‹ Bâtard d'empereurChapitre 22 sur 47 · X.C/fJiJUi^/' ■^-t^* CC · texte numérisé non relu

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comte Léon à Madame, mère de l'Empereur.

rupteur et corrompu m'indignait (i). » Parfait, mais on remarquera que Léon était parti à Londres avec une lettre de M. le comte Mole, laquelle lettre lui devait ouvrir l'accès de la haute société anglaise, fait avoué par un de ses avocats en 1846 (2). On signalait, en outre, cette anomalie: c'est que sorti de la prison pour dettes, le comte Léon arrivait s'installer à Londres, dans un hôtel somptueux où il donnait de fastueux dîners en menant grand train. De plus, L'A rgus^ journal anglais, imprimait peu après : « Le prince Louis reçut plusieurs lettres de la capitale de la France, dans lesquelles on l'informait qu'un complot se tramait contre sa vie, et on le prévenait en même temps que le comte Léon était désigné pour aller le provoquer en Angleterre à un combat mortel. Peu de temps après, les dettes du comte Léon se trouvaient payées; on lui fournit un passeport et le comte se rendit à Londres (3). » Un Anglais célèbre, lord Malmesbury, notait à la même époque que Léon avait été envoyé à Londres « par la police française » pour « tuer ou pour faire expulser comme ayant enfreint les lois du royaume sur le duel » le prince Louis-Napoléon (4). A Paris, dans ses numéros des 6, 9, 10 et 12 mars 1840, Le Capitale, journal, il est vrai, du prince Louis,

(i) Léon, fils naturel de l'Empereur Napoléon, aux citoyens de l'arrondissement de Saint-Denis ; Paris, 20 mars 1848; dans Le Comte Léon au prince Napoléon-Louis Bonaparte...; p. 2.

(2) Plaidoirie de M° Créinieux, pour le comte Léon ; Cour royale de Paris, audience du 28 décembre 1846. — Journal des Débats politiques et littéraires, édit. des départements, 2g décembre 1K46.

(3) Cit. par Le Commerce, feuille politique et littéraire, vendredi i3 mars 1840, p. 3.

(4) Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien ministre... ; p. 63.

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accusait Léon d'être un duelliste de profession, un spadassin, un mouchard gouvernemental, dont les dettes avaient été payées pour le pouvoir lâcher, de Clichy, sur le prince à Londres, ce qui fit, le 3 septembre suivant, condamner Bellemois, gérant du Capitale, à i.ooo francs d'amende et à 5.ooo francs de dommages-intérêts (Léon en demandait Soo.ooo), par la 6« chambre correctionnelle, malgré l'amère et cinglante défense de M* Moulin (i). Enfin, trait qui complète la connaissance de l'affaire, le prince Louis déclarait publiquement, à Londres, que Léon n'était qu'un mouchard.

C'est là ce qui mit le feu aux poudres, car cette histoire faillit bien se terminer par un duel au pistolet. A quatre reprises différentes, le comte Léon s'était présenté chez le prince Louis, alors domicilié n° 7, Carlton Garden. « Je voulais vous instruire des grandes choses dont je m'occupais, pensant qu'elles devaient avoir accès dans votre esprit », lui expliqua plus tard Léon (2). Ces « grandes choses», on le devine bien, n'étaient autres que les fameuses théories de Coëssin. Le fils de la reine Hortense ne se sentait nul goût à s'en faire expliquer le sens confidentiel, et, à chacune des visites de Léon, il luif^.t répondre par son suisse qu'il ne pouvait le recevoir (3). De fait, bien d'autres soucis préoccupaient le prince : il préparait le coup d'État de Boulogne. Il en fut distrait par l'épître, qu'au lendemain de la quatrième visite, lui dépêcha son cousin :

(i) Galette des Tribunaux, 4 septembre 1840.

[2) Le comte Léon au prince Napoléon-Louis Bonaparte... ; p. i.

(3) Réponse de M. le comte Léon, demeurant à Paris, rue de Provence n° 53, au gérant du Journal « Le Capitole »... ; p. 12.

.4 So7i Altesse le prince Louis-Bonaparlc. Mon petit Cousin,

Il faut avouer que si j'ai mis bien de la patience à chercher à vous voir, vous avez mis, par contre, une impolitesse bien basse à ne pas me recevoir. Vous vous êtes permis d'interpréter en mauvais termes, à mon désavantage et sans m'avoir entendu, le refus de mon oncle Joseph de me voir. Je vous ai plusieurs fois laissé ma carte, et vous avez cru pouvoir vous abstenir de m'envoyer la vôtre. Ne pensez-vous pas, monsieur mon cousin, que votre conduite à mon égard soit offensante pour moi ? J'ai pu regarder les mauvais procédés et les écrits de messieurs mes oncles Joseph et Jérôme comme malicieux, perfides et méchants; à leur âge, on se croit tout permis; mais au vôtre, mon petit cousin, croyez-vous qu'il puisse en être de même ? Comme vous vous dites Français, vous devez sentir que mon honneur se trouve offensé de tant de déloyauté, et qu'il m'en faut une juste réparation. J'attendrai tant que vous voudrez, ou tant qu'il le faudra; mais je vous jure sur les cendres de l'Empereur Napoléon, mon père, que vos mauvais procédés envers moi auront un jour leur châtiment. Si je me trompais, si vous n'aviez pas une goutte de sang français dans les veines, par respect humain, vous devez me faire le renvoi de cette lettre, ou en abuser à votre fantaisie; je me résigne à tout.

