JEUNESSE DOREE ET IMPERIALE
La tutelle « orageuse » de Meneval. — Installation de Léon à Paris. — Une aventure de théâtre. — Il décampe rejoindre sa mère. — Quelques lettres inédites de l'ancien secrétaire de l'Empereur. — On émancipe Léon. — Sa ressemblance avec Napoléon. — Le bâtard joueur. — Deux tilous:Hesse et le baron de Rosenfeld. — Duel avec Hesse. — Le bâtard cavalier. — Procès avec les marchands de chevaux et les bijoutiers. — Léon en prison pour dettes. — Son ami et usurier : Louis Delpech. — A Clichy il joue du cor de chasse. — « On peut baiser le cul du Pape ! » — Léon donne dans le mysticisme. — La mission divine et prophétique de Coëssin. — Le bâtard est son disciple. — L'œuvre des Enfants de Dieu.
N acceptant, le 22 octobre 1821, de devenir le tuteurdu comte Léon, le baron de Meneval n'imaginait pas la longue série d'ennuis et de désagréments que cette tutelle « orageuse », ainsi que le disait Revel, lui allait attirer (i). La question argent n'y jouait pas le moindre rôle, étant donnée la fortune du jeune homme et ses appétits de luxe et ses goûts de plaisir. Sur
(i) Lettre de Revel au baron de Meneval; Paris, lo juin 1823. — Archives de la famille Meneval.
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ses revenus, le conseil de famille lui accordait 12.000 francs par an pour ses menus plaisirs. Il n'en avait qu'à bon escient, s'il faut en croire certains comptes demeurés dans les papiers de Meneval. Ainsi on voit, au mois de janvier 1822, Léon dépenser 34 francs pour spectacles et cabriolets ; le 8 février, il s'offre pour i5 francs de parfumerie ; il achète 3oo francsune miniature de rEmpereuret25 francs un portefeuille pour l'enfermer. Au portrait de son père il ajoute celui de sa mère : 6 francs pour la boîte qui le doit contenir. Le jour du mardi gras, il loue un cheval : 20 francs. Il est soigneux de sa personne : Sgi francs à Béchut et Laffîtte, tailleurs ; de son pied : gi francs au bottier. Puis ce sont de petits cadeaux à son précepteur, car il a un précepteur. C'est de Rome, où il était attaché au prince Louis-Napoléon — le futur Napoléon III — que Meneval a fait venir l'ex-capitaine d'artillerie Vieillard, pour inculquer à Léon les connaissances auxquelles l'oblige sa condition. Tous deux ont été installés dans un appartement, n^S, rue deCrébillon, au mois d'avril 1822. Ce ménage de garçon a été bien monté : il a pour 395 francs de couverts et d'argenterie venus de Lemoine, orfèvre. Leplé, faïencier, a fourni pour 5o francs de vaisselle ; il y a pour 359 fr. 95 de draps et de serviettes dans les armoires ; pour la table on a six couteaux, qui, avec leur étui, ont coûté 12 francs ; à l'office, Joséphine, la cuisinière, a pour 4 fr. 10 de couteaux et de couverts de cuisine ; le papier peint et les tentures aux murs ont coûté 76 fr. 55 ; les gros meubles valent 570 francs ; M. Vieillard et son élève couchent dans des lits d'acajou et se reposent dans
des fauteuils payés 840 francs ; aux fenêtres il y a pour 18 fr. 45 de rideaux de mousseline, façonnés et fournis par Mme Roux, qui a touché 72 fr. 35 pour ses peines ; les meubles qui garnissent l'appartement sont d'une valeur de 1.920 fr. 46, et sur la cheminée, il y a deux vases d'albâtre, une pendule réglée, au plus juste prix par M. de Meneval, 210 francs. L'installation coûta environ 4.000 francs, y compris l'achat d'un exemplaire de Paul et Virginie, pour 12 francs, et celui d'un exemplaire du Mémorial de Sainte- Hélène, payé 56 francs et relié pour 12 francs. Pour un jeune homme de seize ans, ce pouvait et devait être le Paradis. Oui, mais il avait un fruit défendu : la mère. Elle était là-bas, en Bavière, à xMannheim, dans le grand-duché de Bade, où M. de Luxbourg dirigeait le théâtre de la Cour, et de là cette mère, presque inconnue, si peu vue, paraissait à Léon auréolée de tout le mystère de l'inconnu. Elle-même n'avait pas oublié cetils, ce fils si riche aujourd'hui, et par un de ses hommes de confiance à Paris, le sieur Miel, elle le faisait entretenir dans l'espérance d'une possible et, peut-être prochaine, réunion. J'aime à croire que c'était l'amour maternel qui dictait alors à Éléonore vieillissante ces intrigues et l'incitait à y pousser, mais je constate que, plus tard, elle sut faire à ce fils des emprunts assez considérables et qu'elle daigna accepter de lui certains colliers de perles d'un prix assez élevé. Pour le présent, elle en était arrivée à séduire Léon par l'idée d'un voyage à Mannheim. Le 1 1 janvier 1823, étant avec M. Vieillard au théâtre du Gymnase, Léon éprouva le besoin, à l'entr'acte, d'aller se rafraîchir. M. Vieillard le laissa aller,
