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gorge à Londres, mais c'est là une vieille histoire. Son cousin aura tout oublié, puisque lui se souvient à peine, et si peu ! En attendant, il fera de la politique, et comme début il pose sa candidature à la présidence de la République. Mais, peut-être, est-ce bien là un gros morceau? « Je serais bien heureux de quitter la Chambre pour vous y faire place», lui avait écrit, en 1884, Gourgaud. Fière idée dont le moment était venu d'être mise à exécution. De la Présidence espérée il en tomba à un siège à la Chambre et il organisa sa campagne dans la circonscription de Saint- Denis, où son souvenir n'était pas effacé. « Enfant de Paris, proclamait-il à ses électeurs, ma naissance vous est connue : elle est glorieuse, et j'ai préféré lutter corps à corps contre les scandaleuses et incessantes tracasseries de toute nature de mes adversaires que de la souiller, en me ralliant à un gouvernement qui n'inspirait chez l'homme de cœur que dégoût et mépris ( i ). » Cet « homme de cœur » il l'était, lui. Les électeurs lui en préférèrent un autre, mais, sans amertume, Léon sortit de la défaite. La grâce de Dieu, le rayon de Coëssin, l'illuminaient. Le zèle apostolique le reprenait, et pour en témoigner, le 26 mars 1849, ^^ ^^^~ dait la Société Pacifique et en déposait les statuts organiques dans l'étude de ^\^ Aumont-Thiéville. C'était une manière de filiale de l'œuvre des Enfants de Dieu. Son but était « d'organiser successivement des travaux productifs qui puissent procurer au Peuple Français les moyens de vivre en travaillant ». L'installation des cuisines écono-
(i) Léon, fils naturel de VEmpereur Napoléon, aux citoyens de l'arrondissement de Saint-Denis ; Paris, le 20 mars 1846.
miques était de son programme. Pour attirer les adhérents, on devait employer de candides moyens. « La persuasion est le seul moyen d'action de la société, à l'exclusion de toute agitation ou démonstration extérieure (i). » Ses ressources devaient être tirées de la générosité bénévole du public. Ses actions étaient au prix modeste de 5 francs, payables, — innovation sans précédent ! — en nature ou en travail. De plus : « le directeur de la société compte sur le concours de tous les hommes de bien pour l'aider à continuer ses publications, en lui faisant l'envoi d'un don de 5 francs en un bon de la poste ». L'alléchant prospectus ajoutait : « On recevra cependant les adhésions qui ne contiendront aucune offrande pour la société. » Sage précaution ! Le programme de l'affaire s'inspirait d'un assez curieux mysticisme socialiste résumé par Léon en ces termes : « Si j'ai quelque ambition, c'est de prouver par les faits, que la religion catholique, apostolique et romaine bien comprise, est la seule qui donne les moyens de réaliser la sublime devise écrite sur le drapeau de la République : Liberté, Égalité, Fraternité (2). » Cela devait conduire, tout droit, le peuple français au bonheur. De compagnie avec M. Deniau, vice-président du comité des vœux ; M. André Marius, représentant du peuple, questeur du même comité; Mme de Saurimont, trésorière; M. Darnault, chef de la comptabilité, et M. Decourdemanche, jurisconsulte, président du collège des professeurs, Léon avait, comme prési-
{i) Société Pacifique fondée et dirigée par M. Léon {ex-comte Léon), ayant pour but de procurer au peuple français les moyens de vivre en travaillant ; Pans, 17 avril 1849, in-fol.
(2) Le Comte Léon au prince Napoléon-Louis Bonaparte... ; p. 2.
dent-fondateur, assumé cette tâche généreuse. On verra plus loin qu'il ne la poussa pas fort avant. Toutefois, pendant quelques mois, il s'ingénia à faire de l'agitation. Le 28 juin 1849, il demandait à l'Assemblée nationale une subvention d'un million pour la Société Pacifique. Il faisait promesse de consacrer cette somme à l'extinction du paupérisme et à la publication d'un bulletin ouvert aux polémiques destinées à améliorer la constitution de la République (i). L'Assemblée demanda à réfléchir. Léon, alors, s'adressa, le ,6 août suivant, aux Romains, « mes frères », pour les exhorter à dépouiller l'esprit de révolte que la France leur avait inspiré, afin de se rendre dignes « de recevoir le véritable esprit de paix ». Il les encourageait : « Répandez-vous dans vos temples pour demander à Dieu ce nouvel esprit (2). » Il donna lui-même l'exemple de sa leçon en briguant le trône d'Italie. Le pape reçut de lui, à cette occasion, des lettres fort extraordinaires (3). Les archives du Vatican gardent avec une discrétion jalouse ces papiers. Toutefois le bâlar*d necessade continuerses prêches en France, et il me faut confesser qu'il n'oubliait point de prêcher pour ses saints. Ainsi, en septembre 1849, ^^ ^^" clara, par placard, à l'Assemblée législative, qu'il y avait urgence à accorder un sursis d'un an aux poursuites des
(i) Le Citoyen Léon, ex-comte Léon, Jils de VEmpereur Napoléon, directeur de la Société Pacifique, à r Assemblée Législative ; Paris, 1849, in-fol.
(2) Le Citoyen Léon, ex-comte Léon, fils de l'Empereur Napoléon, directeur de la Société Pacifique, au peuple romain ; Paris, 6 aoiit 1849, infol.