Sur ce, monsieur mon petit cousin, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Comte Léon.

Londres, ce 29 février 1840.

Et, dans le post-scriptum, il glissait sa venimeuse flèche du Parthe :

Jegarde copie de cette lettre et l'imprimerai avec beaucoup d'autres, en temps utile (i ).

Le prince réfléchit vingt-quatre heures et envoya porter

(i) Réponse de M. le comte Léon, demeurant à Paris, rue de Provence «• 53, au gérant du Journal «, Le Capitale »... ; pp. i3, 14.

igO LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

sa réponse à Fenîon's Hôtel par le colonel Parquin. Ce Charles Parquin, magnifique sabreur de l'Empire, s'était depuis quelques années attaché à la fortune de Louis-Napoléon. Mari de Mlle Cochelet, lectrice de la reine Hortense, il avait été de la conspiration de Strasbourg, hier, et il allait être du coup d'État de Boulogne, demain. C'était le partisan, l'ami, le plus fidèle soutien du prince ( i ). Militairement parlant, Parquin déclara à Léon que son cousin ne répondrait pas à sa lettre injurieuse, et, qu'au surplus, il n'entendait avoir rien de commun avec lui. Le fils d'Eléonore bondit sur une feuille de papier et riposta:

Monsieur mon Cousin,

Un gros et grand monsieur du nom de Parquin, sort de mon hôtel après m'avoir dit, de votre part, que la lettre que je vous avais écrite avant-hier motivait bien votre refus de ne pas me voir. Vous com-

(i) Denis-Charles Parquin, né à Paris, le 20 décembre 1786, d'un père épicier, s'engagea, le i"' janvier i8o3, au 20' chasseurs. — Passé en 181 3 aux Chasseurs de la Garde, il y demeura jusqu'au licenciement de l'armée. Le 5 août i8i3 il avait été fait chevalier de la Légion d'Honneur, et il devint, le 19 juin i832, oflicier. Il avait alors repris, pour peu de temps, du service, comme chef d'escadron de gendarmerie. En congé en i83i, il fut fait, en i835, chef d'escadron delà Garde municipale. Acquitté à la suite du Coup d'Étal de Strasbourg, il fut condamné à vingt ans de détention, par la Chambre des Pairs, le 6 octobre 1840, pour sa participation à celui de Boulogne-sur- Mer. Détenu à la citadelle de Doullens, il y succomba le 19 décembre 1845, à une crise cardiaque. Pendant sa captivité il avait rédigé les Souvenirs et Campagnes d'un vieux soldat de l'Empire, par un capitaine de la Garde Impériale, ex-officier de la Légion d'Honneur, aujourd'hui détenu politique à la citadelle de Doullens: Paris, 1843, 2 voL in-8. — Cet ouvrage a été réimprimé plusieurs fois et notamment par le capitaine A. Aubier, Souvenirs et Campagnes d'un vieux soldat de l'Empire; 1802-1812 ; Paris-Nancy, 1903, in-8 ; par .M. Castanié, Souvenirs de gloire et d'amour du lieutenantcolonel Parquin ; Paris, s. d. [1911], in-8 ; par M. Albert Savine, Aviours et Coup de sabre d'un chasseur à cheval ; 1 800-1 8og ; Paris, s. d. [19 12], in-8.

prenez que je ne devais rien répondre à un semblable langage, ce qui fit beaucoup rire les personnes qui étaient avec et à côté de moi. Vous abusez étrangement de ma lettre; j'avais prévu cela; aussi je suis obligé de vous répéter que la conséquence naturelle de cette bouffonne visite, est que vous n'avez pas une goutte de sang français dans les veines. Si un semblable messager se représente, je prierai M. Guizot, ambassadeur de France, de m'accompagner chez le magistrat.

Je vous salue,

Comte Léon (i).

Londres, le 2 mars 1840.

Au restaurant de Thôtel, Léon avait fait la connaissance d'un lieutenant-colonel de l'armée anglaise, Ratcliffe, employé au ô'^ régiment de dragons. Ratcliffe avait une certaine réputation dans les « cercles de femmes » où il brillait comme chanteur amateur. On le disait du dernier bien avec la duchesse de Canizzaro et la douairière Farghar (2). Il consentit à rendre à son ami de fraîche date le service de porter cette seconde lettre au prince Louis, et, ayant été reçu par lui, il crut bon d'ajouter : « M. le comte Léon dit que, si vous persistez à soutenir qu'il est un agent de police envoyé pour vous espionner, il vous provoque en duel au pistolet. Cette ignoble pensée n'est pas dans votre cœur, mais dans votre esprit; c'est une tache qu'il voit sur votre front et qu'une balle seule peut enlever. » Cette visite décida le prince. Parquin a conté qu'il était disposé à laisser sans réponse les lettres insultantes de Léon, mais que le fait de la remise de l'une d'elles par un officier anglais,

(i) Réponse de M. le comte Léon, demeurant à Paris, rue de Provence, n" 53, au gérant du journal « Le Capitole »... : p. i5.

