ministre du Trésor public; lySo- 181 5; avec une notice par M. Ch. Gomel ; Paris, 1898, in-8, t. II, pp. i53, ,54.

(3) Hemry Houssaye, La Patrie guerrière, publiée avec une introduction et des notes par Louis Sonolet ; Paris, igiS, in-i8, pp. 85, 90.

(4) Mémoires du baron Fain...; p. 33.

noces, s'était remariée avec Joseph-Ignace xMathieu, membre du collège électoral de l'Oise, créé, le 2 novembre 18 10, baron de Mauvières, avec majorât (i). Ce fut lui qu'on appela. Par lui, par l'intermédiaire de son secrétaire, l'Empereur conservait toute liberté et toute action sur la tutelle. Il demeurait maître de la diriger à son gré, et, à la réalité, sous le nomde Mauvières. il l'administrait selon sa volonté. Donc, le mercredi 25 mars 18 12, le baron de Mauvières comparut à la justice de paix du IP arrondissement, devant Jean-Thomas Defresne, juge de paix, assisté de son huissier Joseph Prague. Il exposa qu'un enfant du sexe masculin, né d'un père absent et d'une dame Éléonore Denuelle, était actuellement en pension où « une personne inconnue » avait, jusqu'à présent, frayé à tous ses besoins. Il avait appris que des revenus devaient être, très prochainement, assurés à cet enfant. Il ajouta que la nomination d'un tuteur s'imposait « en l'absence de la mère et même dans le doute où l'on était sur son existence ». Il est certain que cette déclaration n'était, dans sa bouche, qu'un argument de procédure, car Éléonore n'avait point disparu et on savaitpertinemment qu'elle vivait à Paris. Cependant, le juge de paix lui demanda à quel titre cette demande en tutelle était formulée, par lui, Mauvières, ni parent, ni allié, ni chargé de pouvoirs de la mère. Il répondit que « par diverses circonstances » il avait été appelé à porter intérêt à cet enfant. Quelles circonstances? Mais il y a apparence

(i) Emile Campardon, Lî.s^e des membres de la noblesse impériale donnée d'après les registres des lettres patentes conservées aux Archives Nationales ; Paris, 1889, in-8, p. 126.

que, dans cette affaire, le juge de paix comprit à demi-mot. Au reste, ne doutant aucunement du résultat de sa requête, Mauvières, à l'avance, avait convoqué les membres du futur conseil de famille. Ils étaient là. Qu'on note ceci : le beau-père de Meneval habitait à cette date au n" SSy de la rue Saint-Honoré, et sur les cinq personnes convoquées par lui, trois avaient leur domicile dans la même rue, à savoir Frédéric-Pierre Lecordier, maire du h'^ arrondissement, au n*» 327 ; Antoine-Louis Gillet, notaire, membre du collège électoral de l'Yonne, au n° 840, et Charles- Auguste-Bernard Fouquet, ancien avocat, au n» 346. C'étaient donc tous des voisins immédiats que Mauvières compléta par Charles-Denis-François Bonnomet, membre du Conseil général de la Seine et du collège électoral de Paris, administrateur de tontine, notaire honoraire et avocat près de la Cour Impériale, domicilié n" 43, rue du Mont-Blanc, et Jean-Baptiste-Louis-Anne-Adrien Leroy de Camilly, ancien conseiller à la Cour des Aides, demeurant no 14, rue de la Madeleine. La situation officielle des uns, la position spéciale au barreau des autres, assurait au beaupère de Meneval leur discrétion. Ce n'étaient point des témoins de hasard. Le juge de paix les autorisa donc à se constituer en conseil de famille, et ainsi que cela était prévu, ils choisirent Mauvières comme tuteur et Leroy de Camilly comme subrogé tuteur (i). L'Empereur, maintenant, pouvait, avec toutes les garanties légales et toutes les précautions de la discrétion, assurer l'avenir de l'enfant.

(i) Cf. l'acte de tutelle dans [Revel], Désaveu de paternité de Léon...; pp. 28-27.

