‹ Bâtard d'empereurChapitre 8 sur 47 · L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR

D'après une peinture anonyme {Collection Hector Flcischmanii.)

Vu

tions, Revel s'en alla passer quelques heures au théâtre de la Gaieté. Situé au boulevard du Temple, c'était Tancien théâtre des Grands Danseurs du Roi, dit encore spectacle du sieur Nicolet, où, naguère, avait brillé la demoiselle Sophie Forest, que Bertin, trésorier des parties casuelles, avait mis dans 60.000 francs de meubles, rue Popincourtau-Pont-aux-Choux (i), si outrageusement injuriée dans certain pamphlet obscène de la Révolution (2). C'est au directeur de cette salle que le citoyen Eve, dit Maillot, avait cédé Madame Angot ou la poissarde parvenue, qui, vendue 5oo francs par l'auteur, avait rapporté 5oo.ooo francs au directeur (3). Depuis, les spectacles y avaient eu moins de ragoût. Ç'avaient été Ortalban, mélodrame en trois actes, de Pesay; Al qui f ou la valeur récompensée, pantomime qui, « grâce au machiniste », obtint « un certain succès » ; Le

chez l'imprimeur Poulet. — Le capitaine Revel, auteur de Buonaparte et Murai, ravisseurs d'une Jeune Jemme ; Prise à partie de la Cour de Cassation ; section des requêtes ;PsLns, MLCCCXXII, in-8, p. vi. — L'ouvrage fut condamné à la destruction par un jugement de police correctionnelle de la Seine du 12 janvier 1816, confirmé par un arrêt de la Cour royale de Paris du 19 juin 1819. — Fernand Drujon, Catalogue des ouvrages, écrits et dessins de toute nature, poursuivis, supprimés ou condamnés depuis le 2/ octobre 'usqu'au 3i juillet i8yj ; Paris, 1878, in-8, p. 61.

(i) Le Désœuvré ou l'espion du boulevard du Temple, chronique scandaleuse des petits théâtres du boulevard du Temple au dix-huitième siècle, avec notes et notice par un bibliophile; Paris, MCIVIVII, in-i8, p. 87.

(2) Les Pantins des boulevards ou bordels de Thalie, confessions paillardes des tribades et catins des tréteaux du boulevard, recueillies par le compère Mathieu, savoir aux théâtres français et lyrique, à l'Ambigu- Comique, à celui des Délassements-Comiques ; ouvrage aussi utile qu'agréable, dédié à tous les baladins de la fin du dix-huitième siècle, et enrichi défigures par leur espion ordinaire; Paris, de l'imprimerie de Nicodème dans la lune; 1791, in-i8, t. II, pp. 25 et suiv.

(3) Alfred Marquiset, Quand Barras était roi; Paris, 191 1, in-iS, pp. i36 et suiv.

Jugement de Mon-Salo, « sale production », de Vilieu et Bonel; Les Fous hollandais ; Elisa ou le triomphe des Femmes^ et autres étincelantes sottises (i). Un sieur Mayeur, dit Saint-Paul, auteur d'un libelle ordurier contre Marie-Antoinette (2), acteur et auteur, dirigeait alors cette scène bâtie en 1760, et où, en 1806, Martainville allait •donner son fameux et légendaire Pied de Mouton (3). Ce soir-là, on y devait jouer je ne sais quelle plate production, genre ordinaire du lieu. Revel s'était installé au balcon pour goûter le spectacle. Là il découvrit qu'une loge voisine était meublée de personnes qui lui semblèrent mériter son attention. C'était, tout d'abord, une dame de quelque âge, qui lui parut avoir des grâces, de l'amabilité, des manières, et, plus tard, de l'esprit (4). Complaisamment elle s'étalait et brillait, peut-être bien parce qu'elle avait lu ce livre I" de V Art d'aimer, d'Ovide, où, de certaines femmes, il est dit : « Elles vont au spectacle pour voir, mais aussi pour être vues elles-mêmes. » Cette dame était flanquée

(i) Le Coup de fouet ou revue de tous les théâtres de Paris, des journalistes, des colteries littéraires et de plus de cinq cents acteurs, auteurs et compositeurs de musique très connus, par un observateur impartial; Paris, fin de l'an II-1802, in-8, p. 1 1 3.