(2) The Atlas, de Londres, cité par VAllgemeine Zeilung, d'Augsbourg, 20 mars 1840.

ig2 LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

lui parut donner un autre caractère à la querelle, qu'en conséquence, il accepta le duel. « La divine Providence n'a pas permis que ce duel s'accomplît ! » s'est, plus tard, félicité Léon (i). Il a oublié d'expliquer les circonstances qui l'empêchèrent, et auxquelles il paraît bien avoir donné un coup de pouce discret.

Le lieu de la rencontre avait été choisi à Wimbledon Common, dans un creux du terrain, près du moulin à vent (2). A sept heures du matin, le prince s'y présenta accompagné du lieutenant-colonel Parquin, et d'un de ses meilleurs amis, fameux dandy de ce temps, le comte d'Orsay (3). Léon s'y trouvait avec le lieutenant-colonel Ratcliffe et un sieur Kien, qui n'était autre chose qu'un factotum et l'ami de Coëssin. On avait apporté des pistolets et des épées. Le prince se décida pour l'épée, car, dit, avec un étonnement qui ne se dissimule pas, le journal L'Argus, « en France les habitudes du duel donnent à celui qui est provoqué le choix des armes (4) ». Mais Léon, refusant de reconnaître à son cousin la qualité d'offensé, émit la prétention de se servir des pistolets. Hein ? Quoi ? Les pistolets, il ne voulait que les pistolets. Ils ne lui avaient pas trop mal réussi dans la rencontre avec le capitaine Hesse. On discuta; des pourparlers s'engagèrent. Singulière rencontre et singuliers témoins qui se prêtent à

(i) Le Comte Léon au prince Napoléon-Louis Bonaparte... ; p. i.

(2) Morning Chronicle, de Londres, citée par VAllgejyieine Zeitung, d'Augsbourg, 11 mars 1840. — Communication de M. Joachim Kûhn.

(3) Sur ses relations avec le prince Louis-Napoléon, cf. mon volume Napoléon III et les Femmes...; pp. 126 et suiv.

(4) L'Argus, de Londres, cité par Le Commerce...; vendredi i3 mars

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XAPOLEUX III

(D'cipics une pliotoiiiapliic coi/tciuporaiiie.) Collection de M. le baron Pierre de BouriJoint

de telles disputes ! Ils allèrent même jusqu'à proposer à Léon de tirer les armes aux dés(i) ! Mais, brusquement, une troupe de policiers envahit le terrain. Un bâton de constable fut levé et les armes, posées à terre, roulées dans un papier, furent saisies. Qu'était-ce? Le comte d'Orsay s'avança et demanda des explications. Le constable se nomma : c'était l'agent Nicolas Pierce, du bureau de Bov/ Street, et il était accompagné de l'inspecteur Partridgeet du sergent Otway. Ils exhibèrent leurs pouvoirs, et le comte d'Orsay leur demanda avec insistance de qui ils tenaient l'heure et le lieu de la rencontre. Ce fut au bureau de police qu'il apprit que Pierce avait été prévenu, le matin même, par l'officier de police Baker, du duel et qu'en voiture, de Carlton Garden, il avait suivi le prince et ses témoins jusqu'à Wimbledon Common (2). Le lieutenant-colonel Ratcliffe profita de ces débats pour s'esquiver avec ses pistolets, mais les agents l'arrêtèrent. Tout le monde monta en voiture, on retourna à Londres, et, à Bow Street on comparut devant le juge Jardine. Le fait du duel était constant; sous serment Pierce en conta les détails, et, en conclusion, le juge invita les belligérants à vivre désormais en paix avec tous les sujets de Sa Majesté britannique, et, particulièrement, entre eux. Comme garantie de la promesse qu'ils lui en firent, il les condamna à verser, en guise de caution : le prince et Léon, ySo £, soit iS.ySo francs ; le comte d'Orsay, les lieutenants-colonels Parquin et Ratcliffe, i5o £, ou

(1) The Atlas, de Londres, cité par VAllgemeine Zeitung, d'Auf^sbourg 20 mars 1840.

(2) Morning Chronicle, de Londres, citée par VAUgemeine Zeitung^ d'Augsbourg, 11 mars 1840.

3.700 francs (i); quant au complaisant Kien, il s'en tira avec 100 £ (2). L'accord ne se fit pas immédiatement sur ces garanties et leurs répondants. C'était à la question argent que le bât blessait cruellement le comte d'Orsav et le comte Léon. ySo £! Ce juge y allait bon train! Enfin, d'Orsay proposa un compromis qui fut accepté : pour le prince et pour le colonel Parquin, le juge décida qu'un seul garant suffisait : il consentit au choix de M. Joshua Bâtes. C'était l'associé de la fameuse maison de banque dirigée par les Baring 1 3), et l'ami personnel du prince Napoléon auquel il avait consenti des ouvertures de crédit assez considérables (4). Pour le comte d'Orsay et Ratcliffe, le banquier Baring, lui-même, membre du Parlement et gendre du duc de Bassano, consentit à répondre (5). Enfin le comte

(i) Galette des Tribunaux, 6 mars 1840.

(2) Morning Chronicle, de Londres, citée par VAllgemeine Zeitung, d'Augsbourg, 1 1 mars 1840.

