I-yO CRARLlf 6ACDBLAIRS
sur ce point» toute solidarité avec son éditeur, il restait fidèle à l'aimable compagnon qui lui avait naguère rendu de grands services et dont le commerce le consolait de sa solitude intellectuelle, à Bruxelles.
laire sur ce chapitre. Il le faut croire du moins, puisque Dous le voyons notamment, dans sa correspondance, remercier Poulet de l'envoi d'un conte plus que grivois do Yoisenon. Mais un jour Malassis eut la malencontreuse idée de joindre à ses derniers livres erotiques quelquesuns des pamphlets poliliciues qui s'imprimaient alors à Bruxelles. — dont les Proposée />a6ténus sans doute, — et qui, prohibés plus sévèrement encore que tout le reste, étaient recherchés alors avec la convoitise particulière qu'excite le fruit défendu. Cette fois, le prudent Sainte- Beuve s'alarma, cl son secrétaire. M. Troubal, fut cliargé d'adresser au trop obligeant expéditeur d'amicales remontrances :
Ce II janvier 1866,
({ Mon cher amî. tout d'abord M. Sainte-Beuve, en vous remerciant beaucoup, vous supplie de ne plus user de la voie du minisli're Le dernier envoi n'a été délivré que sur déclaration exacte du contenu et après ouverture. ]«a .seule voie sûre, pour ne pas être ouvert, est colle dfs ambassades... Dans tous les cas. il vous prie expressément de n'envo}cr rien de Rogcard et de ne mêler absolument rien de polilicjue : c'est dé|à bien assez des grivoiseries de \oisenon. — Il m'explique à merveille comment ce qu'il a droit de j'éclamer de la complaisance du mmistèie, à titre de bibliopliite, n'a plus aucun lieu ni aucune juslilication dès qu'il s'agit de livres politiques auxquels Tenlrée du pa)s est interdite. Tète toute poétique et tout artiste, imprimez-vous bien cela dans l'esprit. »
Baudelaire fait allusion à cet incident, — qui d'ailleurs ne troubla pas l'harmonie des rapports de ses deux amis^ — dans sa lettre du 16 iévrier 18O6.
ÉTUDE ■io«nAPHiQtm 17^
Baudelaire travaillait toujours, malgré ses soucis et sa santé défaillante. Dans une lettre en date du 28 février iSbô, il écrit à M. Julien Lemer (i), qui a accepté d'être son intermédiaire auprès des directeurs de journaux et qui le sera encore bientôt auprès des éditeurs: « J'ai deux au/re^ gros ouvrages commencés... C'est une série de nouvelles toutes apparentées entre elles, et un gros monstre traitant de omni re et intitulé mon Cœur misa nu (2).» L'autre, le troisième ou-
(i) f.e f ivre, 10 mai 1888. Dans cet article, M. Julien Lemer nous fournit une nouvelle preuve de la solitude où vécut Baudelaire, pendant un séjour en Belgique : « 11 paraissait si bi*;n vouloir s'entourer de mystère que j'ai pu aller deux fois à Bruxelles, y causer avec Malassis, avec qui il entretenait toujours des relations, sans savoir que Baudelaire y était. »
Nous donnons à V Appendice X des lettres du O H» Lejosne relatives pour partie, aux rapports de Beaudelaire fct de M. Julien Lemer.
(a) Lidée comme le titre de ce journal intime furent cerlainemenl inspirés à Baudelaire par une marg inalia des Contes grotesques J'emprunte ce texte à la traduction de M. Rmile Hennequin :
« LXXX. Si quelque homme ambitieux veut révol* lionnor d'un coup le monde entier de la pensée humaii. de l'opinion et du sentiment humains, voici ce qui lui e. donne le pouvoir La roule à une gloire impérissable es' ouverte droile et sans encombre devant lui. 11 n'a qu*» écrire et publier un très petit livre Son titre sera simp quelques mois sans prétention : Mon cœur mis à nu. M^. ce petit livre doit tenir toutes ses promesses. »
On sait (\\ic Baudelaire a laissé un autrejournal intime: Fusées ^ qui, lui, remonte à iS.)^ environ.
Ces deux journaux, que Poulel-Malassis a gardés, avec
l'Ji CKARLK8 BAUDELAIhl
vrage, c'est, on le devine, le livre sur la Belgique dont il amoncelle les notes. Malheureusement l'énergie lui manque pour mettre en œuvre tous ces matériaux conlus. D'ailleurs ce livre-là, qui reni'ermera une si âpre satire des mœurs et des habitants du pays, ne saurait paraître tant que son auteur résidera a Bruxelles (i).
un soin jaloux, jusqu'à sa mort, mais avec l'intention de les publier tôt ou tard, ne sont, à pienîière vue, que des sulies de notes prises, au jour le jour, sur des feuilles volantes,et qui n'oAt d'autres liens enlreelles que le titre du recueil auquel l'auteur les destinait. Mais, quand on y regarde de plus près, ces notes si courtes et si rapides ne constituent rien moins que le résumé de la vie intellectuelle et morale de Baudelaire.
Le pauvre poète est tout entier dans ces journaux intimes, avec ses théories religieuses et politiques, morales et littéraires, avec ses sympathies et ses haines, et surtout avec le témoignage explicite de ses faiblesses et de sa douleur. Aucun commentaire ne saurait prouver plus éioquemment ia sincérité des Fleurs du mal.
(i) A la même date ou à peu près (3o octobre i86^), Baudelaire prie Poulet-Malassis de lui confier la traduction du SaLyricon, et un travail critique sur Laclos. — Ce dernier travail reçut un commencement d'exécution : M. Ed. Guam- Pion a publié des Notes inédites de Charles Baudelaire à la suite d'un manuscrit également inédit de Laclos : De V Education des Femmes (Paris, Librairie Léon Yanier, A. Messein, successeur, igoS).