(2) Cf. Hector Fleischmann, Marie-Antoinette libertine ; bibliographie critique et analytique des pamphlets politiques, galants et obscènes contre la Reine, précédée de la réimpression intégrale de quatre libelles rarissimes et d'une histoire des pamphlétaires du règne de Louis XVI ; Paris, MCMXI, in-8, pp. 61 et suiv.

(3) Démoli en [808, incendié en i835, le théâtre de la Gaieté fut reconstruit la même année. 11 disparut ensuite dans les transformations et démolitions du boulevard du Temple. — Nicolas Brazier, Chroniques des petits théâtres de Paris, réimprimées avec notice, variantes et notes par Georges d'Heylli; Paris, i883, in- 18, t. I, pp. 38, 5o.

(4) J. -H. -F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ;

d'une « Cléopâtre de seize ans (i) », ayant la « tournure de Flore, de grands yeux noirs, un teint de lys, des joues de rose (2) », « grande, svelte, bien faite, brune, et vive et fort coquette (3) ». Un personnage mâle fort ordinaire, avec une petite fille, complétait le personnel de la loge. Revel en demeura charmé. Comme par hasard, à l'entr'acte, il trouva un ami, familier de ces personnes agréables. Revel saisit cette balle au bond, et, incontinent, fut introduit dans la loge et présenté. Ces dames étaient seules, le mâle ayant été se promener de par les couloirs. Il se montra brillant et étincelant. Ces dames ne surent point demeurer en reste et bientôt, confesse le dragon, « mon rôle devint difficile entre ces deux Sirènes (4) ». Le mâle, fort heureusement, vint le tirer de cette délicate situation. Il ramenait avec lui la petite fille, qui s'appelait Zulma, laquelle fut familièrement juchée sur les genoux de Revel. « On m'avait cerné, comprimé, conquis par les charmes d'un tableau intéressant (5). » Douce intimité et délicieux spectacle : le père, la mère, la jeune fille, et la petite-fille sur les genoux du dragon ! Déjà il paraissait être de la famille. Avec confiance, à l'en croire, il parla et bavarda. Il confessa être dans l'armée. Ah ! ah ! monsieur est militaire ?

(i) Le capitaine Revel, Pr-ise à partie de la Cour de cassation..., p. 239.

(2) M. M'", ancien officier d'artillerie, Histoire du prétendu rapt de Mme la comtesse de L***...; p. 11.

(3) Mémoires de Constant, premier palet de chambre de VEmpereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour ; Paris, s. d., nouv. édit. ; in-18, t. II, p. 47.

(4) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme... ; p. 8.

(5) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 8.

Sans doute, sans doute, mais, depuis peu, il s'était retiré du service actif, pour se livrer aux affaires. Les affaires ! Beau mot séduisant et prometteur! Quelles affaires? « J'allais, dit-il, être directeur d'une entreprise considérable fondée sur un vaste plan que j'avais fait goûter par de riches capitalistes : la fourniture générale des effets des troupes en était l'objet (i). » Là-dessus, mis en confiance, le chef de cette simplefamille, se nomma: Dominique Denuelle de la Plaigne. Lui, était dans la « spéculation ». Lesquelles? Problème délicat! A la vérité, et disons-le tout de suite, ce Denuelle, qui était allié au Pilâtre des Rosiers (2), et n'avait aucun droit au nom de La Plaigne (3), était, non un « petit rentier (4) », comme on l'a cru, mais bien un « faiseur d'affaires dans le grand genre (5) ». Ce genre l'avait même conduit à la Conciergerie, où il avait

(i) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. II.

(2) Acte de mariage de Pilâtre des Rosiers. — Collection d'autographes Hector Fleischmann.

