‹ BaudelaireChapitre 12 sur 27 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

« Monsieur C. Baudelaire,

» Vos épreuves seront prêtes à être corrigées sa» medi, 21 courant, à midi, à notre imprimerie, 5, rué des Grands Augustins, chez Pillet fils aîné. — Je vous prie d'y mettre grande diligence et de donner le Bon à tirer séance tenante.

» J'ai l'honneur de vous saluer,

» Maxime Du Camp, (i) »

lettre de m. armand dumesnrl(2)?

27 juin [1859.J

« Mon cher ami,

» Je viens de lire vos deux articles du salon que m'a communiqués mon bon ami H. Valmore. « Lis cela,

(i) Asselineau, on s'en souvient, fait allusion à ce billet,

rédigé incontestablement en des termes un peu secs, dans

les Baudelairiana. — V. les Souvenirs liiléraires de

piAxiME DU Camp (Hachette, 1892). On sait que Le Voyage

ist dédié à leur auteur.

(a) Nous avon^tenu entre nos mains, chez M. Ancelle,

CiiAULCS Baudelaire

m'a-t-îi dil, tu scrascontcnt, tu y retrouveras deux mots obligeants sur Fromentin ; mais ce qui teseraaumoms aussi agréable, une appréciation qui n'a rien des banalités convenues, des clioses ingénieuses qui souvent vont au fond, un mépris vigoureux, des jugements vulgaires joint à une chaleur sincère. »

» C'était plus qu'il n'en fallait avec votre nom pour me rendre curieux et je vous ai lu en gourmand qui ne se hâte pas. — Les deux numéros de la Revue française (i) sont là ; Eugène les trouvera en rentrant et je ne doute pas qu'il en partage mon impression qui est toute d'approbation et de contentement.

» Je n'ai pas une individualité assez précise pour être exclusif. J'estime même chez un adversaire, en politique par exemple, car c'est sur ce terrain que jo me sens le plus entier, la violence des convictions, et, dans un entretien régulier, je suis assez disposé aux concessions. Cependant, à travers mon éclectisme, j'estime l'absolu chez autrui, je suis homme à tolérer presque les exagérations — à cette condition que l'on ne m'appellera ni voleur ni canaille sous prétexte de me

i'origlnal de cette lettre signée seulement ilrmand, et, sam avoir une certitude absolue sur son origine, nous croyons pouvoir en risquer l'attribution à M. Dumesnil, qui, nous a-t-on rapporté, aurait obligé plusieurs fois Baudelaire de ses conseils et de son influence — cette dernière, notamment, pour lui obtenir une pension ou des secours du ministère de l'Instruction publique, où il occupait une haute situation. L'Eugène dont il est ici question serait Euj^ène Fromentin, intime nmi de M. Dumesnil,

( I ) C'est donc du Salon de 1859 qu'il s'agit {Revue frM f^aiatf 50 et ao juin, i" et 20 juillet 1859).

convaincre que vous pensez fermemenl ce que vous dites.

» Ce qui me plaît dans votre talerit, c'est qu'il vous appartient, que vous n'achetez ni vos idées ni vos épi- Ihètes chez le revendeur, et que vous plaidez une cause juste et que vous la plaidez bien.

» Au saut du lit, j'ai parlé de vos articles et de vous en bloc à un camarade, garçon d'esprit que j'aime de lon<^ue date, et qui, de-ci de-là, pense comme moi.

1» J'ai été tout surpris de voir qu'il ne vous aimait pas. Il me cita vos vers et votre première préface de Poe. » Il y a des beautés dans ses Fleurs du mal, beaucoup d'habileté ; mais combien d'images rebutantes, de fausse vigueur, de visions injusliUables. Ce sont des peintures de charnier, c'est une débauche de pourriture. Quant à sa prose, combien d'absurdités et de I paradoxes, d'emmêlement, autant lire un livre d'algèbre. Je lis par curiosité, par entêtement, pour voir où il a prétendu me conduire, ce qu'il a voulu démontrer, et je sors de là avec l'esprit très fatigue, mais sans une conviction bien nette. » ^

» J'ai répondu : lis la Revue française. La langue de Baudelaire n'est pas toujours absolument fluide (bien jue sa traduction soit d'une décision d'allure merveilleuse ; on voit à ses parenthèses, qu'il les déguise )u qu'il les avoue, qu'il est au contraire curieux de précision qu'il tient à ne rien omettre. Il exige un peu )lus d'attention que le commun des livres, préciément parce qu'il contient davantage et qu'il enviage autant qu'il le peut une idée autrement que par es surfaces. Il est certain d'ailleurs que plus il va,

plus il acquiert de certitude, il devient plus accessible sans rien sacrifier de sa personnalité, mais seulement en s'abandonnant davantage, en étant moins tendu. On comprend que la publicité n'est plus pour lui un accident, et, en se persuadant que ce qu'il n'a pas dit aujourd'hui, il le dira demain, il allège son discours d'autant. Considère du reste que ce n'est là un conteur ; c'est un esprit éminemment critique, un tempérament inquiet, nerveux, qui n'a jamais eu la prétention de se divertir, et qui cherche avant tout sa propre satisfaction dans ce qu'il produit.

» Je tenais à vous rapporter le pour et le contre. La défense ne vaut pas mieux que l'attaque ; ni l'une ni l'autre ne sont nouvelles pour vous. On est parti, pour vous juger, de votre long silence ou de bizarreries plus ou moins prouvées : certaines théories, votre genre de vie ont fait dire que vous aviez l'esprit et le corps également malades — certains de vos vers ont encore témoigné contre vous et soulevé beaucoup de répugnances. Aujourd'hui l'approbation tend à gagner le dessus et vous prenez votre rang.

» A tel ou tel qui ne vit que par la forme, par le procédé et les complications savantes, je ne dirai rien ; — à vous mieux nourri, plus vigoureux,je dirai : simplifiez, loin d'y perdre vous y gagnerez. Vous avez les idées et la couleur, aimez la clarté qui les fait vivre. Vous avez pour vous la maturité, la sensibUité, la réflexion, allez devant vous. Je le maintiens : vous êtes en réel progrès et sur la voie de la pleine santé. Après Avoir lu tant de vers résonnants, tant de critiques vides,

re-

^'esl pour moi une satisfaction sincère et très vive de relire votre critique et vos vers.

» Armand. »

a Une seule réserve : je n'entends rîen à l'association que vous imaginez parfois de la philosophie et delà religion. Je déteste les doctrines de Veuillot, je l'admire comme écrivain. Je le trouve const^quent. — Les engueulements, la vieille maîtresse et les principes de M. Barbey me paraissent être le comble du ridicule. Que m'avez- vous donc dit de votre orthodoxie ? ici vous m échappez parfaitement. »

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