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LE RETOUR DU « VENGEUR DE LA MORALE

Revel à sa sortie de prison. — 11 est arrêté une seconde fois. — Saisie de ses papiers. — Envoyé en surveillance à Tours. — Réintégré dans l'arpiée. — Curieuse rencontre faite à Besançon. — Il est dénoncé par sa bellemère. — Ses aventures militaires. — Les persécutions du « Corse » reprennent. — Les événements de 1814. — Revel prisonnier en Russie. — 11 revient à Paris. — Le fidèle serviteur des Bourbons. — Ce qu'est devenue Éléonore. — Remariée deux fois. — Revel commence ses procès. — Son Waterloo. — Il publie son pamphlet contre Napoléon, Murât et Éléonore. — Nouveaux procès. — Son enquête sur la mort d'Augier. — Procès contre l'enfant de l'Empereur. — Revel et les tuteurs de Léon. — Il en accepte une pension. — La (in d'une canaille.

A levée d'écrou avait donc été faite, à Dourdan, pour Revel. Avec la modestie qui convient au véritable talent, ce filou s'était empressé de vider , le chef-lieu et de regagner Paris. Il y avait, au reste, deux visites d'importance à faire. Dans le temps qu'il était sous le verrou, il s'était offert et payé des douceurs, grâce aux subsides de son avocat Lebon et de l'avoué de sa femme, le sieur Masson. Libéré, Revel s'était

trouvé fort dépourvu de pécule, et d'un pas léger, par ce beau soleil d'avril 1807, i^ s'était dirigé vers le n° 18 de la rue Saint-Louis-du-Palais, domicile de M. Lebon. Mais cet estimable avocat avait, en ce moment, d'autres clients à défendre et d'autres causes à plaider. Il le renvoya à son gendre, M. Masson. M. Masson,lui, fit de même la sourde oreille. Eléonore ne lui avait donné aucun mandat pour entretenir cet escroc de ci-devant époux. Toutefois, faute de monnaie, M . Masson donna à Revel un conseil et fameux. Puisque Mme Murât avait pris intérêt à son affaire, pourquoi n'irait-il pas solliciter sa protection et ses secours ? Fière idée! Revel v vola, c'est au figuré que je parle, mais tomba sur M. de Longchamp, secrétaire des commandements de Caroline, lequel lui signifia, tout net, que la princesse ne désirait plus entendre parler de lui. Revel se trouva pris de court, et peu s'en fallut qu'il n'eût plus un abri. Dame Police, vigilante et bienfaisante, veillait sur ses destinées. Certain matin, c'était un jour de la première huitaine du séjour de Revel à Paris (i),elle se présenta à son domicile sous la figure d'un officier de paix. Ce fonctionnaire lui fit civilement connaître le désir qui avait, soudain, pris Son Excellence le Préfet de Police, de faire la connaissance du citoyen Revel. Je ne sais si Revel trouva ce désir très flatteur, mais force lui fut bien d'y souscrire, et il alla à la Préfecture, où, incontinent, il fut mis en présence de Veyrat, — M. Vey rat (Pierre-Hugues).

Ce Veyrat était Suisse, de Genève, où il était né en lySG.

(i) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... : pp. 117, ii8.

Son génie, aux temps tranquilles qui précédèrent la Révolution, l'avait porté vers un pacifique négoce: il trafiquait l'horlogerie et donnait de même dans la bijouterie. Mais la Révolution qui, chez les peuples voisins de la France, enflammait l'esprit de liberté et les poussait à l'émancipation, avait eu pour résultat de développer en Veyrat un indiscutable goût de la police. Paris, contrée bénie pour les mouchards, lui parut un champ propice à la pratique de cette ambition. En 1795, il y débutait comme officier de police, et il s'y signalait par une cruauté et une habileté qui le devaient pousser vers de plus reluisants destins (i). A l'époque du mariage de l'Empereur, il avait eu une fière idée : aux agents de la police municipale il avait fait adopter un uniforme, réforme qui nous a donné les agents de ville (2). Je ne puis dire si ce fut là la cause de la faveur en laquelle le tint l'Empereur, mais, en tout état de cause, il faut constater que ce fut par un décret spécial que Napoléon le nomma inspecteur du 4" arrondissement de la Police générale comprenant Paris. Il eut, en outre, la clef du dépôt des livres obscènes saisis, ce qui lui permettait de faire, à l'occasion, de badins cadeaux à ses amis, sinon d'en trafiquer avec profit (3). Dans cette tâche il avait pour colla-

(1) Cf. sur lui, à l'époque du Directoire, P. Fr. de Rémusat, Mémoire sur ma détention au Temple: 1797-1799^ publié pour la Société d'histoire contemporaine, avec introduction, notes et documents inédits, par Victor Pierre ; Paris, igoS, in-8, pp. 27, 3i, 34,39,40, 44.