(3) « Ces mots n'appartiennent point au nom patronymique de mon épouse. » — Le capitaine Revel, Prise à partie de la Cour de cassation... : p. 35. — <i J'observe que La Plaigne n'est qu'un surnom, un sobriquet que la famille des Denuelle ne porte pas, et qui n'a rien de commun avec le nom patronymique. » Cause en nullité de divorce des époux Revel ; premier plaidoyer prononcé en personne par M. Revel, capitaine pensionné, à l'audience de la Cour royale de Paris, le samedi n'' mai i8ig; Paris, 1819, in-8, p. 37.

(4) Docteur Max Billard, Un Fils de Napoléon I", d'après des documents inédits; Paris, s. d. [1912], in-32, p. 8. — Je cite ici la dernière édition de cette étude qui avait déjà été publiée deux fois précédemment; Paris, 1909, in-8, et dans la revue Historia, 20 février 1912, pp. 250-257. Cf. sur elle un compte rendu très détaillé de M.Joachim Kuhn, dans Unterhaltungs-beilage der Berliner Neuesten Nachrichten, i5 et 16 janvier 1912.

(5) M. M'**, ancien officier d'artillerie, Histoire du prétendu rapt de Mme la comtesse de L*"...; p. 10.

été, naguère, écrouè(i). Quant à sa femme, Françoise-Caroline-Éléonore Couprie, c'était une mâtine dont la gentille industrie aura lieu, plus loin, d'être étudiée. En résumé, ces Denuelle n'étaient point gens de peu qui furent bénis dans leurs trafics et négoces, mais plaisantes canailles, faiseurs de dupes et de mauvais tours. Au milieu d'eux, leur fille aînée, Louise-Catherine-Éléonore, faisait un agréable contraste. La« Cléopâtre » était née le i3 septembre 1787, sur la paroisse Saint- Eustache. Un portrait d'elle, par Philiberte Ledoux (2), la montre, un peu mélancolique et alanguie, en robe blanche décorée d'un ruban mauve avec une ceinture vieil or, tenant une lettre où se lit : Oui, Je f aimerai toujours... C'était presque le vœu que faisait ce soir Revel ébloui à l'aspect de la nymphe. Qu'elle lui paraissait ravissante, aimable, sensible! 11 fut bien plus exalté encore et transporté de la perfection de ses charmes, quand, discrètement, la mère lui apprit que la délicieuse Eléonore était encore pensionnaire de Mme Campan,et qu'elle jouissait, en cet instant, de brèves vacances. Mme Cam-

(i) Le capitaine Revel, Prfse à partie de la Cour de cassation... ; p. 197.

(2) Jeanne-Philiberte Ledoux, née à Paris en 1767, décédée à Belleville (Seine), le 12 octobre 1840. Élève et imitatrice de Greuze, elle exposa au Salon de 1793 Une Jeune Fille repoussant l'amour; à celui de 1796 : Le Repos de la peinture; à celui de 1799 : V Amour surpris, et La Boudeuse et Ufie Jeune Femme cachant Pamour, à ceux de 1808 et 1814. En 1874 un de ses tableaux. Tête de Jeune fille, ?,e vendit 1.800 fr., et, en 1875, un Portrait de Mlle X..., 1.200 francs. — Cf. Théodore Guedy, Dictionnaire universel des peintres anciens et contemporains ; Paris, MDCCCLXXXXII, in-8, p. 171, et Dictionnaire général des artistes de r école française depuis l'origine des arts jusqu'à nos jours, ouvrage commencé par Emile Bellierde la Chavignerie, continué par Louis Auvray ; Paris, MDCCCLXXXIL in-8, t. I, p. 963.

pan, la protégée du Premier Consul, la maîtresse de pension quasi-officielle, cducatrice des sœurs de Bonaparte ! Revel n'y tint plus, et, du coup, tomba amoureux d'Éléonore. Une élève de Mme Campan ! Une pupille de cette pépinière de l'aristocratie ancienne ! Diable 1 Qu'était-ce donc que ces Denuelle de la Plaigne ? Et Revel devint rêveur...

