LETTRE DE H. ANGE PECHMÉJA
Bucharest, ii-a3 février 1866.
«J'ai été bien heureux, Monsieur, de la marque d'attention dont vous m'avez honoré par l'intermédiaire de M. Malassis.
» S'il ne m'avait pas été donné jusqu'ici la satisfaction de me rencontrer avec vous (et c'était difficile, vu la direction que les circonstances m'ont imprimée), j'ai du moins le plaisir de vous connaître de longue date par des œuvres dont personne n'apprécie, mieux que moi peut-être, la haute valeur.
» Veuillez bien ne prendre ceci que pour l'exacte expression de mon sentiment. La jugement est d'autant plus désintéressé que ma manière de voir, à certains égardô, ne s'accorde pas toujours avec la vôtre.
» J'ai lu et relu, entre autres, \osJleurs du ma/ et je ne connais pas d'œuvre contemporaine ou autre qui ait fait sur moi une impression plus forte que ces poèmes dont la variété se rallie dans la puissante unité de l'effet.
» Gomme ces opéras qui, pour être goûtés pleinement, ont besoin de plusieurs auditions, votre livre m'a présenté à chaque reprise nouvelle, des figures inattendues qu'une première lecture ne me donnait pas.
» Serré dans une forme exquise, comme la fleur dans sa graine étroite, le sens de vos vers fait éclater, dans le cerveau du lecteur, la série des développements que leur formule concise contenait en puissance. Et c'est là, selon moi, ce qui fait surtout de votre livrt
▲rrrHoiQi 4i^
<m livre à part ; car, h ma connaissance du moins, rien de pareil ne se trouve, à ce degré, dans nul autre poète. Chez la plupart, en effet, la pensée, au Heu de soas-tendre vigoureusement la forme, la laissa ..op souvent flasque ; chez vous, elle crève l'enveloppe.
» Une autre qualité moins essentielle, mais qui n'est pas plus à dédaigner en poésie qu'en prose et que vous possédez, au moins, à l'égal de V. Hugo ou de Gautier, c'est ce sentiment pariait de la valeur relalive des sons et de leur harmonie contrastée, grâce auquel un vers flatte l'oreille comme une voluptueuse musique.
« Et commo un bon nageur qui se pâme dans l'onde, » Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde » Avec une indicible et mâle volupté. »
» Des vers semblables (i) s'écrasent dans la bouche comme une dragée savoureuse.
» Je dirai autre chose : je suis convaincu que si les lettres qui concourent à former des vers de ce genre, étaient traduites par les formes géométriques et les nuances colorées que l'analogie leur assigne respectivement, ils ouvriraient la contexture agréable et le beau ton de maints tapis persans ou des châles de rinde.
)) Mon idée vous semblera burlesque : Tenvie m*a pris parfois de dessiner et de colorier vos vers.
» Enfin vos œuvres sont à la destination des gêna qui savent lire. Ils ne sont pas nombreux. Aussi avez-
(i) Elévation (Fleurs du mal, éd. des QE. C, lll).
4l6 CUARLES BAUDELAinS
VOUS quelques chances de ne jamais devenir absolument populaire. Mais peut-être est-ce là chez vous un médiocre souci...
» Ange Pechméja (i). »