(3) Communication de IVl. le marquis Adrien-Americ Colocci, lieutenantcolonel de l'armée italienne, ancien député.
saisies immobilières (i). Il devait méditer là un mauvais tour à son propriétaire récalcitrant de la rue Joubert ! Le gouvernement ne consentit pas à jouer sa partie dans ce badinage. Léon pensa que, dans la place, il aurait plus de chances pour mener à bien ses grands et divers projets. En juillet 1849, il avait derechef sollicité le suffrage des électeurs de Saint-Denis. Il aspirait à jouer le député Job, car il affichait avec une orgueilleuse ostentation son délabrement pécuniaire. « Je vis dans la pauvreté depuis plus de quinze ans, disait-il, je connais les douleurs du pauvre, je serai fidèle à sa cause (2). » Mais, Jean, va-t'en voir s'ils viennent ! Et Job-Léon demeura sur le fumier de ses dettes et le lit des exploits d'huissiers. Car, avec ces officiers ministériels, il n'avait pas cessé toutes relations. Cette même année 1849, il avait avec eux repris un contact à peine interrompu depuis 1847, et ce à propos d'une affaire où, une fois encore, on le montre d'une ingéniosité amie d'une morale élastique. Je veux conter cette histoire.
En 1849, Léon avait fait la connaissance, à la Bourse, d'un sieur Jean Bernard, âgé de quarante-sept ans, domicilié, à l'ordinaire, à Lyon, mais pour lors gîté à Paris, avenue des Champs-Elysées. Bernard fut fort flatté d'entrer en relations avec un aussi illustre personnage. Il le fut bien davantage quand Léon, confidentiellement, lui
(i) Le Citoyen Léon, ex-comte Léon, fils de VEmpei^eur Napoléon, directeur de la Société Pacifique, à rAssemblée Législative, sur l'urgente nécessité d'accorder un sursis d'un an aux poursuites de saisies immobilières ; Paris, 24 septembre 1849, in-fol.
(2) Le Citoyen Léon, ex-comte Léon, fils de l'Empereur Napoléon, directeur de la Société Pacifique, à tous les électeurs de France, pour les prochaines élections; Paris, 22 juillet 1849, in-fol.
conta qu'il allait être nommé ambassadeur en Russie, que le gouvernement, ayant peur de lui, désirait l'éloigner, et qu'il cherchait, précisément, en ce moment, un secrétaire d'ambassade, poste pour lequel lui, Bernard, semblait convenir à merveille (i). Bernard s'enflamma. Être secrétaire d'ambassade ! Il ne quitta plus les talons de Léon, qu'il prisait d'autant plus qu'il avait pour feu l'Empereur une admiration désordonnée. Tous les soirs, de compagnie, ils allaient chopiner en certain estaminet du passage Jouffroy, où, quand le chaleureux Bernard élevait la voix, Léon disait : « Paix, Duroc ! » Bernard-Duroc de Léon-Napoléon ! Conclusion imprévue de l'épopée. Naturellement, à chaque coup, soucoupes, demi-tasses et petits verres étaient réglés par l'enthousiaste Bernard. Il poussa même plus loin ses libéralités. Certain jour, chez un sieur Henr^-, il fît pour Léon l'emplette d'un lit en fer, dont le règlement amena entre eux les discussions les plus désagréables. Ce fut la discorde. La querelle secoua ses torches sur eux. Bernard-Duroc rencontrant Léon-Napoléon au boulevard l'apostropha avec vigueur : « Rendez-moi mon lit à la fin ! Voulez-vous me le rendre ? » Léon l'invita à décamper, mais l'autre récidiva, ce à quoi Léon coupa court en lui disant charitablement : « Si vous ne vous retirez pas, je vais vous donner des gifles ! » Méchante pensée ! Duroc aussitôt se mit à pousser d'horribles cris et de hautes clameurs : « Au voleur ! A l'assassin ! Voilà le voleur I Voilà l'assassin ! » La foule s'attroupa, intéressée, autour de ce bruyant
(i) Galette des Tribunaux, 22 février 1849.
débat. Eperdu, gémissant, Bernard se jeta dans ses rangs, hurlant : « A moi, peuple souverain ! Je me mets sous l'assistance du peuple ! C'est le comte Léon ! C'est mon voleur ! C'est mon assassin ! » Cela tournait au boulevard du crime. Dignement Léon trancha le débat en sautant dans un cabriolet, lequel vola chez le commissaire le plus proche. Le cas de Bernard était grave. Ce quidam hargneux ne s'était-il pas, en outre, avisé d'aller jeter au domicile de Léon, n° 9, boulevard des Italiens, des lettres ouvertes contenant les plus noires choses, disant à la concierge : « Tenez, voilà pour votre escroc? » La correctionnelle seule était capable de venger Léon-Napoléon des infamies de Duroc-Bernard. Ce ne traîna pas. Le 21 février Bernard était condamné par la huitième chambre à dix jours de prison pour injures et diffamations envers Léon. Mais, à son tour, toujours par rapport à ce lit de fer, cause du conflit, il assigna Léon comme auteur de l'escroquerie. Ce ne lui servit qu'à recueillir quinze autres jours de prison pour dénonciation calomnieuse. Il y ajouta 5o francs d'amende, mais ayant fait appel du tout, il eut, de plus, à verser i.ooo francs de dommages-intérêts à Léon, partie civile (i). C'était terminer une impériale mésaventure par une impériale condamnation. Bernard y dut regarder, par la suite, à deux fois, avant de fréquenter avec assiduité des bâtards de haute souche.
De telles aventures, autour desquelles joyeusement clabaudaient les gazettes, le nom de Léon n'était pas sans
{i) Galette des Tribunaux, 22 février et 27 juillet 1849.