C'est qu'à cette époque le nom seul de Mme Campan était comme une manière de garantie de fortune, l'assurance d'honorabilité d'une famille. Née à Paris le 6 octobre 1752, de Genêt, premier commis au ministère des Affaires étrangères, elle avait débuté par faire son éducation à elle-même comme première femme de chambre et lectrice de Marie-Antoinette en 1774. Mariée le 11 mai 1774, à Versailles, à François-Bertholet Campan, maître de la garde-robe de la comtesse d'Artois, elle s'était séparée de biens le 4 juin 1790, devant la Chambre du Conseil du Châtelet de Paris, et le 10 août 1792, elle avait, la Révolution commençant, quitté le service de la Reine. Pendant la Terreur, elle se cacha à Coubertin, dans la vallée de Chevreuse, avec ses nièces, dont l'une devait devenir la maréchale Ney. Peu après le 9 thermidor, n'ayant plus qu'un assignat de 400 livres, elle ouvrit, rue de Poissy, à Saint-Germain, aidée d'une religieuse de l'ordre de Saint-Thomas de Villeneuve, une pension dont la fortune devint brillante et fut rapide. Les familles nobles lui confièrent leurs enfants : une ancienne femme de chambre de la reine leur devait inspirer toute confiance. Ce fut au point que, bientôt à l'étroit, elle loua, le 6 prairial an III, l'ancien hôtel de Rohan, rue

de l'Unité, qu'elle décora du titre de Institution nationale de Saint-Germain. En fructidor suivant, la vicomtesse de Beauharnais amena sa fille Hortense(i). Le Consulat venu, la fortune de la pension était faite. On y trouvait Stéphanie Tascher de la Pagerie, future princesse d'Arenberg ; Charlotte Bonaparte, fille de Lucien ; Annette Murât, devenue princesse de Hohenzollern ; Clotilde Murât, plus tard duchesse de Corrigliano ; Eugénie Hulot, qui sera la maréchale Moreau ; Adèle Mac Donald, qui deviendra duchesse de Massa ; Aimée Leclerc, Nièves Hervas, Félicité de Faudoas, Sophie de Marbois, Victorine Masséna, promises à des duchés et à des maréchalats, Eckmuhl, Frioul, Rovigo, Plaisance... Caroline, qui ceindra la couronne de Naples ; Pauline, qui sera princesse Borghèse ; Hortense, reine de Hollande, étaient venues là. « Je me suis trouvée être l'institutrice d'une nichée de rois et de reines, sans m'en douter, disait, plus tard, Mme Campan. J'avoue qu'il fut très heureux pour nous tous que nous n'en sussions rien. Leur éducation a été la même que celle des autres élèves (2). » A vrai dire, cette éducation était surtout faite de l'art de plaire, d'avoir la charité délicate et ingénieuse ainsi qu'il sied à de petites filles qui deviendront de grandes dames (3) ; on y apprenait à bien danser, à saluer avec

(i) C. D'ÀRJt'zoN, Hortense de Beauharnais; Paris, 1897, in-i8, pp. 78, 7g,

(2) Journal anecdotique de Mme Campan ou souvenirs recueillis dans ses entretiens, par M. Maigne, médecin des hôpitaux de Nantes; suivi d'une correspondance inédite de Mme Campan avec son fils; Paris, 1824, in-8,

(3) « Les demoiselles de la pension de Mme Campan avaient réuni, dans le dessein de lui faire un présent, le jour de sa fête, une somme de

2b LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

aisance, à toucher de la harpe; à jouer du clavecin ; à chanter, dessiner, musiquer et peindre ; et, quelquefois en guise de récréation, à écumer le pot-au-feu des pauvres de Saint-Germain. « Il ne semble pas que la morale ait été l'objet de soins particuliers dans l'éducation que donnait Mme Campan à ses brillantes élèves », a écrit certain auteur (i). Ce qui est démontré par ce qui se sait de la vie privée de certaines de ces élèves, telle Hortense, fameuse par ses aventures sentimentales ; Pauline, renommée par ses déportements ; Caroline, à la fois maîtresse de Junot et de Metternich ; Mlle de Faudoas, duchesse de Rovigo, connue par sa liaison avec Sébastiani; Mlle Mac Donald, qui avait l'habitude de dire : « Je m'en moque !» et qui, aux observations qui lui étaient faites, répliqua : « Soit. Je ne dirai plus : « Je m'en moque ! » Je dirai : « Je m'en fous (2) ! » Et Éléonore, elle-même... Mais c'est anticiper, et, pour le

