‹ BaudelaireChapitre 5 sur 27 · SA ELU »A9»«L4W · texte numérisé non relu

SA ELU »A9»«L4W

dévoués, îl avait, comme nous l'avons vu par la letlrt citée plus haut, fait transporter Baudelaire dans la maison de santé, tenue par des Sœurs.

curs des journaux intimes, les allusions que leur auteur fait 6 ses vices, ses cris de détresse, surtout rémieltement de sa volonté dont il se plaint souvent, et dans l'instant même où il semble témoigner, au contraire, d'une très agissante énergie.

Quant aux liqueurs alcooliques, il ne s'y adonna que dans les dernières années de sa vie. Jadis il ne s'enivrait jamais. « Il était naturellement ^obre. Nous avons souvent bu ensemble, je ne l'ai jamais >u gris ni lui moi. » (Notes de M. Le Yavasseur). Mais il a de tout temps aimé le vin. C'est ce que prouvent les anecdotes caractéristiques racontées par Maxime du Camp dans ses Souvenirs de jeunesse, par Alexandre Scbanne. dans les Souvenirs de Scliaunard. Je pourrais citer, sur ce point, d'autres témoignages, notamment celui de M. Troubat. Dans l'extrême détresse d âme à laquelle il était réduit par la pauvreté, parla maladie, par l'impuissance de travailler, il accepta, avec désespoir, la ressource funeste qu'il conseille, dans un de ses poèmes en prose, à qui veut échapper au sentiment de l'éternelle misère humaine: « Pour ne pas sentir l'horrible fardeau qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. — Mais de quoi ? — De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. » {Œuvres complètes, t. IV, p. io6). Les deux dernières de ces ivresses, les seules qui soient Jobles et salutaires, lui étaient devenues inaccessibles ; il eut recours à la première. Pour être exact jusqu'au scrupule, il faut remarquer qu»; le mal auquel il succoFuba couvait peut-être dans ses \eines, et que son intempérance a pu en hâter seulement I explosion. On voit par ses lettres à Poulet-Malassis, qu'en juillet 1860. une attaque de paralysie avait également frappé, à Tàge de cinquanle-cinq

ÉTUDB BIOOIUPHIQUB ^ IqS

Le pauvre aphasique ne pouvait plus exprimer sa pensée que par des gestes.

M. Ancelle écrivit à M"** Aupick pour la préparer à

ans, son frère, Claude Baudelaire, que M. Prarond, qui l'avait rencontré, décrit ainsi dans ses notes : « Notre Baudelaire, outré physiquement, plus grand, plus fort, brusque, à mouvements impétueux, à eiccades, un Baudelaire avec une gesticulation galvanique. La nervosité de Charles se dissimulait, au contraire, sous des dehors très mesurés, très calmes. Une grand*», ressemblance d'ailleurs», — et dont M. G de iNouvion nous dit que, magistrat à Fontainebleau, il fut admis à la retraite : pour cause dHnfirmitês paraissant dériver notamment de l'exercice de ses fonctions. » M'"® Aupick, elle encore, devait mourir paralysée. Enfm, si Ton admet l'inQuence de l'hérédité dans ces maladies si mystérieuses, il faut tenir grand compte de ces lignes, déjà citées plus haut, du journal intime, Fiisfes : « Mes ancêtres, idiots ou maniaques..., tous victimes de terribles passions. »

On a beaucoup écrit sur la maladie de Baudelaire et ses causes. V. notamment la Chronique médicalct 1901, 1902, 1903, passini.

