‹ Bâtard d'empereurChapitre 26 sur 47 · DANS LES OMBRES DU SCANDALE ET DE L OUBLI · texte numérisé non relu

DANS LES OMBRES DU SCANDALE ET DE L OUBLI

Léon et son cousin le Président de la Re'publique. — Souvenir gardé par Louis-Napoléon du duel manqué de Londres. — Exécution du testament secret de Napoléon en faveur de Léon. — Encore les affaires d'argent. — Les besoins du bâtard. — Le chapitre de ses emprunts. — Histoire d'un Corrège sur agate. — Léon veut se marier. — Il épouse la fille de son jardinier. — Fin de la vie d'Éléonore. — Son veuvage. — Réconciliation avec son fils. — Elle meurt. — Léon après l'Empire. — Commencement de la suprême misère. — Il se fixe à Pontoise. — Sa mort obscure et misérable. — Sa famille après son décès. — Disparition de sa fosse. — Inutile pèlerinage dans un cimetière départemental.

UR les murs de Saint-Denis, en mars 1848, le fils de Napoléon proclamait avec ostentation : « Jamais vous ne me verrez voter le rétablissement d'aucune dynastie en France. » C'était une promesse politique. On sait ce que, dans ce pays, valent les promesses de ce bord. Il est familièrement admis que de pareils engagements ne tirent guère à conséquence. Que nous en avons vu se flétrir de ces sacrés engagements ! Léon, lui, ne se singularisa point par une inutile et absurde fidélité à

ce serment. Deux ans après, presque jour pour jour, il s'empressait de féliciter son cousin Louis-Napoléon de son avènement à la présidence de la République. Sans doute, ce n'était point encore le rétablissement d'une dynastie, de la dynastie de son père, mais ce y tâchait. En attendant que ce fut chose faite, Léon se tenait à honneur de présenter ses félicitations au nouvel élu. Entre eux, il y avait bien cette vieille histoire du duel de Londres, l'incident des deux lettres insolentes de 1840, mais, quoi, n'était-ce point là la menue monnaie d'une peccadille de jeunesse ? Il eut le loisir d'y méditer, quand, quelques jours plus tard, il reçut à sa demande d'audience, cette réponse sans ambages:

Palais de l'Elysée, le 3o mars i85o.

Cabinet particulier du Président de la République. Monsieur,

Le Président de la République aurait souhaité vous donner audience et recevoir de vous-même les assurances de dévouement que vous lui offrez par écrit; mais le nombre et la gravité des affaires l'en ont empêché. Il ne veut pas, toutefois, que vous ignoriez combien il est sensible à votre démarche et aux motifs qui l'ont inspirée. Il me charge de vous l'exprimer avec ses regrets.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

Le chej du cabinet, Mocquard (i).

(i) M. le comte Léon, ancien commandant de la Garde nationale de Saint-Denis, à Son Excellence M. Delangle... ; p. 6. — Jean-François-Constant Mocquard, dont le rôle confidentiel auprès de Napoléon III a été considérable, était né, à Bordeaux, le 11 novembre 1791. Tout d'abord secrétaire d'ambassade, chargé d'affaires en Bavière, avocat à Paris, de i83o à 1 839, sous-préfet à Bagnères-de-Bigorre, il se lia intimement avec Louis-

C'était une fin de non-recevoir, enveloppée de courtoisie. L'interdiction de l'Elysée, qui était faite à Léon en i85o, devait, l'Empire rétabli, être continuée aux Tuileries. Il s'apercevait, maintenant, du souvenir que l'affaire de Londres avait laissée dans la mémoire de Napoléon III, car il était incontestable pour lui que ce n'était point sa vie de scandales retentissants, mais bien le duel de 1840, qui lui fermait ces portes, que tout enfant, alors que l'Autre, le premier Empereur, était aux Tuileries, il avait franchi aux bras de sa nourrice. Châtiment cruel et punition imméritée ! Quoi! le nouvel Empereur avait la rancune si tenace et pour lui, pour lui surtout qui ne demandait qu'à le

Napoléon à Arenenberg, et dirigea pour lui, en iSSg, Le Commerce, feuille entièrement dévouée aux intérêts du Prince. Appelé, lors de l'élection de Louis-Napoléon à la présidence de la République, au secrétariat général de l'Elysée, il fut créé sénateur le 27 mai i863. Élégant, spirituel, latiniste, «. il faisait à l'œil l'effet d'un feu d'artifice continuel », dit une familière de la cour. Au physique, Mocquard était grand, maigre et glabre. Tout ce qui touchait au théâtre l'intéressait. Il fut des collaborateurs de d'Ennery et de Victor Séjour, notamment dans le drame La Tireuse de cartes. Viel-Castel l'accusait d'être « important et prêt à toutes les platitudes ». Il faut reconnaître, en effet, qu'il fut d'un grand secours à Napoléon III dans la liquidation de la liaison avec Miss Howard (cf, mon volume Napoléon III et les Femriies... ; pp. 171 et suiv.). Mocquard qui, le 27 novembre 1826, avait épousé à Eauze (Gers), Marie-Anne-Eugénie-Alida Gounon (née à Eauze, le 26 mai 1807, décédée à Paris le 18 décembre i855), mourut le 9 décembre 1864, à Paris. II fut remplacé dans ses fonctions de secrétaire du cabinet de l'Empereur, par Etienne Conti, né à Ajaccio le 3i octobre 18 12, sénateur le 14 août 1868, mort à Paris, le i3 janvier 1872. — Sur Mocquard, cf. Mémo ires du comte Horace de Viel-Castel... : X. I, p. 87 ; comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon Séjour aux Tuileries ; i852-i 858 ; Paris, 1900, in-i8, t. II, p. 178; t. II, p. 242 ; Marie Colombier, Mémoires ; Fin d'Empire ; Paris, s. d. [1898], in- 18, p. 97; Gustave Claudin, Mes Souvenirs ; les Boulevards de 1840-1871 ; Paris, 1884, in-i8, p. 72 ; Journal des Concourt : Mémoires de la vie littéraire; Première série; Paris, 1910, in-i8, t. I p. 297 ; Taxile Delord, Histoire du Second Empire; i848-i86g ; Paris, iSôo, in-8, t. I, p. 36.