3o louis. Ce jour étant arrivé, elles ont décidé entre elles que l'hommage le plus agréable à offrir à leur institutrice, serait de faire servir le produit de leur collecte à un acte de bienfaisance-. Elles ont, en conséquence, fait remettre cette somme à M. le curé de Saint-Germain en l'invitant à en disposer l'année prochaine, à l'époque de la première communion, en faveur de deux jeunes filles les plus pauvres de la paroisse, qui se seront fait remarquer par leur assiduité au catéchisme, par la manière dont elles auront profité des leçons qui leur sont données, enfin par leur amour et leur respect pour leurs parents. » — Gazette de France, 3 thermidor an XII (22 juillet 1804). — A. AuLARD, Paris sous le premier Empire ; recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris; Paris, 19 12, in-8, t. 1, p. 125.

(i) Joseph Turquan, Souveraines et grandes dames ; Une fille adoptive de Napoléon ; Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Bade {178gj86o); d'après les témoignages des contemporains et des documents inédits; Paris, s. d.,in-i8, p. 16.

(2) Comte d'Hérisson, Souvenirs intimes et notes du baron Mounier, secrétaire de Napoléon /", pair de France, directeur général de la police ; Pans, 1896, in-8, pp. 42,43.

présent, devant elle, Revel ne songeait qu'à ce que ce nom de Mme Campan assurait aux parents de fortune présumée. S'il avait su que les Revel devaient alors deux années de pension àxMme Campan, laquelle «faisait beau tapage (i)» ! Mais il l'ignorait alors, et ce fut tant pis, car il mit délibérément le pied dans une aventure qui lui allait coûter gros et cher. Maintenant, reprenons.

Dans la loge, par ses propos, l'étalage des affaires qu'il méditait d'entreprendre, Revel avait manifestement ébloui les Denuelle. Il paraît que ces aigrefins cherchaient une dupe, tout comme Revel en cherchait une lui-même. Le hasard décida de leur conjonction. Il y a de l'intérêt à voir ces drilles sans pécune aux prises. On invita donc Revel à venir rendre visite au ménage, au n" 840 du boulevard des Italiens, où il campait. Le dragon, radieux, se frotta les mains d'aise. Il dit bien que, de l'ami qui l'avait présenté aux Denuelle, il apprit « avec une sorte de plaisir qu'Éléonore n'aurait pour dot que sa personne et ses talents (2) », mais cela s'accorde peu avec ce qu'il assure, quelques pages plus haut, en déclarant que ses « intérêts » nécessitaient un second mariage (3). Apparemment que la pauvreté d'Éléonore ne nuisait point à ces intérêts. A savoir. Joyeux, il courut le lendemain au rendez-vous. L'appartement des Denuelle ne le frappa pas particulièrement. Il

{i) Nouvelles preuves du rapide Mme Revel, ou réponse de M. Revel, capitaine pensionné, à M. M"*, se disant officier d'artillerie ; Paris, i8i6, in-i8, p. 62.

(2) J.-H,-F. Revel, Buonaparte et Mural, ravisseurs d'une jeune femme... : p. 70.

(3) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât ravisseurs d'une jeune femme.. . ; p. 3.