et d'autant plus confiamment qu'il avait laissé son chapeau sur son fauteuil. Donc, sans exciter le moindre soupçon, Léon quitta le théâtre, gagna la sortie, où l'attendait le sieur Miel, et sauta dans une voiture qui partit pour Strasbourg (i). Son élève n'étant point revenu avant la fin du spectacle, M. Vieillard prit de l'inquiétude et se mit à sa recherche. Vainement il explora le théâtre, questionna le personnel, et force lui fut bien d'aller conter l'aventure à Meneval. Le tuteur, aussitôt, s'adressa au préfet de Police qui fit une enquête. Elle eut pour résultat d'apprendre, huit jours plus tard, à Meneval de quelle manière son pupille s'était éclipsé. L'ancien secrétaire de l'Empereur n'accepta pas bénévolement la plaisanterie, et il écrivit au troisième mari d'Éléonore, une lettre fort digne et de termes énergiques, pour l'aviser de la conduite qu'il entendait tenir dans cette affaire :
Monsieur le Comte,
Après huit jours passés dans une pénible anxiété, le résultat des recherches faites en conséquence des déclarations que j'ai dû déposer à la Préfecture de Police et à la Direction de la Police Générale, m'apprend que Léon qui avait conduit et exécuté son projet de fuite avec une dissimulation consommée, s'est dirigé sur Strasbourg, où on doit venir le chercher de Manheim. Je m'abstiendrai de toute réflexion personnelle sur l'ingratitude et l'insensibilité qu'a montré ce jeune homme dans cette circonstance, et sur la conduite répréhensible de M. Miel dont les conseils et l'assistance viennent de lui être de nouveau si nuisibles. Je m'adresse avec confiance à vous. Monsieur, parce que je suis persuadé que c'est à votre insu que cela a été machiné et exécuté. Il ne m'appartient pas de vous indiquer ce que vous avez à
(i) Galette des Tribunaux, 23 octobre 1845.
faire. Quant à moi, ma conduite est tracée invariablement. Je connais les devoirs que m'impose ma charge de tuteur; je les remplirai tous, parce que, quelque lourd que soit le fardeau dont je suis chargé, je n'ai ni le droit ni la faculté de m'y soustraire.
Veuillez agréer, Monsieur, les assurances de la parfaite considération avec laquelle je suis...
Paris, ce 19 janvier 1823 (i).
Presque à la même heure, Éléonore se chargeait, ellemême, de répondre à Meneval. Le 20 janvier, elle lui expliquait que ce n'était pas son tuteur qu'avait fui Léon, mais bien son précepteur, qui le traitait « presque en étranger». Elle priait, en outre, M. de Meneval de lui adresser annuellement 10.000 francs pour l'éducation de Léon, qui allait être confiée à des maîtres aussi réputés qu'évidemment distingués (2). J'ignore la réponse faite par M, de Meneval à cette curieuse et inattendue requête, mais, à Paris, il prit des mesures définitives. Constatant qu'il n'avait pas à attendre le retour de Léon, il remercia M. Vieillard, donna congé de l'appartement de la rue de Crébillon, et, le 28 avril 1823, par le ministère de M^ Fournel, commissaire priseur, il faisait vendre le mobilier qui le garnissait. Cette vente donna 2.644 f''- 60, moins 333 fr. 5o de frais, soit, nette, la somme de 2.3ii fr. 10. Le mobilier du salon n'ayant trouvé acquéreur qu'à 410 francs fut racheté par Meneval qui le remit, par la suite, en vente, mais il n'y fut adjugé qu'à 412 francs. Il liquida, enfin, pour 18 francs de vieux habits, et toutes ces sommes furent portées à l'actif de Léon. Lui, dans ce temps, demeurait en Bavière. On
(:) En minute dans les archives de la famille Meneval. (2) Galette des Tribunaux, 23 octobre 1845.
ignore tout sur cette période assez courte de son existence,
sinon qu'il rêva de prendre du service auprès du grand-duc
de Bade. Il en écrivit à plusieurs reprises à Meneval qui,
justement froissé, garda le silence jusqu'au moment où une
lettre plus pressante le décida à répondre avec une sévère
sobriété :
Pans, le i6 juin iSaS.
Mon Ami,
J'étais décidé à ne pas répondre à vos lettres jusqu'à ce que vous ayez réparé votre faute. La manière dont de mauvais conseils vous ont engagé à payer mes soins et ma sollicitude, et ce que je dois à moimême, m'en ont imposé l'obligation. Je ne vous parlerai point des contrariétés et des désagréments de toute espèce que m'a valu votre imprudente conduite : vous n'avez en cela blessé que moi. Aujourd'hui que vous allez embrasser un état, mes sentiments personnels se taisent devant l'intérêt de votre avenir. Je n'ai point d'objection à faire contre le parti que vous prenez. Vous me trouverez disposé à vous seconder par tous les moyens que ma qualité de tuteur met en mon pouvoir. J'attends les ouvertures que vous m'annoncez et de connaître le corps dans lequel vous entrerez, ainsi que la personne revêtue d'un caractère, avec laquelle j'aurai à me mettre en rapport. Je désire vivement que dans la carrière que vous allez suivre, vous obteniez les succès qui ne sont dus qu'à la bonne conduite et aux sentiments louables. Je vous renouvelle l'assurance de mes anciens sentiments.
