LETTRE DE MADAME VICTOR HUGO
« Comment êtes-vous ? cher Monsieur. Je vous envoie ce mot pour rassurer votre inquiétude, non que je vous crois sérieusement malade, mais c'est déjà trop que de ne pas avoir sa santé complète. Qu'au moins vos ennuis soient adoucis par la conviction que vous avez en nous des amis d'un dévouement absolu.
» Votre couvert est toujours mis ici, ne laissez donc pas votre place vide.
ci, Baudelaire laisse pleinement éclater l'antipathie qu'il nourrissait contre les idées philanthropiques d'Hugo et contre le caractère du romancier des Misérables. Les ennemis de notre poète, qui ne sont pas moins passionnés que ses amis, ne manqueront certainement pas cette occasion de le taxer d'hypocrisie, et feront ressortir de quelle monnaie il paya les services rendus... Ce faisant, ils négligeraient singulièrement \m document d'un intérêt capital : La lettre au directeur du Figaro à propos de lanni' versaire de Shakespeare. (i4 avril i864-)
On sait ce que fut le banquet organisé à cette occasion : une manifestation politique masquée sous un prétexte littéraire, et aussi le premier acte d'une comédie destinée à lancer le dernier livre d'Hugo... Baudelaire, seul, eut le courage de protester. Et, dans sa lettre ouverte, — dont il ne demandait pas que la signature fût retranchée, — il qualifiait Hugo : « Ce poète (en qui Dieu, par un esprit de mystification impénétrable, a amalgamé la sottise avec le génie).., » il annonçait du Shakespeare : « Ce livre... comme tous ses livres pleins de beautés et de bêtises, va peut-être encore désoler ses plus .sincères admirateurs... »
11 n'a guère dit autre chose dans ses Lettres. D'ailleurs, c'est un trait de caractère que nous retrouvons souvent
» A VOUS de cœur, cher Monsieur.
« Adèle Victor Hugo (i). »
lettre de legonte de lisle
Paris, 4 avril 1861.
« Mon cher ami,
» Lacaussade a dû vous prévenir que j'avais l'intention de parler des Fleurs du mal dans la Revue Européenne ; mais il est indispensable que vous arrachiez à de Broise un exemplaire de votre dernière édition que je n'ai pas. Je suis très heureux de l'occasion qui m'est offerte de dire tout ce que je pense de vous, et j'insisterai particulièrement, bien entendu, sur certains points que vos critiques, ou plutôt vos insulteurs, ont négligés par ineptie naturelle.
» N'oubliez pas mon exemplaire.
» Tout à vous,
» Leconte de Lisle (2). »
chez lui, celle liberté d'appréciation gardée envers ceux qu'il admire le plus : ne le voit-on pas prendre parti pour Flaubert à propos de Salammbô, contre « l'oncle Beuve » lui-même?
(i) Nous n'avons pas la date de cette lettre, mais son texte indique suliisamment qu'elle fut écrite à Bruxelles et quand Baudelaire était déjà gravement atteint. Il faut donc la placer entre i865 et 1866.
(2) L'article annoncé parut dans la Revue Européenne, le i" décembre 18G1. Celui de Baudelaire sur Leconte de Lisle avait paru trois mois auparavant à la Revue Janlai' siste. — Lettre communiquée par M. A. Ancelle.
58a CHARLES BAUDliLAIRB
LETTRES DU COMMANDANT LEJOSNE (l)
4 janvier i864*
« Mille remerciements, mon cher Baudelaire, àe TOtre aimable lettre et du bon souvenir que vous nous avez gardé. Nous parlons souvent de vous, le soir, au coin du feu, et vou» nous avez beaucoup manqué, le premier de l'an, jour où nous avons en effet dîné avec quelques intimes et où tout le monde a regretté votre absence. Mon cher ami, si la Belgique est pour vous l'antre de Polyphème, faites donc comme Ulysse, crevez l'œil de Gyclope et sortez.