M. Frédérix, dans le feuilleton de l'Indépendance auquel nous avons déjà emprunté une citation, rapporte : a Dans les derniers jours de mars 1866, on nous dit que Baudelaire était très malade à l'hôtel du Grand Miroir, rue d« ia Montagne. En eflet, il était coucb» sur son fit,
ÉTUDK BI06RAPH1Q0X 1^5
{ Aussi le voît-on soucieux surtout du succès des s n(5gociations engagées à Paris pour une édition de ses œuvres complètes. Dans leur réussite, il trouverait enfin, pense-t-il, la tranquillité d'esprit nécessaire pour la prompte mise au point de ses travaux en cours. Mais les pourparlers traînent en langueur ; sa patience îmenace de s'épuiser, le découragement manque le gagner ; ses nerfs s'affolent au moindre retard que subit une réponse escomptée (i).
■ /{idcnlem ferlent ruinœ (2). Il refuse pourtant de B'avouer inférieur à sa fortune. Il bande sa volonté, l'achat;; ; au combat, cherche dans une action perma- Qente des preuves et le ressort de sa vitalité : Janin, ians son feuilleton de Y Indépendance y a insulté Heine àt Byron ; il vengera, dans un article terrible, les poètes douloureux (3). L'auteur d'0/jmy)/a se plaint des
;out habillé et très accablé, relisant, dans une petite édi- .ion bien reliée, les Liaisons dangereuses, dont il avait encore la force de dire la beauté cruelle, la tranquille aulace. C'est le dernier livre sans doute qu'il ait tenu en tes mains. »
(i) M. Lemer ayant gardé le silence pendant l\S heures, Baudelaire lui écrit aussitôt que, ne voyant rien venir, 1 s'était figuré qu'aucun livre de lui n'était plus venlable et que par conséquent il devenait désormais inuâle de Unir le Spleen de Paris et la Belgique (juillet l865).
(a) C'est la devise que Baudelaire avait écrite sur la pho-
r «graphie reproduite en tête de cet ouvrage.
Il (3) Le feuilleton de l'Indépendance, signé Erastb, est du
ni février 1860. Baudelaire y répondit par une lettre
»crite sous le coup de Tindignalion. Puis il pensa qu'à un
1^4 «HÀlLES BÂT7»BU»t
outrages dont on l'accable ; il trouve la force, — bien qu'il s'avoue, dans le môme billet, « incapable de finir Pauvre Belgique^ afiaibli et mort » (i), malgré son peu de sympathie pour l'école réaliste, — d'exhor- ^ ter Manet au nom de tous les artistes bafoués et mé- , connus... De la volonté, il veut en avoir, il en aura, pour lui et pour ses amis.
Ceux-ci, inquiets cependant des mauvais bruits qui courent sur sa santé, le pressent de rentrer en France. C'est mal le connaître et mal le servir. U écrit à Ancclle :
« Je souffre et je m'ennuie, et cependant j'auraii beaucoup d'argent que Je ne partirais pas. Jeswsen pénitence et fy resterai^ jusqu'à ce que les causes de la pénitence disparaissent. Il s'agit non seulement d'argent, mais de livres à fînir, et do livres à ven* < dre, qui m'assurent en France une tranquillité de quelques mois... »
Vainement Assclineau insiste, et Gautier, et Manel, et bientôt Sainte-Beuve qui allègue l'utile influence que son ami pourrait exercer sur les « jeunes » dont il semble en passe d'être réclamé pour chef(2).Le siège de
article il était préférable de répondre par un article, et en fixa le projet. La lettre et le projet d'article ont été trouves dans ses papiers.
(1) U mai 1865. Pour le dévouement de Baudelaire à Manet, V. aussi la lettre à Thoré, 20 juin 1864.
('2, Dans une lettre en date du 5 janvier 1866 (Correspondance, t. U y p. 449), Sainte-Beuve avait signalé à Baudelaire un article paru à VArt^ où on l'avait fort bien traité, et il avait conclu, après avoir rendu justice aux bonnet inlenlions des jeunes gens qui rédigeaient ce nouveau journal, tout en déplorant leur inexpérience : « Ce qui
Atude BiotfRApaïQUB 175
Baudelaire est fait. « Je ne veux rentrer en France que glorieusement j et certains devoirs accomplis... » Même il n'hésite pas à demander une nouvelle petite avance à M. Ancelle, pour explorer les provinces belges et com pléter son chapitre sur les beaux-arts. « J'ai honte de me servir de votre billet ; mais la littérature doit passer avant tout, avant mon plaisir, avant ma mère. »
Pourtant sa tendresse, sa reconnaissance filiales, n'ont jamais été plus expansives. Nous n'avons point, par malheur, les lettres de M"** Aupick; mais, en écrivant à M. Ancelle, il y fait de fréquentes allusions :
i « Ah I mon cher ami, j'ai quelquefois le cerveau plein de noir. Conserverai-je ma mère aussi longtemps que vous avez
conservé la vôtre ? (2 septembre 1861.) — Ma mère m'écrit de temps en temps des lettres courtes, et où je trouve un ton de tristesse (je n'ose pas dire d'affaiblissement) qui m'inquiète. Que Mvez-vous de sa santé ? Car il se pourrait que, par crainte de
manque à tous les nouveaux venus, c'est la Iraditioi), une tradition relative, un corps d'armée auc]iiel ils se rejoignent même en faisant leurs caravanes de jeunesse et leurs aventures. Si vous étiez ici, vous deviendriez, bon gré mal gré, une autorité, un oracle, un poète consultant. »
Baudelaire écrit à ce sujet à M. Troubat (5 mars 1866) : t Ces jeunes gens ne manquent certes pas de talent, mais que de folies, que d'inexactitudes ! Quelles exagérations l Quel manque de précision I Pour dire la vérité, ils me font une peur de chien. Je n'aime rien tant que d'être •eul. »
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le « jeune » qui avait consacré trois numéros de VArlk la critique des Fiears du mal, s'appelait Verlaine.
