‹ BaudelaireChapitre 3 sur 27 · BIS · texte numérisé non relu

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lOO CHAHLeS B4UDBL.4!RB

Par l'audace de la pensée et le choix des thèmes traités, ces poèmes firent scandale, mais fondèrent la réputation de l'auteur. Le public compétent, les lilté-ij râleurs et les artistes pi'oclamèrent qu'un poète original et puissant venait de surgir.

Quelques mois plus tard. Baudelaire trouvait enfin un éditeur pour son volutri'î de poésies vainement oITert à plusieurs libraires de i^aris.

Il ne fut apprécié à sa valeur que par un ami aventureux de caractère et confiant dans sa fortune, Auguste Poulet-Malassis, fils d'un imprimeur d'Alençon, qui avait longtemps cherché sa voie. Cet élève de l'Ecoie des chartes avait, en la quittant, négligé la

quelques défaillances, de quelques douleurs morales que, a^ns les partager ni les discuter, on doit tenir à connaître, comme un des signes de noire temps. Il nous semble d'ailleurs qu'il est des cas où la publicité n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence d un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »

Dans ses curieux Lundis d^un C/t^rc^eur (Galmann-Lcvy, iSg-îi), le vicomte de Spoelbkrch de Lovenjoul rapporte qtie cette note est communément attribuée à M. Emile Monlcgut.

Léo Lespès, en publiant le Vin des honnêtes gens (Vâme dn Vin}^ et le Chdliment de l'Orgueil dans son Magasin des Familles, y avait aussi joint une note, au moins aussi savoureuse que celle de la Revue des Deux -Mondes :

(( Ces deux pièces sont tirées d'un livre intitulé, les Limbes, qui paraîtra très prochainement et qui est destiné à reproduire les agitations et les mélancolies de la jeunesse moderne, i^

ÉXUDK BlOGriAMilQL'S lOI

paisible étude du passé pour se livrer aux passions politiques du jour. Insurgé de juin i848, condamné à la déportation, puis gracié, à quelques mois de là, il était revenu à Paris pour y vivre dans le milieu qu'il aimait (i).

Rappelé à Alençon par la mort de son père, il lui avait succédé, et comme l'impression du journal de la prélecture ne pouvait suffire à son activité, il voulut donner satisfaction à ses goûts et à ses aptitudes littéraires en éditant quelques ouvrages de ses jeunes amis parisiens. Après s'être adressé à Théodore de Banville, qui lui donna les Odes funambulesques ^ il ofTrit à Baudelaire d'éditer les Fleurs du mal (2).

(l) Lire, sur Poulet-Malassis, les intéressantes étudss biographiques du G'" G. de Gontades (Le Livre.^ n° du 10 mars 1 884). et de M. Maurice Tourneux : Auguste Poulei-McdassLs (Paris, aux bureaux de l'Artiste, 1893. Tirage à pari à 50 exemplaires.) Gelle dernière étude est illustrée de frises et de lettres ornées que Braquemond avait dessinées et Solain gravées, pour une édition de luxe des Fleurs du mal. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce projet qui n'aboutit point.

(2^ Plusieurs causes créèrent l'intimité entre le j.>oètect son éditeur, en dépit, ou plutôt en vertu des diflcrences de tempérament et d'intelligence qui les séparaient. Imprégné de la philosophie et de la littérature du xvur siècle, Poulel-Malassis semblait avoir peu de points de contact avec un homme qui professait un catholicisme intolérant, abominait Voltaire qu'il appelait : « ce miséirable, ce maudit », et se faisait gloire d'être le plus romantique des poètes de sa génération. Mais ils sympathisaient sous d'autres rapports. Tous deux aimaient la fautaisie dans Part et dans la vie, ce que Baudelaire ap-

Le poète se hâta d'accepter. Il ne recevrait pour son travail qu'une rétribution des plus modiques (vingtcinq cenliratî» par exemplaire), mais il aurait la joie de se voir imprimer en jolis caractères, sur beau papier, et avec un soin typographique auquel il n'était pas accoutumé (i).

pelle « le boliémianisme », tous deux accusaient de la recherche dans leur toilette : M. Tourneux a noté, sur le chef de Poulet-Malassis, « certains chapeaux gris dont le poil se moirait au souffle de la brise ))rqui ne feraient pas mauvaise tigure auprès du fameux tube à borda plats et évasé du haut, que Baudelaire s'irritait de ne pouvoir trouver à Bruxelles : tous deux étaient passionnés de belles typographies et faisaient habiller leurs livres chcs les plus fameux artistes de la reliure. Enfin Malassis avait assez de souplesse d'esprit pour coi'iprendre même la littérature qui n'avcit pas ses préféiences, — et il était aimable, qualité que Baudelaire prisait entre toutes, ché2 ses amis.

L'activité de l'éditeur ornais avait inspiré à Charles Monselet ce quatrain :

Dans le chef-lieu d'Alençon

On imprime, on imprime,

Dans le chef-lieu d'Alençon,

On imprime tout au long.

(l) Sur les conditions du traité conclu avec Poulet- Malassis et sur tous les incidents de l'impression des Fleurs du mal, qui dura cinq mois, voir le Charles Baudelaire, Lettres, année 1807.

Le fac simile du traité conclu entre le poète et l'éditeur, — tout entier de la main de Baudelaire, — a été rcpioduit dans le n** de la Plume, i" juillet iSgS. (M. JuLis Lb Petit, Notes sur Baudelaire.) Nous y lisons que deux ouvrages étaient prévus, les Fleurs du mal, et Bric-à-hrac esthétique.

ÉT9BB BId«fiAfIIItia 1%B

L'Impression du volume avança très lentement et non sans soulever de fréquentes querelles entre l'auteur et l'édileur; les lettres de Baudelaire en contiennent de nombreuses traces. Toutefois, leur amitié sortit intacte de ces brouilles passagères (i).

Les épreuves conservées par Poulet-Malassis ne contiennent qu'un petit nombre de variantes, car le texte du manuscrit, que le poète livrait à l'impression, était arrêté depuis longtemps. La dédicace k Théophile Gautier est le seul passage important qui ait subi plusieurs rédactions.

(i) Nous n'avons pas la contre partie de cette correspondance, les lettres de Ponlel Malassis ; p.ais l'exemplaire d'épreuves des Fleurs du mal, qu'il avait conserve et que nous a communiqué M. Parran, poïie, sur un feuillet de garde, cette curieuse note, écrite par Poulet- Malassis : « On trouvera, dans ma bibliothèque, un exemplaire d'épreuves des Fleurs du mal, qui fera connaître le désir de perfection et les scrupules de l'auteur, et donnera une bonne idée de la patience de l'imprimeur. » Toutel'ois, sur une épreuve, on lit ces lignes de la même main : « Je crois de plus en plus, mon cher Baudelaire, que vous vous f... de moi, ce que je n'ai mérité en aucune façon. » D'autre part, les nombreux passages des lettres et des épreuves où le poète relève, avec colère et sarcasmes, des négligences de toute sorte et de grossières fautes d'impression, démontrent qu'il était en droit d incriminer l'impérilie des compositeurs et des correcteurs, parfois même l'incurie de l'imprimeur luimême. Baudelaire attachait avec raison la plus grande importance à la pureté de son texte Asselineau a donné sur ce point de minutieux «t intôiMiauti détails. \^Vie de Baudeûiirej p. §o-§a.)

I04 GBARLE? BàUDELAIiUl

En voici la première version.

A mon très cher et vénéré maître et ami, Théophile Gautier,

« Bien que je te prie de servir de parrain aux Fleurs du mal, ne crois pas que je sois assez perdu, assez indigne du no n de poète, pour m'imaginer que ces fleurs maladives mériljnt ton noble patronage. Je sais que, dans les régions ctiiérées de la véritable POÉSIE, le MAL n'est jjas, non plus que le bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale, comme le blasphémateur confirme la religion. Mais j'ai voulu, autant qu'il était en moi, en espérant mi3ux peut-être, rendre un hommage profond ï Tauteur de VAlberius, de la Comédie de la Mort et d^Espana, au poète ira» peccable, au magicien es langue française, dont je me déclare, avec autant d'orgueil que d'humilité, le plus dévoué, le plu5 respectueux et le plus jaloux des disciples.

M Charles Baudelaire. »

On lit, sur cette épreuve, trois lignes qui ne paraissent pas être de la main de Poulet-Malassis : « Dédicace des Fleurs du mal (i) à Théophile Gautier qui la fit supprimer, parce qu'une dédicace ne doit pas cire une projession de Joi. »

Le succès, mêlé de scandale, que le livre obtint au

(r'i Les Fleurs du mal sont annoncées, au Journal de la Librairie, dans le n° du 1 1 juillet 1857. L*exem[)!aire de celle première édition, qui a appartenu à Poulet- Mulassis porte, sur un feuillet de garde, cette note autographe de son premier possesseur : « Tiré à i.3oo exemplaires, papier vélin, et 20 vergés. Les exemplaires vergés lurent, presque tous, distribués par Baudelaire. Deux ou trois furent vendus à des libraires et trouveront anialeur, eu 1S57 et 18Ô8, à vingt, trente et nième quarante francs. »

trUDB «lOORAPHIQOB I05

lendemain de son apparition (i), devait attirer l'attention du parquet qui, pour contre-balancer l'eflet produit sur le public par ses rigoureuses poursuites contre la presse politique, déployait un zèle outré dans la répression de toute attaque réelle ou apparente à la morale et aux bonnes mœurs. Baudelaire fut donc assimilé aux chansonniers obscènes et traduit en police correctionnelle ainsi que ses imprimeurs et éditeurs. C'était la première fois, depuis la Restauration, qu'un volume de vers, ayant un caractère hautement littéraire, était poursuivi par la justice ; encore peut-on dire que si Déranger fut 'i:îcusé et condamné, c'est qu'on voulait frapper en lui non le poète, mais l'adversaire politique.

Lis amis du poète témoignèrent particulièrement, en cette circonstance, de la sincérité de leur dévouement. L'Edition définitive^ a donné à l'appendice du tome l, — on les y a lues certainement, — les belles pag35 dont la critique indépendante avait salué l'éclosion des Fleurs du mat, et que Baudelaire réunit en 1867, dans une brochure, sous la forme d'un mémoire à ses juges. De ces quatre articles, deux seulement, ceux d'Edouard Thierry et de F. Dulamon, avaient pu paraître ; les deux autres étaient « restés sur le marbre » au Pays et à la Revue française. Barbey d'Aurevilly et Ch. Asselineau, leurs signataires, s'efforçaient à vaincre la timidité de leurs directeurs respectifs, prêts à pro-

(i) On trouvera à I'Appendick: m, i, l'article du Figaro qui. selon une lettre de Baudelaire à Malassis, aurait déterminé les poursuites.

I06 CHAIILIS BAUDBLAIRB

fiter de la moindre hésitation des pouvoirs publics. « Si la poursuite s'interrompait, un mot vite, pour que mon article se lève comme un Cid, pour vous! », recommandait le « vieux mauvais sujet » à son cher « misanthrope de la vie coupable ». Et encore, — on sait que le siège du ministère public fut occupé dans cette affaire par M. Pinard : « Je pétrirai BrOcker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges! (i) » Sainte Beuve, auquel Baudelaire avait voué dès i844 une amitié" et une admiration déférentes (2), et dont son avocat, M. Chaix d'Est- Ange (le fils), lui avait conseillé de réclamer la secrète assistance, — Sainte-Beuve, empêché par ses relations ofûciellrs de prendre parti ouvertement pour son ami, lui rédigea du moins des « Petits moyens de dé-

(1} Appendice, X. lettres de Barbey d'Aurevilly.

(ai Voir VEpitre à Sainte-Beuve,

Entre tous ses amis, c'est à Sainte-Beuve que Baudelaire perla son affection la plus enlièie. H y avait entre l'auleur de Joseph Delorme et l'auteur des Fleurs du mal des aftinilés évidentes. Quand Baudelaire les lui signala, Sainle-Beuve répondit : « Vous dites vrai ma poésie se rattache à la vôtre. J'avais goùlé du même fruit amer, plein de cendres, au fond. » Bientôt Sainte Beuve appela Baudelaire : a mon cher enfant », et devint pour lui « l'oncle Beuve ». Apprenant le rétablissement de son ami, dont l'état avait donné de graves inquiétudes, Baudelaire écrivait à M. Troubat, le dévoué secrétaire du Critique des lundis : « Je n'ai éprouvé d'émolions de ce genre pour la santé d'autrui, que pour Eugône Delacroix, qui était pourtant un grand égoïste. Mais les ailectioat me viennent beaucoup de l'esprit, h

ËTUBI BIOC1APH1QUB IO7

fense (i) ». Mêmemeot Flaubert, grandement indigné (a).

Baudelaire, lui,^e s'inquiétait guère du résultat des poursuites dont il était l'objet: « Vite, cachez, mais cachez bien toute l'édition..., écrivait-il à Poulet-Malassis, au moment de la saisie. — Voilà ce que c'est que de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins, nous aurions la consolation, si vous aviei fait tout ce qu'il fallait faire, d'avoir vendu l'édition en trois semaines, et nous n'aurions plus que la gloire d'un procès y duquel d'ailleurs il est facile de se tirer, #

Mais le ministre d'Etat dont il avait réclamé la protection (3), n'intervint pas ; M. Chaix d'Est-Ange, en dépit des supplications de son client, négligea (4) de se servir des a moyens » fournis par Sainle-Beuve el plaida « je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix », comme Barbey pouvait l'écrire, au sortir de Taudience, à son ami Trébutien (5). Lançon, avocat

(i) V. lechap. m de TAppendice, 2. V. aussi les curieux détails que donne sur ce fameux procès le Recueil d'aneodotes de Charles Asselineau.

(a) V. Appendice, X, les lettres de Flaubert.

(3) V. LsTTRtfi à monsieur le minUlre dElat (sans date, [année 1857).

(4) Baudelaire lui avait écrit : « Je vous supplie, cher Monsieur, de ne pas négliger les monstruosités de la

* Ctiute d'un ange. Si vous voulez, je chercherai avec vous les passages.

« Décidément citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Béranger : le bon Dieu, Maryot, Jeanneton ^ou Jeannette)...»

(5j V . Al'PAADlCK* X.

lOS CUAHLKfl BAUBELAlftl

de l'ëdîleur, ne se montra guère plus habile, comme en témoigne ce triolet attribue à Asselineau :

Do Broise, (i) imprimeur d'Alençon, A Lançon confie sa défense {sie).

Je trouve semblable à Lançon l)« Toise, imprimeur d'YIençon, Lannon prononce en '•Vunil son Plaidoyer de peu d'importance.

De Broise, imprimeur d'Alençoiii  Lançon confie sa défense.

Asselineau, racontant, dans la Vie de Baudelaire, l'audience où le poète s'entendit condamner, proteste avec indignation contre Tarrêt du tribunal. Une note marginale de l'exemplaire des Fleurs du mal, qui appartint à Poulet-Malassis, complète le récit d'Asselineau et nous donne l'appréciation de cet éditeur, tr^ philosophe d'opinion cl de tempérament, toujoui prompt, par suite, à se résigner aux désagréments plu| ou moins graves que lui attiraient son esprit d'aventure ou les épreuves inséparables de sa profession :j

« L'auteur et les éditeurs cl imprîaieurs dos Fleurs du rriM .tirent prévenus d'offense l U morale publique et religieuse. Ol écarta le délit d'offense è la morale publique et aux bonnes] mœurs. Baudelaire fui condamné à trois cents francs d amendej et moi et mon beau frère, chacun à cent francs el à la suppression Ces pièces portant les nuracros XX, XXX, XXXIX, LXXXJ LXXXl el LXXWll Les considérants du jugement furei d'ailleurs tlalleurs pour Baudelaire, el le ministère public, pa< l'organe de ^l. Pinard, conclut à la modération de la peine.

