LE BARON MENEVAL
tuteur du comte Léon.
(D'apics iiiic lilliograpilic crAiigiiste Bry.)
Louis d'Œttingen-Wallerstein vint le remplacer, tandis qu'il gagnait la Bavière avec une renommée peu enviable.
Mais si, au sortir des audiences, Léon recevait des coups il n'était pas aussi sans en donner et sans être condamné lui-même pour violences. Un incident de ce genre nous mène à dire un mot de ses relations avec le général Gourgaud. Revenu de Sainte-Hélène dans des conditions qui demeurent équivoques (i), tenu à l'écart par la Restauration, Gourgaud n'était rentré en faveur que sous la monarchie de Juillet. Il avait l'auréole des missionnaires de l'Ile Sacrée, la gloire mélancolique d'avoir été des derniers amis de l'Empereur prisonnier. Publiquement il en affichait le culte, au point d'avoir accepté, « par respect pour la mémoire de l'Empereur », d'être le témoin de Léon dans son tragique duel avec le capitaine Hesse (2). Léon l'en remercia en devenant, en 1834, son agent électoral dans cet arrondissement de Saint-Denis qui retentissait encore du bruit de la fameuse querelle avec le colonel de la Garde nationale. « Faites-moi l'amitié, mon cher Léon, de me donner quelques nouvelles de notre élection », lui écrivait alors Gourgaud. Il ajoutait: « Avec votre puissante intervention j'ai beaucoup de chances... Souvenez-vous qu'en travaillant pour moi c'est aussi travailler pour vous, car je serais bien heureux de quitter la Chambre pour vous y faire
(i) Sur le cas de Gourgaud, cï. Frédéric Massox, Autour de Sainte-Hélène; Paris, 1909, in-i8; t. I, pp. 43 et suiv.
(2) Lettre du comte Léon au général Gourgaud ; Paris, le 23 juillet 1849. — Communication de M. Joachim Kûhn.
place (i)... » Léon député?... Hum!... Il fit, plus tard, son profit de Tidée, mais, pour le présent, son conflit avec la Garde nationale l'occupait tout entier. Mais l'heure vint des difficultés et des querelles plus pénibles, des procès contre Éléonore, et le moment arriva où l'argent se fit rare. A la rentrée des cendres de Napoléon en France, cérémonie pour laquelle Léon eut une invitation spéciale (2), il était réduit à tendre la main. De 1840 à 1845, en trois fois, Gourgaud lui prêta 65o francs, et c'était pour solliciter de lui un nouveau prêt, que le bâtard lui écrivait :
(i) Lettre du comte Léon au général Gourgaud; Paris, le 28 juillet 1849. — Communication de M. Joachim Kiihn.
(2) Voici ce document, cité par iM" Crémieux, avocat de Léon, dans sa plaidoirie contre Mme de Luxbourg, devant la Cour royale de Paris, à l'audience du 28 décembre 1846 :
CABINET DU ROI Aux Tuileries, le i3 décembre 1840.
« M. LE Comte,
« La lettre que vous avez écrite au Roi vient de lui être remise. S. M. n'a pu que la renvoyer à M. le ministre de l'Intérieur, qui dirige tous les détails du cortège et delà cérémonie; mais elle a fait ce renvoi immédiatement et par un billet particulier de sa main.
« Veuillez agréer, Monsieur... « Le secrétaire du cabinet.