Le Charles Baudelaire^ lettres, d'autre part, publie des billets (8 mai iSSg, 16 février 1860) connus jusqu'à ce jour des baudelairiens seulement, et qui semblant nous fournir du mal auquel il succomba une explication nouille, celle-là même dont un premier indice nous avait 5té donné par cette note de M. Buisson : «... Chaste, .1 l'eût été sans le voyage d'outre-mer, la femme juive, la femme javanaise et le dérèglement d'une vie jetée hors de tes voies par un accident capital et douloureux.., » 11 faut reconnaître que cette expUcation-là vaut autant et plus {u'une autre et que, si on l'admet, bien des voiles se rouvcnt soulevés, qui enveloppaient les étranges fantaiies du poète et i'oulrauce de son pessimisme. Un exemple

igG ^ CHA.RLES BAUDKLAIRE

la pleine révélation du mal qui avait frappé son fils. Quoiqu'elle fut elle-même à demi paralysée des jambes, elle voulut faire le voyage de Bruxelles pour le soigner.

entre cent : chacun connaît la légende des cheveux verts sur laquelle ont brodé tous les chroniqueurs, et que Champflluiiy, rapporte dans ses Souvenirs ; elle se réduirait à cette vérité : Baudelaire, atteint d'alopécie — l'alopécie est, on le sait, une des conséquences ordinaires de « l'accident capital et douloureux », et je tiens d'un de ses contemporains, encore vivant, qu'il ne l'évita point,

— se fit raser la tête ; mais, afin que nul ne soupçonnât pour quelle cause étaient tombées les belles boucles que lui connut Th. Gautier (V. la notice des Œuvres complèles). et dont il était assez fier, il se teignit les chcveui en vert, — masquant ainsi une précaution hygiénique sous le prétexte d'une fantaisie excessive, donc savoureuse à son goût.

Au reçu de la lettre de Poulet-Malassis, et sous le coup de l'émotion, M. Jules Troubat répondit par la belle page qu'on va lire. Je n'hésite pas à la donner ; le lecteur, j'ec; suis certain, y trouvera l écho de ses propres pensées :

« ...Voilà donc comment finiront toujours les poètes La machine sociale a beau se tourner et se régularise! pour les bourgeois, les gens de métier, les ouvriers, lei artisans et les marchands, aucune loi bienfaisante tu s'établira pour donner à ces natures indisciplinées et impatientes de tout joug, de quoi, au moins, s'assurer leui mort sur un lit à elles. — Mais l'eau-de-vie. dira-t on '

— La belle affaire ! Vous en buvez, vous, bourgeois, épi cier, vous avez autant de vices et même plus que le poète vous vous enrichissez et vous ne faites pas de vers... Lui croit que c'est un besoin pour lui, que ce qu'il boit faci lite la production (non pas la digestion comme che vous)... Balzac se brûle à force de calé, Musset s'abruti

Une lettre d*elle, bientôt adressée à M. Ancelle. qui était rentré à Paris, nous renseigne abondamment sur l'état où elle le revit :

M J'arrive à Bruxelles, k l'hôtel du Grand Miroir. Les médecins ne m'ont pas caché létat grave où il est, non pour la ganté, mais pour la tête : cette tête a trop travaillé, il est fatigué avant Cage.

» Sans avoir la langue paralysée, il a perdu la mémoire du son.., Non^ quie, quie^ les seuls mot» qu'il articule, il les crie à tuetûle .. Il y a ramollissement au cerveau, c'est évident. Quand il n est pas en colère, il écoute et comprend tout ce qu'on lui dit. Je lui raconte des choses de sa jeunesse, il me comprend, il m'écoute allenlivement Et puis quand il veut répondre, le» efforts impuissants qu'il fait pour s'exprimer l'enragent. Le» médecins lui voient l'intelligence perdue et veulent que je m'en aille ; ce qui lui fait perdre la raison, c'est de ne pouvoir parler .. Aucun acte extravagant, pas d'hallucinations... 11 mange, il dort, il sort en voiture avec Stev^ns et moi, ou à pied, avec une canne, sur la promenade publique, au soleil (i).Mais, plusde ,

avec de l'absinthe et produit encore ses plus be «es strophes, Murger meurt de tout dans une maison de san é, comme Baudelaire dans ce moment ci. Et aucun de ces écrivains n'est socialiste!