» Je me suis occupé, hier, de l'affaire Malespîne. J'ai vu M. Guéroult (2) qui m'a conduit dans le bureau dudit Malespine (3), lequel a déclaré :
» 1° Que Marie Rogei était trop psychologique pour le journal, qu'elle conviendrait parfaitement à une Revue, mais que V Opinion nationale ne pouvait admettre des développements de cette nature.
» 2" Que la scène du roman ayant été déplacée, et
(i) Nous savons peu de choses du commandant Lejosne, qui était des amis de Manet, Delacroix, de M"' Meurice. etc., et s'était offert pour seconder Baudelaire dam ses négociations avec les éditeurs parisiens. — Théophile iSilvestre lui dédia son Eugène Delacroix, — V. Lettres, 16 novembre i865.
(a) Le directeur de VOpinion Naiionale,
rS) Rédacteur au même journal, et fondateur, sur la de l'Empire, de la Presse libre.
'action transpovtcG de New- York à Pans, il en résultait des bizarreries typogiapliiqucs inacceptables, etc., etc.. je vous fais grâce du reste...
» Il n'y avait pas à marchander ni à raisonner avec ce personnage. Je me suis donc purement et simplement retiré. Le soir, je dînais chez madame de Magnoncoiirt qui doit parler aujourd'hui à M. Guéroult, et battre en brèche le Malespine... Si, ce qui pourrait bien arriver, Guéroult se ravise, je vous en informerai de suite ; d'ici à peu de jours je serai fixé sur ce point, » En attendant, les feuilles imprimées de votre nouvelle sont chez Michel Lévy, entre les mains de M. Noël Parfait qui les tient à ma disposition ou à celle de tel mandataire qu'il vous conviendra de désigner. Si donc vous vous décidez à traiter, soit avec Villemessant, soit avec La Madelène, vous pourrez leur indiquer l'endroit où sont vos feuillets, et la personne qui les remettra, soit à l'une, soit à l'autre, sur production d'une autorisation de vous.
» Il m'est bien difficile de vous renseigner sur la situation financière de la Revue de Paris. Dans le cas où vous voudriez savoir si le paiement de ces articles vous est assuré comptant, ou dans un court délai, je crois que vous feriez bien de le demander tout bonnement à La Madelène (i). C'est une question qu'il est très naturel de poser, et à laquelle il peut répondre mieux que personne.
* » Je n'ai pas vu Manct depuis le jour de l'an ; le jeudi d'avant, nous avions dîné chez sa mère avec Fiou-
(i) V. plus loin les lettres de La Madelène.
384 CBARLES B.iUDELAIRE
pou(i); Bracquemond était venu dans la soirée. Je leur ferai part de vos amitiés à la première occasion. Manet travaille toujours beaucoup à son Christ insulté; mais je n'ai pas vu sa toile depuis assez longtemps. Martinet ouvre son exposition du i5 au 20 janvier. Fioupou collectionne de plus en plus ; il a maintenant de quoi tenir boutique de marchand d'images ; a quel prix, grand Dieu I
» Adieu 1 mon cher Baudelaire, si vous avez encore besoin de moi, ne craignez pas de me donner vos instructions. Ma femme a été très sensible à voire souvenir ; elle vous adresse ses meilleures amitiés, ses vœux pour le succès de vos affaires à votre prochain retour.
» Tout à vous. »
« Le docteur L. Mabira vous serre la main. »
aa janvier 65.
«... Marie Rogelne passe décidément pas à l'Op/n /on. J'ai chez moi les feuilles imprimées. Dites-moi, s'il vous plaît, ce que j'en dois faire.
» Hier, nous avons eu, chez Manet, une petite soi-j rée musicale où assistaient La Madelène. Fioupou,
(l) M. Joseph Fioupon, que Monselet, dans sa Lorgnette littéraire, définissait : « Paresseux d'abord, homme de lettres ensuite, n M. Fioupou coUectionnaiL les livres rares cl les estampes de choix.