remarqua que le salon était décoré de dessins d'Éléonore. J'ai dit que chez Mme Campan on apprenait à tenir le fusain. Les Denuelle l'attendaient. Je ne sais comment il s'y prit pour leur faire croire qu'il avait en portefeuille plus de 100.000 francs, mais le fait est qu'ils en furent dupes et que Mme Denuelle mère fut fort aimable pour lui. Il en usa pour pousser sa pointe vers Éléonore. Il conta des fadeurs auxquelles elle fut fort sensible, au point qu'elle eut le visage envahi d'une « rougeur virginale», quand il se déclara. Ellele priaen outre de s'adressera ses parents pour ce qui concernait sa main, que Revel jurait brûler du désir d'obtenir. On voit que ce militaire menait gaillardement ses affaires. En attendant ces pourparlers, Eléonore le convia à admirer les dessins du salon. Le maraud confesse que « le chef-d'œuvre vivant qui était à mes côtés m'occupait bien plus que la preuve de ses études (i) ». Il fallut, cependant, se séparer. A l'instant des adieux, Éléonore montra de l'ennui. Quant à lui, Revel, « je sortis enchanté (2) ». Il se disait que l'affaire était dans le sac et la fille empaumée. Le lendemain notre Artaban reparut. Discrètement on parla de mariage. Pour distraire la compagnie il lut à haute voix son plan sur l'entreprise de la fourniture générale des troupes. Mme Denuelle en fut ravie d'aise, et le mari déclara tout net, à l'auteur de ce plan admirable, que, pour y réussir, il lui fallait une femme. Ce fut au tour de Jean-Honoré- François de se décorer d'une « rougeur virginale ». On fit

(1) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 14.

(2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murai, ravisseurs d'une Jeune femme...;

sortir Éléonore, on se rassembla en « comité secret », et Revel, tout chaud, fit sa demande. Elle fut bien accueillie et on l'autorisa à présenter ses « soins » à la sensible Éléonore pendant le reste de ses vacances, et enfin, on le pria de demeurer dîner. Le septième ciel béa pour lui. « Le repas fut délicieux », mais la soirée qui le suivit le fut bien davantage, car Revel put, à loisir, entretenir l'objet de sa flamme. Alors une vie paradisiaque commença : dîners, promenades, spectacles, doux entretiens, occupèrent la quinzaine. Puis, Eléonore dut regagner Saint-Germain. Émouvants adieux ! « Éléonore me renouvela ses premiers serments et je lui fis la promesse de n'appartenir jamais qu'à elle (i). » Ainsi Paul et Virginie se montrent sur les plages heureuses de l'île de France. Éléonore partie, Revel n'en continua pas moins à fréquenter l'appartement du boulevard des Italiens. Il était déjà à ce point de la famille que les Denuelle se disputaient à table, devant lui, se disant « les plus dures grossièretés ». Le gendre, aimablement, tenta d'intervenir. La belle-mère le pria de se mêler de ses affaires, — sans doute celles des fournitures générales des troupes. Mais, discrètement, au sortir de table, le beau-père lui glissa que le manque d'argent était le motif véritable de la querelle, en vertu du principe que, quand le foin est absent au râtelier, les chevaux se battent. Dans ce cas que doit faire un bon gendre ? Ouvrir sa bourse. Revel ouvrit son fameux portefeuille aux 100.000 francs. Il raconte cela avec dignité, mais, je présume que, si le fait est

(i) i. -H.-F. T<z\tL, Buonaparte et Mural, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 22.

3o LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

exact, il dut Tenvisager avec une philosophie moins noblement résignée. Ce dut être bien mieux encore, après, quand par Lucille, la femme de chambre de xMme Denuelle, il apprit que cette scène avait été truquée et arrangée de toutes pièces (i). Stupeur ! Pareille comédie avait déjà été jouée, précédemment, devant divers gendres qui avaient été subitement éconduits le jour où ils n'avaient point été pipés ou que leur générosité avait été tarie. Mais l'âme de Revel était bien placée. 11 aimait la fille : il fut magnanime pour les parents, et il paya. Néanmoins, il vint un jour où les dépenses montèrent au point que Revel conçut des inquiétudes sur le sort de son portefeuille, le portefeuille aux loo.ooo francs. Timidement, il s'informa de la date du mariage. On lui fit des promesses vagues ; on traîna les choses en longueur. « Des amis de M. Revel prétendent qu'autrefois il assignait pour seconde cause à ces retardements, l'amitié trop ardente, ou du moins l'estime trop vive qu'il avait inspirée à sa future belle-mère (2). » Mais le dragon ne l'entendait point de cette oreille. Foin de la mère ! 11 voulait la fille. Et voici qu'un jour, il le prit de haut. Là-dessus, sans plus, Mme Denuelle déclara qu'elle ne donnerait jamais son consentement à ce mariage. Revel fit un bond, saisit Denuelle au collet, l'entraîna dans son cabinet et lui réclama 4.000 francs avancés pour l'entretien du ménage. Denuelle le prit en plaisantant, mais

(1) «J'avais bien traité la femme de chambre de Mme La Plaigne. » — J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme... ; p. 3o.