(3) Cf. la lettre du roi Joseph au baron de Meneval ; Florence, 5 juillet jg32. — Hector Fleisch.maxn, Le Roi Joseph Bonaparte ; Lettres d'exil inédites... ; p. 268.

(4) « Ms. Bâtes was one of the Prince's most dévote friends, and he not only offered him hospitality at East Sheen, but ahvays kept a crédit of 2.000 £ open to himat his bank. » — Blanchard Jahold, The life of Napoléon the Third; London, 1875, in-8, t. II, p. 177. — Sur Bâtes on consultera, de plus, une rarissime brochure : A Tribute of Boston merchants to the memory of Joshua Bâtes ; Boston, printed for private circulation; octobre 1864, in-8.

(5) Les Baring, comme banquiers, ont joué un grand rôle dans la vie des Napoléons en exil. Faute de renseignements, ce nom ne dit pas grand'chose en France. Voici, d'après M. Edward Walford, une notice qui, à cet égard, sera très certainement lue avec intérêt : « Comme les Rothschild, les Barinc sont d'origine allemande. Le premier connu de cette famille est un certain Henrv-François Barmg, pasteur luthérien à Brème, qui, sur la fin de sa vie, passa en Angleterre, au commencement du siècle dernier. Son fils John Baring fut fabricant de diap dans un des faubourgs d'Exeter. Deux d'entre eux, John et Francis, vinrent à Londres où ils fondèrent de grandes

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Léon trouva son garant dans ia personne de M. Fenton, propriétaire de l'hôtel où il était descendu. Ainsi la querelle se trouva close, les armes rendues et les prévenus mis en liberté.

teintureries, qui les enrichirent davantage. L'aîné, John, quitta l'industrie et se fit banquier. Lord Shelburne, qui l'appelait déjà en ce temps-là le prince marchand, lui empruntait de l'argent pour le compte du gouvernement anglais, et peut-être aussi pour le sien. John Baring était très en faveur auprès des ministres, et William Pitt, qui succéda à lord Shelburne, le créa baronnet, en 1793. Quant à Francis Baring, qui avait conservé les teintureries, il épousa la cousine et la cohéritière d'un archevêque de Cantorbéry, et en eut cinq fils. C'est de cette branche cadette que la famille devait tirer le plus d'éclat. Par suite de circonstances trop longues à raconter, la fortune de Francis Baring, le grand teinturier, se trouva centralisée dans les mains du second de son fils, qui s'appelait Alexandre. Celui-ci épousa la fille de William Bingham, le plus riche Américain de son temps, qui lui apporta vingt-cinq millions en dot. Cette fortune, jointe à la sienne propre, fructifia dans ses mains, de telle sorte qu'il put, pendant l'occupation étrangère, en 1814, prêter à la France une somme considérable. Il le fit au taux modeste pour les circonstances, de 5 p. ioo,et le duc de Richelieu disait : « Il y a en Europe, à cette heure, six grandes puissances : l'Angleterre, la France, la Russie, l'Autriche et la maison Baring frères. » Dans sa famille et dans la cité de Londres, on avait surnommé le chef de cette maison : Alexandre le Grand. En i835, il fut créé lord, baron Ashburton, et mourut, en 1848, comblé d'honneurs et de prospérités. Son second fils, un autre Francis Baring, avait épousé, vers i83o, une Française, Mlle Claire-Hortense Maret, fille du premier duc de Bassano; il vivait une grande partie de l'année, à Paris, dans un hôtel de la place Vendôme. 11 est mort en 1868, et c'est son petit-fils qui est le présent lord Ashburton. La grande maison de banque a eu à sa tête, jusqu'en 1873, M. Thomas Baring, membre du Parlement et frère du premier lord Northbrook, mieux connu sous le nom de sir Francis Thornhill Baring, premier lord de l'amirauté dans le ministère Melbourne. Le second lord Northbrook a été gouverneur général des Indes avant lord Dufferin, si nous avons bonne mémoire. Un de ses frères a été évèque de Durham, et un autre créé lord Revelstoke. Les Baring occupent donc aujourd'hui trois sièges dans la Chambre des lords. S'ils disparaissent du monde de la finance, ce ne sera pas sans avoir contribué, pour leur part, à introduire dans le monde politique anglais quelque chose de cet esprit pratique dont le succès commercial est la marque indéniable, et qui fait la prospérité des nations, comme il fait celle des particuliers. » — Revue bleue, 6 décembre 1890, pp. 734, 735.

igÔ LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

Le soir même, pour montrer à quel point ils se solidarisaient avec leur neveu dans cette affaire, qui avait eu tout aussitôt du retentissement, Joseph et Jérôme vinrent s'asseoir à côté de Louis-Napoléon dans une loge de TOpéra Italien (i).