Meneval (i).
Ces ouvertures qu'attendait Meneval, lui furent faites par le chef d'escadron Jean-Henri-David de Hennenofer, aide de camp du grand-duc Léopold de Bade et chef de son bureau diplomatique. Ce Hennenofer était mieux encore, et d'aucuns l'affirment, le « maquereau » de son maître.
(i) En minute dans les archives de la famille Meneval,
Fort influent à la Cour, il était peu sympathique, quoique souple, bénin et complaisant. « Il fait semblant d'être affectueux et cordial, mais c'est un coquin [hump) et il le restera », dit de lui Varnhagen d'Ense, ancien ministre de Prusse à Carlsbad(i). Or donc, M. Hennenofer sollicitait de l'ancien secrétaire du Portefeuille des éclaircissements sur l'état civil et la fortune de Léon. Ces éclaircissements lui furent donnés, tout aussitôt, par Meneval :
Paris, le 29 juillet 1825.
Monsieur,
J'ai reçu la lettre datée de Carisruhe le 11 juillet courant, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Permettez que je vous remercie en mon particulier de l'intérêt et de la bienveillance que vous voulez bien porter à mon pupille, car quelque mécontentement qu'il m'ait donné, jamais cette impression n'influera en rien sur ma conduite à son égard. Des considérations plus élevées et des motifs puisés dans un sentiment que vous apprécierez, seront ma boussole. Pour arriver au but que je désire voir atteint, comme vous paraissez le désirer avec moi, vous pensez avec raison qu'il faut que la situation de Léon soit éclairée et que l'état de sa naissance, de sa fortune et de son nom, soit légalement constaté.
Pour arriver à constater l'état de sa personne, il n'existe que l'acte de naissance que j'ai l'honneur de vous communiquer. Quant à l'état de sa fortune, elle consiste, i°en 10 actions immobilisées sur le Canal du Midi et en 10 actions pareilles sur le Canal d'Orléans et du Loing. Le produit de ces 20 actions achetées en mars 1812, moyennant la somme de 240.000 francs, remise à cette époque au tuteur, était dans l'origine de 12.000 francs par an. Depuis la paix, ce produit s'est beaucoup amélioré. 2° En i3.ooo francs de rentes 5 p. 100 inscrites au Grand
(i) K.. A. Varnhagen von Ense, Blatter aus den preussischen Geschichle; Leipzig, 1868, in-8°, t. III, p. 367.
Livre de la Dette publique de France, lesquelles ont été achetées avec le produit des économies faites sur son revenu, après les dépenses de son éducation et de son entretien prélevées. Tel est l'état de l'avoir de Léon au jour où je vous écris. Tels sont, en résumé, les documents qui existent pour éclaircir les questions posées dans votre lettre. Je n'hésite point à vous les donner, Monsieur, avec la confiance que m'inspirent votre caractère et le rôle que vous voulez bien prendre dans cette affaire. Je désire qu'ils puissent servir à asseoir votre jugement et à éclairer votre intérêt pour Léon.
En me félicitant des relations que je pourrai être dans le cas d'avoir avec vous, je vous prie d'agréer les assurances delà considération la plus distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur (i).
Ces renseignemets furent-ils jugés insuffisants? La fortune de Léon ne parut-elle pas assez considérable? Changeat-il lui-même d'idée? La hantise de Paris le reprit-elle (2)? Choses possibles, mais voici ce qui est certain : c'est qu'au début de 1826 il avait regagné Paris, où il prit domicile rue de la Paix. Meneval profita de ce retour pour liquider une situation qui commençait à lui peser. Il vieillissait dans la retraite, et depuis cinq ans sa tutelle lui avait fait subir
(i) En minute dans les archives de la famille Meneval. — L'original de cette lettre, retrouvée par M. Joachim Kûhn, est aujourd'hui à la Bibliothèque Royale de Berlin, Fonds Radowitz, n° 8658.
(2) A la date du 10 août 1825, Varnhagen von Ense note : « Le comte Léon, fils de Napoléon, étudiait jusqu'à ce moment à Heidelberg, où il était membre de la Burschenschaft, toujours florissante. Sa mère, actuellement mariée au comte Luxbourg, vit à Mannheim. Au point de vue physique et moral, le jeune homme ressemble, dit-on, beaucoup à son père. Une fortune, produisant environ 6.000 écus de rente, lui est restée. » — K. A. Varnhagen von Ense, Blâtter ans den preussischen Geschichte... ; t. IH, p. 107. — La « Burschenschaft », dont parle Varnhagen, était une association politique d'étudiants répandue en Allemagne depuis 1816. Ses tendances étaient, à cette époque, essentiellement révolutionnaires. Sand, l'assassin de Kotzebûe, en fit partie. Aujourd'hui elle a perdu son caractère politique.