17^ ClâAhLES HAliDLU.KlhS
me touiineiiter, elle me cacIiAt quelque chose. > (13 novembre 1864.)
« Ma mère m'a écrit une lettre charmante et pleine de sagesse. Quelle palicnce l El quelle ccnlîance en moi 1 Savez-vous qu'elle a été malade et suLilcment restaurée ? Par bonlieur j^our moi, j'ai su les deux nouvelles, la bonne et la mauvaise, ^ la fois I s (8 févrittr 1865.)
Ce qu'elle lui cache pour ne pas l'aKliger, ce sont les infjuiétudos et le chagrin qu'il lui donne. Mais quand M. Ancelle fait à son pupille quelques avances, c'est toujours avec le consentement tacite de M"" Aupick, qui a soin de lui recommander le secret, de peur que son fils n'abuse de son indulgence. Ces avances sont du reste indispensables. Le pelit revenu qui reste au poète ne suffit même pas à couvrir ses dépenses d'hôtel. Lisez plutôt ce terrible aveu :
« Il y a une foule de dépenses, en dehors de l'hôtel, auxquelles je ne peux satisfaire depuis deux mois sans des ruses ridicules : tabac, papier, timbres-poste, raccoinmodage, etc. Par exemple, le rêve de posséder du vin de quinquina est devenu dans mon cerveau aussi obsédant que l'idée d'une baignoire plaine d'eau dans rimagination d'un galeux. » (8 février i865).
Baudelaire s'évada pourtant de Bruxelles, quelques jours, au commencement de l'été de i865, pour aller embrasser sa mère à Honfleur. A Paris, il se rencontra avec M. Lemer et M. Garnier, l'éditeur. Il déposa un billet chez « l'oncle Beuve ». Il vit aussi Asselineau :
« Malgré les bruits alarmants sur sa santé, qui avaient déjk couru, je ne le trouvai point changé. Peut-être un peu grossi, ou plutôt alourdi, ce qui pouvait être Teffet du régime du pajs, il avait du reste benne prestance ; il était gai et iaseur. L'œil
ÉTt'OE BiOORAPHIQUB 177
était clair et la parole libre et sonore. 11 accusa pourtant quelques dérangements au commencement de la saison : étourdisseraents, douleurs de tète ; mais comme il ne parlait qu'au passé et que, d'ailleurs, il me parut en bon point, je le crus guéri, et je mis les alarmes sur le compte des pessimistes. Nous passâmes foute une demi-journée ensemble avec Théodore de Ban\ill6, son plus Ancien ami. » (Vie de Baudelaire.)
Ce jour, conclut Asselineau, est le dernier où les amis de Baudelaire l'aient possédé tout erlier.
M™" Aupick avait confessé son lils, puis, spontanément, elle lui avait offert de payer sa dette la plus pressante (i). Baudelaire reprit, sitôt de retour à Bruxelles, les négociations entamées avec les éditeurs.
Pressentis pour une vente o ferme » , ceux-ci avaient refusé. Baudelaire, fort judicieusement, accepta le principe d'une rémunération proportionnelle au nombre d'exemplaires vendus :
« Personne ne consentirait à me donner une somme assez forte pour l'exploilalion, pendant toute ma vie et les trente ans qui suivront ma mort, de ces cinq volumes. Puisque je n'ai aucune fortune, il faut que mes livres me fassent une petite rente, et j'aimerais mieux, croyant franchement au succès, recevoir Une série indéterminée de petites sommes. >
Cette concession ne suffit pas pourtant. Alors le poète admet de diviser ses œuvres pour en placer les tomes chez divers libraires :
« II me faut un éditeur pour la collection d« mes articles
ioariéiés, trois volumes, un éditeur pour les Fleurs da mal très
pugmentées, et le Spleen de Paris (poèmes en prose) (je fais les
*«lernièrcs pages), deux volumes, et un éditeur pour la Belyiqas
déshabillée, un volume. »
(i) Lettre à Ancelle, 8 juillet i865.
K78 CBABLeS OAUDELAIHB
Mais, de quelque façon qu'il leur présente raffaire, ou la leur fasse présenter, — Sainte-Beuve et son sqcrétaire, fidas Troubales, comme l'appelle Baudelaire, se sont entremis (i), les éditeurs n'en veulent pas, .ou font des propositions inacceptables. Baudelaire montre un élonnement légitime de leur aveuglement, et il ^ énumère les raisons qui auraient dû leur donner plus ^ de confiance dans les avantages du marché qu'il pro- | pose : i
« ». ,ns Paradis ont eu un 1res grand succès littéraire. Pea »i delnica ont obtenu autant de comples-renJus. l^a dégringolade de Mulassis, seule, a em|)éché la dlfTusion et le succès d'argent. Les Contemporains sont absolument inconnus Plusieurs fragments ont paru, mais dans des journaux inconnus, archi -ignorés. — Les Fleurs du mal, livre oublié ! Ceci est trop bête. On les demande toujours. On commencera peut-être à les comprendre dans quelques années. »
Lassé, exaspéré de ces démarches qui devaient durer près de deux années, le poète entre en défiance, sinon de son talent, du moins de la fortune et de sa personne. . -^
11 y a un an déjà que, cédant à son douloureux
(i) « Mon cher Troubat, je suis, je vous l'assure, très lensible à la preuve d'amitié que vous me donnez ce matin. Vous savez que je ne suis pas un enfant gâté de la vie. » (19 février 1866.)