(2) M. M***, ancien officier dartillerie, Histoire du prétendu rapt de Mme deL*"...; pp. 14, i5.

BATARD d'empereur 3i

la femme étant entrée signifia au dragon que si leur société ne lui convenait pas, la sortie n'était par interdite. Sous le sanglant outrage, le guerrier se raidit. « Je payai cette impertinence d'un regard de mépris et sortis sans mot dire (i). » Il courut demander conseil au général Davrange d'Haugeranville, qui l'employait aux écritures, et celui-ci le recommanda à Mme Campan. Pour la digne dame, le dragon n'était pas tout à fait inconnu. Des épîtres de Mme Denuelle le lui avaient dépeint et annoncé comme libertin, jaloux, irascible et altier. Revel, néanmoins, se présenta chez elle, et comme il était beau parleur et avantageux, il sut la faire revenir de ses préventions. Par quelques compliments il la ramena à sa cause, tâche aisée, car il est notoire que Mme Campan « aimait la flatterie, qui même n'avait pas besoin d'être délicatement exprimée pour lui plaire (2) ».

Délicat ou non, Revel plut à la dame, et elle le lui témoigna tout aussitôt, en lui confiant sa pensée secrète. Le dragon lui ayant exposé ses misères et ses déceptions et dépeint l'atrocité de la conduite de Mme Denuelle, elle réclaira, lui disant : « Je suis convaincue que Mme La Plaigne a l'intention de vendre cette pauvre Éléonore, et de me faire rougir de Tavoir comptée au nombre de mes élèves. J'ai pris la résolution d'intéresser les grands de l'Empire à

(i)J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une jeune femme...; p. 2q.

(2) Témoignage de Jenny Bastide, ancienne élève de Mme Campan. — Louis Bonneville de Marsangy, Mme Campan à Écouen ; étude historique et biographique d'après des lettres inédites et les documents conservés aux Archives nationales et à la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur ^ Paris, 1879, in-8, p. 1 18.

son sort. Elle a été compagne de toutes les princesses de la dynastie impériale; j'ai sur celles-ci, leurs époux et même l'Empereur, je ne dirai pas tout crédit, mais tout pouvoir et en dépit de Mme La Plaigne, je ferai le bonheur d'une enfant digne de tous mes soins. » A ce discours, Revel ne se tint plus de joie. Mme Campan acheva : « Le prince Murât a déjà pris part à la position d'Éléonore et manifesté le désir de contribuer à sa fortune; mais il faut d'abord la marier, c'est le point principal. Vous avez bien fait de chercher à l'épouser. Je reconnais en vous de l'esprit, et si vous joignez à ce don delà nature, du jugement, de la souplesse; si, surtout, vous êtes confiant dans la vertu de votre femme, qui en est digne, comme le fut mon époux dans la mienne, quoiqu'il me vît entourée de pièges que l'âge et les grâces évitent rarement à la cour, vous serez comblé de biens et d'honneur (i). » De biens?... D'honneur?... Hum! Revel ne saisit pas très bien la liaison de ces effets à sa cause, mais puisque Mme Campan se portait garante de ce mirifique avenir !... Il opina du bonnet, abonda dans ses vues et partit en emportant les assurances du concours de Mme Campan dans la protection d'Eléonore. Elle n'y faillit point, car, le lendemain de cette visite, Mme Denuelle vint à Saint-Germain pour retirer sa fille de la pension. Mme Campan refusa de la remettre et « rOreste femelle» s'en fut en proférant descris de rage (2). Mais, boulevard des Italiens, l'avoine était toujours

(i) J.-H.-F. Revel, Buonaparle et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme...; pp. 35, 36, 37.

(2) J.-H.-F. Revel, Buonaparte et Murât, ravisseurs d'une Jeune femme... ; p. 39.

Pi.. III

Page 1