BATARD D EMPEREUR yg

On l'avait placé à cette pension Hix, qui, sous la Terreur, située rue Meslay (i), avait, sous le Consulat, émigré au faubourg du Roule, avec, comme maître d'études, Geoffroy, le fameux critique dramatique du Journal des Débats {2). En 1812, elle était établie n" 6, rue Matignon (3). Léon la quitta, plus tard, pour les pensions Bourdon et Muron(4). Tandis qu'on lui y inculquait lerudimentd'une éducation qui fut assez brillante, son père lui constituait sa fortune. De 1812 à 181 5, l'Empereur lui donna dix actions au porteur sur les canaux d'Orléans et du Loing, dix actions pareilles sur le canal du Midi, outre des inscriptions sur le Grand-Livre, lui assurant 14.600 francs de rente, capital dépassant le million (5). A la mère il avait donné, en plus de sommes liquides dont on ignore le total, mais qui, sans doute, furent considérables, l'hôtel de la rue de la Victoire, et, le 4 février 1808, une dot de 22.000 francs de rentes inaliénables et incessibles (6). Cet enfant, né en marge de sa vie, mais qui fut pour lui la première joie

{i)CHkv.L-ES MwmcE, Histoire anecdotique du théâtre, de la littérature et de diverses impressions contemporaines tirée du coffre d'un journaliste avec sa vie à tort et à travers ; Paris, i856, in-8, t. I, p. 23i.

(2) Charles-Marc des Granges, Geoffroy et la critique dramatique sous le Consulat et l'Empire {i 800-18 14); Paris, 1897, in-8, p. 36.

(3) Docteur Max Billard, Un fils de Napoléon /"...; p. 14. — Un renseignement maçonnique donne l'adresse de Jacques-Antoine Hix, au n" 3 de la rue Matignon. Hix était maître des cérémonies de la loge Saint-Napoléon, en 1807. — Tableau des membres composant de la R.-. L.-. Ec. du Rit Ancien accepté, Saint-Napoléon, de l'Or, de Paris; s. 1. [Paris], s. d. [1807], in-8, p. 60.

(4) Archives de la famille Menej'al.

(5) Arrêté de compte de tutelle de M. Léon, passé le 2 5 février 1826 par devant M" Louis-Claude Outrebon, notaire à Paris.— Archives de la famille Meneval. — La rédaction de cet acte coûta 875 francs.

(6) Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes... ; p. 170.

8o LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

paternelle, lui demeura une constante préoccupation. En 1814, dans les désastres qui le vont mener à l'abdication, il songe à lui et il ajoute à sa fortune 12.000 francs de rentes (i). Au lendemain de Waterloo, le 25 juin i8i5, il lui signe à l'Elysée un acte de donation de 100.000 francs, et une heure après il quitte à tout jamais Paris pour aller, à Malmaison, décider de ses nouveaux destins. C'est là que Meneval le rejoint, accompagné de Léon (2), tandis que Mme Walewska s'y rend, avec cet autre fils naturel, le comte Walewski, — les deux frères aînés du Roi de Rome. Ah ! à cette heure tragique de la catastrophe, où est-il l'enfant né au tonnerre des batteries triomphales des Invalides, dans l'instant du Grand Empire à son apogée? Dedans les Autriches, là-bas, les aigles noires et bicéphales gardent ce blanc et rose otage, et pour consoler le Père déchu de de sa toute-puissance, il n'est plus, dans ce triste Malmaison brûlé des ardeurs solaires de la chaude saison, que ces deux petits bâtards, qui demain seront doublement orphelins. Émouvante rencontre et comme elle touche la sensibilité! On le voit ce salon vert et or, décoré de victoires et de cariatides élancées, ce décor somptueux, éclatant et sévère, où l'Empereur est assis vers le soir tombant. Et puis voici les enfants avec leurs longs cheveux, inquiets du silence et des attitudes de la mère grave et du secrétaire immobile... Jeunes fronts innocents et ignorants sur lesquels s'est posé le dernier baiser de l'Empereur...

(1) Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes...; p. i68.

(2) Le comte de Las Cases, Le Métnorial de Sainte-Hélène ; Paris, s. d., édit. Garnier, in-i8, t. I, p. 267.

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