« Camille Fain. »
On trouve cette lettre dans la Galette des Tribunaux, 28 et 29 décembre 1846. — Sur cette cérémonie aux Invalides, voici, de plus, une curieuse note publiée par le journal Le Constitutionnel, 25 décembre 1840 : « La foule était si grande, mardi, à l'Hôtel des Invalides, que plus de vingt-cinq mille personnes n'ont pu pénétrer dans l'intérieur de la chapelle, et que les hommes de garde, refoulés jusque dans la seconde cour, n'ont pu prévenir les nombreux accidents qui sont arrivés. Une dame, violemment séparée de son mari, est tombée sous les pieds de la foule, on l'a retirée avec peine, couvertes de meurtrissures et dans l'état le plus pitoyable. Une autre femme dans un état de grossesse fort avancé, s'est trouvée tellement pressée que, prise subitement des douleurs de l'enfantement, elle a, dans le jardin même, donné le jour à un gros garçon. Sur le désir formel exprimé par la mère, cet enfant recevra les noms de Napoléon-Sauveur-Bienvenu. »
Mon cher général,
Je suis venu plusieurs fois chez vous et aujourd'hui seulement j'apprends que vous êtes malade; je crois que votre état n'a rien de bien alarmant, cependant veuillez me rassurer par un mot. Vous avez été obligeant pour moi; vous m'avez, depuis la rentrée en France des restes de l'Empereur, avancé en trois fois six cents cinquante francs, je vous en serai toujours reconnaissant, car, dans ce siècle d'égoïsme et de dépravation, vous avez été noble et bon à mon égard; je vous en remercie de tout mon cœur. Ma mère se conduit on ne peut plus mal pour moi; par la chicane et les mauvais procédés, elle traîne tout en longueur; elle connaît ma position et veut me prendre par la famine, mais, grâce à Dieu, si vous ne m'abandonnez pas, je triompherai de tous les obstacles, et sortirai victorieux de cette lutte qui dure depuis 1840.
Pour rentrer dans des pièces de procédure que me détenait illégalement un homme d'affaires du nom de Justou, j'ai dû employer la violence; pour ce fait, j'ai été assigné en police correctionnelle, je n'ai pas pu nier l'évidence et j'ai été condamné à 110 francs d'amende. Je n'ai pas ces 110 francs, mon cher général ; j'ai compté sur vous; j'espère que vous m'aiderez encore cette fois; vous remarquerez par le papier, que je vous remets ci-joint, que ma liberté est compromise.
Accordez-moi, demain samedi, un moment d'entretien, que je puisse vous serrer la main: car si j'ai besoin d'argent, ce qui est malheureusement vrai, vo-;» ne pouvez pas ne pas me voir et m'empêcher de vous témoigner toute ma gratitude pour vos bons services.
Tout à vous, mon cher général, de cœur et d'âme.
Vendredi, 25 juillet 1845.
(i) Collection d'autographes Hector Fleischmann.
rue Joubert, n" 3 (i).
Gourgaud fut-il indulgent à cette supplique? Tout le porte à le croire, puisque, par la suite, Léon se reprit à le solliciter, et avec succès. Mais, dans ce temps, ce n'était pas uniquement la charité du compagnon de Napoléon prisonnier qu'il exploitait avantageusement. En 1846 il était à demeure chez une dame, épouse d'un vieux général, qui l'hébergeait et le nourrissait, car elle n'avait « pas oublié ce qu'elle et son mari doivent à la mémoire de l'Empereur (i) ». Suivant toute apparence, ce ne dura point fort longtemps. Quoique assuré de la pension alimentaire à laquelle il avait fait condamner sa mère, il était, dès 1848, dans la plus profonde détresse. Ce fils d'Empereur logeait en de louches clapiers, dans des chambres à vingt sous la nuit, ou près. De l'enfer quotidien où il plonge, taré, avili, méprisé, et rebelle à la misère qui l'assaille, il se retourne alors vers Gourgaud. Il supporte malaisément d'être éconduit et il ne dissimule pas ses sentiments sur le manque des égards auxquels il estime pouvoir prétendre. Gourgaud devient à la fois l'objet et le confident de ces plaintes amères :
Général,
La réponse que vous avez faite, par votre domestique, à ma lettre du 25 janvier dernier, que je vous ai envoyée par M. Cliarbonnel, et à laquelle je ne devais pas m'attendre, après les espérances que vous m'aviez données lorsque je suis allé vous faire part de vive voix de mes difficultés, m'a placé dans un grand embarras. M. Caillieux a exigé de moi que je le paye ou que je sorte de chez lui
(i) Plaidoirie de M' Grémieux pour le comte Léon ; Cour royale de Paris ; audience du 28 décembre 1846. — Journal des Débats politiques et littéraires, édition des départements, 29 décembre 1846.
