‹ Bâtard d'empereurChapitre 15 sur 47 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

J'ai reçu la demande que vous m'avez transmise d'un congé d'un mois avec solde, en faveur de M. Revel, lieutenant au ôi*^ régiment d'infanterie de ligne, pour se rendre à Paris. J'ai l'honneur de vous prévenir que l'Empereur à qui cette demande a été soumise n'a pas jugé à propos d'accorder à cet officier le congé qu'il sollicite. Veuillez informer M. Revel de cette disposition (i).

L'Empereur!... L'Empereur, lui-même! Voici donc les persécutions du « Corse » qui recommencent. Mais voici un sanglant aff"ront infligé au « tyran » : Revel est nommé capitaine, à cause de« la régularité de mon service» qui« m'y rendit recommandable(2)». Ilpartpourlacampagnede 1809:

(0 Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel. (2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 164.

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Wagram et les aigles victorieuses aux champs de Vienne. Revel y trouve son emploi. Le sous-chef du grand état-major, le général Yignolles, lui donne la mission d'exécuter l a capitulation de Vienne en ce qui regarde les prisonniers de guerre. Ces travaux achevés, le général Bron, chargé de la remonte de la cavalerie des armées d'Italie et d'Allemagne, « me demanda comme aide de camp (i ) ». C'est le dire de Revel. A la vérité, cette nomination d'aide de camp fut bien signée le 28 mai i8og. Mais, le 23 juin suivant, le général Bron refusa d'accepter Revel en cette qualité dans son état-major (2). Il n'y a point là à discuter: je cite les documents du dossier militaire de Revel. Et peu de jours après ce refus, il est brusquement renvoyé au régiment, qu'il rejoint àPentzing, près de Schoënbrunn. C'était un tour de Fouché, le ministre de la Police Générale, pour l'éloigner d'Éléonore, devenue la Saint-Laurent, « cette chaste moitié » et de « son illustre amant (3) ». Nouvelles aventures: au 61' régiment sa place, pendant son absence, avait été donnée. Apparemment que Revel n'y jouissait pas de beaucoup de sympathies, car il commence à avouer que ses collègues, les capitaines, firent cabale contre lui, que ses amis l'abandonnèrent et que son colonel le rejeta. Pour se faire réintégrer, il n'était porteur que d'un ordre du général Bron : on en exigeait un de l'état- major général. Après

(i) J.-H.-F. Revel, Buonaparle et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...: p. 166.

(2) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

(3) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseuis d'une jeune femme... ; p. 167.

bien des démarches, courses et poursuites, il arriva, signé de Berthier:

Monsieur, vous êtes prévenu que, d'après les ordres de l'Empereur, vous devez rentrer au 6i® régiment, pour reprendre votre service.

Il le reprit donc et fut renvoyé à Worms (i). En cours de route, à Mayence, il tomba malade. Le 18 août, il sollicitait du ministre un congé de quinze jours. Le 29, le ministre lui refusait le congé et lui enjoignait de se rendre sur-le-champ à Worms, dont défense lui était faite de < s'éloigner sous aucun prétexte (2)». Il y toucha et entra à l'hôpital, où il composa douze pages de stances, Plainte à Vart de la Guerre, pour charmer ses loisirs. Derechef, le 4 octobre, il sollicite un congé, au nom des intérêts de ses enfants. Derechef, refus. Au reste, à Worms, la vie lui est devenue intenable. Son major, M. Marchai, «un vrai rhinocéros », le persécuteà outrance. Généraux et officiers sont soulevés contre Revel ; il n'est personne qui ne lui cherche querelle (3). Déplorable victime! Il a obtenu, cependant, un congé de semestre, mais le « féroce» Marchai n'entend point l'en laisser jouir. Revel en appelle au ministre: «J'ai l'honneur de demander à Votre Excellence d'être entendu, et en personne... J'ai à faire à Votre Excellence des révélations importantes pour les intérêts du gouvernement (4). » Ruse ingénue et que Clarcke évente de suite! Au nom de

(i) J.-H.-F. REVEL,iî«owajPflr^e et Murât, 7-avisseurs d'une jeune femme...; pp. 168, 172.