Poulet-Malassis se contente certes de peu, quand ^ (i) L'assOcié de Poulel-Malasiis.

ÉTUDE DIOSKAPHIQUB 104|

qualifie de « flatteurs » les considérants du jugement ; on ne peut être de son avis quand on en lit le texte, tel qu'il a été imprimé dans les journaux du temps et reproduit par Le Livra (livraison du lo mars 1881). Le [voici, intégralement:

« En ce qui louche le délit d'offense à la morale religieuse t

» Attendu que la prévention n'est pas établie, renvoie les prévenus des fins des poursuites ;

» En ce qui concerne la prévention d'olTenses à la morale publique et aux bonnes mœurs :

» Attendu que l'intention du poète, dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu'il ait pu faire, quel que soit le hlAme qui précède ou qui suit tes peintures, ne saurait détruire l'effet funesle des tableaux qu'il présente au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduis lent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;

» Attendu que Baudelaire, Poulet-\Talassîs et de Broise ont commis le délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, savoir: Baudelaire, en publiant, Poulef-Malassis et de Broise, en publiant, vendant et mettant en vente, à Paris et à Alenvon, l'ouvrage intitulé : Les Fleurs da mal, lequel contient des passiiges et expressions obscènes et immorales i.sic) ;

» Que lesdits passages sont contenus dans les pièces portant les numéros 20, 3o, 89, 80, 81 et 87 du recueil (i) ;

» Vu l'art. 3 de la loi du 17 mai 18 19, l'art. a6 de la loi du a6 mai 18 19 :

» Vu également l'art. 463 du Code pénal ;

» Condamne Baudelaire à 3oo francs d'amende;

(i) Voici les titres des six pièces condamnées : Lesbos^ \Femmes damnées [îîlppolyle et Delphine], le Léihé^ A celle qui est trop gaie les Bijoux et les Métamorphoses du Vampire Elles ("ment réimprimées par Poulel-Malassis, dani !• recueil intitulé : loê Epaves (Bruxelle», 18O6).

!!• QHARLBJ >A«»«LAnni

» Ordonnt la suppression def pièces portant les numéros 30| 3o, 89 80, 81 el 87 du recueil ;

» Et condamne les prévenus solidairement aux frais. »

Baudelaire n'a cessé de protester contre cet arrêt (i). Dès le lendemain du procès, songeant à une seconde

(i)((En sortant de celle audience, je demandai à Baudelaire, étourdi de sa condamnation : « Vous vous attendiei à être acquitté ? — Acquitté I me dit il, j'attendais qu'on me ferait réparation d'honneur 1 » (Asselimeau, Vie de Baudelaire.)

Mais ce qui, dans ce procès, irrita le plus fort le poète, ce fut de s'entendre reprocher pai le procureur impérial « son réalisme. » Champfleurv le lui avait prédit (V. SoU' venirs et portraits de jeunesse), et l'on sait, sur ce chapitre des tendances supérieures de l'art, quelles divergences séparaient les deux amis.

Les Concourt enregistrent, eux aussi, dans leur Journal :

« Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous ï\ est sans cravate, le col nu, la tête ras^^e, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains lavées, écurées, soignées comme des mains de femme Et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint- Just et rattrapant.

» // se défend obstinémentt avec une certaine colère sèches d'avoir outragé les mœurs dans ses vers. »

Ils constatent d'ailleurs, un peu plus loin (t. lïl, p. 358) : « 11 est vraiment curieux que ce sofent les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement dévouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la police correctionnelle : Baudelaire Flaubert et nous. »

Ajoutons que le ministère public, on peut du moins le présumer, estima l'arrêt bien sévère, car ram»iid«, pour le i^otte» fut réduit* I SO francs.

ÊtUfiS BlQfiRAFUlQUS 111

édition, îl préparait une préface où il rêvait d'aHirmcr avec sa loi dans les privilèges du poète, son u majestueux dédain » pour l'ignorance et la fausse pruderie de ses contemporains. Les trois projets que nous avons de celte préface ^i),à laquelle il ne renonça que sur les pressantes prières de Malassis, le montrent renchérisaant toujours davantage sur ses hautaines ironies. Et, dans Mon cœur mis à nu (XXI), au nombre de divers opuscules qu'il se réservait d'écrire plus tard, il mentionne celui-ci : « Histoire des Fleurs du mai Humiliation par le malentendu, et mon procès. »

Le malentendu, c'est la prétention des juges de rendre un écrivain responsable de ses innocentes fictions. Selon une thèse exposée dans une note célèbre du Renienient de Sainl-Pierre, le poète a le droit ab- ■olu, il a même le devoir de « façonner, en parfait comédien, son esprit à tous les sophismes et à toutes les corruptions ». D'où cette conclusion logique, que la condamnation du poète, en ce cas, est aussi injuste que serait celle d'un acteur qui, rentré dans la coulisse, se venait mettre en jugement pour les crimes du personnage qu'il a représenté.

Mais cette thèse est en contradiction flagrante avec un passage capital d'une lettre, écrite neuf ans plus lard, à son ami et confident, M. Ancelle (28 février 1866). Parlant de « l'horreur que la France a de la poésie, de la vraie poésie », il en vient aux Fleurs du mal, et tout à coup sa pensée intime, son secret, lui échappe :

(1) V. ŒiluViU::» POSTHUMES,

I 1 a CHARLES BAUDIÙLAlltf

« Faat-il vous dire à vous, qui ne l'avez pas plus deviné que les autres, que, clans ce livre atroce, j'ai rais toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute ma haine? Il est vrai que j'écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c'est un livre d'art pur, de singerie, de jonglerie-; et je mentirai comme un arracheur de dents. »

Si Baudelaire n'a pas tenu à ses juges le même langage, c'est uniquement par respect humain et par prudence.

Le public répondit à la sentence, qui frappait le poète, par un redoublement de curiosité envers sa personne et son œuvre. Quant aux lillératcurs, aux artistes, leur protestation fut unanime (i). Victor Hugo lui écrivit :

(l) Un écrivain de talent, trop oublié aujourd'hui, le marquis de Cusliiie, que Baudelaire estimait fort non seulement connue romancier, mais aussi connue dandy et comme ca'.lioiique, l'avait remercié de l'hommage d'un exeuq)laire de son livre par une Ictlrc c|i;e l'édition définitive des Fleurs du mal a puhliée. En apprenant le dénouement du procès, il écrivit à M. Barbev d'Aure-

G Je partage également voire opinion sur le poêle condamné, mais non jugé par notre police morale... Nos puritains en robe noire s'obslinenl à vouloir faire de ce monde un couvent consacré à l'éducation des jeunes filles. Là. on pourrait iaire ignorer le mal; ici, on ne peut que le Iaire craindre et haïr, bi l'on exclut de la littérature la peinture du vice, il faut renoncer non seulement à l'art, mais à la religion, et conmienccr par saisir la Bible pour en ôler la moitié des chapitres, le Cantique des cantiques et beaucoup de versets de Vhpilre de saint Paul aux Romains, où le vice est aflreusement caractérisé, avec une crudité qui révoUeraii la correctionnelle, si elle trouvait ce stvle-là chez un moderne... ù

t'.TAyP. lîfOQn.APHfOUB |l3

Haiiteville-House, 3o août iSb'].

« J'ai reçu, monsieur, votre Ipttre et voire beau li\re. f/arl est comme i'azur, c'est le cliamp infini : vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Coiiunuez. Je crie bravo ! de toutes mes forces, It votre vipoureux esprit. Permettez-moi do finir ces quelques lignes par une félicitalion. Une des rares décoraiions que le régime aciuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle $a justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale ; c'est Jà uae couronne de plus. Je vous serre la main, poète.

« Victor Hugo n.

Ajoutons, pour compléter la collection des lettres de Barbey d'Aurevilly h Baudelaire (V. A» pendicb. X), que la lettre de M. de Custine poite au dos, à l'encre rouge et de la main de l'auteur de La Vieille maîtresse : « Bonjour mon ami.

« Voilà la lettre de M de Custine dont je vous avais parle.

Je pars dem^ia

A vous,

/, h. d AunEVîLT.T, s»

vm

Le succès des Fleurs du ma/ valut à Baudelaire un récompense qui, pour tout autre, eût été douce entre les plus douces : l'amour d'une femme qu'il pouvait aimer.

M"* Sabatier, — il n'y a point lieu de garder ici l'anonyme à l'héroïne de ce roman, qui, par sa vie, s'était mise ouvertement en mavge de la stricte société et que d'autres, d'ailleurs, ont nommée avant noufj — réunissait en elle tout ce qu'il laui pour aitirer et retenir l'homme le pins raffiné. Les mémoires contemporains nous ont souvent entretenus du salon artistique de la rue Frochot et de sa charmante hôtesse (i).

(i) V. notamment le Journal des Goncourt^ passim.

Thèophde Gautier, par Ernest Feydeau. L'auteur s'est parliciilicrement étendu sur les paradoxes outrés dont Batulelaire s'appliquait à étonner les familiers de la rue Frocliot, et il ne se montre pas indulgent pour noire poèlc. Mais il faut se souvenir, pour apprécier sainement ce témoignage, du jugement que Baudelaire, de son côté, a porté sur Fe^dcau dans ses L£ttri£S, et de l'animosité que déguisait mal leur camaraderie.

V. encore la Vie amoureuse de Charles Baudelaire pir M. Féli Gautier {Mercure de France^ janvier iQoS), et le

BTtTDE BIO«RAPHI^UB 1 l5

Encore qu'elle ne réalisât pas cet idéal comple .e, mêît^ de tristesse et de mystère que le poète dos Fleurs ê.

Second rang du collier, de M"* Judith Gautier, qui a connu i)eaucoup « la Présidente » et nous la restitue en quelques pages pittoresques. J'emprunte à M™' Judith Gautier ce joii portrait :

« La Présidente arrivait du fond de l'appartement el l'annonçait par une roulade, qui s'aciievait en un rire perlé.

)) Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect : [beauté, bonté et joie.

» Elle s'appelait Aglaé et aussi x\pollonic, et c'est à elle "qu'est adressé le poème d* Emaux cl Camées :

J'aime ton nom d'Apollonio, Echo grec du sacré vallon.

Qui, dans sa robuste harmoniot Te baptise sœur d'Apollon...

« Elle était assez grande et de belles proportions, avec les attaches trps fines et des mains charmantes Ses che- Ireux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient somme d'eux-mêmes en riches ondes semées de rcilets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec juelquc chose de mutin et de spirituel, la bouche petite ît rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme ie la lumière et du bonheur »

V. encore dans la notice de Théophile Gautier, OEuvres complcies, p. 8). le paragraphe : e Près de la felêtre. la femms au serpent^,, »

La Journal des Concourt est moins enthousiaste. Nous y "isons à la date du ii avril i864 : « Passé la soirée chez il"^ Sabaticr, la fameuse Présidente au merveilleux corps nodelé par Glésinger dans sa Bacchante. Une grosse nanreavec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait 1 déiinir, celte belle temme un peu canaille ; « une vï- «ndi«rt df faunai i>.

il6 CHARLES BAUDELÂiRB

exalté dans Fasêes (XVI), M"* Sabatier était d'une beauté rare et splendide, qu'attestent assez la Femme piquée par un serpent, de Clésinger, et la Femme au. chien i de Ricard. A sa table s'asseyaient tous les dimanches l'élite des aitisle^ et des écrivains, Préault, Dumas père, Feydeau, Gautier, Meissonier, Musset, Clésinger, Flaubert, Bouilhet, Maxime du Camp, d'autres encore. Avec de tels partenaires, on le devine aisément, la conversation prenait parfois un tour quelque peu paradoxal, voire subversif. Mais la Présidente, — ainsi lavaient baptisée ses amis qui tous euxmêmes, à l'instar des habitués de l'hôtel de Rambouillet, s'étaient affublés de surnoms familiers ou grandiloquents, — possédait à fond l'art exquis de concilier les plus grandes libertés avec le bon ton. Enfin elle joignait à une bonté très réelle une intelligence naturellement vive et qu'avait encore affinée le milieu oii elle vivait,

A la comparer à Jeanne Duval, on ne s'étonnera pas si M"" Sabatier fit une vive impression sur Baudelaire ni si elle bénéficia du contraste. La Yénus noire et la Présidente, le Démon et l'Ange, la Chair et l'Esprit, le Vampire et l'idéale Amie (i), voilà les deux pôles du Baudelaire amoureux et même, plus généralement, de Baudelaire tout court. Il m'en coûte fort, en ce moment, d'avoir à me souvenir du cadre strict de cette étude : à tenter d'analyser par le fin ce roman qui

(i) Baudelaire écrira notamment à M"" Sabatier, en lui envoyant VAabe spirituelle : « After a ni^lit of [jieasur^ and désolation, ail niy soui bciongs to ;jou. »

Atudb biographique ' 117

laîllît si brutalement à ses promesses, on aurait chance de découvrir l'âme vraie d'un des hommes les plus captivants et les plus déconcertants des temps modernes.

Le lecteur trouvera dans les Lettres le texte complet des billets que Baudelaire adressa à M"' Sabaticr (i), et qu'accompagnait régulièrement l'envoi d'une pièce de vers (2). Il est difficile d'en concevoir de plus respectueux, de plus idolâtres, de plus touchants, et, disons-le, de plus naïfs. Baudelaire y montre les timidités d'un collégien et les mystiques enivrements du catéchumène qui entrevoit la vraie foi. Qu'a t-il fait de ses préventions contre la femme et contre l'amour ? Il a si peur d'effaroucher son idole ou de lui paraître ridicule qu'il déguise son écriture ; il ne demande rien, n'espère rien ; il se défend de vou-

(i) Ces billets ont été publiés pour la première fois, partie par M. Maurice Ïqurneux (le Livre moderne, novembre 91), avec de fort instructifs commentaires: partie par nous (Journal, 3 mars 190a) ; partie par M. FéliGau* TUR [Mercure de France ^ i5 mars 190a).

(2) Le l^' billet, qui porte la date du 9 décembre i852, contenait À une femme trop gaie; le 2* Réversibilité; le 3* Hymne; le 4" Confession; le 5* Le Flambeau vivant; le 6* Que diraS'tu ce soir, pauvre âme solitaire...

Le 7», — le premier que Baudelaire ait signé, — nous fournit cette précieuse indication : « Tous les vers compris entre la page 84 et la page io5 vous appartiennent» (18 août 1807). La date de ce billet indique assez que les nombres de la pagination sont empruntés à la première édition. Le « cycle de M"* Sabatier » contient donc, outre les piùces déjà citées : VAube spirituelle, Harmonie du soir^ le i'iac'on, Tout entière.

tl8 CHARLES BAIDËLAIRB

loir troubler la vie d'une femme « qui a ses affections placées et peut-être ses devoirs ». Mieux : ayant rencontré « Tami » de M*"* Sabatier, il se déclare heureux de le trouver « aimable et digne de plaire ! » Nous voici loin du fameux :

Maudit soit à jamais le rêveur inutile...

Ce n'est pas seulement la beauté de son idéale maîtresse qu'il exalte, c est sa vertu. Ce n'est pas seulement à ses « yeux pleins de lumières » qu'il demande de le conduire et de le garder « dans la route du Beau », mais aussi à ses prières I Vous souvenez- vous qu'il g'étonnait très fort, jadis, que les églises ne fussent pas interdites aux femmes?... Cet envoi de billets anonymes dure cinq années, de i85a à 1857 ; le poète semble s'abandonner avec ivresse au souffle de son spiritualisme amoureux ; il a atteint les plus hauts sommets de la mysticité : M"* Sabatier est vraiment devenue sa Laure et sa Béatrice, sa Muse et son bon Ange, sa conscience et sa Sainte. Lisez plutôt :

c ...Vous êtes pour moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et la plus précieuse des buperslilions... » (8 mai i854.)

»... Vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désor* mais, c'est d'apprendre que vous faites le bien, même sans le savoir, même ea dormant, simplement en vivant... » (7 décembr« (i854.)