Dans le même billet, Baudelaire écrit : « Je suis assez : content de mon Spleen, En somme, c'est encore les Fleun du maU mais avec beaucoup plus de liberté de détail et de raillerie. » Mais, le 5 mars suivant il conclut un peu dilféremment : « Ah 1 ce Spleen, quelles colères et quel labeur il m'a causés I Et je reste mccoutent de certaines parties, i
beioîn de sincérité, il t livré le secret de ta détres*^ morale à M. Ancelle, dans cet aveu précieux :
« Je reçois de fort loin, et de geni que je ne connais, des fémoî
i gnages de sympathie qui me touchent beaucoup, mais qni ne
me consolent pas de ma détestable misère, de mon humilia nto
situation et surtout de mes vices. » '.Lettre du 8 février iSb5.)
Baudelaire se calomnie. La paresse, dont il s'ac» use parfois dans ses lettres, avait une très valable excase dans les empêchements de la maladie ; mais sa co iscience avait toujours en de ces retours de sévérifé. Maintenant, elle était d'une exigence étrange. L'id^ài du dandysme s'était évanoui, l'âge et la pauvreté aidant ; il réprouvait toute ambition mondaine comme frivole ; l'admiration d'autnii ne lui semblait plus enviable. Mais un idéal nouveau, p'us inaccessible encore, la perfection morale, l'attirait. Ses journaux intimes, où l'on peut suivre les phases de sa conversion, attestent quels efTorts désespérés le poète tenta pour réformer ses goûts et sa vie :
« A chaque minute, nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps. Et il n'y a que deux moyens pour échapper h ce cauchemar pour l'oublier ; le plaisir et le travail Le plais w nous use, le travail nous fortifie. Choisissons. Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné. — Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir, de considérei la minute présente comnie la plus importante des minutes, Bt de faire une perpétuelle volupté de mon tourment iordinaire, c'est-à-diie du travail I — Sans la charité, je ne suit qu'un» cymlalt r«lcntisi. nt«. — Mes humilia-
eRARLES BAVDBLàIKB
lions ont été des grâces de Dieu. — Ma phase d'égoïsme est-elle finie?... » Et cette sentence, répétée sous plusieurs formes, résume le sentiment suprême du poète : « Il n'y a qu'une chose importante, être un héros et un saint pour soi même. »
Ainsi, plus la force de volonté, nécessaire au succès des grandes résolutions, diminuait chez le pauvre poêle, plus son aspiration aux sommets sublimes de l'âme et de la vie devenait impérieuse.
En même temps, et par une conséquence toute logique, son horreur de toute niédiocrité s'exaspérait. Ses convictions politiques et littéraires n'ont jamais été plus tranchées, plus exclusives ; elles ne sont jamais exprimées avec une plus violente franchise que dans lefactum à Jules Janin, les Journaux intimes, ou encore cette lettre du i8 février 1866 :
« Et vous avtz été assez EnrAwr pour aller écouter ce petit
bêla de Deschanel 1 professeur pour demoiselles I démocrate qui ne croit pas aux miracles, et ne croit qu'au bom skms 1 parfait représentant de la petite littérature ! petit vulgarisateur de choses vulgaires I etc., etc. Et vous avez été assez bkfa.st pour oublier que la France a hormeur do la poésie, de la vraie poésie ; qu'elle n'aime que les salig<tuds comme Déranger et de Musset ; que quiconque s'applique à mettre l'orthographe prisse pour unhomme sans cœur (ce qui est d'ailleurs assez logique puisque la passion s'exprime toujours mal) ; enfin, qu'une poésie proforide, rosit compliquée, amère, froidement diabolique en apparence, était moins faite que toute autre poyr la frivolité élerrclle... !
» Et, à propoi ! Qu'est-ce que c'est donc que la poésie fantaisiste ? Je ne pourrai jamais le deviner. Je dcBo de l'expliquer, comme je défie un journaliste ou un profess«ur quelconque d'ex pîîquer l» sens d'un seul des mots dont il sê sert. Il j a donc une
^ ÉTUDB BÏOGRAPHIQUI "Si
poésie çai ne l'est pas. Qu^est-ce que c'est que celle-là. qnî c'est pas basée sur la i'anlaisie de l'arliste, du poète, c'est-à-dire fur sa manière de sentir ?
» A propos du sentiment, du cœur, et autres salopeiies fémimines, souvenez-vous du mot profond de Leconte de Lisle. c Tous les élégiaques sont des canailles. »
» Assez, n'esl-ce pas ! Et rous me pardonnez ma diatribe. Ne me privez pas du seul ami à qui je |)uisse dire des injures. Mais comprend-on une pareille idée ? Aller à une conférence de Deschanel I
» Vos lignes sur ce joli pédant m'ont mis en fureur. Songes donc qu'en général, l'erreur me cause des crises nerveuses, excepté quand je culti>e volontairement la sottise, comme j ai fait, pendant vingt ans, pour le Siècle, pour en extraire la quintessence.
M Excepté Chateaubriand, Balzao. Stendhal, Mérimée, da Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Lisle, toute la ncaillo modem* me fait horreur, vos académiciens, horreur, vos libéraux, horreur, la vertu, horreur, le vice, horreur, le style coulant, horreur, le progrès, horreur. Ne me parlez jamais des diaaurs d« riens, »
11 est difficile de ne pas attribuer à la maladie une part notable dans cette exaltation de langage qui fait un si grand contraste avec la froideur concentrée, le calme ironique que le poète s'imposait naguère. Depuis les deux derniers mois de i865, sa santé traverlait, en effet, des crises de plus en plus graves, dont on peut suivre l'effrayante progression dans les lettn fréquentes que le poète écrivait régulièrement à M. Àncelle.
