‹ BaudelaireChapitre 20 sur 27 · LETTRE DB SAINTE-BEUYB · texte numérisé non relu

LETTRE DB SAINTE-BEUYB

5 mars iSSg, « Mon cher amî,

» Je suis indisposé d'un mal de gorge qui m*înter-i dit toute conversntion un peu longue.

») J'ai reçu votre danse, votre océan; vous suivezj votre veine. Ce n'est qu'en causant que je pourrai, vous expliquer et les éloges et les réserves (a).

(i) Je ne sache pas que M. Reynard ail laissé de! traces dans la lilléralure ; je donne celte lettre seulenieul à tilre indicatif. Vers iSSg, Baudelaire seinbFe déjà ei passe de devenir un « oracle consultant », pour \ei f jeunes », comme le lui écrira Sainte-Beuve un pei plus lard.

(a) N'apportant d'inédit, de l'auteur de Joseph Delormeï que ce court billet, nous ne pouvions espérer de MM. Cal^ inann Lévy l'autorisation de reproduire ici les nombreuse lellres a Baudelaire. Nous renvoyons donc le lecteur à Correspondance et la Nouvelle correspondance de Saintb^ Beuvk (1877-1880).

Mais ce billet du ô mars 1859 nous fournira \\

APPL'NDICX 4^ S

« Ne vous inquiétez plus du Babou. Je ne sais si je répondrai jamais h ce qui n'est pas une îspiè^leâe,

fcion de rapporter dans ses principalsi phaiCji une querelle littéraire dont les Fleurs du mal furent si'Mn l'objet exclusif, du moins le prétexte plausible.

Sainte-Beuve, à qui liaudelaire avait off'^rt les Fleurs du mal, lui avait adressé, dès le ao juin 1857, une lettre de félicitations tempérée par des réserves et des con:jcils, — celle-là même que MM. ^al ma an Lévy ont reproduite à l'Appendice du tome 1 des OEujr?s complètes (p 3j5), Quand il apprit les poursuites, il eût voulu défendre publiquement son ami ; mais les exigences de ses relations ivec le monde olliciel paralysaient sa bonne volonté, et il Jut se contenter de lui Iburnir les petits moyens qu'on a lus plus haut (Appendice, 111).

Avec 1 inaltérable déférence qu'il témoigna toute sa vie k « l'oncle Beuve », Baudelaire avait admis la sincérité et la validité de l'excuse qu'on lui donnait ; mais »e-« amis avaient été plus réfractairesà la persuasion. Un d'cui I surtout, llippolyte Babou, ne pardonnait pas à son illustra confrère son abstention dans une circonstance où le d^jvoir commandait, selon lui, de prendre hautement ta ilifense des lettres persécutées. Un article qu'il publia 3a février 1809, dans la Revue française, sous ce Ulre. De l'Amitié Utlérairet lui fournit l'occasion d'exprimer le grief qui lui tenait fort au cœur. Il n'y nommait pas Sainte-Beuve, mais ses allusions le désignaient clair?ment. C'est ainsi qu'il concluait : « Se ris(juer sottement dans un acte de conscience et de vertu, ce serait, k soa avis, une fantaisie de dupe, ou un trait de folie, il gloriliera Fanny, 1 honnête homme, et gardera le silence iur les Fleurs du mal. f> ,

En lisant cet article inspiré peut-être par une intention généreuse, mais à coup sûr malencontreux, Baudelaire qui devait beaucoup à Sainte Beuve, et l'aimait, nous l'avons dit, d'une ailectiun où le cœur avait presque au*

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mais une petite infamie, car il a mis l'honnêteté enjeu. Dans tous les cas, j'ai la Némésis très lente et très boiteuse. »

fei*.

tant de place que rcsprit, comprit dans quelle fausse situation il allait se trouver vis-à-vis de son puissant ami qui, le sachant en très hons termes avec Bauou, le soupçonnerait peut cire d'avoir inspire la calomnieuse attaque.

Celte pensée le désespérait. On trouvera dans ses Letires (février iSôq), qualre billets, deux à Sainte- Beuve, un à Malassts, un autre à Asseiineau, où il proteste vivement contre le procédé de Babou.