> .. Quand je fais quelque grande sottise, je me dis : moi Dieu ! si elle le savait I quand je tais quelque chose de bien i«] me dis: voilà qui me rapproche d'eUe en esprit .. > ^18 août] 1857.)

£t aouvenez-voui encore de tant de vers d'adoration»!

ÉTUDB BIOCRAPHIQUB IIQ

de reconnaissance, de joie et de délivrance, — je choisis :

Quand chex Ias débauchés Taube blanche et vermeille

Entre en société de l'idéal songeur»

Par l'opération d'un mystère vengeur

Dans la brute assoupie un Ange se réveille (i).

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,

David mourant aurait demandé la santé

Aux émanations de ton corps enchanté ;

Mais de toi je n'implore, Ange, que tes prières,

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières ( 3).

^ous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges» Rien ne vaut la douceur de son autorité ; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, , Et son œil nous revêt d'un habit de clarté (3).

Il eût fallu vraiment que M"* Sabatier n'eût ri coeur, ni esprit pour ne pas s'émouvoir d'un culte qui la célébrait avec tant de constance et si magnifiquement. Comment Baudelaire fut invité à lever le masque, il nous l'apprend lui-même ;

« Ah S le petit monstre! elle m*a glacé, un jour que, nous étant rencontrés, elle partit d'un grand éclat de rire à ma face, et nie <^À't : tites-vous toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-voas toujours de nuperbet lettres? » (18 août 1857.}

Baudelaire n'avait jamais cessé de fréquenter au salon de la rue Frochot, et ce serait faire injure à la

(i ) L'A abe spirituelle.

{2) Réversibilité.

(3) Que diras lu ce soir, pauvre âme solitaire ?

taO CnATlLES BAUDELAIRE

perspicacité féminine que de supposer que son cher secret n'avait pas été, dès longtemps, pénétré.

Le billet du i8 août 1857, auquel nous avons fait deux emprunts déjà, mandait encore (il s'agissait du procès des F/^ar5 (/u mal, et faisant, allusion aux récentes poursuites dont Madame Bovary avait été l'objet) : « Flaubert avait pour lui l'Impératrice, il me manque une femme. » Nous ne savons si M""" Sabalier tenta ou fit tenter aucune démarche auprès des juges dont Baudelaire lui envoyait les noms. En revanche, il est certain qu'elle lui marqua, presque aussitôt, Tintérêt le plus direct, car la lettre du 3i août nous place en face du fait accompli.

Hélas ! Baudelaire s'était cruellement mépris sur la puissance d'illusion qu'il lui restait en amour; la réalité d'un jour avait suffi pour anéantir les rêves de cinq années ; à devenir femme pour lui, l'ange avait perdu ses ailes...

Vainement M"* Sabatier tente de s'abuser ellemême par les protestations de la plus ardente passion :

« Aujourd'hui je suis plus calme. L'influence de notre soirée de jeudi se fait mieux sentir. Je peux te dire sans que tu ma taxes d'exagération, que je suis la plus heureuse des femmes, que jamais je n'ji mieux senti que je t aime, que je ne l'ai jamais vu plus beau, plus adorable, mon divin ami, tout simplement. Tu peux faire la roue, si ceci te flatte, mais no va pas te regarder ; car, quoi que tû fasses, tu n arriveras jamais à te donner l'expression que je t'ai vue une seconde. Maintenant, quoi qu'il arrive, je te verrai toujours ainsi, c'est le Charles que j'aime ; ta pourras impuiK^ment spi ter tes lèvres et rapprocher tes sourcils ■ans que j'en preiino souci, je fcim rai les \eui et je verrai l'autre... » ^lléj^on<e à la iellre du iS aoùl 07).

Madame vSABATIER, Portrait par Riovrd, 1850 Uection de M^'' Th. de Bombergen - Photo Archives p ho io graphique.

ÉTUDE BIOGRAPUIQUB 131

Le désenchantement de son amant s'avère complet. Témoin, si l'on veut lire entre les lignes, cette lellre que je donne presque en entier, parce qu'on y trouve des aveux qu'aucun commentaire n'oserait souligner, et parce qu'elle constitue un document des plus significatifs sur l'homme intime :

3i août 1857.

« J'ai détruit le torrent d'enfantillages amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien-aiméa Je reprends vos deux lettres, et Yy fais une nouvelle réponse.

n 11 me faut, pour cela, un peu de courage, car j'ai abomina blement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveille ave< l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de cha vous.

«... Manque absolu de pudeur..,

» C'est pour cela que tu m'es encore plus chère.

« — // me semble que je suis à toi depuis le premier jour où je ^ai vu. Tu en feras ce que tu voudras^ mais je suis à toi de corps, d*espril et de cœur. »

» Je t'engage à bien cacher celle lettre, malheureuse ! Sais-ta réellement ce que tu dis? Il y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne payent pas leurs lettres de change ; mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la viold» tioa.

» Aussi je l'ai dit hier : vous m'oublierez, vous me trahirez ; celui qui vous amuse vous ennuiera. Et j'ajoute aujourd'hui : celui-là seul souffrira qui, comme un imbécile, prend au sérieux les choses de l'Ame. Vous voyez, ma belle chérie, que j'ai d'odieux préjugés à l'endroit des femmes. Bref , je n^ ai pas la foi; vous avez 1 âme belle, mais, en somme, c^est une Ame féminine.

Voyez comme en peu de jours notre situation a été boule* versée. D'abord nous sommes tous les deux possédés de la peur d'affliger un hounAte homme qui a le bonheur d'être toujoura amoureux. Ensuite nous avons peur de notre propre orage.

132 C&àHLSS BàUeSLAJ&X

perce que noui uvoqi (moi «urtout] qu'il j a des nauds difficiles k délier.

» Et enfin, dnBn, il jr a quelques jours tu étais une divinité, ce qui est s\ commode, ce qui est si beau, ce qui est si inviolable. Ta voiià femme mainlenant. Et si, par malheur pour moi, i'acquiers le droit d'être jaloux ! Ah ! quelle horreur, seule* ment d'j penser I Mais avec une personne telle que vous, dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit soulfrir le martyre I

» La second? lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait, si j'étaii bien sûr que vous la comprenez : Never meet or never part ! Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que, quand on s'est connu, on ne doit pus se quitter; sur une lettre d adieux, ce cachet serait très plairant.

» Enfin, arrive ce qui pourra t je suis un peu fataliste; mais ce que je nls bien, c'est que j'ai horreur de la passion, — parcf que j« la connais, avec toutes ses ignominies. Et voiià que l'imag"! bien-aimée, qui dominait toutes les aventures de la vie, devient trop séduisante.

• Je n'ose pas trop relire cette lettre; je serais peut-être obligé de la modifier; car je crains bien de vous affliger. 11 me semble que j'ai dû laisser percer quelque chose de la vilaine partie de mon caractère. ''

» Adieu, chère bien-aimée. Je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que, quand j'emporte le parfum de vos bras et da vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors, quelle insupportable obsession !

» GHA.nLBS (i). »

(i) La correspondance de Baudelaire avec Jeanne Du val ayant été détruite (un seul billet dans les Lettres 17 décembre 1859), ^^ ^^ connaît de lettres d amour signées de son nom que les billets à M"* Sabatier et une lettre à M"* Marie X., publiée dans le Journal par M. Jules Glaretit (Recueillie par les LfiTTuisi).

ÉTUDl BIOQRA.PHIQUB 13^

Il a dû en coûter au poète d'écrire à une maîtresse de la veille celte lettre d'une si cruelle franchise, et qui devait frapper de mort toutes ses espérances de bon-

L'aventure dont ce dernier billet semble l'épilogue, — et sur laquelle il nous renseigne seul, — est fort banale : Baudelaire avait rencontré M"® Marie X., un modèle, chea un artiste de ses amis. Un jour, il lui avoua qu'il l'aimait. Elle lui répondit que son cœur était pris et s'abstint de le revoir.

Mais en revancbe la lettre, outre que la forme en est "fort belle, nous fournit de précieuses indications sur les tendances spiritualistes et les illusions avides que Baudelaire apportait dans l'amour, et par là, elle ccrrobore le témoignage des billets à M™* Sabatier. Ici et là, c est d'ailleurs, non seulement les mêmes sentiment), mais aussi le même ton et par endroits même Jes mêmes termes : « Pour vous, Marie, je serai iort et grand Gomme Pétrarque j'immortaliserai ma Laure. Soyez mon aige gar» dien^ ma Muse et ma Madone ^ et conduiset-moi dons lo route du Beau. » Toutefois il faut signaler, dans la lettre à Marie X., un mot dont la brutalité traduit de façon particulièrement nette, et en dépit de la forme négative de la phrase, l'horreur dégoûtée que Baudelaire, hors auprès de sa Vénus noire, avait vouée aux choses de la chair : « Soyez tranquille, vous êles pour moi un objet de culte, et il m'est impossible de vous souiller ; je vous verrai toujours aussi radieuse qu'avant. » Rarement aussi le mysticisme religieux que Baudelaire apporta dans l'amour, ne s'e^t aussi franchement accusé que dans cette déclaration : <t Je vous aime, Marie, c'est indéniable; mais l'amour que ^8 ressens pour vous, c'est celui du chrétien pour son Dieu ; aussi, ne donnez jamais un nom terrestre, et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux, à cette suave et chaste attraction qui unit mon àme à la vOlre« en dépit de voLie volonté. Ce serait un sacrilège... t

Ia4 CUARLBS DAUDELAIRB

heur. Comme il fallait qu'il y fût poussé par ce besoin de sincérité à outrance où il faut reconnaître un instinct de loyauté et de noblesse ! Mais quelle douleur pour lui-même que cette faculté d'analyser les sentiments si compliqués qui se disputaient son âme. Dans le passage où il parle de son horreur de la passion, dont il connaît toutes les ignominies, on entrevoit le perpétuel combat qui tortura la vie du poète de Spleen et Idéal.

Aucun reproche dans la réponse de la maîtresse, mais une plainte désolée, qui alterne avec la réflexion que lui suggère l'étrange conduite de son amant :

« Tenez, cher, voulez-vous que je vous dise ma pensée, pensée cruelle et qui me fait bien du mal ? C'est que vous ne m'aimez pas. De là viennent ces craintes, cette hésitation à contracter une liaison qui, dans de semblables conditions, deviendrait une source d'ennuis pour vous, et un supplice continuel pour moi. N'en ai-ie pas la preuve dans une phrase de votre lettre? Elle est tellement explicite qu'elle me glace le sang. — Bref, je n'ai pas la foi. — Vous n'avez pas la foi 1 mais alors l'amour vous manque. Que dire à cela ? N'est-ce pas la clarté même ? O mon Dieu I que cette idée me fait souffrir et que je voudr&if pleurer sur ton sein 1 II me semble que cela me soulagerait* Quoi qu'il en soit, je ne changerai rien à notre rencontre do demain. Je veux vous voir, ne fàt-ce que pour m'essayer à mon rôle d'amie. Ah ! pourquoi avez-vous cherché à me revoir?

N Votre bien malheureuse amie. »

Dans les conditions désastreuses qu'il avouait luimême, l'amour de Baudelaire ne pouvait qu'aller en s'afTaiblissant. On en suit la décroissance fatale et rapide dans les billets suivants de sa maîtresse. Je les choisis entre beaucoup d'autres, parce qu'ils marquent

ÉTUDE BIOGfUPHIQUB 125

d'une façon bien caractéristique les moments principaux d'une crise qui ne pouvait avoir pour dénouement qu'une rupture plus ou moins prompte. Après quelques capricieux retours, la pauvre femme écrit à son amant, qui la fuit de plus en plus :

« Quelle comédie ou plutôt quel drame jouons-nous ? Car mon esprit ne sait quelles conjectures faire, et je ne vous cacherai pas que je suis très inquiète. Voire conduite est tellement étrange, depuis quelques jours, que je n'y comprends plus rien. C'est trop de subtilité pour une lourdaude de ma trempe. Eclairez- moi, mon ami, je i.e demande qu'à comprendre, Quel mortel froid a soufflé sur cette belle flamme ? Est ce simplement l'elTct de sages réflexions i* Cela vient un peu tard. Flélas I n'estce pas ma très grande faute ? Je devais être grave et réfléchie, quand vous vîntes à moi. Mais que voulez-vous ? Quand la bouche tremble et que le cœur bat, les saines pensées s'envolent...

» Votre lettre m'arrive. Inutile de vous dire que je m'attendais à ce qu'elle me dit. Ainsi, nous n'aurons que le plaisir de vous posséder quelques instants 1 C'est très bien, comme il vous plaira. Je n'ai pas l'habitude de trouver mauvais ce que font j mes amis. Il paraît que vous avez une peur terrible de vous trouver en Icle-à-tête avec moi. Ce serait pourtant si nécessaire I Vous en ferez ce que vous voudrez. Quand ce caprice sera passé, écrivez-moi ou venez. Je suis indulgente, et je vous pardonnerai le mal que vous me faites.

» Je ne résiste pas au désir de vous dire quelques mots au sujet de notre brouille. Je m'étais cependant dicté une conduite pleine de dignité, et il ne s'est pas écoulé une journée entière que déjà la force manque à mon cœur, et cependant, Charles, ma colère était bien légitime. Que dois-je penser quand je te vois fuir mes caresses, si ce n'est que tu penses à l'autre, dont l'àme et la face noires viennent se placer entre nous? Eniin, je me sens humiliée et abiiissée. Sans le resi>ect que j ai pour moi, je te dirais des iuiures. Je voudrais te voir soufirir. C'est que

13^ CUAHLES BAUDSLAIBB

la jalousie me brûle, et qu'il n'est pai de raisonnement possibU dans de semblables moments. Ah I cher ami, je souhaite que vous n'en soutiriez jamais. Quelle nuit j'ai passée, et combien j'ai maudit cet amour cruel 1

» Je vous ai attendu toute la journée... Dans le cas où le caprice vous pousserait demain vers la maison, je dois vous provenir que je ne serai jamais chez moi que d'une heure à trois, ou, le soir, de huit jusqu'à minuit.

» Bonjour, mon Charles. Comment se comporte ce qui vous reste de cœur ? Le mien est plus tranquille. Je le raisonne fortement afin de ne pas trop vous ennuyer de ses faiblesses. Vous verrez! Je saurai le contraindre àdcscendrc k la température que vous avez rêvée. Je souffrirai très certainement, mais, pour vous plaire, je me résignerai à supporter toutes les douleurs possibles.

C'est à cette abnégation courageuse qu'après tant de traverses, tant d'alternatives de chagrin el de joie, d'attendrissement et de colère, le cœur de la pauvre femme s'arrêta enfin pour y trouver un peu de calme et de sérénité. M™* Sabatier accepta d'être une amicale et maternelle conseillère. Témoin ce dernier billet, où elle emprunte le ton dont Asselineau exhortait le poète au travail :

« Êtes-vous plus gai, et le drame prend-il tournure ? J'ai peur, très cher, que vous travailliez très peu, et ce serait fâcheux pour le public et malheureusement pour fous, parce que je crois voir, dans le projet que vous m'avex développé, un élément de succès. Je suis persuadée qu'en moins de quinze jours d'un travail un peu suivi, vous en viendriez à bout. Mais, bah I vous n'en ferez rien. Il faudrait pour cela, renoncer à l'opium, k toutes les fantaisies qui vous passent par la tête et vous accrochent à chaque pas. Je perds mon temps et ma peine à vous prêcher ; comme, après tout, vous n'en ferez que ce qui vous plaira, je n'ai pas trop de remords de mon petit seroion. Ceci

itVUE BIOARAPKIQUB 137

posé, il faut que vous sachiez quo, lorsque la fantaisie vous jpreodra de me voir, vous pourrez venir me dire bonjour. —

Votre amie ».