(2) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

(3) i.-W.-Y .K^y'E.h, Buonaparte el Mur at, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 174.

(4) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

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ces révélations, Revel prétend s'offrir le voyage de Paris. Qu'il demeure à Worms ! Au reste, depuis quelques jours, le ministre a en mains certaine pièce dénonciatrice de la moralité de cet infatigable solliciteur. C'est un rapport dans lequel Revel est montré comme accablé de dettes, ayant dissipé les fonds provenant du produit de la masse de linge et de chaussures, et qui conclut au renvoi de Revel du corps. Mais le ministère sera clément; il ordonne d'infliger au coupable un mois de prison, de retenir le cinquième de la solde et de l'envoyer à l'armée d'Espagne ou à celle d'Illyrie (i). Cet ordre est du 2 octobre 1810. Le 3o octobre, nouvelle plainte. La comptabilité de Revel est embrouillée ; il a reçu des effets de linge et des chaussures dont il ne peut justifier l'emploi. Mais quand l'ordre d'un mois de prison arrive à Worms, Revel est à l'hôpital, atteint de rhumatismes aigus et de dartres. Il y demeure trois mois et un jour, pendant lesquels le major du 61^ régiment demande au ministre de lui retenir sa solde. Guéri, il avance qu'il sollicita son changement de corps, et que le ministre le lui accorda pour le 87^ régiment de ligne (2).

Mais on a vu que, dès le 2 octobre, le ministre ordonnait son renvoi à l'armée d'Espagne ou d'Illyrie. D'impérieuses raisons commandaient, au reste, ce départ. Le 14 décembre, le major du 61* régiment signalait au général de brigade, que le montant des dettes de Revel au corps était de 7.000 francs (3). Cependant, au lieu de rallier l'Espagne ou

(i) Archives administratives du ministère de la Guerre : dossier Revel.

(2) J.-H.-F. Kt.SEL, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 179.

(3) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

rillyrie, il fut envoyé en Hollande, au Sy*^ régiment de ligne, sur les côtes de l'Oost-Frise. Il y trouva un nouveau persécuteur dans la personne de son colonel, M. Mayot. Il n'en donne pas très clairement les raisons, mais son dossier les dévoile. Une fois de plus Revel s'était mis en délicatesse avec la caisse du régiment et la bourse de ses camarades. Il devait 48 francs à un capitaine retraité ; ses dettes s'élevèrent rapidement à 20.000 francs; pour Champagne et autres objets, il était redevable de 49 fr. 5o. « Vous conviendrez, monsieur le capitaine, que quand on doit comme vous, on doit bien se passer de liqueur aussi chère », lui écrivait le chef de bataillon. Bref, employant tous les moyens pour se procurer de l'argent, il discréditait le corps des officiers. Et, le 20 août 181 1, le conseil d'administration du régiment, sollicitait du ministre son renvoi (i). Il y demeura cependant encore, et assez pour avoir l'occasion de dire à Napoléon son fait. Car, bien entendu, cet honnête militaire était las des persécutions dictées par le « Corse » à son égard. Un jour on annonça que l'Empereur passerait, à ZwoI,en revue une partie du 2" corps d'armée commandé par Oudinot. « Mon intention était de forcer Buonaparte à prendre un parti définitif à mon égard. J'étais décidé à lui dire, à la tête de ma compagnie, que l'époux de la Saint- Laurent était las de persécutions (2). » Ç'allaitêtre une belle scène! L'époux outragé demandant des comptes au ravisseur! Le capitaine se dressant contre l'Empereur! Malheu-

(i) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel. (2) J.-H.-F. Y<'E\ZL, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 180.