(2) Rabbe, Vieilh de Boisjolin et Sainte-Preuve, Biographie universelle et portative des contemporains ou dictionnaire historique des hommes vivants et des hommes morts depuis 1788 Jusqu'à nos jours ; Paris, 1834, in-8; t. IV, p. i5o5.

(3) Histoire de mon temps; Mémoires du chancelier Pasquier, publiés par M. le duc d'Aidiffbet-Pasquier ; Paris. 1893, in-8; t. I, p. 451.

borateur son fils Jean-François, qui, pendant seize ans, fut officier de police et inspecteur général adjoint. C'étaient, dit le chancelier Pasquier qui les pratiqua, « deux des plus mauvais sujets qui se soient jamais rencontrés (i)». Ce qui explique quelque peu comment Veyrat fut destitué cinq fois, et, de même, cinq fois réintégré (2). Mystèrequi trouve peut-être son explication dans le fait, que, par l'intermédiaire du valet de chambre Constant, Veyrat faisait chaque jour passer à l'Empereur un bulletin de police destiné à contrôler celui remis par le préfet de police (3). Au résumé, ainsi que cela peut se voir, une mouche émérite.

Ce fut dans ces pattes-là que Revel tomba. Avec politesse Veyrat lui apprit qu'il avait ordre de perquisitionner dans ses papiers. Ensuite de quoi, l'ex-dragon fut ramené chez lui, obligé d'assister à la rafle de ses paperasses, qu'on jeta dans un linge, et réintégré à la Préfecture de Police où on le boucla dans une salle, dite Saint-Martin. Pour lui permettre, sans aucun doute, de rafraîchir ses souvenirs, on l'y laissa onze jours au secret. Enfin, on le mena devant M. Boucheseiche, chef de division à la Préfecture. Ce M. Jean-Baptiste Boucheseiche avait été prêtre (4), c'est pourquoi il s'était fait mouchard. La Révolution l'avait

(1) Mémoires du chancelier Pasquier... ; t. I, p. 414.

(2) Biographie des hommes vivants ou histoire par ordre alphabétique de la vie publique de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs actions ou leurs écrits; ouvrage entièrement neuf, rédigé par une société de gens de lettres ; Paris, janvier 1819, in-8, t. V, p. 5o3.

(3) Mémoires du chancelier Pasquier...; t. I, p. 414.

(4) Lewis Goldsmith, notaire, ex-interprète près les cours de justice et le conseil des Prises de Paris, Histoire secrète du cabinet de Napoléon Buovaparte, et de la cour de Saint-Cloud: Londres, Paris, 1814, in-18, p. 82.

trouvé professeur au collège de Lisieux, et la Terreur maître de pension, place de l'Estrapade. De marchand de soupe il était devenu journaliste avec aisance : le citoyen Boucheseiche écrivait dans la Feuille du Salut Public. Du lo ventôse au 12 germinal an II, discret, actif, clandestin, il avait observé l'esprit public de Paris, aux frais du ministre de rintérieur. Le Directoire avait récompensé d'aussi rares talents en le nommant chef du bureau des mœurs et de l'opinion publique au Bureau Central. Les demoiselles galantes de Paris étaient sous la coupe de sa judiciaire. Sur cet aimable troupeau de vierges folles, il exerçait « son autorité avec la plus grande rigueur (i) ». C'était un auteur abondant auquel on devait : Le Géographe national ou la France divisée en départements et endistricts ; Paris, 1790, in-S" (2). Et, comme son collègue, l'estimable M. Veyrat, mouche de valeur.

M. Boucheseiche reçut aimablement le prisonnier et lui proposa d'examiner avec lui les papiers saisis. Le linge défait, on trouva dans le paquet un manuscrit intitulé : Six mois dema vieou les malheurs d'un choix irréfléchi. C'était, selon toute apparence, le premier jet de ces mémoires que Revel devait publier avec abondance et prodigalité à partir de 18 14. M. Boucheseiche prit la liberté de lire ce récit et d'en faire des compliments à son auteur. Puis il passa à l'examen des pièces fugitives et il les jugea en confrère et

(i) Rabbe, ViEiLH DE BoisJOLiN ct Sainte-Preu VE, Biogj'aphie universelle et portative des contemporains... ; t. 1, p. 563.