11 faut ajouter, pour clore ce roman, que Baude lâire continua d'aller rue Frochot le dimanche jusqu'à son départ pour la Belgique. A travers ses lettres, nous le voyons souvent désireux de gâter son ancienne amie, quêtant pour elle un encrier, un éventail, quelque ba- Liole rare aux éventaires des marchands de curiosités. Un jour il lui écrit : « Je vous embrasse comme un très ancien camarade que j'aimerai toujours. (Le mot camarade est un mensonge, il est trop vulgaire et il n'est pas assez tendre) » (a mai i858). Il dit vrai. Un sentiment complexe, où entraient sans doute de la g atitude, de la compassion, et la conscience de ses torts, lui faisait M"* Sabatier particulièrement chère. Pour elle, elle lui garda toujoui's un coin dans son cœur.

L'accueil fait aux Fleurs du mal pai.le public lettré eemblait ouvrir à Baudelaire une carrière nouvelle. Les directeurs de revues et les éditeurs allaient se disputer ges manuscrits, le solliciter de produire avec un redoublement d'activité.

Quelques jours après son procès, le Présent (i), auquel il avait donné précédemment plusieurs poésies, publiait, sous ce titre, Poèmes nocturnes (2), six mor-

(i) Un billet inédit d'Asselineau à Monselet explique : « L'histoire de notre arrivée au Présent est un fait assez comique : c'csL Baudelaire qui nous y entraine tous pour faire pièce à la Revue Française qu'il a prise en exécration depuis que Morel a retardé mon article sur les F/curs... On paie quatre sous la ligne au Présent^ on attend un peu, mais ii paraît que ça se tire. Les intrigants tels que Baudelaire et Barbara arrivent à des avances de 300 francs. — Du reste, gens polis et bien élevés... »

(a) Deux ans plus tôt, les deux premiers spécimens de cette série nouvelle avaient paru dans un petit lirrc inti tulé : Fontainebleau, paysages, légendes, fantaisies. (Paris. Hachette, i855.; La publication de cette série se poursuivit, à des intervalles irréguli"^^, de 1867 jusqu'en 1867, dans le Présent, l Artiste, \i\ sse, lA Revue de Paris, le

ÉTUDE BIOGUAPUIQUB IS^

ceaux de prose : le Crépuscule da soir^ la SoUtadet les Projets, ï Horloge, la Chevelure, V Invitation au voyage.

Ces poèmes en prose, d'une conception toujours originale et d'une {"orme souvent exquise, sont assurément, après les Fleurs da mal, la plus précieuse partie de son œuvre. Il y a, par endroits, atteint à la perfection, et Sainte-Beuve ne leur a pas marchandé des éloges qu'il n'avait pas osé accorder publiquement aux poésies.

Dans le dernier semestre de cette même année 1867, Baudelaire écrivit plusieurs opuscules d'ingénieuse critique : Quelques caricaturistes français et Quelques caricaturistes étrangers (le Présent, octobre 1857), sans parler de poésies nouvelles qui parurent dans la même revue et d'une étude intitulée : Gustave Flaubert fy Artiste, 18 octobre 1857).

Si l'on se rappelle que, dans les premiers mois de la même année, les Nouvelles histoires extraordinaires et les Fleurs da mal avaient déjà paru, on reconnaîtra que ce moment a été le plus brillant de toute sa carrière littéraire.

Cette activité à produire et à publier se soutint pen dant les quatre années suivantes. En i858, parurent un nouveau volume de la traduction d'Edgar Poe, les Aventures d'Arthur Gordon Pym, et la première partie d'un ouvrage qui occupa le poète pendant plusieurs années : les paradis artificiels (i) — de L'mÉAL ar-

Figaro, le Boulevard, Vlndépendance belge, la Revue natio^ nale (Voir le détail des d«tcs dans la bibliographie La Fizelière et Decaux).

(i) Les Paradis artificiels parurent en i8t)o; leur pu-

l30 CHARLES BAUDELAIRB

TiFiciBL, LE HASCHicH (Revue Contemporaine, septembie i858).

Tandis qu'il publiait les traductions pirtielles d'Edgar Poe, quelques poésies qu'il donnait à plusieurs revues, entre autres, la Chevelarej les Petites vieilles et surtout le Voyage^ accroissaient encore sa réputation.

En mai 1869, parut, dans Y Artiste, la belle étude intitulée : Théophile Gantier, précédée de la fameuse lettre où Victor Hugo écrivait . « Vous créez un frisson nouveau. »

Baudelaire était arrivé au faîte de sa renommée. La jeune génération des littérateurs et des artistes le proclamait un de ses maîtres (i). Son éditeur, Poulet -

blication fut retardée (V. les Lettres, passim), par une tribulation étrange et assex peu connue qu'eut à subir le poète : la réclame faisait déjà des siennes à cette date, et Poulet Malassis ne demandait rien tnoins à son auteur que de consentir à ce que cerlaine marque de haschisch, fabriquée par un pharmacien bruxellois, figurât au bas d'une page de l'ouvrage. Celte publicité aurait été payée à l'éditeur par deux cents excmotalres souscrits. Finalement ce projet bizarre fut abandonné.

(i) (( C'est alors que je l'ai vu, surtout, — dans cette deuxième période de sa vie, — bien différente de la dernière, où le mal et quelquefois la misère noire abattirent enfin cet indomptable. Vers cette époque il devait avoir trente-cinq à trente huit ans. Toujours vêtu de noir, il portait une sorte de vareuse, mais d'une forme cherchée et très élégante, une cravate très ample et coquettement nouée sous un large col de chemise, qui laissait voir le col blanc et lisse. Quelques-uns d'entre nous, pour cette raison, l'appelaient c le guillotiné » : d'autres « le prêtre »). Eu vérité il avait cjuelnue chose d'ecclcsiaslique. Lui nous

ÉTUDE BIOGRAPniQUB iSl

Malassîs, lui écrivait, sur le ton enjoué dont il avaifc rhahitiule :

« Nous avons fait hier Un dîner du baron d'Holbach avec Saint-Albin, Leçon te, Chennevières, Dussieux, Hamel, et où il n'a été question que de Dieu, du pape, de Mirabeau et de vous, homme glorieux... Je vous serre la main parce que

« L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux (i). 9

appelait les « Ephèbes » ou les « Eliacins ». Tantôt il nous choyait, nous donnait des conseils d'un air paternel qui était bien la chose la plus comique du monde ; tantôt il nous rudoyait et nous faisait des plaisanteries féroces. Mais coiamc nous admirions sa faconde sèche et libre, quand il daignait parler d'art, et comme nous écoutions, bouche bée, les théories qu'il voulait bien répandre! » Y. (Emile de Molènes)^ La Liberté, 26 septembre 87. C'est vers celte date encore que Baudelaire fit la connaissance de Léon Cladcl qui devint aussitôt son élève et l'honora toujours, on sait avec quelles reconnaissance et constance ; la préface des Martyrs ridicules parut le i5 octobre 1861 dans la Revue fantaisiste (V. à ÏAijpendice, IV, l'article Chez Jeu mon maître.)

(i) V. celle lettre (37 septembre 1859) à VAppendice, et la réponse de Baudelaire dans les Lettres (i"" .octobre 1859.)

Quand Poulet-Malassis s'établit à Paris, rue de Richelieu, il s'y fit aménager une boutique d'un goût charmant. « Au-dessus d'élégantes bibliothèques de chêne, se détachait une suite de médaillons peints h la fresque sur fond brun, représentant une partie des auteurs édités par la maison. Moiiselet, Ilugo, Gautier, Champdoury, Banville. Baudelaire, l5abou, Asselineau... » (Comte G. de Gontades, Le Livre, n" du 10 mars l8^5/^.)

Ce médaillon de Baudelaire, à l'huile sur carton, par

l5;i 6BARL8f ■AUDSLAïaH

Cette production active, sa collaboration à la Hevue conlemporaiue et à la Revae française avaient amélioré la situation pécuniaire du poète. Il y eut, à cette date, une courte trêve aux difficultés que sa pauvreté lui suscitait sans relâche. Déjà, le 3 novembre i858, il avait pu écrire à Poulet-Malassis :

« Je prépare toujours ma double installation nouvelle ; cir, alors je réparerai seize ans de fainéantise La rue Beauireillii et HonQeur. Je suis allé voir le local. Il est perché au-dessus de la mer, et le jardin lui-même est un petit décor Tout cela est fait pour Tétonnement des jeux. C'est ce qu'il me faut (i).

A Lafond, demeura en la possession de Poulet-Malassis jusqu'à sa mort (1878). Le célèbre éditeur avait possédé longtemps un autre portrait de son ami. — celui de Courbet (qu'a reproduit le Charles Baudelaire d'Assellneau) — acquis pour 5oo francs du maître d'Ornans, en i858, et dont ses embarras financiers l'obligèrent à se défaire. Manet, qui professait pour Baudelaire autant de reconnaissante amitié que d'admiration, eût désiré vivement acquérir ce portrait : il offrit à Malassis de le lui échanger contre un tableau de lui : « une femme en costume de majo, couchée sur un divan rouge... » qu'a gravée Bracquemond. Mais l'éditeur, trop pressé d'argent pour pouvoir accepter cette olFre, céda la toile pour 3. 000 fr. à M. A. Bruyai. Elle est aujourd'hui au Musée de Montpellier. 11 en est plusieurs fois question dans les lettres données à V Appendice.

(i) La maison de M°" Aupick à Honfleur. Une lettre, écrite par elle à Asselineau, en 1868 ou 1869 (sa correspondance porte rarement l'indication du millésime), contient sur ce logis quelques détails intéressants : « Il faut que vous connaissiez ces lieux que Charles a habités, qu'il aimait et qu'il appelait la maison-joujou, tant c'est petit ! Le général avait fait bâtir ceci simplement comme

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Dans rappartement do la me Beaulreillis, Baudelaire habitait avec Jeanne Duval. Il ne tarda pas à io quitter, pour aller occuper, à Neuilly, un domicile dont l'indication précise ne se trouve pas dans sa correspondance. Mais il n'y resta que peu de temps ; nous avons dit plus haut quel triste motif l'obligea de renoncer à la vie commune. On ne peut trop louer, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, le sentiment de dignité que le poète gardait au milieu des cruelles gênes de sa vie.

C'est en quittant Neuilly qu'il vint se loger à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, 22. Il y occupait une chambre des plus modestes qu'il garda jusqu'à son départ pour la Belgique. Le tapage incessant de la rue d'Amsterdam est de nature à troubler le recueillement

un picd-à terre, où nous ne devions passer que trois mois Je l'année. Je n'ai que trois chambres à coucher : celle ju général, la mienne, celle de Charles. Dans la solitude ibsolue où je vis, je n'ai aucun plaisir à vous offrir, mes unis; mais vous aurez sous les yeux une vue splendide. La position de ma chaumière est admirable. Je ne crains ns de vous la vanter à l'avance ; c'est une vue exceptioniclle. )) M°* Aupick a vécu heureuse dans celte paisible ctraile, pendant de longues années. Grâce à la simphcité le ses goûts, elle put se résigner au train de vie fort moleste qui succédait à la large existence qu'elle avait menée usqu'en 1867 (époijue de la mort de son mari), comme enime d'un général de division et d'un ambassadeur. \\ec des ressources exiguës, — onze mille francs de rente ïu plus, — une rigoureuse économie lui permellait de )ayer parfois les dettes de son fils, quand le sacrifice deenait inévitable, et de bien recevoir les amis qui venaient Il visiter.

ï54 CHARLES BAUDBLAinS

du travailleur le plus acharné, mais Bnudelaîre n'écrivait guère dans sa cir^nibre, et la proximité de la gare de l'Ouest lui était iort commode, quand il voulait partir pour Ronfleur, où M™' Aupick, avec laquelle il s'était réconcilié dès la mort du général (i), vivait dans une bourgeoise retraite.

Il allait à Ronfleur, en toute saison, même au cœur de l'hiver, jouii d'un repos favorable au travail et surtout de la tendresse de sa mère qu'il n'avait jamais jamais cessé de chérir, du fond de l'âme. Quand elle l'eut perdu. M™' Aupick se reportait avec attendrissement au temps où elle le possédait dans « sa chaumière ». Ce souvenir était le seul bonheur qui lui restât. Elle écrivait à son confident habituel, Asselineau :

« Je pense bien souvent à Mon cœur mis à nu et au moment où je rentrerai en possession de ces pages où je vivais avec lui, en le lisant. Mais nous sommes bien plus ensemble ici, dans celle solitude, qu'à Paris. Comme je l'aime et le regrette ici, tout ï mon aise 1 Je vous montrerai la place on, en étendant les bras devant le ciel el la mer. il m'a dii maintes et maintes fois: uOh ! ti je n'avais pas de dettes, comme je serais heureux iÀ I »

Les dettes 1 C'était là, en efîet, la triste raison qui retenait ou rappelait son fils à Paris.

Il était entré dans la vie littéraire avec un passif de trente mille francs, mais ce chilTre s'était grossi sans cesse, chose inévitable puisqu'il n'avait gardé de son

(i) M. Féli Gautier a publié parmi ses Documents sur Baulelaire {Mercure de France, i5 janvier I9c5), le lestament du général Aupick qui, disons-le en passant, léiiioigne d'une âme noble et chrétienne. — Son heau-lih n'y est pas même nommé*

tXU0£ BI06RA1*UIQU8 I^

palrîmoîne qu'un revenu à peine suffisant pour sa siibsislance, et que ses livres, en raison même de leur caractère exclusivement littéraire, ne pouvaient se vendre à grand nombre. Dès i858, il s'était lait faire par Poulet-Malassis des avances relativement considérables ; aussi ne put-il lui refuser sa signature le jour où son ami, dont les affaires n'avaient jamais été prospères et qui ne disposait que d'un capital très restreint se vit obligé de la lui demander.

Bientôt, engagé dans de nombreuses opérations de librairie qui ne lui donnaient pas les bénéfices immédiats qu'il en attendait, Poulet-Malassis lut menacé de la laillite. Il tomba dans un découragement que le poète s'efforçait de combattre, quoiqu'il lui fût diificile de se préserver lui-même, car ses dettes personnelles s'accroissaient toujours. La solidarité d'intérêts, qui le liait à son éditeur, lui faisait doublement redouter une catastrophe. Il lui écrivait, quelques mois plus tard;

Ic Quelle belle époque que celle où il n'y aura plus de navette 1 Croiriez-vous que, malgré votre promesse, je > suis inquiet? car mon impuissance à payer serait absolue (l). » Pourtant, il avait la prétention de régler sagement sa dépense, et Poulet-Malassis ayant fait part à un ami commun du souci que lui donnaient l'imprévoyance du poète et « son désordre dans ses afiaires »,

celui-ci s'en plaignit par cette fière protestation (2) : ,r- ^ ^

(1) Lettre du i3 juin iSôg.