Stevens, Bracquemond, Fantin, etc. Sachant que jo devais vous écrire, tous vos amis m'ont chargé de mille choses pour vous. Gomme toujours, on a regretté votre absence. Abrégez, mon cher ami, cet exil beaucoup trop prolongé... »
3o janvier i865.
c Tranquillisez-vous, mon cher Baudelaire, les nouvelles ne sont pas mauvaises ; je comptais vous écrire aujourd'hui quand bien même je n'eusse pas reçu votre lettre. Je devais avoir, samedi 28, réponse de Yillemessant au sujet de l'insertion âe Marie Roget, et j'attendais cette réponse pour vous expédier ma lettre ; malheureusement Yillemessant ne s'est pas trouvé, ce jour-là, comme il me l'avait promis, aux bureaux du journal, et, sur cette affaire, je ne puis vous dire autre chose, sinon que je lui ai rerais moimême les feuilles imprimées, et qu'il a paru parfaitement disposé à les insérer soit dans le FigarOy soît dans le Grand Journal.
» Quant à l'affaire Michel Lévy, voici ce qui a eu lieu.
))Quand j'ai vu Noël Parfait, le 25,.. le tirage de la fin du volume (i) était en voie d'exécution. Mais, que
(i) Histoires grotesques et sérieuses, traduites d'Edgar Poe, par Gh. Baudelaire, Paris, Michel Lévy, i865, in-i8.
386 CHARLES BAUDELAîRB
cela ne vous inquiète pas : d'une part il n'y avait d'argent que le tirage du livre, sa publication n'est aucunement pressée, et l'époque de cette publication n'est pas encore fixée ; elle n'est pas même prochaine. D'ici là, vous aurez tout le temps, plus que le temps nécessaire pour faire paraître les articles destinés aux journaux. D'un autre côté, M. Noël Parfait a reçu toutes les épreuves du livre ; U s'est parfaitement débrouillé dans vos corrections, quila toates reçues et exécutées,
w II ditque vous pouvez être sûr que l'ouvrage sera bien et consciencieusement fait. Il n'y a pas lieu de songer, d'après ce qui précède^ à ce qu'on^ vous renvoie les épreuves que vous demandiez à relire. C'est absolument impossible... et inutile, ajoute Parfait, attendu que les corrections sont complètes 3t ne laissent rien à désirer. Celles relatives à Marie Roget^ envoyées après le bon à tirer, ont été exécutées.
» Vous voyez, mon cher ami, que vous pouvez à peu près dormir sur les deux oreilles. Ne vous mettez donc pas martel en tête et occupez -vous de chasser la fièvre et la diarrhée... u
3 février i865.
« Mon cher Baudelaire,
» Mauvaise nouvelle du côté de Villemessant. Il refuse l'insertion de Marie Roget, soit au Figaro, soit au Grand Journal. Rien à faire uiec lui, absolument rien.
» J'ai repris les feuilles imprimées. Que décidezvous ?
▲FPIN9IGS 3S7
Le 20 septembre 1865.
Place de Paris.
«... J'ai vu Julien Lemer, hier soir, il revenait de Fontainebleau oii il était allé passer huit jours. Voici ce qu'il m'a dit :
» Auguste Garnier se soucie peu de conclure Taffaire en question. Son frère Hippolyte en a, au contraire, la plus grande envie, et comme c'est lui qui mène la maison et dirige effectivement les affaires, il est très probable que la conclusion aura lieu... Lemer ira le voir et lui mettra l'épée dans les reins... Je vous tiendrai au courant...
» Il paraît que les Garnier ne comptent pas éditer votre ouvrage sur la Belgique ; ils craignent, dit Lemer, de nuire à leurs opérations commerciales avec ce pays (i). »
» H. Lejosne. »
LETTRES DE HENRY DE LA MADELÈNE (2) XCl/ViîLLL' REVUB DB ^SXS
Direction tfi, rue des Saints-Pères. [i8ô4.)