Sainte-Beuve lui-même était fort en colère, mais l'aColement de Baudelaire lui était un garant suffisant de «a bonne foi. C'est alors qu'il écrivit à son a cher enfant » le billet du 5 mars 1859,.

Ce billet semblait clore l'incident, et la guerre paraissait assoupie, quand, un an plus tard, presque jour pour jour, dans un article du Moniteur, en date du 20 février 1860, Sainte-Beuve protesta violemment contre l'outrage que Babou lui avait fait. C'était jouer de malheur, car, dans le môme temps, son agresseur s'apprêtait à réparer indirectement son tort : en eilet, Babou, en revoyant les épreuves des Lettres satiriques et critiques, où il réunissait ses dernières pages, venait, sur les instances de Poulct- Malassis, leur éditeur, de retrancher la phrase injurieuse que nous avons citée. A peine eut-il connaissance de l'article du Moniteur qu'il s'empressa de riposter par ce post-l scriptuni, à la fin de son livre : « Comme M. Sainte-Beuve (article du Moniteur, 20 février) a pris occasion de cette phrase, qui lui a déplu, pour m'adrcsser quelques invectives de professeur, je rétablis ici, purement et simple* ment, les mots oubliés, sans autres représailles. Paris, 16 mars 1860. »

Toutes les haines s'apaisent, même les haines littéraires. Un jour vint où Sainte-Beuve, cédant à sa cons-

AtPEiNDICS ^Ub

n J*espère pourtant que si vous êtes ici pour quelques semaines, je pourrai vous voir et causer.

» Tout à vous.

» Sainte-Beuve, n

LETTRE DE PAUL DE SAINT- VICTOR (l)

« Monsieur,

» Je vous remercie de m'apprendra que M. Rouvicre (2) ait reparu au théâtre. Je n'ai pas vu la reprise des Mousquetaires et j'ignorais qu'il y eût un rôle. Il me suffirait de votre recommandation pour m'engager à l'aller voir, car j'attache un trop grand prix au juge-

cience de critique, éprouva le besoin de donner un public témoignage d'estime à l'un des esprits les plus fms et les plus judicieux de son temps. Un article publié dans le Consiituiionnel, sur le recueil des Poètes français, où Babou avait écrit un certain nombre de très remarquables notices, lui fournit l'occasion de décerner à son ancien ennemi des louanges méritées. Babou reconnut sans doute ces flatteuses avances par une visite ou par une lettre pleine de spirituels et aimables compliments, comme il savait en trouver quand cela était nécessaire. Et la querelle se termina par une de ces réconciliations, tôt ou tard infaillibles, entre gens qui s'estiment, et qui, en dépit de divisions éphémères, restent unis, dans une région supérieure, par d'inaltérables s)mpathies.

(i) Publiée par le Pincebouude.

(2) On sait la haute estime où Baudelaire tenait le talent de Bouvière. H lui avait d'ailleurs consacré tout un article dans la Galène des Artistes dramatiques vivants, (i855). (Vo^ez aujourd'hui Œuvres complèteSt III, p.sG^j.

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mont d*Mn esprit tel que le vôtre pour n'être pas sûr d'avance de le partager. Puis je me souviens très bien de l'impression qu'il me fit il y a quelques années dans les rôles d'iiamîet et de Charles IX, qu'il jouait d'une façon tout à fait supérieure et poétique.

» Il est très vrai, Monsieur, que je suis sous le charme des histoires vraiment extraordinaires que vous traduisez à l'eau-forte, pour ainsi dire. Je ne cesse de réclamer leur publication suivie au journal (i), et je me suis indigné autant que vous des réclamations des quatre ou cinq imbéciles qui ont protesté. En pareille circonstance, et lorsqu'on est sûr de servir du génie au public, mon avis est qu'on doit passer outre, et continuer à jeter des perles aux pourceaux malgré leurs grognements.

» J'irai certainement à la Gaieté la semaine pro» chaine, et ce sera pour moi un plaisir de parler de M. Rouvière.

» Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments de considération et de sympathie.

» Paul de SAiîïT-ViGToa. »

Vendredi.

LETTRE DE GEORGE SAIfD

« Monsieur, c'était une ehose convenue. J'ignorais qu'elle fût rompue et j'ignore encore pourquoi. Je re^

(i) Le Pays où les Histoires extraordinaires et les A'oa» velles histoires extraordinaires parurent au cours des années 1854-1855 avec des interruptions qui en exaspéraient !• traducteur.

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gretterai beaucoup M"" Daubrun, et si je puis faire qu'on revienne à elle, je le ferai certainement. Je vais écrire de suite.

» Agréez l'expression de mes sentînrR-nts distingues.

I» George Sand. »

Nohant, 16 août i855 (i).

( i C'est certainement à l'original de ce billet w crncllement annoté » que Baudelaire fait allusion dans sa lettre à P. -Malassis, du i4 niai i858, quand il promet des autographes à son ami.

Au bas de ce billet, Baudelaire avait écrit en elTet : « Remarquez la faute de français : de suite pour tout de suite.

» La devise marquée sur la cire était : Viiam impendere vero. M"* Sand m'a trompé et n'a pas tenu sa promesse. Voir dans i Essai sur le principe générateur des Réoolidions, ce que de Maistre pense des écrivains qui adoptent cetto devise.

Dans celte lettre qui répond à une lettre de Baudelaire que nous n'avons pas, il s'agit d'un rôle d'une pièce de George Sand, rôle qu'un directeur de théâtre, celui de la Porte Saint-Marlio sans doute, avait donné, puis retiré à M"* Daubrun, artiste remarquable par son talent et surtout par sa beauté. Baudelaire, qui était de ses amis, — sans pouvoir l'affirmeT, nous avons de forte» raisons de croire que c'est elle la « pâle », la a si Iroide Marguerite » du Sonnet d automne et l'M D. mystérieuse à qui fut dédié le Chant d'Automne dans le périodique où ce morceau parut pour la preujière fois [Revue conlemporaincy 3o novembre 1859), — Baudelaire avait tenté de faire intervenir l'auteur de la pièce eu faveur de sa protégée.

CHARLES BAUDELAIRB

LETTRES DE JOSÉPIUN SOULAUY (l)

Lyon, ce 33 février, aSGo»

« Cher Maître,

» Vous éciivez à notre ami Armand Fraîsse da trop aimables choses à mon endroit pour que je ne vous en exprime pas, et sans retard, toute ma reconnaissance(2).

» En plaçant mon nom à côté du vôtre dans un récent compte-rendu (3), M. Fraisse m'aTait un honneur d'i»uiant plus insigne, que je vous liens (je l'ai dit en maintes circonstances) pour le premier poète de notre époque. Vous auriez pu, sans y mettre trop d'amourpropre, décliner une association où tout profit est pour moi. Loin de là, vous voulez bien me recon-

Quant à cette diatribe contre M"^ Sand, ce serait certainement faire injure à Baudelaire que de l'attribuer à une mesquine rancune. Rien de plus sincère ni de plus désintéressé chez lui que l'horreur des idées anlicatholiqucs et démocratiques professées par l'auteur de Lélia et de Mademoiselle de la Qalniinie. Puis le talent de George Sand lui était, par ailleurs encore, profondément antipathique. Ne détestait-il pas la prolixité, même dans Byron?

(i) La première publiée par le Pincebouhde.

(a) Baudelaire, nous l'avons dit, avait rendu hommage aux Sonnets hamorisiiqaes dans une lettre adressée à M. Armand Fraisse (Revue da monde lalin, a5 février

(3^ V. les Lettres (i6 février i86o;.

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naître un aîr de famille avec vous, et vous me tendez la main comme à un frère. Merci, cher iMaître 1 Je retiens votre main dans I4 mienne, et je me persuade, non sans grande vanité, qu'à défaut de ces points de ressemblance qui conslituent l'état d'émulation entre deux talents, nous avons du moins ces points de contact qui mettent deux cœurs en état de parfaite sympathie.