(2) Lettre du 27 septembre 1860. V. encore passim, dans les Lettres. Par exemple :

, tt J'ai lu à Paris des lettres dp vous où il y avait du 1 découragement. !Si vou» vous dccouru^^ez, aloi» ycus

l36 CUA.ULSS B4»U>L<LlfiC

« Quand vous aurez trouvé un homme qui, Iibr« à dix-MpI ens, avec un goût excessif des plaisirs, toujours sans famille, entre dans la vie littéraire avec So.ooo francs de dettes, et, au bout de vingt ans, ne les a augmentées que de lo.ooo, et, de plus, est fort loin de se croire abruti, vous me le présenterez et je saluerai en lui mon égal. »

Mais quelle que fût sa fermeté, le poète ne cachait pas combien ces odieux tracas d'affaires gâtaient sa vie, entravaient son travail, a Aujourd'hui encore, écrit-il trois mois plus tard, journée terrible, passée dans les rues, billets protestés (i). »

Le nœud coulant, qui les étreignait tous deux, se resserrait de plus en plus. Un moment vint, où Baudelaire, resté à Paris pour veiller aux intérêts communs, pendant que son ami était retenu à Alençon par

courrez de vrais dangers. Je ne veux pas que vous perdiea la tête pour si peu, rappelez-vous que ce n'est pas seulement régoïsme qui parle, mais l'amitié » (avril iSôq). Parfois Poulet-Malassis, aigri par la perspective d'un désastre imminent, se soulage par des récriminations injustes contre son compagnon d'infortune. Mais celui-ci ne se laisse jamais entraîner aux représailles. Tout au contraire il lui répond avec une douceur résignée et. vraiment touchcmte chez un homme si prompt d'habitude à se révolter contre les offenses. « Vous essayez, dans votre lettre, de me faire sentir votre mauvaise humeur, fort légitime d'ailleurs. C'est inutile, je soultre suffisamment de tout ce qui est arrivé, et j'ai reçu trop de services de vous pour garder souvenir d'autre chose . » Mais il faut lire la longue suite des lettres à « Coco-Malperché » pour pouvoir admirer, comme elles le méritent, la constance d'âme et la générosité de cœur que Baudelaire montra dam ces circonstances difficiles, (i) § déeemibfe ië6««

les alTaire» de l'imprimerie, dut lui avouer sa détresse personnelle ; « Je suis désolé de vous affliger, mais, malgré le terrible mot répété si souvent, nous sombrerions, je suis contraint de vous demander peut être l'impossible, enfm un grand acte de dévouement. » Il s'agissait sans doute de quelque engagement onéreux à prendre, sacrifice convenu d'avance entre eux, car la lettre ne fournit à ce sujet aucune explication.

Sa pénurie est devenue si douloureuse, qu'il est tenté de s'y dérober, même par la mort :

« Depuis assez longtemps je suis au bord du suicide, et ce qui me retient, c'est une raison étrangère à la lâcheté et même

1 au regret. C'est i orgueil qui m'empêche de laisser des aiïaires

! embrouillées. Je laisserais de quoi payer : mais encore faudrait-il des note* soignées (sic) pour la personne chargée de régler tout.

I Je ne suis, comme vous 5avez, ni pleurnicheur, ni menteur.

i Depuis deux mois surtout, je suis tombé dans une atonie et une désespérance alarmantes. Je me suis senti attaqué d'une espèce de mala-:lie à la Gérard, à savoir la peur de ne plus pouvoir penser, ni écrire une ligne. Depuis quatre ou cinq jours

I /Kulement, je suis parvenu à vérifier que je n'étais pas mort de

I oe côté-là. C'est un grand point (i). »

j Cette existence intolérable pour un homme de I lettres à qui la sécurité d'esprit est nécessaire, ce sup-

Iplice incessant de mêler des préoccupations pécuniaires au travail littéraire, désintéressé entre tous, se prolongea jusqu'aux derniers mois de 1861, époque de la faillite de Poulet-Malassis.

Libéré du souci périodique qui entravait sa vie, le poète restait grevé d'une dette considérable envers son

(1) Décembre i86o«

l38 CHARLES BAUDCLAiai

éditeur, et sa délicatesse le faisait souffrir de l'impossibilité où il se trouvait de remplir les engagements pris envers un ami malheureux.

Il est vrai que celui-ci avait entre les mains, comme éditeur et aux termes de leurs traités, un gage qui lui répondait très largement de sa créance. Au premier avis de la catastrophe inévitable et prochaine, Baudelaire s'était empressé de lui proposer cette ressource extrême : a Dans le cas de désastre, pensez aux Fleurs et aux Paradis, auxquels j'attache de l'importance (i).i

Le poète n'aurait eu qu'un moyen immédiat de venir au secours de son ami, c'eût été de gagner avec de nouvelles œuvres assez d'argent pour rembourser les avances qu'il avait reçues.

En 1860, il avait espéré tirer une petite somme d'une traduction du Calumet de Paix, qui lui était demandée par un Américain, M. Robert Stœpel, compositeur d'une symphonie sur l'œuvre de Longfellow, pour être déclamée, nous dit l'ouvrage de Pincebourde, en manière d'intermèdes explicatifs. Mais ce projet, qu'atteste la pièce LXXXV des Fleurs du mal (édition définitive), n'aboutit pas.

Il ne fut pas plus heureux avec la belle édition illustrée qu'il rêvait de consacrer à Edgar Poe (2), non plus qu'avec l'album des Vues de Paris de Méryon, où il eût aimé à glisser « les rêveries philosophiques d'un llàneur parisien (3) ».

(l) Lettres 16 janvier 1861,

(2 Id. i3 juillet 1860.

(3) id. passun» et noLauiment 8 janvier, 16 février, avril

ÉTUDE BIOGRAPHIQUB 1^9

Enfin il s'était flatté, de longues années, de tirer des ressources importantes du théâtre (i) : on a trouvé,

L'aquafortiste Méryon, par son talent comme par son malheur, mérite d'être placé au premier rang des grands artistes que Baudelaire signala, — je dirais volontiers : dénonça — à l'ignorance et à rinditférence de la foule. Mais Baudelaire ne se contenta pas de lui rendre justice dans Peintres et Aquafortistes et dans le Salon de iS5l), il s'ingénia encore à lui faire acheter, par le ministère, des exemplaires de ses Vues de Paris ^ — fit il y réussit.

Ces traits de générosité n^? sont point rares dans la vîe de Baudelaire d'ailleurs. On sait avec quelle chaleur il prit publiquement la délénse de Daumier, alors traité en sauvage ; de Delacroix, si fort attaqué ; de Manet, conspué ; de Wagner, insulté ; de tant d'autres encore, morts ou vivants, amis ou inconnus. « (}ue de journées il a perdues, écrit Asselineau, — perdues pour le travail, — à placer la copie d un ami, à le conduire chez un éditeur ou chez un directeur de théâtre ! Le pauvre jiarbara le savait; Barbara qu'il avait adopté à cause de son humeur rétive, et qu'il aimait pour sa persévérance et son hoancteté laborieuse »

En i865. dans Texil, déjà en proie aux affres du mal qui l'emportera, alors qu'il ne travaille plus qu'avec une diirKuilé souvent extrême, il n'hésile pas à quitter ses manuscrits en cours et à secouer ses préoccupations de tout ordre, pour venger, au risque de se ("aire un ennemi ' du « prince des critiques », Byron et Heine que Juies Janin a cruellement maltraités dans son feuilleton de ï Indépendance belge. (V. dans Œuvres Postiiumks, Lettre à iules Janin et encore Une lettre de Baudelaire à Jules Jamn, GiL Blas, 4 février 1906, sous notre signature),

(i) Mentionnons que, selon M. Cousin, Baudelaire aurait eu, vers 1848, l'idée d'écrire des vaudevilles, et que, selon M. Philippe Berthelot, il aurait lu à Louis iViénard un drame : Mu^aniello a qui ne parut jamais ».

dan» ses papiers, lea scénarios assez détaillés d'un mélodrame, Vlvroyne (i), au sujet duquel il lut en correspondance avec Tisserant, l'acteur fameux, et d'un drame, Le Marquis du i" Houzards (2), dont Paul de Molènes lui avait fourni le sujet, outre un court fragment d'un autre drame qui se serait appelé La fin de don Juan (3). Pressé par sa misère chaque jour gran-

(i) Le canevas de VIvrogne (v. à l'Appendice et dans les Lettres les billets échanges au sujet de ce drame entre Baudelaire et Tisserant, Baudelaire et Hostein), renferme de très ingénieux détails. Il indique même une situation très forle, et qui alors était presque neuve au théâtre: la confession d'un assassin succombant à l'obsession du remords et se dénonçant à la justice. Mais les caractères, esquissés d'un trait trop vague, n'ont pas la personnalité nécessaire à la vie du théâtre, et l'intrigue est d'une simplicité enfantine II n'en faut pas moins regretter que cet énergique peintre du vice ait renoncé à traiter un sujet où il eût certainement trouvé des scènes plus originales et d'un pathétique plus littéraire que Zola dans son Assommoir, qui, du reste, offre, par sa donnée première, quelque ressemblance avec VIvrogne.

(2) Le sujet du Marquis du 1" Houzards a aussi sa grandeur et sa poésie. C'est, dans un jeune cœur de soldat, la lutte de l'amour d'une femme contre la fidélité à l'honneur. Mais l'intrigue ne se dégage pas, dans ce plan incomplet, des limbes de l'idée abstraite qui la renferme. Aucun des personnages n'a cette physionomie saillante et tout individuelle, qui, au théâtre, est indispensable. V. à l'Appendice, ix, i, la rectification de M""* la comtesse de Molènes.

(3) Ce fragment est si court qu'il ne permet même pas d'entrevoir les linéaments rudimentaires d'une intrigue. On la rc^rttta doublement quand on longo qua Bauda-

iTV»B »J#«aAPMI^WB i4i

dissantê, Baudelaire tenta lériemement, tn 1860, ds donner corps enfin à des idée» qu'Hostein, press«nli, avait encouragées.

Nous lisons dans sa correspondance avec Malassis, en décembre 69 :

« Maintenant il est possible qu'à la fin du moii, je puisse vous offrir mille francs venant d'Hostein. »

Et encore, sept mois plus tard :

« Mon intention est de vous donner la moitié de la somme que je suis sûr de pouvoir tirer d'Hostein. Celte somme ne peut être que considérable. »

Mais Baudelaire n'avait aucune des qualités requise! par l'art dramatique. Renonça-it-il de lui-même à des tentatives dont il n'eût pu attendre que de nouveaux déboires ? Essuya-t-il du directeur de la Gaîté un refus définitif? A partir de juin 1861, il n'est plus question, dans sa correspondance, des espoirs qu'il fondait sur sa production théâtrale.

En février 1861, après de longs atermoiements causés par le projet d'un frontispice sur lequel l'auteur et M. Bracquemond n'avaient pu se mettre d'accord (i),

laire qui, certes, avait qualité pour peindre, lui aussi, la grande ligure dont furent hantés tous les maîtres de la poésie, de la mélodie et du théâtre, a écrit quelque part : a Rien de plus beau que le lieu commun ! »

Quelle magnifique occasion il eût trouvé là de proiiver triomphalement, par un nouvel exemple, la justesse de cet axiome de haute esthétique !

(i) M , passim les lettres à Poulet-Malassis (1860-61). Ce Irontispice, dont Baudelaire raconte que l'idée lui en ▼iot en feuilletant l'Histoire des danses macabreSf d'Hya-

lA3 CHARLES BAUDELAIRB

la seconde édilîon des Fleurs du ma/ avait enfin paru. Parmi les trente-cinq poëmes nouveaux, quelquesuns, V Albatros, ÏHorlogey les Petites Vieilles^ le

cintlie Langlois (lettre à F. Nadar du 16 mai iSSg), fut remplacé par un portrait de l'auleur.

Cependant on savait — le La Fizelière et Decaux le mentionnent (p. 867) — qu'il existait en petit nombre «quelques épreuves d'essai de celte tentative abandonnée». Plusieurs ont passé en vente à la mort de M. Cliamplleury, réunies dans une plaquette unique à trente-trois ornements typographiques dessinés par Bracquemond et gravés par Sotain, qui devaient servir à l'illustration d'une luxueuse édition des Fleurs du mal^ projetée par Malassis vers i86a.

hQ Livre moderne (t. lîl, p. 85 et 129) a consacré un très curieux article à cette pinquette, aujourd'hui la propriété de M. Avery (de Mew-Yoïk). Nous en extrayons un passage :

c Les bandes portaient les initiales de Baudelaire, C. B., et des devises chères au poète comme : Erilis sicut Dei ou bien : Quia decepLu errore viarum, mises en exergue autour d'un groupe d'Adam et Eve chassés du Paradis. Un tleuron, lormé d'une tète de mort flanquée d'ailes de chauves -souris et de serpents, porte: Viuitur in(jenio,cœlera mortis erunt. Autre part, un soleil flamboie au milieu de ces mots : Ad solem dolorosa ; enlin sur un cartouche décoratif montrant un échafaudage, on lit : ErecLa modo erepta ». Une note de Champfleury commente : < En m'amusant à coller ces images, qui montrent comme une collaboration de Baudelaire et de Malassis, je suis frappé par les détails bibliques, mystiques et romantiques, les anges, les sabliers et les têtes de mort, les attributs maçonniques, les symboles autoritaires, les grandes épées de justicier et les plus grandes plumes encore du poète; btducuup d§ serpents, atliibuLs de la kcience, beaucoup de

ÉTUDB BIOGHAPHIQUI I^S

Voyage, plusieurs autres encore, sont au nombre des plus beaux que le poêle ait composés.

L'opuscule intitulé Richard Wagner et Tannhauser (Revue Européenne, avril 1861) acbeva de démontrer au public compétent que Baudelaire comprenait la question du grand style, dans tous les arts; mais il ne lui valut guère — à part le modique salaire qu'il eii retira, — d'autre satisfaction réelle qu'une lettre de Richard Wagner (i).

Yers le même temps, Baudelaire donna aussi à une anthologie, qui allait paraître, les Poêles français, quelques éludes remarquables, surtout par une habileté très rare à présenter, sous des aspects nouveaux, les caractères essentiels du génie ou du talent de chaque poète (2).

coupes de la sagesse, auxquelles Baudelaire avait sans doule soif de se désaltérer, mais quil approchait rarement de ses lèvres. »

Le même article donne encore une descrîplîon intéressante du frontispice fameux dont Rops orna l'édi lion des Epaves, Amsterdam (Bruxelles), à l'enseigne du Coq, 1866, in-ia, et une fort belle lettre que le grand aquafortiste avait écrit à Malassis au sujet de cette planche.

(i) V. celte Icltre à Y Appendice.

(3) Les Poètes français, recueil publié sous la direction de M. Eugène Ckepet (Gide, puis Hachette, 1861-63).

Ces notices ont été réimprimées dans le tome III des œuvres complètes de Baudelaire, c'est-à-dire L'Art romantique, soi; s la rubrique : Rc flexions sur quelques-uns de mes contemporains. Elles sont au nombre de sept, intitulées : Victor Hugo, Marceline Desbordes- Valmore, Théophile Gautier, Gustave Le Vauasseur, Théodore de Banville Pierre Dupont, Leconle de Lisle. On peut dire que c'est le

t^^ ClABLEft BAimELAIRB

Mail ton principal travail, pendant cet dernièrea années de production active, fut de continuer deux séries d'œuvres déjà commencées, sa traduction d'Edgar Poe et les Poèmes en prose.

Après avoir choisi, au début, dam lei nouvelles du grand romancier américain, celles qui lui avaient paru les plus belles, il fit connaître successivement au public français la Genèse d*un poème. Eurêka (i864)» Histoires grotesques et sérieuses (i865).

Entre temps, il publiait encore (i 86 i-i 864), quelques poésies nouvelles, dont notamment Madrigal triste et la Plainte d*un Icare.

Au mois de décembre i86i, Baudelaire se porta candidat à l'un des deux fauteuils de l'Académie française, qui se trouvaient vacants alors.

On peut conjecturer avec vraisemblance que sa résolution lui fut principalement suggérée par ce désir d'étonner les autres et lui-même, qu'Asselineau, dans

travai! de critique où il a le mieux montré la sûreté de son jugement dans les questions littéraires. Baudelaire avait, non sans raison, une très grande confiance dans sa sagacité de critique. A l'occasion de son étude sur Daumier, il écrivait à M. Martinet, directeur du Courrier artistique^ qui lui exprimait le regret de ne pouvoir, par crainte de la censure officielle, publier intégralement le manuscrit: a Croyez que j'ai pour vous un sincère dévouement, mais je ne peux pas me soumettre à des circonstances. J'ai pris l'habitude, depuis mon enfance, de me considérer comme infaillible. » Asselineau a constaté, chez ion ami, le même trait de caractère. V. à ÏAppêii' dice son Recueil d Anecdotei.

<T«BI BIOCRÀruiQCB l4i

fes ana reconnaît avoir été constamment le motif dea œuvres et des actions de son ami. Mais nui doute qu'il n'y vît aussi, outre un moyen d'affirmer publiquement la conscience qu'il avait de son talent, l'occasion de plaider, aux portes de l'Académie, la cause de la poésie trop souvent éconduite.