(2) Pierre Caron, Paris sous la Terreur : rapports des agents secrets du ministère de l'Intérieur, publiés pour la Société d'histoire contemporaine : Paris, 1910, in-8, t. I, p. xxviii.

homme de goût. « M. Boucheseiche riait tout haut (i). » L'ayant vu rire, Revel le crut désarmé. M. Boucheseiche eut la gracieuseté de ne point lui enlever cette consolante illusion, et prit congé de lui. Ce ne fut pas à la Préfecture, mais bien à la prison de la Force que Revel fut conduit. Il y trouva nombreuse compagnie de mouchards, espions et moutons, mais, réservé, il se tint coi et attendit. Il attendit même deux mois. Vers cette date, sur une demande venue on ne sait d'où, la police justifiait en ces termes sa détention :

Il avait composé un mémoire dans lequel, parmi des tracasseries domestiques, il avait mêlé d'une manière très inconvenante le nom de Leurs Altesses Impériales le Grand Duc [Murât] et la Grande-Duchesse de Berg. Cet homme d'une imagination exaltée menaçait hautement de faire imprimer cet écrit répréhensihle. Arrêté pour ce dernier fait à Étampes (2) et transféré à la Préfecture de Police, il a été enfermé à la Force jusqu'à nouvel ordre (3).

Je ne refuse pas de croire aux dires de ce document. II est de toute évidence que, dans le but de soutirer des fonds à Éléonore, qu'il savait maintenant impérialement rentée, voire de faire « chanter », — ô naïve et guerrière candeur ! — Murât et Caroline, Revel avait composé ces Six mois de ma vie ou les malheurs d'un choix irréfléchi. Dans des estaminets il avait dû se flatter de tenir ces personnages à sa merci par sa publication. Le propos, tombé dans une oreille attentive, avait été transmis à la Préfecture, et dès

(i) Le capitaine Revel, Pr/se à partie de la Cour de cassation... : p. 217.

(2) Nulle part Revel parle de son arrestation à Étampes. 11 dit, au contraire, expressément, qu'elle eut lieu à Paris.

(3) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonavarte... : pp. 212, 2i3.

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lors il n'est point à chercher une nouvelle persécution de « Buonaparte » dans la seconde arrestation de Revel. Ses bavardages menaçants la justifiaient. M. Boucheseiche avait pu le féliciter et rire, le verrou n'en avait pas moins été tiré sur le libelliste à ses débuts.

Au bout de deux mois il reçut, à la Force, la visite de l'inspecteur des prisons David. Revel fut informé qu'on allait le rendre à la liberté, à condition qu'il se retirât à quarante lieues de la capitale. On ne lui demandait que cela ? 11 se hâta d'accepter. A la Préfecture de Police il fut reconduit, et là, dit-il, « je reçus un passeport forcé pour la ville de Tours (i) ». Je le crains, mais M. Revel s'abuse. Dans son passeport rien ne fut forcé, car je lis dans une note de police :

La détention qu'il vient d'éprouver paraît avoir calmé l'effervescence de son cerveau; il sollicite avec instance la faculté de se retirer à Tours.

Et, en marge, à cette sollicitation, il est répondu :

Accordé, à la charge pour lui de partir dans les vingt-quatre heures pour cette ville, où il sera soumis à la surveillance des autorités locales (2).

Mais, le « passeport forcé », c'est encore un trait atroce, n'est-ce pas, du despotisme de « Buonaparte » ? 11 était donc libre, et libre, avant tout, de vider Paris sur-le-champ. 11 commença par mettre en pension ses enfants, la fille et le fils nés de son premier mariage, et ce devoir paternel

(i) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 220. (2) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte... ; p. 2i3.