Il est malheureux d'être organisé de la sorte, et ce sont des natures d'élite à qui le même sort est réservé. I De puissants cerveaux échappent à ces tics, mais ils •ont trois ou quatre dans la grande famille intellectuelle. Et encore ont-ils tous leur manie ou leur petit vice qui

Îles tue lentement... » (Lettre du lo avril 1866, commu- ^niquée par M. Maurice ïourneux) [ (i) Dans une lettre à Asselineau, qui l'a publiée dans sa Vie, Malassis raconte une promenade qu'il fil faire à son malheureux ami :

« Enfin nous partons. Nous faisons un tour dans la ttrdure. nous desc«ndon.« pour déjeuner dans un p«lit

198 «MàRLBB BAU&BLAIRB

paroles. Je û« m'en irai pas, je le conserverai comme un tout petit enjant,

» Il n'est pas aliéné comme disent les médecins. Malassis prétend que l'organisation d'rin poète est si difTérente de celle des autres personnes qu'elle peut parfois dérouter les médecins. Quel excelleni jeune homme que ce Malassis! Il pleurait à chaudei larmes. Comme il est bon! Ce jeune homme doit avoir une belle âme I

» .(e ne crois pas qu'il puisse lire, il aurait constamment un livre à la main ; s'il prend un livre, il ne voit plus les caractères et le rejette.

M QuBud il me voit, il est ému. Aimée (i | dit <jfu't7 a Vair de se retenir de plaisir... Il n'est pas méchant. J'ai de l'empire sur lui. Il se calme à mes douces paroles. Jamais de colère avec moi. même pas de bouderie... Il s'ost emporté contre moi ce matin pour la première fois... Il est très mobile. Il détestait Aimée il y a quinze jours, à présent il est au mieux avec elle. Les nerfs jouent un grand rôle. Après s'être emporté, il a parfois de longs éclats de rire, qui m'effraient... Il est très irrité quand je prends la plume... Il ne se fâche jamais sans motif

» Il montre avec dégoût quelque chose dans le coin de la chambre. Ou lui apporte tout II montre toujours, colère terrible On lui apporte du linge sale qui était sous un lit. Il se calme. Soins de propreté excessive.

» On a employé l'électricité avec succès, mais, craignant l'excitation et les violences, on a cessé.

» 11 écoute avec attention, il rit, il se moque, il fait si bien cc«mprendre sa pensée, il y a toujours tant d'esprit et de viva-

cabinet. Je lui tiens la conversation la plus égayante que je puis. Et je le ramène sans qu'il ait témoigné autre chose que le plaisir de vivre et du contentement, levant de temps en temps les yeux au ciel avec une expicssion de résignation, après un vain eObrt pour parler 0 (7 juin 1866).

(i) La servante de M"* Aupick.

ÉTVDK BloUHAPtlIQUS l\ji)

citd dans 1-» regarJ... Il avait mes lettres sur la labl« de nuit I Et dans les poches de son paletot, de grosse étofTe grossière, beaucoup de petites photo^^raphi::* (le lui par Nadar. »

» Des a' lis de Paris voiileni se cotis3r pour l'y ramener et le ■oîgner... Stevjns et Malaàsis, >{mî lui ost beaucoup pbs sympathie (ue, ont obîonu de la Sociale des Gens do lettres un compartiment particulier, à prix réduit. L li, no veut pa« partir, ni sortir : il vout parler.

» Il n'est certainement pas dans une position èi être privé de sa liberté, C€ serait inhumain, ce serait un crime. Il n'a qu'une idée fixe : ne pas être dominé... Il ne veut pas se couvrir la tête au soleil, dans la cour... Les sœurs lui imposent des pratiques ; quand il mang3, elles voudraient qu'il se signât de la jroix ; alors il est doux, et, d'une patience admirable, ferme les yeux, ou tourne la tête sans se fâcher. Il fait semblant de Jormir, ijquand elles le tourmentent, mais elles peuvent provoquer une Bccne qui le tuerait.

)) Il peut vivre 3o anf, tout ea étant aphasique toute m rie (i).

» ViEUVE AUPICK. »

Mais bientôt la présence de sa mère, loin de calmer îaudelaire, exaspéra son état mental. Un médecin aliéliste français, le docteur Lassègue, consulté par lettre, ugea que, dans l'intérêt du malade, la vie commune levait être évitée. La pauvre mère dut se résigner à ne )as emmener son fils à HonQeur.