« Vous me comprendrez facilement, écrit-il à Arsène Houssaye en le priant d'annoncer « celte candidature inouïe », si ja vous dis qu'f^tant personnellement sans espérances, j'ai pris plaisir à me faire bouc pour tous lesinfortunés hommes de lettres j).»

Et encore, à Flaubert qui, tout en lui envoyant une lettre d'introduction auprès de Sandeau, s'étonne d'un acte si contraire au caractère indépendant de son ami :

« Comment n'avez-vous pas deviné que Baudelaire, ça voulait dire Auguste Barbier, Théophile Gautier, Banville, FlauLcrt| Leconte de Lisle, c*est-à dire littérature pure (a) } »

A peine annoncée, cette résolution fit grand tapage. Ceux de ses confrères qui se piquaient de respectabilité s'étonnèrent qu'un auteur « flétri par les tribunaux », selon le mot de l'un d'eux, osât briguer l'honneur d'être admis dans l'honorable compagnie. D'autre part, la petite presse railla fort le camarade qui, désertant le camp des irréguliers, passait si ellVontément à I*ennemi (3).

(i) Lettre non datée.

(2) 3i janvier 1S62. V. à VAppendicCy X, les lettres de [Flaubert. Baudelaire s'était aussi adressé à Asselinoau

pour lui demander de le servir auprès d'Emile Augier cl de Ponsard ( 1861, lettre non datée.)

(3) Ces attaques furent relevées dans la Revue anecdotiqaCt qui défendait la candidature du plus célèbre de ses

l4ê CHARLES BALDELAinS

Avant de poser sa candidature, Baudelaire avait voulu consulter Sainte-Beuve, comme il faisait dans toutes les circonstances graves de sa vie littéraire, et son ami avait cherché à le dissuader d'une tentative qui ne pouvait aboutir qu'à un échec. Mais le poète s'obstina. En homme qui avouait tirer un de ses plus grands plaisirs de la sottise d'autrui, il se divertit fort de l'acharnement de ses détracteurs et de l'hostilité que sa candidature soulevait déjà parmi ceux dont il allait solliciter les voix.

Il éciivit à un ami ce billet, dont la date est inconnue comme le nom du destinataire :

« Le bruit m'est revenu que ma candidature étant un outrage à l'Académie, plusieurs de ces messieurs ont décidé qu'ils ne seraient pas visibles pour moiP Mais c'est trop fantastique pour être possible (i '. »

rédacteurs. On lit, dans le numéro de février 1863, celte boutade anonyme, mais où se reconnaît le ton gouailleur de Poulet Malassis ; « La petite presse ne se montre, pas plus que M. Villemain, sympathique à l'aulcur des /•'/eur* du mal ; mais son opposition prend son point de départ dans un ordre d'observations étrangères à la littérature.

« 11 appert de faits non contestés que M. Baudelaire comparé couramment au mancenilier, inspire aux marchands de vin l'idée du suicide, jeté des sorts dans les compagnies où il fréquenle, et fait, pour les Revues où il passe, comme la cavale d' Attila faisait s(kher l'herbe.

(( Non seulement tout cela est vrai, mais encore (les auteurs de ces articles n'ont qu'à se bien tenir) M. Bau delaire (ist de première force dans la pratique de l'envoûlage... "' ntuie supérieurement l'aiguillelle. »

(1) Billet cité dans l'Annuaire de la Société des Ami des livrei, i8Sd.

âTUDR BlOtiHAPilJQUB lt^•^

Assclincau a raconté l'accueil que reçut DaudeUiie dané sa tournée de visites obligées.

« Il alla voir M. de Lamartine, qui l'accueillit (rèa t>irn ; M. de Sacy, toujours bienveillant; M. Villemain, qui le reçut aver. hauteur ; M Viennet et quelques autres. Il nous rtf portait de quelques-unes de ces audiences des récits, des nriots à mourir de rire, telle, par exemple, celte définition devenue fameuse,quolui avait formulée M Viennet; « Il n'y a que cinq genre», monu fiieur : la tragédie, la comédie, la poésie épique, la satire.. . et « la poésie fugitive qui comprend la fable, où j excelle. »

La Revue anecdotlcjae, de son côlé, donna de piquants détails sur les disposilions fort diverses que montrèrent au téméraire candidat ceux dont il ambi- ^tionnait de devenir le collègue :

» M. Baudelaire a fait la plupart de ses visites, mais il oe raconte guère que sa visite à M. Villemain. Ce n'a pas été, à f-ro» prement parler, une visite, mais plutôt une rencontre, et uq« rencontre assez vive.

fl On n'a jamais dit que M. Villemain fut tout aimable ; mxif la mauvaise grâce se complique encore chez le secrétaire perpétuel, de l'appréhension que le candidat au siège vacant n'entre avec l'arrière désir de voir prochainement vaquer le sien projjre. Ce doute est partagé par M. Viennet, qui, tout en se jurant m pello un Sedet xlernamque sedebit, n'oublie jamais de reconduire le visiteur avec cette phrase sacramentelle : « Vous n'atlendre;i pat longtemps mon fauteuil, monsieur, vous ne l'attendrez pas )ong> temps. »

ti Deux attaques de M. Villemain, avec les ripostes de M. I^audelaire, donneront aux curieux le ton du dialogue de ces mes- •ieurs :

Il faut croire que ce n'était pas <« trop fantastique pour être possible », car Baudeicure ne put rencontrer ni Ponfsard, pour bqucl il avait d(Mnandé une lettre d introduction à Asselineau. ni Saint-iMjrc Girardin, ni Legouvé.

kifi CIIARLBi «AUDKLAiriA

» M. ViLLEMAiN. — Vous vou« préscntei à l'Acadétcf^ o^onffieur ; combien avez-vous d« voix ?

» M. BAUDSLAjnB. — M. le sccrétairo perpétuel n'ignore pai, non plus que moi, que le règlement interdit à MM. le» académiciens de promettre leurs voix. Je n'aurai donc j^icune voix jusqu'au jour où, sans doute, on ne m'en donnera pas une.

» M. ViLLEMA.ijf, avec insistance. — Je n'ai jamais eu d'origimilité, moi, monsieur.

» M. BAL'DSLA.inB, avec insinuation, — Monsieur, qu'en la^czvous ? »

En revanche, le poète des Fleurs du mal fut très aimablement reçu par le poète d'Eloa. Alfred de Vigny ne connaissait que de nom Charles Baudelaire ; mais le souvenir cuisant qu'il gardait lui-même des épreuves que lui avait values l'obtention de son fauteuil sous la coupole, le portait à l'indulgence. Quand il eut lu les Fleurs du maU ce ne furent plus seulement de courtoises paroles qu'il donna au téméraire candidat, mais aussi d'aflcctueux et paternels conseils, dont celui, d'ailleurs, de renoncer à son projet (i).

Cependant Sainte-Beuve saisit l'occasion, qui s'offrait, de rendre un public témoignage de haute estime à son ami méconnu et injurié. Dans une « Causerie du lundi » intitulée : Des prochaines élections de l'Acadé-^ mie (2), il exposa un très judicieux plan de réforme,; au sujet de la façon dont se faisaient les choix de h compagnie, dictés par des considérations politique? bien plus que par des motifs littéraire».

(i) V. C. Baudelaire et Aîf. de Vigny, candidats à rA:a* demie, étude par Eiiknns Cuahavay, Charava^ frèrej, éd. ïb79.

{2} V. le Constiluiionnelf 30 janvier i86a.

£tv»B Bieeiu^QiQUE 149

Ihiîs, passant à Texamen des titres de» divers candii''*ts et arrivant à l'auteur des Fleurs du mal, il rendit justice à l'originalité de son talent (louange précieuse entre toutes pour Baudelaire), sans quitter toutefois le ton d'apologie dont il croyait ne pouvoir se dispenser en parlant des Fleurs du mal au public. On sait la métaphore restée célèbre qu'il trouva pour le livre tant attaqué :

« Ce singulier kiosque, fait en marqueterie d'une originalît<S concertée et composile, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtschatka romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. »

De plus, Sainte Beuve prit soin de défendre la personne même du poète, en protestant contre l'absurde légende qui calomniait ses manières et son savoiryivre :

« Ce qui est certain, c*egt que M. Baudelaire gagne à être vu ; que là où l'on t'attendait à voir entrer un homme étrange, •xcentrique, on te trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout k fait classique dans les formes. »

Ravi de l'assistance que lui prêtait son puissant ami, Baudelaire s'empressa de lui écrire avec une véritable effusion de reconnaissance. Mais, dans le même billet(i),

(i) Non content de sa lettre, Baudelaire s'était ingénié à témoigner encore sa reconnaissance à son protecteur en lui rendant publiquement ses éloges. La Revue imerxio' tique (n** du i5 janvier 1862) avait publié sur l'article, Des prochaines élecUons de l'Académie, ces lignes san5 signature :

tt Tout l'article est Un chef-d'œuvre plein de bonne

l5o CBàRI.ES uaudblairc

i! lui annonçait que, sauf conseil contraire de sa part, il renoncerait à briguer le fauteuil de Scribe, optant pour celui de Lacordaire :

humeur, de gaieté, de sagesse, de bon sens et d'ironie. Ceux qui ont l'honneur de connaître intimement l'auleur de Joseph Delorme et de Volupté savent apprécier en lui une l'acuité dont le public n'a pas la jouissance. Nous voulons dire une conversation dont l'éloquence capricieuse, ardenle, sublile, mais toujours raisonnable, n'a pas d'analogie, même chez les plus renommés causeurs Eh bien, toute cotte éloquence familière est contenue ici. Rien n'y manque, ni l'appréciation ironique des fausses célébrités, ni l'accent profond, convaincu, d'un écrivain qui voudrait relever l'honneur de la compagnie, à laquelle il appartient. Tout y est, m^me V utopie M. Sainle-Beuve, pour chasser des élections « le vague si naturellement cher aux grands seigneurs », — pour comprendre le sel de ceci, il faut se souvenir que le prince de Broglie était candidat contre Baudelaire, — désire que l'Académie Irançaise assimilée aux autres académies, soit divisée en sections correspondant aux divers mérites littéraires : langue, théâtre, poésie, histoire, élo(juence, roman, « ce genre si moderne si varié, auquel l'Aradémie a jusqu'ici accordé si peu de place ». Ainsi, dit-il, il sera possible de discuter, de vérifier les titres et de faire comprendre au public la légitimité d'un choix.

(( Hélns ; dans la très raisonnable utopie de M. Sainte- Beuve, il y a une vaste lacune : c'est la fameuse sci lion du vague, et il est fort à craindre que ce volontaire oubli rende à tout jamais la réforme impraticable. »

Sainle-Beuve avait tout d'abord attribué ces lignes à Poulet-Malassis, alors directeur de la Revue anecdotifjue, ei l'en avait remercié par ce billet olographe encore inédit:

« Ce 3 lévrier - Je suis bien touché et reco>ii»aissant de la manière dont Tauleur de la Revue anecdolique a bien

frUDB ftlOGBAFHIQUK l5l

« C'était primitivement mon dessein, et si je ne l'ai pas fait, c'était pour ne pas vous désobéir et pour ne pas paraître trop excentrique... Aussi bien Lacordaire est un prêtre romantique et je l'aime. Peut-être glisserai-je, dans la lettre, le mot de romantisme, mais non sans vous consulter. »

Il avait écrit, en même temps et dans le même sens, à Vigny (i). Les deux réponses ne se firent pas attendre. Elles n'étaient pas moins formelles l'une que l'autre, et conseillaient un désistement simple et total,

Sainte-Beuve écrivait même :

« Ce choix exprès du P. Lacordaire, le calhoHque-romantîqaef paraîtrait excessif et choquant, ce que votre bon goût de candidat ne veut pas faire (aj. »

Sur de nouvelles instances du critique des Lu/idis (3), Baudelaire se décida enfin. Il écrivit la lettre

voulu parler de l'article sur rAcadémie et de l'appui qu'il vient me donner ddns cette question.

(r II ny a eu, à la séance qui a suivi, rien de particulier, aucune inlerpellation, et les choses se sont passées comme à l'ordinaire,

« Je salue et respecte le bienveillant anonyme. >

Le passage mis en italique témoigne que Sainte-Beuve, qui savait quel émoi ses projets de réforme avaient dû jeter dans l'illustre compagnie s attendait à être prisa par>ie par quelf[u'un — ou juelques-uns de ses collègues.

(i) V. à l'Appendice^ X, la lettre d'A. de Vigny.

(a) Correspondance ^ t. 1, lettre du a6 janvier 1862.

(3) a Je vous ai dit raisonnablement qu'il n'y avait rien à faire, selon moi... Laissez l'Académie pour ce qu'elle est, plus surprise que choquée, et ne la choquez pas en revenant à la charge au sujet d'un mort comme Lacordaire. Vous êtes un homme de mesure et vous devez sentir cela... » ^Correspondance, t. I, lettre du 9 lévrier i8Ca}.

l5i «1IÀRLB8 BâUDILIIRS

de désistement qu'il faut, en pareil cas, adresser au Becrétri-^e perpétuel de l'Acaclémie IVançaise.

Nous n'avons pas celle lettre (i) mais le sens nous en est donné par cet entrefilet de la Revue anecdotique, où l'on voit de quels plausibles prétextes le poète couvrit sa retraite ;

« M. Gliarles Baudelaire s*est désisté de sa candidature au fauteuil du P. Lacordaire, un peu parce qu'il ne t était prcsenti que pour prendre rang beaucoup parce que les opposants protesteront peut-être, par un vote en blanc, contre la candidature imposée du prince de Broglie. La nomination de ce dernier n'en est pas moins certaine. »

Et parlant de la candidature tardive de Gautier, qui venait de se produire, l'auteur anonyme de l'entiefilel ajoute :

« A voir l'ardeur du pourchas qu'excite chaque vacance, et h. considérer les illusions des candidats, il semble peu piohable que personne se relire devant ce grand nom littéraire, si l'on excepte toutefois M. Baudelaire, qui certainement ne mettra pas le sien en balance avec celui du cber et vénéré maître auquel il a dédié lea Fleurs du mal. n

Un dernier billet de Sainte Beuve nous apprend l'impression que produisit sur l'Académie la lettre du poète :

« ..Quand on a lu votre dernière phrase de remerciement, oonçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut : Très bien 1 Ainsi, vous avez laissé de vous une bonne impreaaion. N'est-ee donc rien (a) ? »

(i) Le « dossier Baudelaire » a disparu dea archives de l'Académie, (a) Corrtsp^ndance, !• I, lettre du i5 février i86a.

Atubb kioetAPaïQOB i53

En somme, Baudelaire sortait de la lutte sans attendre une défaite inévitable. L'honneur était sauf.

On peut supposer que, parmi les raisons qui lui faisaient désirer d'être admis à porter l'habit vert, Baudelaire avait particulièrement envisagé la manière de réhabilitation qui eût résulté, pour lui et son œuvre, d'un lustre quasi-officiel.

Le jugement qui l'avait condamné naguère pesait encore sur sa réputation. Des directeurs de journaux, qui n'exerçaient certes pas, d'habitude, sur les articles qu'on leur apportait, un contrôle bien rigoureux au point de vue de la pruderie, s'eiîarouchaient, . — quand elles leur étaient oilertes par Baudelaire, — de peintures de mœurs qui, signées de tout autre nom, auraient passé sans objection (i). Et les pouvoirs publics, trois ans après le procès des Fleurs^ s'en souvenaient assez pour refuser l'estampille aux Paradis arti^ ficiels (lettre du i8 août 1860).