(r Mon cher Baudelaire, )) C'est vraiment de la Bévue de Paris que je prends
(i) Dans le magnifique dossier baudeiairion de M. Ancelle, nous avons trouvé aussi les lettres de M. Julien Lemer. Mais leur substance toute se retrouvant clans cette lettre du commandant Lejosne, nous n'avons pas cru utile de les reproduire.
(2) Communiquées par M. Albert Ancelle.
SS8 OHARLES lACDKLAIilK
le commandement en chef et c'est elle que j'essaye de conserver à la littérature malgré vents et marées.
I) li 1118 taudiait vingt pages pour vous raconter l'histoire de cette aventure et je vous prie de m'excuser si je passe outre (sic) ayant à faire face au passé, au présent et à l'avenir de ce recueil à la fois malade et vivace, qui me prend tout mon temps et me donne mille soucis.
» Vous recevrez dimanche n</iie numéro et voua verrez combien il est urgent que vous vous remettiez aux petits poèmes.
» Je ne vous fixe ni jour ni place : envoyez-nous le plus que vous pourrez et le pUis tôt possible.
» Quant à Lemer, je l'ai vu et voici ce qu'il m'a dit : il est tout à votre disposition mais il attend de vous une lettre très explicative sur ce que vous pouvez avoir à lui demander : il n'a pas été question de lui, et il ne m'a paru élever aucune prétention personnelle.
» A vous de cœur. »
€ Mon cher amî,
» Je vous remercie do tout cœur ; vous me rendez un véri'.able service par ce bel envoi (i).
» Quant à vous envoyer des épreuves, c'est chose fort
(i) La Revue de Paris publia le Spleen de Parîs^ deuxième série des petits poèmes en prose, dans son numéro du 2 5 décembre iS64*
.ArrBN»its H$
difficile pour nous qui paraissons tous les dimanches et dont le lirage se lait le vendredi. Voulez-vous vous en rapporter à nous pour le soin rigoureux et le respect absolu ? J'ai mes iimiditcs, comme vous le devinez si bien, mais voussavez pourtant qucjemets avant tout le respect de la personnalité artistique. J'ose croire que vous serez content de nous.
» J'attends avec impatience les envois nouveaux que vous m annoncez : vous m'avez mis l'eau à la bouche, j'imagine que ce n'ebt pas pour me laisser le bec dans
l'eau.
» A vous de cœur.
« A quand votre retour ? »
6i> rue Pigalle.
agTLË OB PARIS
Bédaclion.
S -g, rue des Saints-Pères.
« Me M eh«r poètt,
» C'est avec le plus grand ehagria que je vous réponds quelques lignes. J'aurais Voulu vous envoyer de l'argent et le plus possible, mais je suis tn face (sic) il'une caisse horriblement vide. La Revue touche à son moment critique : du renouvellement de février dépend sa vie ou sa mort. Quel que soit mon désir de vous être agréable, quelque vive envie que je puisse avoir de publier quelque chose de vous, je dois loyalement vous déclarer que je ne poux dieposer d'un sol avant
GHABLB6 ■▲tTBBLAIlUB
le 20 février. Si vous voulez risquer le paquet et courir notre chance, je n'ai pas besoin de vous dire combien j'en serai ravi, niais je n'enverrai rien à la composition sans un mot de vous.
» A vous de cœur. »
B Henrt de la Maoelene. »
LETTRES d'Edouard iiAN£T(i)
Paris, 7 man (i865 ?)•
« Mon cher ami, îl y a bien longtemps que vous ne m'avez donné de vos nouvelles ; dites-moi donc sans trop tarder comment vous vous portez et ce que vous devenez. — J'attends toujours le livre que vous m'aviez annoncé, l'eau me venait à la bouche de lire de vous quelque chose de nouveau.
» J'ai envoyé à l'exposition deux tableaux ; je compte en faire faire des photographies et vous en envoyer. Un portrait de Rouvlère dans le rôle d'Hamlet, que j'appelle l'acteur tragique pour éviter la critique des gens qui ne le trouveraient pas ressemblant, — et un fifre de voltigeurs de la garde ; mais il faut voir les tableaux pour s'en faire une juste idée.