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reusement, ce n'alla pas plus loin que l'idée. Napoléon passa la revue, mais se tint derrière la compagnie de Revel. Il trotta ensuite au long du peloton des officiers et leur dit : « Je vous verrai dans quatre mois. » Et Revel en fut pour son mirifique projet. « Il y avait certainement un calcul dans cette conduite », dit-il. Et il ajoute, presque avec une pointe d'orgueil : « Elle est sans exemple de la part d'un monarque envers un simple officier. » Et de se hausser : « Je n'étais pas un petit individu pour lui ! » Pourquoi n'a-t-il pas été sacrifié ? « C'est parce qu'il redoutait la vengeance de l'opinion publique (i). » Et voilà pourquoi votre fille est muette. Mais non, Revel n'était pas un « petit individu ». C'était un coquin avéré. Les plaintes sur lui continuaient à pleuvoir. Le i6 mai 1812, le général de brigade et le colonel du Sy" régiment s'évertuaient encore à signaler son incapacité, son inconduite et son immoralité (2). Ce ne pouvait, évidemment, durer davantage. Le 23 mai suivant il était admis au minimum de la retraite de son grade, et, le 18 juin, on fixait cette retraite à 600 francs (3). Enfin ! Il dut respirer ; ses chefs et ses camarades de même. La brebis galeuse rentrait dans le vaste troupeau de la foule anonyme. Toutefois, on ne le perdait pas de vue. Le 17 juin, Clarcke écrivait à Savary, devenu ministre de la Police Générale :

Monsieur le Dlx, Le prédécesseur de V. Exe. m'avait fait connaître qu'il existait des

(i) J.-H.-F. Rkvel, Buonaparte et Murât, j-avisseurs d'une jeune femme...; pp. 181, 182, i83.

(2) Archives administratives du ministère de la Guerre: dossier Revel.

(3) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

motifs particuliers pour tenir M. Revel, capitaine au Sy® Rég' d'Inf de ligne, éloigné de Paris et de la résidence de l'Empereur.

J'ai l'honneur de prévenir votre Exe. que cet officier, en ce moment au dépôt général du 2« corps de la Grande Armée à Mariembourg, ■vient d'être admis à la solde de retraite par décret du 23 mai dernier. J'ai cru devoir donner avis à votre Exe. pour que M. Revel soit surveillé lorsqu'il rentrera en France pour y jouir de sa retraite (i).

Rentrer en France, il ne demandait évidemment que cela, mais puisque Paris, depuis 1807, lui était interdit? Alors il choisit comme résidence Hambourg, ville qui, en cas de nouvelles persécutions, lui offrait « la facilité de fuir en terre hospitalière » par le Danemark ou le Mecklembourg (2). Ce fut donc là que le ministre l'avisa que sa pension de retraite lui serait payée.

Mais il est dit que, dans la vie de Revel, tout sera extraordinaire. 11 n'y a pas de doute qu'il ait été retraité le 23 mai 18 12 et rayé des cadres de l'armée active. Or, de Gênes, le i5 novembre i8i3, il écrit au ministre pour demander de l'avancement, et il signe : « Major au loi" régiment d'infanterie, officier de la Légion d'Honneur (3). » Il a affirmé, cependant : « Je n'ai reçu ni croix, ni grades supérieurs (4)... » Alors ? Et ce n'est point tout : de Toulon, le 19 mai 18 14, c'est un nouvel avancement qu'il sollicite (5). S'agit-il d'un autre Revel? Non, puisque ces pièces sont dans le même dossier et qu'il y a identité d'écriture.

(1) Archives adminislralives du ministère de la Guerre; dossier Revel. {2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...: p. 187.

[Z] Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

(4) J.-H.-F. Re\el, Buofiaparte et Murât, ravisseurs d'une feune femme...; p. 202.

(5) Archives administratives du ministère de la Guerre; dossier Revel.