La presse, au surplus, se montrait peu clémente à l'égard de Léon. The ^f /as l'appelait, tout simplement, « ce coquin et boucher d'hommes professionnel ». Le lieutenant-colonel Ratcliffe, de son côté, n'échappait pas à la réprobation soulevée par cette affaire. « Le lieutenant-colonel Ratcliffe, qui était en garnison à Enniskillen, en Irlande, paraît avoir ambitionné d'être un fanfaron », imprimait-on (2). Mais un plus grand malheur que ce blâme public lui arriva peu après : il devint fou (3). Les journaux attribuèrent sa démence aux reproches qu'il eut à essuyer « de toute la société de Londres ». Ils ajoutaient, comme Le Capitale : « On assure que certaines particularités que le colonel aurait apprises sur M. Léon, et le soupçon d'avoir trempé involontairement dans d'infâmes spéculations politiques, ont porté un tel coup à cet honorable colonel que sa raison s'est égarée (4). » Il n'avait pas tardé à être revêtu de la camisole de force. Léon, tout naturellement, s'est défendu d'avoir eu une part de responsabilité dans cette brusque

(i) The Courrier, 8 mars 1840.

(2) The Atlas, de Londres, cité par l'AUgemeine Zettung, d'Augsbourg, 20 mars 1840.

(3) « Nous lisons dans une lettre particulière de Londres que le colonel Ratcliffe, qui a servi de témoin à M. le comte Léon, dans le duel avec le prince Louis-Napoléon, est devenu fou et qu'on a été obligé de l'enfermer.» — Galette de France, édit. des départements et de l'extérieur, 12 mars 1840.

(4) Le Capitale, cïié par Le Commerce...; i3 mars 1840.

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démence. Il a expliqué, peu après : « Le véritable motif de cette folie, qui est connu de toute sa famille, est que le colonel Ratclifife, ayant de fortes raisons d'espérer d'être nommé grand écuyer du prince Albert, donna, dans l'Hôtel Fenton, un grand dîner à sa famille et à plusieurs de ses amis : après ce dîner, où il fut beaucoup bu de xérès et de porto, le colonel se rendit au théâtre où il eut une querelle à l'orchestre avec les musiciens ; on le transporta à son hôtel dans un état d'exaspération tel qu'il en devint fou (i).» Ce duel manqué fut, en tout cas, le dernier duel de Léon.

De jour en jour pénétré davantage de la grâce de l'esprit de Coëssin survivant en lui, il en vint à condamner publiquement, lui, le bretteur de i832, le spadassin de 1840, la rencontre à main armée. Légiférant le code de la société future des Enfants de Dieu, il en arrivait à promulguer : « Si deux citoyens ont une contestation, au lieu de se battre, ils parcourent les diverses juridictions qui sont instituées pour statuer sur leur différend, et lorsque les magistrats sont divisés sur l'application de la loi, des formes tracées d'avance indiquent les moyens de faire cesser ce conflit, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours au hasard d'une lutte violente (2). » Beau prêche et moutarde après souper ! Présentement, l'éclat de l'affaire l'obligeait à quitter Fenton's Hôtel et à prendre pension dans

(1) Réponse de M. le comte Léon, demeurant à Paris, rue de Provence, n" 53, au gérant du journal « Le Capitale »... ; p. 16.

(2) Le citoyen Léon, ex-comte Léon, fils de l'Empereur Napoléon, directeur delà Société Pacifique, au peuple français ; Paris, 22 juillet 1849, infol., p. I.

igB LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

une famille bourgeoise. Il n'en sortait guère, n'ayant même plus d'habit pour aller en ville. Qui, au reste, l'eût encore reçu ? Cet esclandre Pavait mis au ban d'une société, peutêtre curieuse de son origine impériale et intéressée à en connaître les causes, mais ennemie des bruits scandaleux et des aventures retentissantes où il se complaisait avec ostentation. La famille se retirait définitivement de lui. Joseph et Jérôme lui fermaient, à tout jamais, leurs portes, et Meneval, lui-même, Meneval, toute indulgence, toute bonté, en arrivait à souhaiter son exil, au loin, quelque part, n'importe où. Le i6 mars il écrivait à Joseph : «J'ai appris les excès auxquels ce malheureux s'est porté. Je n'avais pas besoin de ce nouvel exemple de sa perversité, il faut dire le mot, pour comprendre les justes motifs qui vous commandent de ne plus avoir aucuns rapports avec lui. Ce que je désirais, lorsque j'ai pris la liberté de vous écrire à son sujet, c'est qu'il pût être mis en état de quitter la France et l'Europe, où je crains qu'il ne fasse quelque fâcheux éclat (i). » Quitter l'Europe, il n'y songeait certes point! Passe encore pour Londres, où il n'avait été abreuvé que de dégoûts, mais s'en aller loin de ce Paris, paradis des dupeurs! Il se hâta de le regagner au plus tôt, empruntant à un négociant français de Londres, M. Vouillon, trente louis pour ses frais de voyage (2). La fièvre de courir à de nouvelles aventures le prit. Il passa la Manche, aban-

(1) Hector Fleischmann, Le Roi Joseph Botiaparte ; Lettres d'exil inédites... ; p. 254.

(2) Lettre de M. le comte Léon, demeurant à Paris, rue de Provence, n° 53, au gérant du journal « Le Capitale »... ; pp. 17, 18.

donnant chez les sieurs Joy, à Bioombsbury Square, n° 44, entrance Hart Street, les lampes à « fond tournant » que lui avait conlié ce sublime imbécile de Coëssin (i)... On lui garda ses lumignons. Ils n'en avaient pas en Angleterre.

(1) M. le comte Léon, ancien commandant de la garde nationale de Saint- Denis, à Son Excellence M. Delangle. . ; p. Sj.