(26 octobre 1865). « Ma sanlé ? dites-vous. Comment, diabi voulez-vous qu'elle *oit bonne, avec tant de colère» et dt soucis?... Ce qui m'irrite plus que tout, plus que la misère, plus que la bciise dont je suis envirorm^, c'est un certain élat soporeux qui me fait douter de mes facultés. Au bout de trois ou quatre heures de travail je ne suis plus bon & rien. 11 y a quelques années, je travaillais quelquefois douze heures, et avec plaisir. »
(3o novembre î865). « Je m'ennuie et je souffre le martyre... Je suis très inquiet de la sanlé de ma mère. Quant à moi, je ne peux plus fumer sans dégoût. Pour un fumeur, c'est un vrai signe de dérangement. Tout à l'heure, j'ai été obligé d'interrompre cette lettre pour me jeter sur mon lit, cl c'est un grand travail, car je crains toujours d'entraîner avec moi les meubles auxquels je m'accroche. Avec ça. les idées noires : il ma vient quelquefois à 1 esprit que ja ne verrai plus ma mère. »
étvdî; bjo«rapriqui i83
(ai ^/''on..Vv( î8C5^. « I) y a bien longtemps que t*auraii dû vous i-('pr (' i . mnisj'ai été saisi par une né\ralgir à la iête qiii diiu dcpu't p)us di quinzr jours; vous savez que cela rend béte et lou, el poui pou vcii écrire aujourd'hui à vous, à Lcmer et i ma mèrt , j'ai éU' ohWgC de m'emmailloler la tète dans un bourrelet quf J'imbibe, d'heure en heure, d'eau sédative. Les crises sont moins violentes que 1 an ^Ataét mais le mal dure bien plua longtDopf »
('jC décembre i805) « J'ai «'^ un peu de vague dans h tête, du brouillcrc et de Ir distraction. Cela tient à celle longue série de crifcs, et aussi à l'usage de l'opium, de la digitale, dp la belladone et de la quinine Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium. C'est pourquoi il m'a ménagé, et c'est pourquoi j'ai été obligé de doubler et de quadrupler les doses. Je suis parvenu à déplacer les heures de crise ; c'est beaucoup Mais je suis très fatigué. »
Le jeune médecin, qu'il s'était décidé à consulter, le docteur Léon Marcq, ordonna la suppression complète de tout excitant, un repos complet du corps et de l'esprit, et une cure d'eau de Yichy. Malheureusement Baudelaire n'avait guère confiance dans la médecine :
« Qu'il faille supprimer la bière, je ne demande pas mieux. Le thé et le café, c'est plus grave ; mais passe encore. Le vin? i diable 1 c'est cruel. Mais voici un animal encore plus dur. qui dit qu'il ne faut ni lire ni étudier. Drôle de médecine que celle qui supprime la fonction principale 1 Un autre me dit, pour toute consolation que je suis hystérique. Admirez vous, comme moi, Tusage élastique de ces grands mots bien choisis pour voiler notre ignorance de toutes choses (i)? n
Quant aux remèdes, si peu onéreux fussent-ils, il n'avait pas d'argent pour les pa}er : « Le médecin ne
(i) Lettre à Saiiile Beuve, i5 janvier i8û6.
l84 •■ARLM BAUDBLAIIIK
me recommande que de Teau de Vichy, et pas le sou 1 » (Lettre à Ancelle, 1 8 janvier 1866). Et comment, en- X)re, eùt-il accepté de renoncera son travail, puisqu'il le fondait sa subsistance que sur les ressources qu'il m comptait tirer?
Malgré les amicales instances du docteur, il continue donc sa vie de labeur. Il s'est replongé dans le Spleen de Paris (poèmes en prose) ; quand son cerveau se refuse à produire, il relit Joseph Delorme et la Pharsale (i) ; quand la torpeur, dont il se plaint souvent, paralyse sa pensée, il recopie les volumineuses notes qu'il a, sans relâche, amassées pour son livre sur la Belgique (On trouvera trois transcriptions du sommaire, une vingtaine de pages in-^", dans ses papiers). En outre, il adresse à M. Ancelle de longues lettres remplies d'instructions minutieuses sur les pourparlers que son ami lui a proposé d'engager personnellement avec les éditeurs (a).
(i) Lettre à Sainte-Beuve, i5 janvier 1866.
(2) Dans les notes envoyées à son ami pour être communiquées aux libraires, Baudelaire mentionne des travaux qui n'ont jamais été imprimés ni même achevés sans doute, mais qui l'occupaient beaucoup à cette époque : les Dandies, Chateaubriand et autres, — Sainte-Beuve ou Joseph Delorme, jugé par V auteur « des Fleurs du mal, »
Voici d'ailleurs le texte d'une table des matières rédigée par Baudelaire pour M. Hippolyte Garnier:
Fleurs du mal (se demandent toujours. Epuisées depuis très longtemps). Edition définitive', augmentée cette ("ois de plusieurs pièces juslilicatives des plus curieuses (Th. Gautier, de Custlne, d'Aurevilly et d'autres). Tout cela est il Honfleur. J'irai le chercher aussitôt que ma lanlé me permettra de quitter Bruxelles.
Entre temps, il donne des nouvelles de sa santé qui continue à empirer :
(22 janvier 1866) «... Reprise do crises nerveuses, de vertiges, de nausées et de culbutes. J'ai ou une crise chez le médecin lui-même. Il me demande sans cesse si je suis son traitement. Je n'ose pas lui dire pour quelles raisons Je ne Jais rien i^ Bains,
— Le Spleen de Paris^ pour faire pendant aux Fleurs du mal (en prose). Le manuscrit est moitié ici (Bruxelles), moitié à llonfleur.