Il y a là un problème que je n'ai pu résoudre, une question que je pose sans y pouvoir répondre. A le croire, lui, il aurait ouvert à Hambourg un cabinet de consultations juridiques, devenu rapidement prospère. « J'eusse obtenu des diplômes d'avocat sans la révolution qui éclata dans rAnséatique(i). » Cette « révolution » fut la reprise d'Hambourg par les alliés, malgré la défense de Davoust. Elle eut pour résultat de faire de Revel un prisonnier de guerre, et, comme tel, d'être conduit en Russie. Son internement n'y eut rien de cruel. En un gentilhomme de Courlande, M. Kœnigfels ; en Sivert, gouverneur de Mittau, et Duhamel, gouverneur civil de Livonie, il trouva des protecteurs efficaces. Il n'eut pas à jouir longtemps de leurs bienfaits. L'abdication de Napoléon, le retour de Louis XVIII, la paix, lui ouvraient les chemins de la Patrie. Le 23 octobre 1814, ou à la fin novembre, il ne sait pas au juste luimême, il rentra en France (2). Des «contrées sarmates i> revenait le Vengeur. Ses mains tenaient captives les foudres avec lesquelles il allait pulvériser le « Corse », et d'autant plus facilement que celui-ci était à l'île d'Elbe.

Tout d'abord, il commença par solliciter son emploi dans l'armée active. Il en tenait pour l'uniforme, la parure de ces jours bénis où par son éclat il avait captivé Éléonore.

(1) J.-H.-F. Revel, Buonaparle et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme... ; pp. 188,189.

(2) « Je mis le pied sur le territoire français, le 23 octobre 1814. » — J.-H.- F. Revel, Buonaparle et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 191. — « Je ne suis arrivé que dans les derniers jours de novembre 1814. » — Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 56. — L'exposé des services de Revel, aux Archives administratives de la guerre, le dit rentré des prisons de Russie le 23 octobre 1814.

Tous les titres, il disait les avoir pour reprendre du service, et le meilleur d'entre eux n'était-ce pas celui de « victime de Buonaparte » ? ^Maintenant qu'au ministère était arrivé Dupont, le Dupont de Baylen, le capitulard de 1808, quels motifs pouvaient s'opposer à sa réintégration, à lui, le filou de i8o5, le « mangeur de grenouille » d'après? Aussi, d'un cœur confiant écrivait-il :

Revel, Jean-Honoré-François, capi- \

taine pensionné, prouve des perse- ]

cutions sous le régime expiré. Sa | ^ Soti Excellence Monseigneur

fidélité et son dévouement au sou- I le comte Dupont, ministre

verain légitime de la France et de- / secrétaire d'État de la Guerre.

mande de l'emploi soit dans l'armée l

active, soit dans l'administration | Monseigneur,

publique. I

Un officier qui a célébré la renaissance du Lys, et qui s'est prononcé fortement pour les souverains légitimes dans un moment où les vœux du cœur pouvaient encore être trahis par le Destin; un officier qui peut prouver huit années de persécutions sous le règne de fer qui vient d'expirer, ne peut être qu'un sujet fidèle et dévoué de l'au guste race des Bourbons.

Admis à la retraite par un coup d'état, je me croirais coupable si je n'offrais à mon souverain et mon bras et mon cœur qui n'ont cessé de lui appartenir. Votre Excellence peut ajouter foi à la sincérité de mon zèle qui ne se ralentira jamais. Qu'elle me permette, sous ce rapport, d'implorer d'elle la décoration de la Légion d'Honneur et la permission de suivre Sa Majesté soit dans l'armée active, soit dans l'Administration publique où j'ai fait preuve de quelque capacité.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, de Votre Excellence,

Monseigneur,

le très humble et très obéissant serviteur,

Revel,

capitaine pensionné,

Boulevard de la Magdelaine, n° 17.

Paris, le 16 novembre 1814.