DE l'escroquerie AU MYSTICISME, EN PASSANT PAR LA POLITIQUE

Léon au retour de l'équipée anglaise. — Un conflit avec Virginie Déjazet. — « Un vilain homme ! » — Nouvelle destinée d'Éléonore. — M. de Luxbourg, ministre de Bavière, à Paris. — Ses soirées musicales. — Procès autour d'une libéralité amoureuse de l'Empereur. — Léon contre sa mère.

— Où les procédés de Revel sont employés par Léon et Éléonore. — Mme de Luxbourg condamnée etM.de Luxbourg mis à la retraite. — Léon et le général Gourgaud. — Trois lettres d'emprunts inédites. — Le bâtard aux abois. — La chambre d'hôtel à vingt sous la nuit. — Léon et la politique. — La Société Pacifique. — Manifestations publiques de l'entreprise. — Léon brigue la trône d'Italie. — Ses insuccès devant les électeurs.

— Autre aventure. — Débats autour d'un lit en fer. — Nouvelles affaires correctionnelles. — L'orgueil de la bâtardise.

îR donc, sans le sol et fort miteux, Léon débarqua I sur le continent après son équipée anglaise. Il lui fallait vivre, et vivre sur un certain pied, car il avait des besoins et des appétits. Peut-être retrouva-t-il « la prétendue femme Lesieur » de la rue des Petits- Carreaux et l'ineffable Coëssin. Mais leurs secours lui étaient certes bien insuffisants, car il ne tarda pas à se

lancer dans certaines combinaisons dont on peut dire, sans en calomnier, qu'il en était de plus honnêtes. Il s'occupe de courtages marrons, de commissions peu claires, d'entremises équivoques, où, naturellement, il joue un rôle peu reluisant. Qu'est-il dans l'affaire de l'achat que fait Déjazet à Bossio, le sculpteur du Napoléon de la colonne de la Grande- Armée à Boulogne-sur-Mer, d'une maison de campagne à Seine-Port? On n'en peut juger que par deux épaves demeurées des papiers de Déjazet et de son amant Arthur Bertrand, le fils du Bertrand de Sainte-Hélène (i). C'est Arthur Bertrand qui écrit au propriétaire du vide-bouteilles suburbain :

Monsieur,

J'ai écrit hier à M. le comte Léon; dans la soirée je suis passé chez lui pour y déposer moi-même votre note en le priant de vouloir bien vous faire donner une réponse aujourd'hui avant midi. Je ne sais si vous l'avez vu ou si son homme d'affaires est passé chez vous, mais je vous avoue que la promesse faite par lui à Mlle Déjazet (selon moi, du moins), ne s'accomplit pas. J'ai vu son homme d'affaires hier qui m'a fait des phrases pendant une heure pour accoucher d'un refus. J'espère que M. Quin (.'')ou vous, monsieur, pouvez peut-être arranger cette affaire. C'est une faute, je crois, que l'acquisition de cette propriété et qui causera peut-être de longs ennuis à Mlle Déjazet. J'aurai le plaisir de passer chez vous aujourd'hui, Monsieur, ou de vous laisser un mot. Recevez l'expression de mes sentiments distingués, et croyezmoi, je vous prie, votre bien dévoué.

Arthur Bertrand (2).

Vendredi, 29 juillet 1841.

(i) Sur Bertrand, cf. Hector Fleischmann, Racket intime, d'après des lettres d'amour ; Paris, 1910, in-8, p. 171.

(2) Collection d'autofjraphes de M. L. -Henry Lecomte.

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Et, presque au même instant, de Boulogne-sur-Mer, où elle était en représentation, Déjazet mandait à Bertrand :

Ce que tu me dis du comte Léon m'étonne et m'indigne, car, enfin, ce n'est pas moi qui lui ai demandé ce service, il me l'a, pour ainsi dire, jeté à la tête, et voilà qu'aujourd'hui il veut une garantie 1 Offrelui une délégation à quatre mois sur la caisse du théâtre, mais si tu peux trouver ailleurs, n'hésite pas à me débarrasser de ce monsieur, qui m'a déjà causé tant d'ennuis que je ne puis lui devoir la plus petite reconnaissance. Du reste, ce qu'on m'a dit de lui explique son peu de loyauté; il n'est aimé nulle part et sa naissance même n'attire pas l'indulgence; partout j'entends dire: « Ah! le comte Léon, c'est un vilain homme! » Tu m'engages à conserver mon bon côté, que veux-tu donc que je fasse pour le perdre ? Si je lui écrivais, je serais trop franche pour lui cacher mon mécontentement, c'est pour cela que je suis partie sans le faire; s'il me tire d'embarras, il me faudra le remercier et ce remerciement me coûtera plus que tu ne peux le croire: Dieu veuille que tu réussisses autre part, et je serai bien heureuse de lui écrire ce que je pense (i).

Cet incident, sans doute, est de bien mince importance, et à le faire connaître on n'ajoute rien à l'histoire du comte Léon, mais, encore un coup, il tixe sa psychologie et ajoute un trait à ce qu'on sait d'elle, « Je voudrais être bâtard ! » avait dit, un jour, à Hortense, l'Empereur accablé par les conflits de sa famille [2]. Ce bâtard, Léon l'était et ce ne le tirait guère d'affaire, bien au contraire ! Livré à lui-même, il était devenu cette épave scandaleuse d'un grand naufrage, tombé aux pires besognes, en chasse de ressources avouables ou non : un déclassé. Il en était quasi tombé à

(i) L. Henry Leco.mte, Un Amou?- de Déja!:iet ; histoire et correspondance inédites; [834-1844 ; Paris, MDCCCCVII, in-8, p. 86.