» M""' Meurice me charge de vous dire bien des choses de sa part et voudrait bien une lettre de vous. Son portrait par Bracquemond va figurer à l'Exposition.
» Adieu, mon cher Baudelaire, nous vous envoyons t^i»^ ^^— ^^^— — — -^^-^^— — ^— 1^.1^— .1— »
(i) Gommuniquéei par M. Albert Aocelle.
àppendicb 391
, tous nos amitiés et voudiions bien vous voir de retour
» Tout à vous. »
Paris.
Cl Je von cl mis bien vous avoir ici, mon cher Baudelaire, les injures plcuvent sur moi comme grùle, je ne m'étais pas encore trouvé- à pareille fête. Du reste Vernet vous racontera cela ; il a envoyé deux rcmai> quables tableaux qui sont très appréciés.
» J'aurais voulu avoir votre jugement sain sur mes tableaux, car tous ces cris agacent, et il est évident qu'il y a quelqu'un qui se trompe. Fantin a été charmant ; il me défend avec d'autant plus de mérite que son tableau de cette année, quoique plein d'excellentes choses, fait moins d'eflèt que celui de l'année dernière (il le sait du reste).
» Votre séjour prolongé là-bas doit bien vous fatiguer, j'ai hâte de vous voir revenir, c'est du reste le désir de tous vos amis ici.
» Les affaires entamées avec Lemer marchent elles? J'aimerais que nos journaux ou revues nous servent plus souvent quelque chose de vous, des vers, par exemple, vous devez en avoir fait depuis un an.
» A Londres, l'Académie m'a re.'usé deux tableaux.
» Adieu, mon cher ami, je vous serre la main.
» Je vous envoie la Rapsodle de Listz, que vous m'aviez demandée autrefois, je l'aurais fait, il y a
Sfa
«flARLbS DAUDELÂIII&
longtemps déjà, mais ma femme l'avait prêtée et la personne qui l'avait ne pouvait remettre la main dessus, enfin la voilà. »
Cliâteau de Vassé, jeudi 14 septembre.
« Mon cher Baudelaire, j'arrive hier seulement de Madrid, et ma femme vifent de me donner YOlre lettre.
» Quel ennui vraiment que vos aflaires ne se termîlaent pas, je vous vois retenu indéfiniment là-bas et j'ai bien peur que l'aiTaire Garnier-Lemer ne rate encore. Elle traîne bien en longueur ; je ne pense pas être à Paris avant la fin de septembre, j'ai besoin de me reposer ici de mon voyage qui a été très rapide et fatigant. Je ne peux malheureusement pas me rendre possesseur de votre portrait par Courbet et je le regrette fort, mais il me semble que Lejosne est en position et serait en goût de le faire ; je lui en parlerais certaiii'^^Tent si j'étais à Paris et je vous conseillerais de lui en écrire (i).
» Enfin, mon cher, je connais Vélasquez et vous déclare que c'est le plus grand peintre qu'il y ait jamais eu; j'ai vu à Madrid trente à quarante toiles do lui, portraits ou tableaux, qui sont tous des chefsd'œuvre. Il vaut plus que sa réputation, et à lui seul vaut la fatigue et les déboires impossibles à éviter dans un voyage en Espagne. J'ai vu de Goya dei
(i) V, une note de VEiude biographique, p, i3i-i3a.
APPBiïDieB SgS
choses très intéressantes, quelques-unes fort belles, entre autres un portrait de la duchesse d'Albe en costume de niajo d'un charme inouï.
» Un des plus beaux, des plus curieux et des plu» terribles spectacles que l'on puisse voir, c'est une course de taureaux. J'espère à mon retour mettre sur la toile l'aspect brillant, papillotant et en merne temps dramatique de la Corrida à laquelle j'ai assisté. Et le Prado, où se trouvent réunies tous les soirs les plus jolies femmes de Madrid, toutes coiffées delà mantille.