BATARD d'empereur 2i3
immédiatement; il m"a fallu déloger quelques instants après, avec le seul vêtement dont j'étais couvert. Il a retenu impitoyablement ma malle où j'ai serré tous mes effets et mes papiers, et un tableau de prix représentant l'Empereur à Waterloo.
Grâce à Dieu, j'ai loué une chambre dans la rue Joubert, au n" 9, mais il m'a été impossible d"y placer encore un lit pour y coucher, faute d'argent. Je couche provisoirement dans une mauvaise chambre meublée à 20 sous par jour, où je suis très mal. Je viens vous prier, mon cher général, de vouloir bien m'avancer un peu d'argent pour acheter un lit, et je vous le rendrai le plutôt (sic) que je pourrai. Je vous en serai très reconnaissant.
Veuillez agréer, mon cher général, l'expression sincère de mes sentiments affectueux et de ma haute considération.
Comte LÉON.
Paris, le 7 février 1848.
P. S. — Je serais bien content de vous voir, et je vous prie de me dire à quelle heure je pourrai me présenter chez vous (i).
Gourgaud a été à Waterloo, dans l'état-major de l'Empereur. Est-ce l'histoire de ce tableau où il figure, peut-être, aussi, comme aide de camp, parmi les fumées de la bataille et l'explosion des artilleries, qui l'attendrit et l'incite au nouveau prêt qu'on lui demande? Peut-il laisser le fils de l'homme avec qui il a vécu à Sainte-Hélène, qui l'a appelé son « enfant », croupir dans cette noire misère? Oui... oui... mais Léon est un bien terrible et bien tenace emprunteur ! Cela modère l'indulgence du général, et dans le coin de la lettre il note : Remis 40 francs, le y février. — G. — Fatale imprudence ! Le voilà pris dans l'engrenage. Il n'en pourra point sortir, si Léon ne s'évade point de la débine où il se remue avec frénésie. Quelques semaines se passent et les demandes recommencent.
(i) Collection d'autographes Hector Fleischmann.
A Monsieur le général Gourgaud, rue Jouberl, n" 3o, à Paris.
Paris, -20 août 1848.
Mon cher Général,
Comme je vous l'ai marqué dans ma dernière lettre du 28 février, j'ai dû quitter l'hôtel de M. Caillieux et me loger au n° 9 de la rue Joubert, dans une chambre avec quelques meubles. Je n'ai pas pu payer le terme d'avril et on a disposé de ma chambre et retenu le peu de meubles que j'avais jusqu'à ce que je puisse payer les deux termes qui se montent à 126 francs. J'ai été obligé alors de me mettre dans une petite chambre meublée, rue de Provence, n" 63, citée (sfc) d'Antin, ainsi que me l'avait conseillé le général Fournier, qui est mort.
Depuis les journées de février, espérant dans l'arrivée du prince Napoléon Louis, je n'ai rien voulu accepter de la République; je n'ai pu toucher aucune somme de personne. Je ne puis même pas payer deux mois de ma chambre meublée, et dans cette position malheureuse, j'ai encore recours à vous, mon cher général, pour que vous veniez à mon aide; je vous en serai bien reconnaissant. Si vous voulez recevoir M. Charbonnel, qui vous porte cette lettre, il pourra vous expliquer mes affaires et ma position. Je suis malade, je ne puis pas sortir.
AgréeZj mon cher général, l'hommage de toute mon affection.
Comte LÉON (i).
Je l'ai dit, je le répète, Gourgaud est dans l'engrenage. Mélancoliquement, en marge de la lettre, il écrit : Donné 3o francs le 20 août 1848. — Donné..., oui, il donne. Il ne prête plus. Et puis 1848... les journées de Février... Le gouvernement de Louis-Philippe est tombé. Voici la République, Fi! Fil Léon, gentilhomme dégoûté, n'entend pas manger le pain de la citoyenne au bonnet rouge. Il le dit: il espère le retour du prince Louis-Napoléon. Quoi? Lui? Parfaitement, 11 a bien tenté, en 1840, de lui couper ^la
(i) Collection d'autographes Hector Fleischmann.
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