(2) Emile Ollivier, L'Empire libéral; études; récits ; souvenirs ; Paris, s.d., in-i8, t. II, p. 53.

la mendicité. Alors le souvenir de sa mère lui revint, de cette mère à laquelle, naguère, il payait des diamants de 10.000 francs (i). A Paris, M. de Luxbourg, en sa qualité d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire du roi de Bavière, tenait maison de grand seigneur. C'est que le petit diplomate de naguère avait fait, depuis, un brillant chemin. Le i^"" février 1816, il avait été nomm-é ministre de Bavière à Dresde ; le 9 novembre 1820, conseiller privé ; le i^' février 1826, ministre à Berlin, avec cumul de poste à Dresde (2), et, le 12 juillet 1829, conseiller d'État en service extraordinaire. Dix ans plus tard, il était envoyé à Paris, le 8 novembre 1839. ^^ 1823, il y avait déjà séjourné, et Revel l'avait, à cette époque, appelé maquignon, sans plus. « Cet époux à faux titre de Mme Revel, écrivait-il alors, se fait à Paris une réputation de prince ; on prône qu'il a douze chevaux dans ses écuries!... Il peut avoir douze chevaux, vingt même et plus, car il en est marchand (3). » Je donne ce détail pour ce qu'il me paraît valoir sous la plume de ce malandrin, mais ceux des contemporains allemands me paraissent d'une autorité plus sérieuse. C'est d'eux qu'on tient que la maison de M. de Luxbourg était fort fréquentée, à cause de l'excellente musique qu'on y pouvait goûter. Jenny Lind, <<; la Philomène Suédoise», son maître

(i) Plaidoirie de M° Cremieux pour le comte Léon ; Cour royale de Paris, audience du 28 dééembre 1846. — Journal des Débats politiques et littéraires; édit. des départements, 29 décembre 1846.

(2) «. 25 mars 1826. — Le nouvel ambassadeur bavarois, M. le comte de Luxbourg, est arrivé ici [à Berlin] ; il a eu son audience chez le roi. » — K. A. Vaknhagen von Ense, Bl'dtter aus den preussischen geschichte...; p. 38.

(3) Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... ; p. 48.

de chant, Manuel Garcia, et le jeune Ferdinand von Strantz, plus tard directeur de l'Opéra Royal de Berlin, y firent les délices desamateurs(i). Les soirées y étaient du meilleur ton. Éléonore, fort digne, le cheveu blanchissant, — ne dépassait-elle pas maintenant la douloureuse cinquantaine ? — présidait à ces soirées que les dandys couraient. Léon, au début, y était venu, lui aussi. Entre la mère et le fils, la plus tendre harmonie régnait alors, et l'une était menée par l'autre, au Bois, aux fêtes, aux cérémonies, comme à celle de l'inauguration de l'Arc de Triomphe, pour laquelle il sollicitait, le 22 juillet i836, des places de l'Intendant Général de la Liste civile. « L'inauguration de l'Arc de Triomphe me rappelle des souvenirs trop chers pour que je ne m'empresse pas de vous demander en même tems une entrée pour ma mère et ses amis dans les tribunes particulières », écrivait-il (2). Mais, avec Léon, quel accord pouvait durer longtemps ? Celui-ci n'eut point une longue carrière. Naturellement, ce fut la question de l'argent qui décida de la rupture. On se souvient que, lors de son mariage avec Augier, Éléonore avait été dotée par l'Empe-

(1) Ferdinand von Strantz, Kôn\gsopera.<iirQktoT, Erinnerungen ans meinen Leben ; Hambourg, s. d. in-8, p. 36. — Communication de M. Joachim Kûhn.

(2) Collection d'autographes Hector Fleischmann. — Ordonné par décret impérial du 18 février 1806, l'Arc de Triomphe fut commencé en mai 1806, mais, en 1814, à la chute de Napoléon, les travaux furent interrompus et repris seulement en 1823, en exécution d'une ordonnance royale du g octobre de cette année. Achevé en i836, l'Arc de Triomphe fut inauguré le 29 juillet. — Cf. J. Thierry et G. Coulon, Notice historique de l'Arc de triomphe de l'Etoile ; Paris, 1844, in-8- — La construction de l'édifice coûta 9.65i.ii5 fr. 62.— Gaston Duchesne, La Place de l'Étoile et l'xirc de Triomphe ; Paris, MDCCCCVIII, in-8.