)) Mais si l'on trouve en ce pays de grands plaisirs pour les yeux, on y a l'estomac à la torture. Quand on se met à table, on a plutôt envie de vomir que de manger. — J'ai dû partir seul après avoir attendu Stevens et Champlleury, encore deux êtres sur lesquels je ne compterais pas à l'avenir, même pour traverser le boulevard.
» Adieu, mon cher Baudelaire, mille amitiés et
croyez-moi, vos affaires ne seront jamais bien faites que
par vous, ne comptez pas sur les autres. Il ne peut
rien vous arriver d'heureux tant que vous serez dans
ce sacré pays.
» Tout à vous. »
« Voilà mon adresse au château de Vassé, chez M. Fournier, par Sillé-le-Guillaume (Sarthe). »
ParU i865.
a Mon cher amî, me voilà de retour à Paris depuis quelque temps déjà et j'ai payé mon tribut à l'épidé-
^94 CBARLE8 BAUDELàIRI
mie régnante; les miens heureusement se portent bien. Il y a longtemps que vous ne m'avez donné de vos nouvelles, j'ai essayé plusieurs fois de voir Lemer, mais il est impossible de mettre la main dessus. Y at-il du nouveau de ce côté.^ J'ai appris avec plaisir que Victor Hugo ne pouvait plus se passer de vous ; cela ne m'étonne pas, il doit trouver plus d'attraits en la compagnie d'un homme comme vous qu'en celle des fanatiques qui l'entourent d'ordinaire. Ne pourraitil pas vous faire traiter avec ses éditeurs ?
» Je ne doute pas que vous ne désiriez revenir le plus tôt possible à Paris et fais des vœux pour que vous ne recommenciez pas Tannée 1866 à Bruxelles.
» A bientôt donc, mon cher ami, je vous serre la main et suis tout à vous,
» Ed. Manet (i). »
lettres de h. catulle mendès (s)
Paris, 33 août i863* « ^lon cher amî,
M Nous fondons des Lectures poétiques, c'est-à-dire que tous les huit jours, tous les mardis sans doute,
(i) Sur les rapports de Manet et de Baudelaire, voir les articles parus dans l'Echo de Paris, les 29 et 3o septembre 1892. V. encore les réponses de Baudelaire, II mai et28octobre i^Gô, etc ,sa IcllreàTlioré (juin 18f)4) et, plus loin, les lettres de xM'"*^ Paul Meiirice.
(•j) Communiquées par M. Albert Anceile et publiées avec l'aulorisalion de leur signataire. M. Catulle Mendcs,
APPENDICB 395
cinq ou SIX poètes liront, dans une salle assez vaste, quelquefois des études d'esthétique, souvent des traductions de poésies anciennes ou étrangères, presque toujours des vers d'eux-mêmes. Nous avons absolument compté sur vous. Sans doute vous êtes h Bruxelles, mais vous en reviendrez. D'ailleurs, avant que vous puissiez prêter à notre entreprise un concours effectif, nos affiches et nos programmes ont hâte de s'enorgueillir de votre nom. Ai-je besoin de vous dire que vous serez en bonne compagnie, et en compagnie d'amis? Leconte de Lisle, Soulary, Ménard, Philoxène Boyer, etc., etc., Gautier, que Leconte de Lisle visite aujourd'hui, etc,, etc., puis deux ou trois jeunes gens comme moi. Le chef même de l'entreprise est M. de Lisle. — Voilà qui est entendu, n'est-ce pas, mon cher Baudelaire? et vous pouvez même ne pas nous répondre. Qui ne dit mot consent. Mais il serait plus aimable d'écrire un mot à M. de Lisle, 8, Bd des Invalides, ou à moi-même, 16, rue de Douai, et de nous envoyer, si vous en avez, quelques vers inédits, que l'un de nous pourrait réciter.