Il avait quitté, au bout de quinze jours, la maison les Sœurs, où la supérieure se scandalisait et se plaidait des jurons que la souffrance et l'impatience l'être mal compris arrachaient au paralytique ; elle en îoncluait qu'il manquait de religion.

(i) Féli Gautier : Document! sur Baudelairt, ^l/ercurc W France, i*' février 1905.

a09 «&AALEa fiAUASLAUia

Baudelaire fui ramené à l'hôtel du Grand-Miroir. Enfin, le i" ou le a juillet, il put être transporté à Paris. Sa mère et M. Arthur Stevens l'accompagnaient. Asselineau, qui attendait son ami, à la gare du Nord, raconte quelle douleur lui serra le cœur, en retrouvant son ami si cruellement frappé (i).

Le 4 juillet, Baudelaire entra dans la maison de santé située rue du Dôme, près l'avenue d'Eylau, et dirigée par le docteur Emile Duval.

Dans les premiers temps, les soins du méd*3C \k el le régime hydrothérapique amenèrent une réaction favorable.

Le poète habitait, au rez-de-chaussée du pavihv.ji situé au fond du jardin, une chambre convenablement meublée, haute de plafond, parfaitement aérée. Les murs avaient pour principal ornement deux toiles de Manet, dont l'une était une copie de ce portrait de la duchesse d'Albe par Goya qu'il admirait tant (2).

Il mangeait à table avec les autres pensionnaires ; il écoutait les conversations et y intervenait, très souvent, par des gestes d'approbation ou de protestation. Dans ce dernier cas, son avis se manifestait par les signes do l'irritation la plus vive.

Il put, pendant quelque temps, essayer d'écrire sur une ardoise ce qu'il voulait exprimer. Mais sa main déviait avant d'avoir tracé la fin du mot (3).

(l) Vie de Baudelaire, p. 95-96.

(a) V. la lettre à Nadar. du 16 mai iSSg. (3) Je tien» ces renseignements de M. Emile Duval. Un df Cttux qui ont soigné Baudelaire avec 1« plus de déveii»»

ÉTUDX BlO«aAPHIQUB 2C1

Ses meilleurs amis allaient régulièrement le voir(i). Léon Cladel prévenu télégraphiquement, accourut

ment m'a raconté un trait qui révèle la profondeur des ravages subis par le cerveau du poète. Asselineau voulait lui faire signer la quittance d'une somm^» qui venait de lui être remise, Baudelaire restait, la plume suspendue, cherchant visiblement son nom. Pour qu'il pût l'écrire, son ami lui mit sous les yeux le titre d'un de ses livres. C'est ainsi qu'il se rappelait les noms des amis qui venaient le voir, mais il ne pouvait que les répéter, quand on les lui avait prononcés.

Asselineau raconte que l'un d'eux, M. Nadar, de qui Baudelaire reçut avant et pendant sa maladie, des marques d'un tendre attachement, avait tenté de l'emmener, une fois par semaine, dîner avec d'anciens amis. Le malade, d'abord heureux de cette distraction, dut y renoncer ; « il payait le plaisir d'une soirée par des insomnies et des excitations suivies daccablements qui contrariaient le traitement » (Vie de Baudelaire, p. loi).

(i) « J'ai nommé à Charles quelques-uns de S'is amis K)ur savoir s'il serait désireux de les voir ; il a accueilli i\ec joie les noms de Sainte-Beuve, Max. Di'ja'/ip, Henry la Madeleine fsic), Théodore de Banville. Hf,zei Le Comte de l'Iste (le poète) (sic). » (Lettre de M" lupi^k à Maiassis, 1 1 juillet 66.)

Il est à noter que Baudelaire, dont la légende tendrait M>uvent à nous ("aire douter des qualités de son cœur, ivait inspiré à ses amis un attachement qui lui resta idèle jusqu'au dernier jour.