reur d'une rente de 22.000 francs, inscrite sur le Grand- Livre. L'intermédiaire dans cette donation avait été Jean- Claude Henry, jurisconsulte, habitant à Paris, rueFeydeau, et qui figura précédemment à l'acte de divorce d'Éléonore. Cette affaire eut, en 1827, une conséquence inattendue. Au décès d'Henry, ses héritiers revendiquèrent devant le tribunal de Château-Thierry la propriété de la prétendue donation de 1808. Le tribunal, le 3o août 1828, les débouta de leur audacieuse demande. Mais, durant le procès, Léon avait avancé, pour soutenir la défense de sa mère, des sommes qui ne tardèrent pas à s'élever à 25.000 francs. Pour l'en rembourser, Éléonore, autorisée par son mari, passa, le 17 juin i83i, un acte par-devant Al" Outrebon, notaire, à Paris, transportant la nue propriété des 22.000 fr. de rente, jusqu'à concurrence de 16.000 francs, sur la tête de Léon. Immédiatement il en céda 3. 000 francs de rente à un M. Daublaine. xMais le Trésor se refusa à admettre ces deux transferts; Eléonore, de son côté, mit du retard à ré^^ulariser l'affaire, et tout aussitôt son fils l'assigna pour escroquerie en police correctionnelle. Les époux Luxbourg répondirent par une plainte en dénonciation calomnieuse, et rétractèrent la donation de la nue propriété faite le 17 juin i83i. Toutefois, cette double affaire scandaleuse ne se plaida pas : les parties se désistèrent. Elles se retrouvèrent, peu après, en présence. Léon, changeant de juridiction, forma une demande civile en attribution d'une partie de la rente de 22,000 francs. Cette cause ne fut définitivement tranchée qu'en 1846: le 16 février, la deuxième chambre de la Cour royale de Paris rejetait la demande

de Léon (i). En garantie, il avait appelé qui ? Augier, Augier de la Saussaie, lui-même, qui, à l'en croire, était garde-chiourme dans les mines deTobolsk ! C'était recommencer le procédé qui n'avait pas réussi à Revel, et qui, s'il eût été admis, eût renvoyé Éléonore devant la Cour d'assises pour bigamie. Mais, en attendant d'être battu, Léon avait, contre sa mère, formé une nouvelle instance. Le 8 octobre 1845, il la poursuivait en condamnation à une pension alimentaire (2), L'affaire fut, deux fois, remise (3), Pour se défendre, Éléonore usa d'un singulier moyen: elle nia être la mère du bâtard, et, empruntant, elle aussi, des ruses procédurières à Revel, elle soutint sa prétention sur le fait de la différence de l'orthographe de son nom sur l'acte de baptême de Léon. Elle y était dite : Éléonore Denuel, ce qui, n'est-ce pas, n'avait rien de commun avec la Louise-Catherine-Éléonore Denuelle de la Plaigne, qu'elle était. Ce subtil raisonnement ne l'empêcha point d'être condamnée, le 22 octobre 1845, par le tribunal civil de la Seine, à payer à son fils 6.000 francs de pension alimentaire (4). Comme elle avait fait défaut, une nouvelle procédure surgit. Elle fit soutenir qu'il n'était point de la compétence du premier tribunal de la déclarer mère de l'enfant, ce qui, en

(i) Ga^elte des Tribunaux, i6 et 17 février 1846.

(2) Peut-être Léon engagea-t-il cette poursuite en vertu du principe émis par Napoléon à la séance du Conseil d'Etat du 5 vendémiaire an X, à savoir : « Un père riche et aisé doit toujours à ses enfants la gamelle paternelle. » — Julien Bottet, substitut du procureur général [à la Cour d'appel d'Amiens], Le Pi'emier Consul au Conseil d'État loi's de la discussion du projet de Code civil; Amiens, 1898, in-8, p. Sg.

(3) Galette des Tribunaux, q et 16 octobre 1845.

(4) Galette des Tribunaux, 23 octobre 1845.

effet, fut admis, le 17 avril 1846, par la Cour royale qui cassa le jugement. Léon, sur-le-champ, se retourna vers la cinquième chambre du tribunal civil, et demanda à faire la preuve de la maternité d'Éléonore. M. Mahon, le procureur du roi, conclut, le 25 juin, en sa faveur, et le 2 décembre suivant, la Cour royale lui donna raison et confirma la condamnation d'Éléonore, réduite, toutefois, à 4.000 francs de pension alimentaire (i). Mais ces nombreux procès n'avaient pas été sans incidents. Léon y eut, notamment, une querelle avec un clerc d'avoué, le sieur Delorme, qui le rossa au sortir de l'audience. Nouveau procès, évidemment. Le i3 mars 1847, Delorme était condamné à quinze jours de prison et 100 francs d'amende. Appel : Delorme ajouta à sa condamnation celle de i.ooo francs de dommages-intérêts envers Léon (2). Cette fois, je crois, le saute-ruisseau se tint pour satisfait. Mais ces esclandres multipliés eurent pour M. de Luxbourg un résultat fâcheux. Le gouvernement de Bavière estima impossible d'avoir à Paris un représentant mêlé à des affaires aussi retentissantes. Le i" octobre 1847, ^^ relevait son ministre de ses fonctions et le mettait, momentanément, à la retraite. «M. le comte de Luxbourg, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Bavière, a remis au Roi, en audience particulière, les lettres de rappel qui mettent fin à la mission qu'il remplissait auprès de S. M. », imprime, le 5 octobre 1846, une gazette (3). Le prince

(i) Causette des Tribimaux, 25 avril et 26 juin 1846.

(2) Ga!{ette des Tribunaux, 14 mars 6127 août 1847.

(3) Journal des Débats, 5 octobre 1846.

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