)) Bien à vous. »
dans son œuvre anccdolique et critique, — si considérable et si précieuse pour riiistoire de la littérature contemporaine, — a maintes fois parlé du poète aîné et ami. V. notamment un joli portrait de « Son Eininence M(jr Brammel » dans la Légende du Parnasse contemporain et, dans le Figaro^ une savoureuse suite d'articles : Belles lellres et environs, igoa-igoS, dont l'un (2 novembre 1902) retrace l'émouvant récit d'une des dernières nuits que Baudelaire, sur la lin de ses jours et de sa misère, ait passées à Paris.
fiHARLCS BAUPELAIRB
tt MoR cher ami,
» \j*Art... [n'est plus]. Il y a cependant para de magnifiques vers de Leconte de Lisle, une jolîe pièce de François Coppée, un poète que vous aimerez quand vous le connaîtrez, et un assez beau poème de moi intitulé Le mystère da lotus.
» UArt a publié en outre trois longs articles sur vous. J'avais indiqué les opinions à émettre, mais je n'ai pu m'opposer aux fautes de langue qui constituent roriginalité de l'auteur. L'Art, d'ailleurs, payait peu ; il a cessé de paraître, par mes conseils. Le directeur, L. X. de Ricard, est cet homme absurde et divin qui fonda avec moi le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux. J'ai fait mettre dehors tous les gens inutiles, et... j'espère conduire le Parnasse dans une o sérieuse. Vous recevrez bientôt des prospectus.
)) Nous ne vous interdisons pas de reproduire vos vers dans la prochaine édition des Fleurs. Je vous pri'i\ i cependant de ne point les reproduire tout de suite.
1) Envoyez-moi le plus tôt possible vos poèmes. J'attends avec impatience le petit volume que vous m'annoncez (i). Vous marquerez au crayon rouge les pièces que vous désirez voir reproduites dans le Par^ nasse.
(i) Il s'agit sans douta des Epaves, publiées en 1866. date do la fondation du Parnasse contemporain.
» Cependant^ ne pourrcz-vous pas me donner quelques poèmes absolument inédits? Quelques-uns, deux ou trois seulement. Gela serait très important pour notre publication.
1 Votre »,
« L'imprimerie attend votre paquet de vers. Pardonnez-moi de me presser. Il vous sera envoyé de* épreuves. »
» Cher Baudelaire, votre paquet arrive comme je finissais de vous écrire. J'ai violemment admiré la voix, la rançon^ Chymne, à une malabar aise. Quelques pièces, trop vives, ne peuvent prendre place dans le Parnasse. Mais il nous reste environ 4oo vers, et j*ai de quoi faire une feuille avec cela (i).
» Je vous enverrai bientôt les épreuves et une lettre très rapprochée fixera le jour où les cinq louis seront expédiés. Je dîne tout à l'heure avec de Ricard,
» Votre
» Catulle Mendès. »
(i) Fn 1866, le Parnasse contemporain réunit sous le titre de Nouvelles jlears du mal, outre les pièces citées dam celte lettre; Epigraphe pour un livre condamnét L'examen de minuiif Madrijal triste, L avertisseur^ Le /?ehelle. Le jet d'eau. Les yeux de Derthe, Bien loin d'ici, Re* caeillement, le Goujfrt, les Plaintes d'un Icare ^ Le Couvérole.
SijS CHARL3S BAUDELAIRB
« Lo dictionnaire de rimes indique Foae/ d'une teule syîlabô. »
LETTRES DE C. MÉRTOU (l)
Paris, le a3 février iSôo
« Cher monsieur,
» Je vous envoie un cahier de mes Vues de Paris^ — Comme vous le pouvez voir, elles sont bien imprimées, sur chine collé sur papier vergé, par conséquent de bonne tenue. — C'est de ma part un faible moyen de reconnaître le dévouement dont vous avez fait preuve pour moi (2). Cependant j'ose espérer qu'elles serviront parfois à fixer votre imagination curieuse des choses du passé. Moi-même qui les ai faites à une époque, il est vrai, où mon cœur naïf était encore pris de soudaines aspirations vers un bonheur auquel je croyais pouvoir prétendre, je revois quelques-unes de ces pièces avec un véritable plaisir. — Elles peuvent donc produire à peu près le même eflet sur vous qui aimez aussi à rêver.