:i30 LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

servir, comme préfet, conseiller d'État, où sous tout autre uniforme à glorieuses chamarrures? « Électeurs, jamais vous ne me verrez voter le rétablissement d'aucune dynastie en France!... » Oui, mais, des murs de banlieue qu'elles décoraient, les affiches avaient, à présent, disparu. Ah! si l'affaire de Londres avait pu, elle aussi, tomber dans le gouffre des promesses électorales! Léon, de longtemps, s'en lamenta. A son frère, le comte Walewski, autre bâtard de Napoléon, il en écrivait, songeant toujours à ce duel raté : « J'ai bien cruellement expié ce tort par la privation, depuis tant d'années, d'être admis à l'honneur de la présence de Sa Majesté. J'espère, mon cher Walewski, que la générosité de l'Empereur me pardonnera cette faute que je voudrais réparer en mettant ma vie à son service. Mon devoir est de servir l'Empereur. Ce cri de ma conscience ne me laisse pas de repos. L'inaction à laquelle on me condamne, par le silence, est une vraie torture. Je veux supplier Sa Majesté de mettre un terme à ce long exil. J'ai assez de force et d'énergie pour remplir dignement la fonction qui me serait confiée; mon dévouement à l'Empereur et à sa dynastie ne se démentira jamais (i). » Le regret était tardif. Me laissera-t-on dire que je le crois intéressé? En tout cas, l'Empereur demeura inexorable. Mocquard, que la comtesse de Luxbourg rencontra un jour au Bois de Boulogne, lui confessa que c'était, en effet, le souvenir du duel de 1840, qui dictait à Napoléon III sa résolution de

(i) Le comte Léon au comte Walewski; Ile-Saint-Denis, 12 juin iSSg. — M. le comte Léon, ancien commandant de la Garde nationale de Saint- Denis, à Son Excellence M. ûelangle... ; p. 17.

BATARD d'empereur 23 I

ne pas recevoir Léon. Il ajouta : « Sa Majesté ne le recevra jamais; prévenez-en Monsieur votre fils. » Enfin, l'Empereur lui-même se prononça devant un général qui, de la part de la mère de Léon, lui parla de l'affaire : « Dites à Mme la comteese de Luxbourg que je ne ferai aucun obstacle aux justes réclamations de son fils vis-à-vis de l'État; mais laissons cela, général, je ne puis oublier l'affaire de Londres (i). » Ce fut irrévocable. Des Tuileries aucun pardon ne vint; il n'en vint que de l'argent. L'argent î Plus que jamais Léon était aux abois. Il lui fallait de l'argent, et beaucoup. Ne lui en devait-on pas, et de fortes sommes ? Exemple : les 3oo.ooo francs du codicille secret du testament de l'Empereur. Dès 1849, i^ se mit à en réclamer le remboursement avec énergie. Au président de la République il adressait une lettre ouverte où il disait : « La patience est une grande vertu, j'ai prouvé depuis vingt ans que je la possède. Tout ceci est grave, monsieur le Président; vous ne l'oublierez pas ! Le sang glorieux de l'Empereur Napoléon coule dans mes veines, son neveu est chef de l'Etat; obtiendrai-je réparation et justice (2)? » La chose était grave surtout pour sa bourse, et d'autant plus que les calculs qu'il avait faits chiffraient la donation paternelle et

(i) Le comte Léon à l'impératrice Eugénie; Pans, 28 juillet i858. — M. le comte Léon, ancien commandant de la Garde nationale de Saint-Denis, à Son Excellence M. Delangle... ; p. 33.

(2) Le comte Léon à M. Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française ; Paris, le 14 février 1849. — ^^ citoyen Léon, ex-comte Léon, fils Jiaturel de rEmpereur Napoléon, directeur de la Société Pacifique, à M. Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française, sur la nécessité de faire déposer aux Archives nationales tous les testaments et codicilles publics et secrets de Sa Majesté l'Empereur Napoléon ; Paris, 25 octobre 184g, in-fol.

impériale par des capitaux d'importance. Au 7 juillet i853, Léon estimait que l'État lui était redevable de la somme de 872.670 francs représentant le capital et les intérêts de la somme que lui accorda l'Empereur, par ses décrets du 3o avril, 8 et3i mai i8i5, sur la vente des bois de l'État dans la Moselle (i). L'année suivante, il eut presque satisfaction. Par un décret du 5 août. Napoléon III décidait l'exécution du legs du testament de Napoléon I'^^ La part de Léon, primitivement fixée par le père à 3oo.ooo francs, fut réduite par le neveu à 255.3 19 francs, en rentes à 3 p. 100, dont la nue propriété fut donnée à Walewski. Pour annoncer cette libéralité. Le Moniteur eut des pudeurs. Léon y fut désigné par une périphrase dont témoigne cet extrait du décret du 5 mai i855, fixant les attributions des legs de Sainte-Hélène :

NOMS des

Page 1