Baudelaire reçut aussi les visites de plusieurs femmes Hu monde qui étaient de ses amies, a Une d'elles parlant à le décider à se laisser peigner. Sa chevelure et m barbe le rendaient ellrayant ; quand il se regarda dans a glace, il ne se reconnut pas, et salua. » (Le Gaulois, 27 l^plembre 86, article si^né Amg£ BikisjGNii.Hla comtesse de iMolàn»t.)

àta CHARf.Pg BAVDELÂIRB

de Cherbourg pour embrasser « ce maître à la fois doux et sévère ^i) ». Un mois et demi après le retour de Baudelaire à Paris, le i5 août 1866, M. Champfleury écrivait à Poulet -Malassis :

«... Baudelaire va bien. Ira-t-il mieux ? J*en doute. La perronne qui lui a montré le plus de vives sympathies a été M"* Aleuricè.

» îi lui avais écrit que j'étais certain des excellents réfultats qu'en obtiendrait par la musique, et j'en parlai, par avance, à Baudelaire, en insistant sur Wagner, ce qui lui occasionna des émotions viveF, rien qu'à l'idée d'entendre ces morceaux,

» bravement, M"** Mcurice apporta la partition du Tarmhauscr. et l'effet fut tel que celui que j'attendais. Je n'étais pas à la séance, mais M"' Meurice m'a raconté les vives impressions de Baudelaire. Malheureusement, elle vient de partir pour le bord de la mer ; également M"^ Manet, qu'on aurait pu prier de la remplacer, et Baudelaire va rester sans musique jusqu'à la fin de l'automne.

« Baudelaire jouit d'une excessive vitalité et a envie de guérir. Je Tai bien vu, au courage avec lequel il pi end «es louches. »

M. Champfleury, de concert avec que'ques-uns des plus intimes amis de Baudelaire, fit des démorches pour obtenir du ministère de l'instruction publique ure subvention mensuelle qui soulageât la bourse épuisée de M"® Aupick et lui permît de suffire aux lourdes dépenses de la maison de santé. Le ministère donna, en octobre 1866, une première comme de cinq cents francs.

(i) Léon Cladel a raconté cette dernière visite el le pèlerinage qu'il fit, quelques années après, au cimetière Montparnasse, dans un article intitulé : la Tombe de Baudelaire {La Plume f 5 octobre 1890).

ÉTUDE filUGRAPMIQUB ao3

L'amélioration momentanée, qui élait survenue drr.s l'étr.t de son filr. faisait illusion à la pauvre mère. Elle .était retou)"].('e à lîonfleur, les médecins ayant reconj.u que sa présence, plus contraire que favorable au traiten^ent suivi par le malade, semblait n'avoir d'autre effet que de l'exaspérer : mais elle avait régulièrement de fréquentes nouvelles par Asselineau, M. Ancelle et le directeur de la maison de santé. Quand celui-ci put lui annoncer que le pauvre aphasique avait prononcé deux mots de suite : « Bonjour, monsieur —^ bonsoir, monsieur », elle s'abandonna aux plus vives espérances (i). Une autre fois, apprenant que Charles avait paru o lire sans difficulté » un billet qu'elle lui avait fait tenir, elle écrivit à Àsseiineau : « Mais s'il lit, le voilà sauvé de l'ennui 1 »

En effet, une des formes les plus douloureuses du mal qui le suppliciait, c'était l'oisiveté forcée.

Le mal demeura stationnaire pendant plusieurs mois. En dépit de l'hémiplégie du côté droit, l'inteliigence semblait être à peu près intacte. Le 21 janvier 1867, M. Troubat mandait à Poulet-Malassis :