» Je n'ai point encore terminé les notes que je vous
(i) La première de ces lettres publiée dans le Pincebourde, la seconde communiquée par M. Ancelle.
(3) On sait les grands éloges que Baudelaire avait donnés à Méryon dans son Salon de 1859. En outre il s'était employé, avec Champfleury etBanviTe.à faire acheter par le ministère quelques suitea des Vues de Paris,
ai promis de faire pour aider votre travail (i) ; en tout cas, j'irai vous voir bientôt pour en causer encore. Comme l'éditeur recule devant les démarches qu'il y aurait à faire, dit-il, pour le placement desdiles pièces, il n'y a rien qui presse. Ainsi, que cela ne vous inquiète point.
» Adieu, Monsieur, j'espère qu'avant voire départ, je pourrai profiter du bienveillant accueil que je reçois de vous.
» Je suis votre très humble et très dévoué serviteur.
» Je vais m'occuper du placement des suiles cuprèt des personnes qui ont eu, sur votre recommandation, l'extrême bonté de s'intéresser à celte oeuvre. »
Mérioh, 20, rue Duperré*
« Cher monsieur,
» J'ai passé hier soir chez vous, hôtel de Dieppe. On m'a informé que vous aviez élu domicile ailleurs. Je désirerais surtout vous voir afin d'apprendre de votre propre bouche que vous ne m'en vouliez pas, car je ne pense pas vous avoir jamais rien fait qui ait pu motiver votre changement de manière d'être à mon égard. Seulement, comme la lettre que je vous écrivis en dernier lieu est restée sans réponse et que trois fois
(1) Baudelaire avait accepté d'écrire quelques notules pour prendre place sous les Vues de Paris de Méryon. Ce projet n'eut pas de suites.
4*0 enARLBS BAUBELAIRI
je laissai mon nom à votre demeure sans que j'aie eu de vous la moindre nouvelle, je puis croire que vous avez quelque raison de rompre avec moi. Je ne vous ai pas rappelé votre promesse de me faire un article de journal, parce qu'à vous dire franchement, j'avais la certitude que vous pouviez beaucoup mieux employer votre temps et votre habileté littéraire. Mes gravures sont à peu près connues de toutes les personnes qu'elles peuvent intéresser et on en a déjà dit plutôt trop de biefi. Quant à ce qui est de l'interruption de nos relations qui n'ont été que de bien peu de durée et peu importantes, je l'admets sans mot dire si tel est votre désir et je n'en conserverai pas moins le souvenir de l'éminent service que vous m'avez rendu en venant me voir, en vous occupant de moi à un moment où j'étais bien délaissé (i).
» J'ai fait tenir a M. Lr.vieille, que j'ai eu l'avan tage de rencontrer une fois auprès de vous, la suite de mes vues réparées, un peu modifiées; il vous les a peut-être montrées. J'ai eu de la peine à m'en procu rer lo cahiers (l'imprimeur étant alors fort occupé), que j'ai écoulés assez rapijcmtnt. Il ne m'en reste plus et j'ai détruit le « Pelit-Fcni », que je me propose de graver de nouveau, après 11»? avoir fait enfin d'assez ^ importantes corrections.
(i) La froideur dont s'étonne Méryon était motivée pari ce fait que le malheureux graveur donnait des signes manifestes d'aliénation mentale. Le poète ne lui en continuait pas moins ses bons oificcs d'ailleurs ; mais il éloi-j gnail des visites et des entretiens parfois gênants (V. plu-f tôt la lettre de Baudelaire à P. -Malassis, 8 janvier i80o).3
APPBHDICS 4-'«
Il Adieu, cher Monsieur, ie vous souhaite tout le bi possible.
» Je suis votre ami sincère et dévoué.
1 C. Méryon. 9 SO, rue Dupcrré.