— Les Paradis artificiels. Etude sur les eîTets physiques et moraux de l'opium et du haschisch (livre à succès, peu connu).
— Quelques-uns de mes contemporains, arlistes et poètes, 2 volumes.
Le Dessin Ingres). La Couleur (Delacroix).
Le Chic (Vernet). L'Kclectisme et le Doute (Scheffer et 'Delarochc). La Beauté moderne.
Méthode de critique. Delacroix et Ingres à l'Exposition ♦universelle. — La Ucine des facultés. — Le Public et la photographie. — L'Artiste moderne, etc.. - L'Essence du rire Caricaturistes français. — Morale du Joujou. Le Peintre de la Modernité (Con«^tantin Guys de Sainte-Hélène). — L'art didactique, écoles allemande et lyonnaise. — La Vie et les œuvres de Delacroix.
Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. V. Hugo. Desbordes^
iValmore. Auguste Barbier. Pétrus Borel. H Morcau. G.
iiLe Vavasseur. Th. de Banville. P. Dupont. Th. Gautier.
iLeconte de Lisle. Bouvière. Bichard Wagner. Les Dandies
(Chateaubriand et autres). Sainte Beuve ou J. Delorme
jugé par l'auteur des Fleurs du mal... Tout cela est à
Paris.
BraxtlUs, i^ùfk.
Ch. BAVBiSLAinB.
l8€ âJBAHLïiS BAOX>ft' 4 ULI
éther, valériane, e«u cl« Vichy . Mais, selon moi, tout cela im serbil pat sufilsant. N^icrivez rien de toute cette aventure à ma mère. »
Touchante recommandation qui peint bien la sensibilité vraie de ce cœur qu'on a souvent accusé de dureté et d'égoïsme. Au milieu de tous ses emha iras et de toutes ses inquiétudes sur sa santé, son principal souci est de ne pas afûiger sa mère par de mauvaises nouvelles.
Huit joirs plus tard, une de ces phases d'un mi: trompeur, qui surviennent dans les plus graves mala-^ dies, ne lui fait pas illusion sur son véritable état :
(39 janvier 1866). « Mes crises, vertig^es. convulsions, soi devenus plus rares; mais excepté quand J3 suis couché sur le dos, je ne suis pas wlide. Le médecin, me croyant peut-être guéri, ne vient plus, ot je n'ose plus faire payer les médicaments par V hôtel. »
Trois semaines se passent. M. Ancelle annonce qu'il n'a pas été plus heureux que M . Julien Lemer : ses pourparlers ont avorté, Baudelaire refuse d'accepter l'évidence, dresse d'autres plans, écrit à son ami coup sur coup, en deux jours, trois lettres où il développe de nouvelles combinaisons dont il s obstine à espérer le succès. On ne peut assez admirer l'énergie, le sangfroid qu'il s'efforce de garder dans ces cruelles épreuves. Mais ses neris épuisés, dont l'expérience lui a déjà arraché ce cri déchirant de détresse : a A Honfleurl le plus tôt possible, avant de tomber plus bas ! (i) » vont échapper au contrôle de sa volonté impuissante :
(1) Mêfi «aar mit à nu, LXXIII.
irUDB BIOORAPUlQUa l^
«... Quand je penst quo, dans ce chàen de pays, j^ n'ai trouvé [Ue uo/, mensonge, perles forcées d'argent, et que, par ^urttoit, a Belgique ne m'aura servi qu'à rendre toutes mes aflatrts k Paris plus difûcilcs, je suis pris d'une sorte de fureur... L'attente de vos réponses me cause une agitatioo qui m'empêche complètement de travailler. » ,,^
Il contremande toutes négociations, résolu k agir en personne ; « Contre vent et marée j'irai à Pari? le {5 mars... n
Le i5 mars arrive sans que Baudelaire ait quitté Bruxelles. Ne recevant aucune nouvelle, M. Ancelie s'inquiète vivement de ce long silence, si contraire aux habitudes de son ami ; il en demande la cause, et il reçoit le 3o mars, une réponse, qui explique pourquoi le poète a renoncé au voyage projeté :
« I* Je ne peux pas bouger ; a* j'ai des dettes; 3* j'ai, pour finir mon travail, cinq ou six villes à visiter. »
Et ce billet, qui n'est plus rempli que de détails d'affaires, se termine par cette ligne alarmante :
« Excusez mon st^le écourté, j'emprunte la plume d'un autre. »
Eii eflet depuis douze jours, Baudelaire gardait le lit, terrassé par une crise plus violente que toutes les précédentes.
Au commencement de mars 1866, le beau-père de son ami, M. Rops, l'avait invité à venir passer quelques jours chez lui, à Namur. Baudelaire, dans un sommaire de son livre sur la Belgique, excepte nommément de la haine génér.ile qu'il avait vouée aux indigènes, « ce magistrat sévère et jovial, grand chas- Siur, lo seul homms dt Belgique sachant !• Utin et
CHARLES BAUDELAIHS
ayant l'aîr d'un Français ». 11 avait donc accepté avec joie l'invilalion. Il connaissait déjà Namur (i), mais il fut heureux de l'occasion de revoir l'église Saint- Loup, qu'il considérait comme « le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre des Jésuites » ; — il compare, dans une note, « cette merveille sinistre et galante à l'intérieur d'un catafalque, — terrible et délicieux, — brodé de noir, de rose et d'argent ».