Mais rien n'a jamais pu détourner Baudelaire de sa voie, et, quand il publia dans le Figaro (numéros des 26, 28 novembre et 3 décembre i863), le Peintre de la vie moderne^ il loua son ami, M. Constantin Guys,

(i) Je me souviens d'avoir entendu Baudelaire se plaindre à Gustave Flaubert des sévérités du directeur littéraire d'un journal de la presse politique. On exigeait de lui des suppressions, dans le poème en prose intitulé Les Vocations. Il refusa de se soumettre à cette censure excessive, et ce très beau morceau ne parut que dix huit mois plus tard, dans le Figaro du i/j février 18C4. V, encore les Icttrei du 18 août 1860 tt un« Uttro de Sainte JBeuve fi86a, non datée.)

avec une aud.icîeuse franchise, sans nul souci de scandaliser le lecteur ou les rivaux du maître an^^^ais. M

Cependant sa santé s'altérait. Dès le commencement de 1862, il écrivait, dans son journal intime, Mon cœur mis à nUy ces lignes douloureuses et sinistres :

« J'ai cultive mon hystérie avec jouissance el terreur. Mainlenanl, j'ai toujours le vertige, el aujonrd'liui, 28 janvier iSOa, j'ai subi un singulier avertissement, j'ai senti passer sur moi le vent de Taile de l'imbcciltité. »

A la (in de la même année, il mandait avec mélancolie à Poulet-iMalassis : a... Pour moi, je me porte fort mal et toutes mes infirmités, physiques et morales, augmentent d'une façon alarmante. » Rien de plus à ce sujet, dans sa correspondance, jusqu'à la date de son départ pour la Belgique (avril i864); mais son état ne s'était pas amélioré. Plus tard, à propos de graves symptômes, précurseurs de la crise qui lui lut lalale, il écrira à M. Ancelle : 0 Je suis persuadé que j'étais malade en quittant Paris, n

On le rencontrait, dans les rues, vêtu d'habits râpés et l'air de plus en plus sombre. 11 n'écrivait presque plus, el, avec une obstination désespérée, il menait le train de vie qui répondait le mieux à sa conception pessimiste de la vie et de la nature humaine. M. Troubat qui le voyait intimement, pendant cette triste période, a bien voulu me communiquer ce curieux souvenir :

« Fréquentant les endroits où Ton s'amusait, tels que le Casino de îa rue Cadet, j'y rencontrais, de temps en temps, Baudelaire qui errait, avec une mine sinistre, au milieu des filles qu'il c(Iarouchait.., 11 s« promenait à Tccart, en solitaire... Un soir, il

ÉTGDE BIOSRAPUIQUI l55

me parla d'une fille à qui il avait demandé, sans m nommer, li elle connaissait ses œuvres. Elle répondit qu'elle ne connaissait que Musset I Vous vo^ez la colore de Baudelaire (i), »

Ce poète qui avait tout aimé de Paris, non seulement ses verrues, comme Montaio;ne, mais ses plaies, finit par le prendre en dégoût. Il voulut s'expatrier (2).

(1) Cf. Le monument de Baudelaire, par Jules Claretie (Journal, 4 septembre 1901).

« ... Et alors, assis tout seul devant quelque table ronde, dans un coin, remplaçant le liascliicli par le houblon, il regardait passer, au son de quelque valse de Mélra ou de quelque quadrille d'OlTenbach, le délilé macabre des viveurs aux yeux troubles et des jolies filles aux pommelles rosées par la phtisie.

)) — Qu'est-ce que vous failes-là, Baudelaire, lui demandait ce petit abbé de Charles Monsclet, qui entrait au Casino Cadet comme Bernis à Trianon.

» — Mon cher ami, je regarde passer des têtes de mort! »

Ixemarquons que la plupart des dessins que Baudelaire laissa, représentaient des scènes macabres :1a mort chevauchant à travers les camps ; la mort en parure caquetant, pipe en bouche, avec les vivants ; la mort saisissant une épée, etc.. etc. Le plus grand nombre se réclamaient delà gravure allemande, plusieurs signées Alfred Rethel.

(3) Suivant M. Geouges Barral, les motifs qui délermiacrent Baudelaire à s'exiler, furent -d'ordres divers:

» — Alors, pourquoi êtes-vous venui*

» --Est-ce que je sais? je suis venu pour trouver la paix, le moyen de travailler, pour échapper aux tracas de la vie de Paris, aux poursuites d'une femme insatiable. Ah 1 no tombe jamais dans les grilTes féminines. Et puis, je suis malade, malade. J'ai un tempérament exécrable, par la faute de mes parents. Je m'elliloche à cause d'eux. Voilà ot que c'est que d'être l'enfant d'une mère de 27 ans et

l56 CMA&LEI lÀUDILAIlB

Mais où aller ? Un renseignement inexact, qui lui fui donné à la légère (i), lui suggéra le faux espoir de gagner de grosses sommes en faisant, à Bruxelles, des lectures publiques et des conférences, dans les Cercles(2), Il accueillit cette idée avec d'autant plus d'empressement qu'il espérait vendre une édition de ses œuvres complètes à la maison Lacroix et Verboeckhoven. Il quitta Paris au printemps de i864 et, dans la dernière quinzaine d'avril, sa résidence fut fixée à Bruxelles (3).

d'un pcrc âgé de 73 ! Union disproportionnée, pathologique, sénile. Pense donc, 45 ans de différence 1 Tu me dis que lu fais de la physiologie avec Claude Bernard. Demande donc à ton maître ce qu'il pense du fruit hasardeux d'un tel accouplement! d (Le Petit Bleu de Bruxelles, Entretiens avec Baudelaire, 3i août 1901.) Le typographe a commis ici une légère erreur : ce n'est pas soixante douze, mais soixante deux ans qu'avait Jean- François Baudelaire quand son fils naquit.

(i) Par Stevens si on en croit une lettre de M"' Meurice (non datée). qu*on trouvera à VAppendicr X.

(a) Asselineau écrit dans sa Vie :

« Il avait rêvé les magnifiques profits réalisés en Ail*l gleterre et en Amérique par Dickens, par Thacheray, par Longfellow et par Edgar Poe même, revenus riches après une tournée employée à exploiter de ville en ville un même livre ou une même leçon. »

(3 Le 16 avril, d'après la bibliographie La Fizelière eli Decaux.

La correspondance de mars 1864 nous montre Baud< laire priant Poulet-Maiassis, qui part pour Bruxelles des^ charger d'une note pour M. Vervoort, président de la Chambre des Députes et président du Cercle artistique, •t contenant lu titret des lectures qu'il vsut fairs.

Il put croire un instant k Taccomplissement de ses espérances. Trois conférences, qu'il donna au Cercle des Arts, eurent du succès. Un des critiques les plus autorisés de la Belgique, le rédacteur chargé des Beaux-Arts à V Indépendance belge, M. Frédérix, en avait fait, avec une hospitalière obligeance, un compterendu des plus favorables (i). \

(i) « Il paraît que j'ai eu ici un succès inconnu jusju'alors je n'ai donné qu'une seule conférence. La saison ilanl 1res avancée, ma spéculdtion de lectures est presque nanquée. Ici, tout va très lentement, et je n'ai pas encore le réponse d Anvers, de Bruges, de Liège ni de Gand. dais vous savez que le vrai but de mon voyage est de 'endre, aussi ciicr que possible, la collection de mes arides critiques à la maison Lacroix... Mais réussirai-je ? 'y suis si peu accoutumé...

» La première était sur Delacroix, la seconde sera sur liéophiie Gautier. » (Lettre à M. Ancelle, en date du f mai i86/i )

On trouvera, à Y Appendice^ F, les pages émues où L Cauille Lemonnier, qui eut l'heureuse fortune d'assigirà l'un* de ces conférences, a eonsigac ses souvoniri, et

l5S CHARLES BAUDELAIRI |

Maïs les mécomptes ne se firent guère attendre. Le 27 mai, il écrit à M. Ancelle :

« Je n'ai pas encore attaqué la grande affaire ; mais je doute ,cle tout. Jugez vous-même si je n'en ai pas le droit. Après cinq conférences (grand succès , j'ai désiré régler. Au lieu de 600 francs, on m a apporté lO' .rancs avec une lettre d'excuses alléguant que, les fonds étant épuisés, on avait compté deux séances seulement à 5o franct, et que pour les trois dernières, comme elles avaient été données après l'époque où s'arrcLe la •aison des cours publics, on les avait considérées comme un •cte de générosité de ma part. Quel peu[»Ie 1 Quel monde ! Je n'avais pas de traité écrit. J'avais traité verbalement pour 100 francs par conférence. J'ai eu envie de faire don des 100 francs aux pauvres. Quel horrible monde (i) I

qu'il a bien voulu nous permettre d'emprunter à sa Vie belge ( E. Fas(|uclle, éd., iQoS).

Elles consli tuent un témoignage fort intéressant à di- >ers litres, indépendamment de la légitime autorité qu'elles empruntent au nom de leur auteur. Notamment elles nous rappellent — et ce n'est certes pas M. Camille L^-monnier qu'on pourrait suspecter de partial i'té sur ce point, — l'indillérence absolueoù la Belgique de i865 tenait les choses de l'esiTlt ; puis, outre qu'on y trouve un très pittoresque portrait de Baudelaire orateur, elles nous donnent à entencire que le poète des Fleurs du mal aurait bien pu se tromper du tout au tout sur le « grand succès » de ses nouvelles tentatives.

(i) Après ces cruels mécomptes, Baudelaire cessa tous rapports avec le Cercle des Arts; mais en juin i865, il ' donna encore une « petite soirée littéraire d un caractère tout à fait privé » dans les salons de M. Prosper Crabbe, auprès duquel ses travaux de critique picturale lui avaient valu un accueil tout particulier.

A l'occasion de la vente de la collection Crabbe, le Gil Bios (14 juin iS'^Oj a produit quelques extraits d'un

ÉTODE IJÎÛQRAFHIQUB 150

» J« n'ose pas écrire toute cette mésaventure à ma mère, do »cur do la désoler.

» Dans quelques jours, je traiterai, si je peux, ma grosse afàire, mais je suis exaspéré et découragé. »

Le i4 juillet suivant, il annonce l'avortement com- }let de ses projets :

« Tout a échoué. Un mouchard ne peut pas réussir dan» me ville aussi défiante. J'ai été malade pendant deux mois et lemi... Le joli voyage 1 Cependant je veux qu'il me serve à [uelque chose, et je fais un livre sur la Belgique, dont les raginenls paraîtront au Figaro. La question des mœurs (m<Eurs ►oliliques, clergé, libres-penseurs) est déjà rédigée. Maintenant, { faut voir Anvers, Bruges, Mamur, Liège, Gand, etc. En omme, je saurai faire un livre amusant, tout en m'ennuvant >eaucoup. ci, tout a été contre moi, tout m'a nui, surtout ma ^mpathie visible pour le» jésuites. Vous savez probablement lans quelle situation extraordinaire se trouvent la Chambre et le oinislère. J'espérais des coups de fusil et des barricades. Mais « peuple est trop bête pour se battre pour des idées. S'il 'agissait du renchérissement de la bière, ce serait différent... ^uel peuple inepte et lourd ! Ici les jésuites ont tout fait, et out le monde est ingrat pour eux. »

Il poursuit la tâche commencée, mais sans entrain. Lu bout de cinq mois de séjour à Bruxelles, il écrit à A. Ancelle :

a septembre i864*

« Je suis content de mon livre. Tout ce qui est mœurs, culte, rt et politique est fait. Il manque la rédaction de mes excur ions en province. Je ferai cela à Ilonfleur J'écris à M. de Vil- Bmessanl de ne rien publier avant mon retour en France Vous

atalogue descriptif esquissé par Daudelaire, On en Irouera le texte entier dans les OEuvres lios'huines qui seront iditées incessanmieut par le ^iercure de France,

l6d CHi.RLES BAUBELAIRE

devinez pourquoi. Je suis trè« mal vu ici. D'ailleurs, j« ne m% suis pas gôné pour crier tout haut ce que je pensais. £t puis on sait que je prends des notes partout. »

Le i3 octobre, plaintes nouvelles et très vives:

a ...Figurez-vous, mon cher ce que j'endure. L'hiver est venu brusquement. Ici on ne voit pas le feu, puisque le feu est dans un poêle. Je travaiHe en bâillant, quand je travaille. Juges ce que j'endure, moi qui trouve le Havre un port noir et américain, moi qui ai commencé à faire connaissance avec l'eau et le eiel, à Bordeaux, k Bourbon, à Maurice, à Calcutta (i). Jugez ce

(i) J'ai dit plus haut qu'il est établi que Baudelaire ne toucha jamais Galcutla au cours de son voyage de i8Aa«le — seul voyage de quelque imporlance qu'il ait jamais fait.

Quant au goût qu'il marque dans cetle lettre pour l'eau, le ciel, les arbres, etc., c'était un goût nouveau chei lui, car il avait toujours professé l'horreur de la nature. V. plutôt les Souvenirs de Sciiaunard (G. Charpentier 1887.) « ...La campagne m'est odieuse, dit Baudelaire pour expliquer sa hàle à s'enfuir d'Ilonfleur, surtout par le beau temps. La persistance du soleil m'accable ; je me crois encore dans l'Inde où la continuité monotone de son rayonnement jette dans la torpeur plus de cent millions d'êtres humains... Ah ! parlez moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent, et sans que jamais leurs alteniances de chaleur et d'humidité puissent profiler à de stupides céréales... Je froisserai peut-être vos convictions de paysagiste, mais je vous dirai aussi que l'eau en liberté m'ist insupporlable ; je la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d'un quai. Ma promenade préférée est la berge du canal de l'Ourcq... quand je me baigne, c'est dans une baignoire ; j'aime mieux une boite à musique cju'un rossignol ; et, pour moi, l'état parfait des Iruils d'un jardin ne commcnwe qu'au compotier !.., Enfin, l'homme sou-

ÉT¥i>E Biesn.irin^UB i6i

que j'enduro dans un pajt où les arbres sont noirs et oh Uê fleurs n'ont aucun parfum. Quant h la cuisine, vous verre/, je lui ai consacré quelques-unes des pages de mon petit livre... Quant à la conversation, ce grand, cet unique plaisir d'un être spirituel, vous pourriez parcourir la Belgique en tout bens, sans trouver une âtne qui parle. Beaucoup de gcna se sont pressés, avec une curiosité de badauds, autour do l'auteur des Fleurs du mal. L'auteur des (leurs en question ne pouvait vUre qu'un monstrueux excentrique. Toutes ces canailles là m'ont pris pour •in monstre, et quand ils ont vu que j'étais froid, n.odéré et poli, — et que j'avais horreur des libres-penseurs, du progrès et ie lotite la sottise moderne, — ils ont décrété (je le suppose] que |e n'étais pas l'auteur de mon livre.