BATARD D EMPEREUR lOQ'

Et ce chenapan, chassé de tous les régiments où il passa, complétait sa requête audacieuse et inouïe par cette observation :

L'état d'inaction dans lequel on a laissé cet officier à compter du !<"■ nivôse an 12 jusqu'en l'an 1808, et les coups d'état qu'il a éprouvés ne peuvent être expliqués que dans un précis de services. Mais l'officier est prêt à faire connaître à Son Excellence le Ministre de la Guerre, la cause et les effets des persécutions dont il a été accablé pendant nombre d'années (i)-

La Restauration, au lendemain de sa première victoire, accumula les monstruosités dites réparatrices, telle la nomination de Dupont, au ministère de la Guerre, comme, plus tard, celle de Bourmont, sous Charles X, mais, ici, tout au moins, elle s'évita la honte de décorer un voleur et de rappeler à l'activité un tire-laine. La double demande de Revel demeura infructueuse et tout loisir lui fut laissé pour poursuivre contre l'Empereur et Éléonore sa double vengeance et prouver à l'infidèle que

Du côté de la barbe esl la toute-puissance.

Mais, d'abord, où était Éléonore et qu'était-elle devenue? Revel nous a dit qu'elle avait pris le nom de Mme de Saint- Laurent, et, ajoute-t-il, « la vie publique et scandaleuse d'Éléonore de La Plaigne n'a pas besoin d'enquête ; il suffit de prononcer un tel nom pour faire rougir (2) ». Oui, mais encore ?Ceci : «L'histoiredesonboudoirrempliraitdesvolumes ; mais, pourlarédiger, il faudrait avoir suivi les pas de la

(1) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier Revel.

(2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 140.

courtisane, et passé avec elle, des palais des rois aux lieux de prostitution, témoins de ses débordements. J'abandonne cette gloire aux matrones qui l'ont dirigée, aux complaisants qui l'ont servie, aux libertins dont ellefut l'idole (i). » De ces libertins, Revel ne nomme que l'unique Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qu'il accuse, sans plus, d'avoir joui d'Eléonore davantage que Napoléon lui-même (2). De Michel-Louis-Étienne Regnaud de Saint-Jean d'Angély, ancien député de la sénéchaussée de Saint-Jean-d'Angély à la Constituante, la situation sous l'Empire était considérable. Comte le 24 avril 1808, il était ministre d'État et secrétaire de l'état civil de la famille impériale. En chœur, avec Revel, les pamphlétaires l'accusent des pires méfaits. L'un d'eux le dit « insolent, lâche, crapuleux, criblé de dettes, ayant vendu sa femme au prince Kourakin pour un collier (3) ». Plus tard, en 18 14, on devait lui reprocher de s'être sauvé au bruit du premier coup de canon tiré des hauteurs de Montmartre, qu'il avait juré de défendre, d'où l'épigramme i

J'ai fui ^ je l'avoue à ma honte,

Le boulet m' a fait frissonner ;

Comment veut-on que je Vaffronte

Moi qui suis fait pour le traîner (4) ?

Ce que conte de lui Revel donnerait créance au dire

(i) J.-H.-F. RzvEL, Buonapaî'te et Murai, ravisseurs d'une jeune femme..,; pp. 1 10, II I.

(2) J.-H,-F. Revel, Buonaparie et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme...; p. 119.

(3) Lewis Goldsmith, Histoire secrète du cabinet de Napoléon Buonaparte...; p. 146.