Comme il admirait et faisait admirer à Poulet- Malassis et à M. Rops, qui l'accompagnaient, les confessionnaux sculptés avec la plus riche prolusion, il chancela, pris d'un étourdissement subit, et alla s'abattre sur une marche. Ses amis le relevèrent ; il ne parut pas s'effrayer et prétendit que le pied lui avait glissé. On feignit de le croire : mais le lendemain matin, en se levant, il donna des signes de trouble mental. On le ramena en hâte à Bruxelles : à peme monté dans le wagon, il pria qu'on ouvrit la portière ; or, elle était ouverte. Il avait dit le contraire de ce qu'il voulait dire. L'aphasie,- dont il fallait voir là un indéniable prodrome, ne tarda pas à se déclarer.
Le mal prit rapidement le caractère le plus grave. Le I*' avril, Poulet-Malassis écrivit à Charles Asselineau pour lui faire part de ses inquiétudes (2). Les journaux de Paris commencèrent à parler de la santé de Baudelaire, certains même n'hésitant pas à imprimer que le poète des Fleurs c/a ma/ agonisait à l'hôpital (3).
(1) Voir dans la Belgique vraie, Namur. (a) Dans sa Vie de Baudelaire, Asselineau a résuma cette lettre en quelques ligties.
(3) M. Félicien Kops proteitA aussitôt eontf« cettt
ATUDI BIOeRAPHIQUB t^O
M. Troubal, en son nom et au nom d** Sa^ntp- Beuve (i), s'empressa de demander des nouvelles à
fausse assertion. J'ai la bonne fortune d'avoir entre les mains la lettre qu'il écrivit de Bruxelles, à un ami, pour le prier de l'aider à détruire ce méchant bruit qu'il jugeait, dans sa générosité, aussi injurieux à l'endroit des amis de Baudelaire, qu'à l'endrpit de Baudelaire lui-même : «... Fais-moi un plaisir ; c'est celui de dire à M. Pierre Véron qui annonce assez inutilement et très faussement que notre ami Charles Baudelaire <( agonise à l'hôpital « : 1° Qu'il n'agonise pas et a° que Charles Baudelaire s'est fait en Belgique des amis assez dévoués, au nombre desquels je me fais l'honneur de me ranger, qui n'auraient jamais laissé Charles Baudelaire recourir à l'hôpital tant qu'ils auraient eu le moindre pignon sur rue et à défaut de pignon le moindre toit pour le recevoir. — Ce que je te demande là est très sérieux et tu me feras grand plaisir de faire toi-même cette démarche auprès de M. Pierre Véron en mon nom ; tu peux du reste lui montrer ces quelques mots... »
(i) Sainte-Beuve n'avait pas attendu que le mal éclatât pour donner à son ami de très sages conseils : « 11 vous faut observer un régime assez exact ; vous avez un fond de forte nature, mais la nervure a été chez vous fort travaillée et fort aiguisée. Ne faites rien qui la surexcite. Je Bais tout ce que l'ennui a d'assommant. 11 est pourtant nécessaire, dans la vie et pour la vie, de savoir s'ennuyer un peu. » (Correspondance, t. II, p. 5i. Lettre du i5 fé- Trier i866). Du reste, il est vraiment touchant de voir comme Sainte-Beuve redouble d'ailection pour Baudelaire, depuis qu'il le sait malheureux et malade. Non seulement, il répond, avec plus d'eiTusion, à ses lettres, et dans le Constitutionnel, fait un éloge anticipé du Spleen de Paris, mais il cherche à lui venir en aide dans ses pourparltrs avoc divers libraires. Ainsi Baudelaire l'ayant prié
\^ CHARLES BAUDKLAnUI
V'ou«'it-Malassia qui lui répondit, le lendemain (i) :
Bruxelles, lundi 9 avril 1866.
» Mon cher Troubat,
i> Voici, en peu de mots, la vérité sur la maladie de Baudelaire.
» Depuis six mois, tout l'ensemble du système nerveux était, chez lui, fort compromis. II a négligé de tenir compte de syraplôtnes et d'avertissements graves, et contre Tavis des médecins et les prières de ses amis, a continué à user et abuser d'excitants. Sa volonté était si faible, à cet égard, contre set fiabitudes, qu'on ne mettait plus d'eau-de-vie sur la table, ches moi, pour qu'il n'en bût pas. Autrement son désir était irrésistible.
» Il y a quinze jours, — dix-liuit jours, — il a dû s'aliler. Vertiges, alaraxie du côté droit, bras et jambes (a).
de le seconder auprès de MM. Garnîer. en le patronnant de sa haute recommandation, il lui répond : « J'ai dit ce qu'il fallait sur votre talent cl sur votre distinction, etc. » {Corr€S/,ondance, t. II, p aS. Lettre du 4 septembre i865.) — Quelques mois plus tard, écrivant à M. A. Lemerre, au sujet des poêles de la pléiade du xvi* siècle, que cet éditeur publiait, Sainte-Beuve glisse, à la fm de sa lettre, ces deux lignes en faveur de son protégé : — « P. S, N'oubliez pas, de loin, notre bon ami Baudelaire, un poète de la pléiade aussi. » {Correspondance ^ t. II, p. 54- Lettre du 24 janvier 1866)
(i) Cette lettre, inédite jusqu'ici, étant le document le plus complet et le plus authentique que nous ayons sur les origines et la marche de la maladie, je n'hésite pas à la citer tout entière.
fa) Une chronique du Figaro (numéro du 22 avril .1866), sous la signature « Marquis de Villemer », Charles Yriarte) donne sur les prodromes de la maladie des détails que je n'ai trouvés que là, mais qui doivent être exar ts, car l'auteur de l'article avait à Bruxelles, pour correspondant, un journaliste lié avec lei amit du poète: t Les
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»» J'aurais voulu le reconduire à Paris, ou mîc'iï »• or^ ^« aa mère. Il s'jr est refusé avec une sorte de colère.
» Il y a eu vendredi huit jours, la paralysie du c6lè x.roîl s'est déclarée en même temps que le ramollissement du cerveau.