accompli, il se mit en route, sans argent. A sa première étape, à Bourg-la-Reine, il obtint du maire vingt-quatre heures de répit, dont il usa pour dépêcher un commissionnaire à l'avocat Lebon, dans le but de solliciter un secours. 11 en reçut i5 francs, maigre obole, mais un ami lui ayant, de plus, retenu une place dans la diligence d'Orléans, il put sans mésaventure débarquer à Tours. Comment y allait-il vivre ? De quelles ressources y pouvait-il disposer ? Il a dit, d'abord, que dans cette ville il mena « une vie assez agréable (i). » Oui, mais avec quoi ? Et d'où l'argent nécessaire à ces agréments ? J'ose espérer qu'il ne recommença pas là le tour des acceptations sur de douteuses lettres de change. Plus tard il a confessé : « J'y vécus de la générosité d'amis qui me firent quelques morceaux de littérature et de poésie que je publiais par la voie du journal du département (2). » Drôle homme de lettres ! O miracle ! Il avait réalisé le prodige de vivre de la poésie ! Les Muses comblaient ce nourrisson au nom mal famé ! Mais, avec Revel, convient-il de s'étonner de quelque chose? Non pas, car voici mieux encore. Condamné, placé sous la surveillance policière, doté d'une peine infamante, convaincu de vol et d'escroquerie, perdu de réputation et dépouillé de son honneur, il imagine de reprendre du service et il n'hésite pas à écrire à Clarcke, le ministre de la Guerre, pour lui réclamer le payement d'une solde arriérée etluide-

(i) J.-H.-F. Revel, Buonaparte el Mural, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 159.

(2) Mémoires de Revel... ; dans la Nouvelle Revue rétrospective... ; janvier-juin igoS, p. 5.

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mander son placement comme titulaire dans un régiment. Et cela dix mois après sa libération ! Chose plus extraordinaire encore que la requête, c'est la réponse du ministre : Revel est nommé comme lieutenant au 64" régiment de ligne à Besançon (i) ! La nomination est de mars 1808. Le 4 avril, Revel demande à venir voir ses enfants à Paris, avant de rejoindre son régiment. Mais Paris lui est interdit, et force lui est bien de partir pour Besançon, où il arrive à la fin d'avril. Ici ses aventures recommencent.

Dès qu'il eut revêtu l'uniforme et reconquis la parure brillante qui convenait à ses goûts, Revel s'empressa de visiter la ville de son affectation, et, tout naturellement, il débuta par les endroits où l'on mange. Il alla à la table d'hôte de l'Hôtel National. Une surprise l'attendait. Denuelle, sa femme et leur fille Zulma, tous trois, avaient pris place à la même table ! A la suite de circonstances où le roman d'Eléonore avec l'Empereur paraît avoir joué un certain rôle, le trio était exilé à Besançon, comme Revel l'avait été à Tours. Mme Revel semblait s'accommoder à merveille de la disgrâce. Un « jeune cavalier » placé près d'elle, à table, entretenait avec la dame galante conversation. Ce fut ce qui, tout d'abord, l'empêcha d'apercevoir son ex-gendre, — tel le Commandeur, dans la circonstance lieutenant, au festin de Pierre. Denuelle, le premier, tenta de donner l'alarme. « Il pencha le dos de sa chaise en arrière pour avertir sa femme, mais celle-ci, accoutumée à ne pas faire attention à lui, continuait une conversation

(1 Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

galante (i). » Zulma, enfin, glissa le nom honni aux oreilles de sa mère. « Un rouge vif colora les joues de Mme La Plaigne; nos yeux se rencontrèrent, elle s'évanouit ; il fallut l'emporter dans son appartement (2). » Belle affaire ! Elle allait compliquer la situation de Revel, et ce ne tarda guère. Quand sa ci-devant belle-mère eut reprit ses sens, dit-il, « son premier soin fut d "écrire à Paris notre rencontre (3) ». Il est pertinent que les assurances de Revel me laissent fort souvent sceptique, mais ici je lui rends hommage. Il n'a pas calomnié sa belle-mère. Il est certain qu'elle écrivit au ministre de la Police Générale, ignorant la nouvelle situation de Revel et imaginant qu'il était, à Besançon, en rupture de ban. Le ministre, sur-le-champ, invita Jean Debry, le préfet du Doubs, à signifier à Revel qu'il eut à s'éloigner de vingt lieues de la ville, à peine d'arrestation immédiate. Le nouveau lieutenantarriva chez le préfet en uniforme et exhiba des papiers, parfaitement en règle. Debry en référa donc au général de brigade commandant, par intérim, la 6" division militaire :

Son Excellence, le Ministre de la Police Générale, informé qu'il se trouve maintenant à Besançon un nommé Revel connu par son immoralité et fournissant des motifs particuliers pour exiger son éloignement de cette ville, me charge de le faire partir de suite, et de lui imposer l'obligation de s'en tenir à une distance d'au moins 20 lieues, sous peine d'être arrêté à l'instant. Je viens, en conséquence, de

(i) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. i5i.

{2) i..H.-F .RzvEL, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... pp. 161, 162.

(3) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une Jeune fe>nme... p. 162.

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