(i) Quelques jours après, elle écrivait à Asselineau: c Vos petits billets sont toujours reçus avec reconnaissance. Le dernier surtout, de dimanche, m'a bien touchée, puisqu'il m'a apporté un bonjour de Charles, provoqué par vous sans doute, mais qui, dans tous les cas, m'a fait du bien. J'ai eu effectivement une lettre du docteur qui m'apprend qu'il dit non seulement des mots, mais de petites , .rases, comme par exemple : la lune est belle. Voilà un {^rand progrès dont je jouis, comme vous pouvez le croire. »

aeA CIIARLSS B.VVDfiLAlRB

<( J'ai vu Baudolaire une fois, une seule. Champfleury va le voir de temps en lemps On l'a ait dîner chez iNadar G'étaii imprudent, et lui-même, je crois, en a ressenti et manifesté di la fatigue i). Il en est reste à ces trois mots: Non, cré nortt, nom ; et la mémoire n'a pas faibli en lui. Il m'a montré tout ce qu'il aimait, lorsque j'ai été le voir : les poésies de Suinte- BeuT6 les œuvres d'Edgar Poe en anglais ; un petit livre sur Goya. et, dans le jardin de la maison de santé Duval, une plante grasse exotique, dont il m'a fait admirer les découpures Voilà l'ombre du Baudelaire d'autrefois, mais elle est toujours ressemblante (a). Il a manifesté la plus grande colère à un nom de peintre que je

(l) Voir aussi Vie de Baudelaire, p. loi, le récit d'Asselineau. Les termes en sont presque identiques à ceux de. la lettre de M. Troubat.

fa) Ghampleury, dans ses Souvenirs, a noté pareillement la fidélité de Baudelaire agonisant, à son personnage .

(( L'excès de bizarrerie de Baudelaire est ceriaineineni ridiosyncrasie du poète qui fut sin^^ulier en plénitude de toutes ses facultés ; la maladie accablante qui met ses sen salions à nu, le montre sincère dans ses anciens goûts L'amour des fleurs tient encore une grande place dans l'esprit de l'ami que je cherche à peindre. Mais les fleurs favorites de Baudelaire ne sont ni la marguerite, ni l'œillet, ni la rose. C'est avec de vifs enthousiasmes qu'il s'arrête devant des plantes grasses qui semblent ou des serpents se jetant sur une proie, ou des hérissons accroupis. Formes tourmentées, formes accusées, tel fut, tel est l'idéal du poète. Il laisse à d'autres les marguerites, en face desquelles il me tenait dernièrement des discours miméi pleins de mépris, ayant éprouvé sans doute des hauts de cœur du méchant emploi des m'aimes ta ? un peu, pas^ sionnément, etc., dont ont abusé les faiseurs de romances.

« Ce qui est rouge, voyant, sonore dentelé, capricieux, Baudelaire l'a accueilli tout d'abord sans, s'inquiéter s'il y avait parlum à recueillir. 11 prélcre le dahlia à la violettt. Je nv saurai» misux dxpliquir l'hommo... 9

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ui ai nonimé (toujours comme autrefois); mais quand je lui ai parlé de RicKard Wagner et de Manet, il a souri d'allé^ res?e.»

Poulet-Malassis lui répondit, quinze jours plu» tard :

c Assclincau m*a donné, ces jours-ci, des nouvelles de notre pauvre ami Baudelaire, qui concordent avec les vôtres. Baudelaire est dans un état qui fait illusion à ceux qui le voient, mais son véritable étal mental est bien douteux, bien énigmatique. Il a perdu la mémoire du langage et des signes figuratifs, et personne ne peut savoir jusqu'à quel point l'ensemble de son intelligence est affecté de sa paralysie partielle. La clinique de Trousseau contient sur son état un mot navrant : « Rappelez-vous, dit-il en voyant un aphasique qui » vous parait en possession de son intelligence, quoiqu'il ait » perdu la faculté de s'exprimer, combien de fois vous avez dit, » à propos de certains animaux, qu'il ne leur manquait que la » parole (i). »

, Son fils n*étant pas en état d'être transporté à Honfleur, M"* Aupick revint s'installer près de lui, au printemps de 1867.