» J'avais cru devoir écrire à l'homme d'affaire» de sa mère, M. Ancclle, maire de Neuilly, qui est venu. On a décidé, non sans peine, Baudelaire a quitter l'hôtel pour une maison do «anlé, soignée par des Sœurs {sic). Au fait, c'est une sorte cl'hôf)ital, mais le seul lieu où on pût le mettre ici convenablement.
» Je reste auprès de lui, chaque jour, les deux heures auto-, risées pour les visites, et je ne peux pas garder d'espoir d'un rétablissement.
» Il baisse ik vue d'œil. Avant-hier, il confondait les mot« pour exprimer les idées les plus simples ; hier, il ne pouvait pat parler du tout.
» Baudelaire, rétabli physiquement, ne serait plus, de l'avis des médecins, qu'un homme réduit à l'existence animale, — k moins d'un prodige, — disaient-ils, il y a huit jours, — et depuis lors, ils ne parlent plus de prodige.
a Voici, mon cher Troubat, la vérité. Usez- en discrètement. La mère de Baudelaire est impotente ; autrement, elle serait au-
symplômes de cette attaque étaient tellement bizarres que les médecins hésitaient à donner un nom à cette maladie. Au milieu de ses douleurs, Baudelaire éprouvait une certaine satisfaction à être atteint d'un mal extraorùinaire, et qui échappait à l'analyse ; c'était encore une originalité. »
L'article se terminait par cette appréciation de l'homme : « .... Ceux qui ont eu des relations personnolles avec M. Baudelaire regretlent en lui l'ami dévoué, 1 homme sûr dont on pouvait à tout moment invoquer l'obligeance ; il est difficile d'être plus scrupuleux et plus méticuleusement loyal que l'est Baudelaire ; il avait au plus haut de^ gré la con8ci«nc9 littéraire. »
112 CBARLEi BAUDELAini
oxSi ce \m. Vous comprendrez ce que la vérité brutale, apprise -%ar ' ^« jo'irnaux, pourrait causer de tourments à celte pauvre lemnae, à qui on a dû laisser de l'espoir, — moi le premier, qui, d'ailleurs, en avais gardé jusqu'à vendredi dernier... J'ai écrit à A.ssellneau chaque fois que la situation de Baudelaire a varié. Je supposais qu'il vous avait instruit de la situation au vrai. »
Les termes si précit de cette lettre ne permettent pas de douter que l'intempérance ne lût une des causes principales de la paralysie qui frappait Baudelaire (i).
(i) Dans la notice des Œuvres complètes de Baudelaire, Théophile Gautier proteste contre cette opinion que l'auteur des Fleurs du Mal eût « l'habitude de chercher l'inspiralion dans les excitants », et que la paralysie qui remporta dût être attribuée « à- des excès de haschisch et d'opium )). 11 n'hésilc pas à écrire: « Sa maladie n'eut d'autre cause que les fatigues, les ennuis, les chagrins et les embarras de toute sorte inhérents à la vie littéraire pour tous ceux dont le talent ne se prête pas à un travail régulier et de facile débit. » Enfin, Gautier va jusqu'à cette assertion tout à lait téméraire : « Qu'il ait essayé une ou deux fois du haschisch comme expérience physiologique, cela est possible et même probable, mais il n'en a pas fait un usage continu. « On trouvera çà et là, dans les lettres de Baudelaire à Poulet- Malassis, la réfutation de cette apologie trop complète. Par exemple, il y raconte qu'il tient d'un pharmacien de ses amis une recette pour composer soi-même du haschisch, et, dans un autre endroit, à la date de 1869, il écrit au seul confident, pour lequel il n'ait pas de secrets : « Je suis bien noir, mon cher, et je n'ai pas d'opium. »
Il écrit encore à M. Ancelle : a Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium... » (Lettre du a6 décembre i865. — Voy. plus haut).
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En réponse à la lettre de Poulct-Malassis, M. At/^^gIIg était accouru à Bruxelles. De concert avec lui et M. Arthur Stevens, qui prodiguait au malade des soins
Enfin ce billet adressé à M. Fraisse, à l'époque de la publication des Paradis artificiels, et en réponse à une lettre où le critique du Saint Public lui demandait quelques renseignements sur l'opium et le hasciiisch, démontre que s'il réprouvait leur usage, Baudelaire n'en tenait pas moins de l'expérimentation personnelle sa science des excitants :
« Déliez-vous de tout excitant. Je connais une anecdote terrible, quoique n'ayant pas traita l'opium. Il s'agit d'une femme du monde <|ui était arrivée à une atonie et une mélancolie inexplicables, simplement pour avoir, pendant plusieurs années, lait usage avec son mari du vin de Champagne Or, le Champagne est un corrupteur bien innocent, comparativement au chanvre indien, au laudanum et à la morphine.
» J'ai pris tout excitant en horreui", à cause de l'amplification du temps et du caractère d'énormité que cet excitant quelconque donne à toute chose. Il est impossible d'être non pas seulement homme d 'allai res, mais même hom'.ne de lettres avec une orgie spirituelle continuée. »
On peut tirer encore un argument puissant du rapprochement des deux billets, au premier abord contradictoires, à Malassis et à M. Fraisse. Hemarquons-le, quelques mois à peine les séparent. Ainsi Baudelaiîe, presque dans le même temps où il met en garde un de ses correspondants contre l'opium, se plaint à l'autre de n'en avoir pas. Ceci ne tendrait à rien moins que démontrer que Baudelaire aurait, à l'instar de Quincey, pour lequel il témoigna d'une compassion si fraternelle, éprouvé le poison, non seulement dans son despotique besoin, mais aussi dans les terrible» combats qu'il livre au libre arbitre révolté. Et par là seraient expliqués bien des passages à demi-obs-