« Quelle confusion comique entre l'auteur et le sujet I Ca maudit livre (dont je suis très fier) est donc bien obscur, bien inintelligible ! Je porterai longtemps la peine d'avoir osé peindra le mal avec quelque talent.

mis à la nature m'a toujours semblé avoir refait un pa» vers la sauvagerie originelle ! »

On pourrait soupçonner Schaunard d'avoir « corsé », pour en aiguiser l'intérêt, les propos qu'il attribue à son ami, si Baudelaire lui-même, et à plusieurs reprises, n'avait renchéri sur eux dans sa correspondance comme dans son œuvre. Le Rêve Parisien offre cet exemple unique, je crois, dans la poésie, de réaliser un paysage dont le végétal est entièrement banni. Comparez encore la lettre à Desnoyers : « Vous me demandez des vers pour Yotre petit volume, des vers sur la Nature, n'est-ce pas ? tur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, le soleil sans doute? mais vous savez bien que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux, etc., etc. » Que ! conclure de tout ceci ? Peut-être, simplement, que Baudelaire était de la famille de ces infortunés qui ne désirent que ce qu'ils n'ont pas et n'aiment que le lieu où ils né sont pas. Flaubert, un nerveux aussi, rêvait aux plaines de sa Normandie sur les ruines de Carthage,

l6a CBA.RLBS BAUDELAIHX

» Du reste, je dois avouer que, depuis deux ou trois mois, j j*ai lâché ia bride à mon caractère, que j'ai pris une jouissance j particulière à blesser, à me montrer impertinent, talent où j j'excelle, quand je veux (i). Mais ici, cela ne suffit pas, il faut être grossier, pour être compris,

» Quel tas de canailles 1 Et moi qui croyais que la France était un pays absolument barbare, me voici contraint de reconnaître qu'il y a un pays plus barbare que la France 1 Enfin, que je sois contraint de rester ici avec des dettes, ou que je nie sauve à llonlleur, je finirai ce petit livre qui, en somme, m'a contraint à aiguiser mes griffes. Je m'en servirai plus tard contre la France. C'est la première lois que je suis contraint * d'écrire un livre absolument humoristique, à la fois boullon et sérieux, et où il me faut parler de tout. C'est ma séparation i d'avec la bêtise moderne. On me comprendra peut-être, enfin 1

» Oui, j'ai besoin de retourner à Honfleur. J'ai besoin de mère, de ma chambre et de mes collections. D'aiileurs ma mèi m'écrit de» lettres funèbres et s'abstient, avec une modératioi qui me fait mal, de me faire dss reproches, comme si elle crai^

(i) Témoin le fragment de cette lettre (3 janvier ibGSl adressée à M'"^ Paul Meurice qui fut, coin me on sait l'unif de ses plus intimes confidentes pendant les dernières an] nées de sa vie.

« J'ai passé ici pour agent de police (c'est bien fait (Grâce à ce bel article que j'ai écrit sur le banquet slia' kespearien), — pour pédéraste (c'est moi même qui répandu ce bruit, et on m'a cru !) ; ensuite j'ai passé poi un correcteur d'épreuves, envoyé de Paris pour corri^ des épreuves d'ouvrages injâmes. Exaspéré d'être toujoui cru, j'ai répandu le bruit que j'avais tué mon père, quQ je i avais mangé ; (\ue, d'ailleurs, si on m avait perj mis de me sauver de France, c'était à cause des service que je rendais à la police française. El on m'a crul,», nage dans le déshonneur comme un poisson dans l'eau ».

Ceci doit être dit à i'excu:^e de a Pauvre Belgique »,

ÉTUDE BIOORAPUIQUB l63

gnait d'abuser de son autorité, dans ses dernières années, dn peur de me laisser un souvenir amer. — Cela serre le cœur... »

Baudelaire avait deviné juste. Une lettre de M'"'" Aupick à M. Ancelle la montre désolée des échecs de son fils, mais ne voulant pas aggraver, par ses reproches ou par ses plaintes, le chagrin dont tant de déceptions abreuvaient le pauvre poète (i).

Le guignon constant qui le poursuivait, lui avait fait choisir, pour refuge, le pays du monde qui devaif blesser le plus vivement sa foi de catholique, ses doc-

(i) «... Je devrais m'accoututner à celte vie si bizarre, et en dehors de toutes les idées reçues, et me résigner. Mais je ne le puis, m'altachant sottement, avec aclianiement, à cette pensée qu'il me faut absolument, avant ma mort, un peu de conlenlement par lui. E' voilà que cela presse, je deviens bien vieille et assez faible. 11 lui reste bien peu de temps pour ce contentement auquel j'aspire. Je ne Taurai jamais J'aurais pu me consoler dans de grands succès littéraires (trouvant en lui rélolï'e qu'il fallait pour cela), mais là encore de cruelles déceptions (Charles ayant adc^^té un genre bizarre et absurde comme lui, qui lui fait peu de partisans) ! Il est vrai qu'il a pour lui son originalité, c'est quelque chose. Il n'écrira jamais rien de banal ! Il n'empruntera jamais les idées des autres, tant il est riche de son propre tonds.

« Je vous dirai qu'il voudrait vous voir attacher plus d'importance (ceci entre nous) à ses aTaires littéraires : il prétend que tout en marchant lentement, et même mal, elles marchent néanmoins un peu. » ^^ Lettre à M. Ancelle, l4 novembre 1864.)

Rien de plus humain ni de plus touchant que ces plaintes maternelles, qui se terminent par un orgueilleux éloge des beaux cotés de ce ûls dont elle vient de déplorer Ici défauts.

la

l64 CHARLES BAUDELAIRB

trines d'absolutiste, ses goûts d'artistes. Les lettres à M. Ancelle ne tarissent pas en plaintes à ce sujet (i). Tout lui déplaît, tout lui est odieux. La délicatesse de ses sens est (roissée, révoltée par tout ce qu'il voit, par tout ce qu'il entend. Il ne peut sortir dans la rue sans remarquer la laideur de la population. Son odorat dont il a constaté la sensibilité par ces lignes célèbres d'un de ses poèmes en prose : Mon âme voltige sur leù parfums, comme l'âme des autres hommes vollige sur la musique, endure un réel supplice dans une ville dont il ne cesse d'accuser « la puanteur ». C'est là un de ses griefs capitaux contre Bruxelles. La propreté flamande, si fameuse, ne serait, selon lui, qu'illusoire et mensongère.

Son dégoût va jusqu'à la colère, et la colère jusqu'à Texaspération. D'autre part, sa santé empire sans re-

* (i) Le livre inachevé sur la Belgique confirme, en les

répétant sous une autre forme, les plaintes de la correspondance. Asselineau, qui en a donné un résumé fidèle, mais incomplet (p. 89-90), avait, comme éditeur du poète, déclaré « ces notes inimprimables à cause de leur concision ruditnentaire et delà fréquente crudité d'expression ». Deux fragments en ont pourtant paru, un dans la Revue d'Aujourd'hui (i5 mars 1890), sous ce titre : Argument du livre sur la Bcigi'jue, l'autre dans l'ouvrage de M. Eugène Crépet, qui avait choisi une rubrique anodine entre tous les titres injurieux que Baudelaire avait répétés sur une feuille volante, et dont Asselineau donne l'énumération complète : Pauvre Belgique ! la Grotesque Bel" gique, la Belgique toute nue, la Belgique déshabillée, une Capitale pour rire, la Capitale des Singrs, une Capitale de singes. Le lecteur les trouvera reproduits dans les Œuvres Posthumes que prépare le Mercure de France^

lâclio. Au bout de dix mois de séjour en Belgique,, des symptômes graves commencent à se produire:

tt Je vous écris dans le répit que me laisse une de mes crises^ qui sont si violentes quelquefois, que, ce malin, il nn'a fallu plus d'une heure pour déchiffrer votre lettre... Vous me félicitez sur ma santé 1 Oejjuis huit iours, je soufTre en diabU. J'ai eu alternativement les deux yeux bouchés par le rhurae. la névralgie ou le rhumatisme. J'avais débuté, comme vous savez, par quatre mois de dérangements d'estomac et d'intestins. En août et en septembre, il j a eu un petit peu de lumière et de chaleur. Alors, je me suis bien porté. Mais depuis deux mois, je suis pris généralement à minuit par la fièvre. Les longues heures s'écoulent dans un tressaillement et un froid continus ; enfin le matin, je m'endors de fatigue, n'ayant pas pu profiter de mon insomnie pour travailler, et je me réveille tard, dans une aSTreuse transpiration, très fatigué d'avoir dormi. Depuis huit jouis surtout, il y a eu surcroit do douleur. Et vous savei qu'il n'y a pas de bravoure possible, si ce n'est la passive, dans la douleur. C'est une parfaite abdication de la volonté. » (Lettre du 8 février i8G5. à M. Âncelle.)

Au commencement de son séjour à Bruxelles, il avait fréquenté quelque peu dans les tavernes où se réunissaient les proscrits de l'Empire et quelques artistes belges. M. Camille Lemonnier, encore écolier. Ta vu enfiler le couloir du Prince of Wales où il rencontrait Bancel, Ranc, Wetiel, Deschanel, Laussedat, Alfred et Joseph Stevens ; — il l'a entendu <( scander avec enflure » pour ce public choisi « des vers dédiés aux chiens errants et malheureux (i) » et c'est l'occasion,

(i) (( Un îour, comme il le raconta lui-même dans sei

Pelils poèmes en prose, on vit Joseph Slevens, le maître

des cabots calamiteux, impétueusement se dépouiller de

:fon gilet u d'une couleur riche et fanée qui fait peaser

l06 «BAhLfit BA&SKi.AJft«

pour sa plume qui peint si pitloresqucmenl, de r>ous fournir un dernier portrait de Baudelaire, — du Baudelaire svelte et valide que nous ne reverrons plus :

« A. pai lents, d'une tllure un peu dandinée et légèrement féminine, Baudelaire traversait le terre-plein de la porte de Namur, évitant mcticuleusement la croUe et, s'il pleuvait, sautillant sur la pointe de ses escarpins vernis dans lesquels il se plaisait b «e mirer. Rasé de frais, les cheveux rejelés en vo/ule derrière l'oreille un col do chemise mou, d'une blancheur abloluc, dépassant le collet de sa longue houppelande, il avait l'air à la fois d'un clergiman et d'un comédien. »

M. Georges Barrai, de passage à Bruxelles pour accompagner M. î^adar dans la mémorable ascension du « Géant », a raconté, d'autre part(i), l'accueil bienveillant et quasi-paternel que le poète avait fait à ses vingt ans enthousiastes, et de quelles curiosité, verve et passion, Baudelaire était encore susceptible en septembre 1864. Ensemble ils allèrent rêver par la plaine de Waterloo, et firent le pèlerinage de l'Hôtel des Colonnes, à Mont Saint-Jean, où l'auteur des Misérables^ que le guide sobstinait à appeler Victor RagOy avait «vécu » quatre mois la tragique épopée. Et, au retour, Baudelaire offrit à son hôte un déjeuner fin, assaisonné

aui soleils d'automne, à la beauté des femmes mûres et aux étés de la Saint-Martin » et le passer en signe d'admiration, au (• poète secourable et magnifique » (La Vie belge.) (i) Le Pelit Bleu (de Bruxelles), 3i août 1901, a6 octobre et 2 novembre 1902, ai juin 1906, articles qui seront réunis par l'auteur lou» ce litre: Mes cinq jo urne ei avec Baudelaire,

d'un excellent Pomard et de paradoxes élincelants (i). Mais, dès le début de i865. son esprit si enclin à la mélancolie, s'assombrit de plus en plus. Malgré les instances affectueuses de quelques fidèles, de M™" Victor Hugo notamment, chez qui « son couvert est toujours mis (2), il s'enferme dans sa chambre d'hôtel,

(i) M. Barrai nous a conservé le menu d'un déjeuner que lui olTrit Baudelaire : « Omelelte au sang de lièvre et aux champignons, cailles rôties à la casserolle sur canapé bardé de feuilles de vigne, pommes sautées au beurre des Flandres ; roquefort poires, raisin. Gomme vin, du Corton ; comme liqueur, du cognac... et un délicieux moka.»

Ce menu recUerché — et onéreux — s'accorde mal avec les bien maigres ressources dont Baudelaire disposait à cette époque, et peut-être le lecteur serait-il porté à penser que M. Barrai a été quelque peu ébloui par le mirage de ses anciens et chers souvenirs... Il convient d'observer cependant que Baudelaire fut toujours fort gourmand. N'envoyait-il pas à Sainte-Beuve du pain d'épices, «incrusté d'angélique » (1860, lettre non datée), et ne recommande-t il pas à Alfred de Vigny, en 1863, alors que se meurt d'un cancer à l'estomac, celui-ci « une espèce de confiture de viande au vin ? »

(3) L'empressement que la famille Hugo témoigna à Baudelaire durant son séjour à Bruxelles, nous est attesté par un billet de Glatigny à Asselineau, et par une lettre que M. Alfred Slevens a bien voulu nous écrire : « Bien qu'approchant elle-même de sa un, elle (M™' Hugo) ne cessiiit de porter à notre cher poète un intérêt louchant, maternel même. » Enfm nous avons mieux encore : un billet de M"' Adèle Hugo s'informant avec sollicitude de la santé de Baudelaire et le pressant de venir sasseoir à sa table. (V. à V Appendice, X). *.

Mais les idées humanitaires étaient fort en honneur h cette époque chez M"' Hugo, et l'on sait l'horreur

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s'obstine dans sa solitude volontaire. Il écrit à M. Ancelle :

qu'avait vouée Baudelaire à tout ce qui se réclamait du progrès.

Puis, dès toujours, en Hugo, il avait séparé le poète de l'homme. S'il admirait le génie, il goûtait peu le caractère Sa correspondance est plus qu'explicite à cet égard. Et il fuut croire que l'antipathie qu'il portait à son maître et dieu était bien vive, car toutes les grâces dont se parait pour le fêlei la petite maison de la rue de l'Astronomie, n'en purent triompher.

M. Frédékix, d ailleurs, qui dîna souvent avec Baudelaire chez M"' Victor Hugo, a noté l'attitude qu'y gardait le poète des Fleurs :

« ...Baudelaire ne parlait guère qu*à M"' Victor Hugo en cette maison charmante ; la verve éclatante de Charles Hugo ne lui plaisait pas, visiblement ; et la conversation un peu sèche de François- Victor lintéressait peu. Mai» auprès de M*"' Victor Hugo, il paraissait trouver contentement, confiance, goûter à son prix cette hospitalité chaude... Il ne causait jamais avec deux ou trois jeunes femmes d'assez bonne mine et d'assez vif esprit, qu'il renconlrait là... Il gardait ses lèvres pincées, son regard aigu, sa dédaigneuse politesse, soigné de sa personne, net et muet.

« Son wagnérisme avait parfois satisfaction en cette maison, où la musique était peu prisée. Car Victor Hugo, qui a parlé puissamment de Beethoven dans son William Shakespeare y était peu accessible à la musique... Mais la jeune Madame Charles Hugo — la jeunesse ne doute de rien — avait hardiment apporté son piano, un petit piano d Erard, dans son nouveau logis, et Baudelaire, sans souci do l'ennui probable de ses hôtes, disait parfois, après le dîner, à un ami de la famille Jlugo, lequel avait lu et rettAU If Tannhaaser : « Allons, quelques nobles accords d«

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(( Je m'ennuie mortellement. Il n'y a ici qu'une seule personne que je puisse voir avec plaisir, et elle demeure au diable, à l'extrémité d'un faubourg (i). »

En effet, à part Félicien Rops, avec lequel il s'était lié d'une sympathie profonde (2), Baudelaire ne fréquentait guère assidûment que Poulet-Malassis. Dans l'exil, leur intimité s'était encore resserrée. Les lettres du poète à Sainte-Beuve donnent d'intéressants détails sur leurs conversations.

Poulet-Jflalassis, réduit aux expédients pour vivre largement, comme il en avait l'habitude, s'était fait un gagne- pain de la publication de livres obscènes et galants, qui inspiraient une profonde répugnance au poète, ce Parisien si raffiné (3). Mais s'il répudiait,

Wagner. » Telle était sa formule habituelle pour qu'on lui fît entendre le chœur des Pèlerins, la marche des Chevaliers, ou la prière d'Elisabeth, de ce Tannhauser qu'il avait si passionnément défendu et si bien caractérisé à Paris » (Feuilleton de V Indépendance, 30 juin 1887).

V. encore nos notes à V Appendice, sous les lettres de Victor Hugo.

(i) Poulet Malassis habitait alors à Bruxelles, rue de Mercélis, 35 615, faubourg d'Ixelles.

(a) « Bops est le seul véritable artiste (dans le sens où j'entends, moi, el moi seul peut-être, le mot artiste), que j'aie trouvé en Bel^i^ique. » Lettre à Manet, .1 mai i865. — « J'ai été, je crois, non pas Tami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé ga tristesse en Belgique^ comme il le disait dans la dédi- Ctce d'un portrait qui m'est cher. » (Notes de M. Ucps).

(3) V. lettre à Sainte-Beuve, 4 '^ai i865.

hê critique des Lundis était moins sévère que Baude*

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