(4) Charles Bigot, Un témoin des deux Restaurations [Edmond Gé~ raud); fragments de journal intime; Paris, s. d., in-i8, p. iii.

de Lewis Goldsmith qui le montre chargeant, tous les soirs, sa voiture « de deux filles qu'il mène chez lui, qu'il fatigue de caresses et renvoie le matin (i) ». Mais les fières autorités que l'escroc militaire et le juif anglais ! Le fait de savoir Regnaud de Saint-Jean d'Angély voisin d'Éléonore — il habitait rue du Mont-Blanc (2) — ne suffît pas pour établir sa liaison avec elle. Au reste, si la liaison en vint là, elle ne fut pas de longue durée, car le 4 février 1808, Éléonore s'était remariée, par l'intermédiaire du ministre de la Police Générale, à ce qu'il paraît (3). En secondes noces elle épousait Pierre-Philippe Augier de la Sauzaie, né le 3o septembre 1784, dedans les Charentes, de Philippe Augier de la Sauzaie et de Marie-Anne-Félicité Hèbre (4). Le père, négociant avant la Révolution, avait été élu député du Tiers à la Constituante, et l'Empire en avait fait le sous-préfet de Rochefort et le député de la Charente-Inférieure au Corps législatif (5). Le fils, admis à l'École militaire, le 5 ventôse an XII, était passé sous-lieutenant au

(i) Lewis Goldsmith, Histoire secrète du cabinet de Napoléon Buonaparte... ; p. 146.

(2) Alfred Marquiset, Napoléon sténographié au Conseil d'État; 1804^ i8o5 ; Paris, igiS, in-8, p. 121. — « Il occupait alors une fort jolie maison à la Chaussée d'Antin. Cette maison, acquise nationalement de l'héritage de jMme Dupleix avait été patrimonialisée d'une façon très noble par M. Regnaud, et il avait pris prétexte d'un dépôt d'argent trouvé dans cette maison, pour supposer une somme considérable, dont les petits-enfants de Mme Dupleix reçurent la remise de ses mains.» Mémoires de Mme de Chastenay ; /77/-/.S/5; publiés par Alphonse Roserot ; Paris, 1896, in-i8, t. I, p. 451.

(3) J.-H.-F. KEyzh, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 126.

[^) Extrait du registre des actes de naissance de la commune de Charente, arrondissement communal de Rochefort, département de la Cha^ rente-Inférieure.

(5) Frédéric Masson, Napoléon et les Femtnes...; pp. 170, 171.

iS" régiment d'infanterie de ligne, le i^"" brumaire an XIII, où sa nomination de lieutenant datait du lo septembre 1807. C'était là sa situation à l'époque de son mariage avec Éléonore. La même année, sans qu'une action d'éclat la justifiât, il recevait la Légion d'Honneur (!«•■ octobre). Le 7 juillet 1808, il était nommé aide de camp du général Reynaud ; le 22 mars 18 10, il passait, en cette même qualité, dans l'état-majordu général Cacault, et il était promu au grade de capitaine dans le 7* cuirassiers. Au moment de la campagne de Russie, les bureaux de la Guerre demandèrent au ministre si Augier devait être affecté à la cavalerie, le capitaine avouant qu'il ne tenait pas beaucoup à cette arme. Le ministre fit une réponse bizarre :

L'employer dans la cavalerie et à la suite si on ne peut faire autrement. Des motifs connus du ministre exigent qu'il ne reste pas plus longtemps à Paris. Cela est urgent (i).

Éléonore était-elle pour quelque chose dans ces « motifs », elle qui, pour dot de ce mariage, avait reçu de Napoléon, par l'intermédiaire du sieur Henry, homme de confiance de Alurat, une rente de 22.000 francs (2) ? Là encore il y a quelque chose d'énigmatique et d'équivoque qu'on doit se contenter de signaler, faute de le pouvoir expliquer à l'aide des documents. Augier partit donc pour la campagne de Russie. Depuis on n'entendit plus parler de lui. Etait-il mort au passage de la Bérésina? On le crut et Eléonore

(i) Archives administratipes du ministère de la Guerre ; dossier Augier.

(2) Plaidoirie de M' Crémieux pour le comte Léon ; Cour royale de Paris (2' chambre); audience du 12 février 1846. — Cassette des Tribunaux, lundi 16 et mardi 17 février 1846.

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