» Daignez agréer, cher Maître, l'expression de mes •entiments les plus dévoués (i) ».

3i, Grande rue des Glorieltes.

(5 iuîn 1S60.)

« Pen aï pris une forte dose, Dans une tasse de moka.

Pour qui veut de la couleur rO£d Le haschisch en vend au houka.

« Fermons la porte et que personno Ne vienne ici me déranger.

Ecrivons dessus : « A Dodone o Le maître est allé voyager. »

• Pour mieux surveiller l'œuvre intima ■ Qui, dans mon être, s'accomplit.

Comme un poète en mal de rime.

Etendons-nous sur notre lit.

(i) Voyez la réponse à cette lettre dans les Lettres, 23 février 1860.

CHARLES BAUDCLAine

« Voici le Diou ! De libre en fibre, Au cer\cau je le sens mouler.

Et sous ses assauts mon front vibre^ Gomme s'il allait éclater.

« 11 fait rag& et dit à mon âme ; « Alerte 1 en vojrage, ma sœur 1 »

Et la folle, en riant, se pâme Sous l'clroinle du ravisseur:

« Mais par où fuir inaperçue ? »

Fait la paiivrelte avec effroi.

« La vie, ici, garde 1 issue, Et Tos dur se voùle en paroi. »

c Attends! dit le Dieu, je sais comme On peut sans bruit forer la cliair.

En éveillant au cœur de 1 honims L« fantôme d'un rêve cher. »

« Et tout à coup, dans ma poitrine^ Il sou file un amour si profond, Une tristesse si divine.

Que mon cœur en sanglots se fond.

« Et vite ! dit le Dieu, c'est l'heure 1 L'amour a tiré les verrous ; M'est pas méchant geôlier qui pleure; Sur celte larme esquivons-nous.

« Ceci, Monsieur et cher ami, est un brin de prologue du poème intitulé : le Rêve du C/ianore, dont je m'occupais dans le môme temps où vous livriez à l'impression votre étrange livre des Paradis A rlijiciels, que je trouve à mon retour d'un petit voyage dans lô Bugey. Je suppose avoir pris du haschisch, et le Dieu-

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chanvre m'ouvre successivement tous les arcanes de ses tranbloniiatlons, jusqu'à la corde de pendu inclusivement. Néanmoins, au moment de me pendre, je me laisse aller à la pitié pour une jeune fdle qui se noie : je lui tends ma corde, et je sauve la Poésie qui m'enseigne la résignation et l'amour universel.

» Vous \oyez d'ici les divers cadres d'impressions que le sujet comporte. C'est la vie humaine avec tous ses actes ; — c'est la chemise, le voile, le papier, la charpie, le linceul, etc. N'est-il pas bizarre, diles-moi, qu'à distance, votre goût et le mien suivent des voies aussi parallèles? En lisant vos malheurs d'un mangeur d'opium, vos tableaux me prenaient à la gorge, comme des retours de sensations déjà éprouvées. Cette faculté, que je possède à haut degré^ de m'assimiler des impressions particulières à certaines natures nerveuses, maladives ou même folles, me fait parfois penser que j'éprouve des réminiscences d'existences antérieures vécues dans des sociétés bizarres, sur de« globes étranges, et dans des milieux extravagants.

» Vous êtes, mon cher ami, un terrible pionnier de ces domaines imaginaires, oii je me réfugie aussi de temps à autre, dans les heures ennuyées du terre-àterre. Avouez qu'au retour de ces excursions dans le fantastique, il reste en vous une assez piètre estime de la vie réelle et de l'animal positif qui en pratique les voies bêtes. J'aimerais à vous voir dans l'inlimité ; je crois que nous nous comprendrions à demi-mot. On me dit que vous êtes d'un caraclèrctrisle et concentré ; on dit de moi que je suis un ours; on prétend que votre humeur est noire, on affirme que j'ai des accès

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d'hypocondrie ; je vous aime pour votre caractère et votre humeur ; aimez-moi pour la sympathie très vive et très franche que je vous porte.

» J. SOULART (i). »

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