A cette époque, la marche fatale de la maladie alla Vaccélérant. Vers le milieu du mois d'août, Asselineau écrivait à Poulet-Malassis :

« Les médecins et nous, ses amis, qui ne le voyons pas tout les jours, nous constatons k chaque fois, la décadence. Depuis deux ou trois mois, il n'a plus voulu quitter son lit. Il est immobile et comme endormi, et ne témoigne plus que par des regards, hélas 1 bien tristes, qu'il s'aperçoit de la présence de ses •mis. Hier, après une absence de trois semaines, il ne m'a reconnu que par un rr-gard d'une fixité navrante et n'a pu me ! dk>nnrr la main qu'ap es que je l'ai eue dégagée de ses couverures. On le veille toutes les nuits... »

l) Ltitr > communiqutt« par M. Troubat.

ao6 CHARLES BAUDELAIRE

Sa mère ne quittait plus son chevet.

Sui les derniers jours du poète, les renseignements circcnfiancics manquent. Asselineau, dont ces cruels souvenirs déchiraient le cœur, les abrège, autant qu'il le peut, dans son livre.

Le dimanche i" septembre, il annonçait à Poulet- Malassis, en quelques lignes, le funèbre dénouement :

« C'est fini. Il est mort hier, à onze heures du malin, après une longue agonie, mais douce et sans souiTrance. Il était d'ailleurs si faible qu'il ne luttait plus. »

Une lettre inédite de M"* Aupick à Poulet-Malassis, qui retenu à Bruxelles, n'avait pu assister aux funérailles, contient ce touchant récit de l'agonie de son fils.:

« Comme je suis éprouvée ! Me voilà seule au monde sans plus rien qui me rattache à la vie ? Mon pauvre fils, ce fils que j'idolâtrais n'est plus ! Il a cruellement souffert, dans les derniers temps, de plusieurs plaies survenues par suite du séjour prolongé au lit, ce qui lui arrachait parfois un cri, quand il fallait le remuer Cependant il était devenu, dans les derniers temps, très doux et résigné. Les deux derniers jours et les deux dernières nuits qui ont précédé sa mort ont été très calmes. Il paraissait dormir avec les yeux ouverts, il s'est éteint tout doucement, sans agonie ni souffrance» ; je le tenais embrassé depuis une heure, voulant recueillir son dernier soupir : je lui disais mille tendresses, persuadée que/ malgré son état de prostration et de mutisme, il devait me comprendre et pouvait me répondre. Aimée, qui était avec moi, me confirmait dans celte pensée Elle me disait ; « Oh 1 madame, comme il vous regarde I Bien sûr, il vous entend il vous sourit ! » Comment ai je pu résister à un lel coup ? Et je vis 1 II faut croire que Dieu veut m'accorder de jouir, quelque peu de temps, de la belle réputation qu'il laisse, e^^' «^ gloire. Vous perdez un ami

ÉTUDE BIOGRAPHIQUB SO7

qui TOUS était bien tendrement attaché ; conservez-Iui un bon •ouveuir, il en en cLait cligne. i>

(18 septembre 1S67),

Les funérailles eurent lieu le lundi 2 septembre (i). Le service religieux fut célébré dans l'église Saint -Honoré de Passy, devant une assistance peu nombreuse, une centaine d'hommes de lettres ou d'amis escortèrent jusqu'au cimetière Montparnasse le corps qui fut inhumé dans le caveau de famille, où le général Aupick reposait depuis dix ans (2).

(i) Voici le texte du billet de part :

» Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de

Monsieur CuAnLES-PiERRE Baudelaire

décédé à Paris, le 3i août 1867, à l'âge de quarante-six ans, muni des Sacrements de l'Eglise.

» Qui se feront le lundi, 3 septembre prochain, à Téghse Saint-Ilonoré, sa paroisse, place de l'Hippodrome, à II heures précises.

» On se réunira à l'Eglise.

» De la part de M°® V* Aupick, sa mère, de M"" Perrée, sa grand'tanle, et de ses enfants, de M"® V* Baudelaire, sa belle-sœur, de M. Jean Levaillant, général de brii^ade, de M. Jean-Jacques Levaillant, chef de bataillon, de M. Charles Levaillant, général de division, ses cousins. »

(3) On lit sur la pierre tumulaire :

« Jacques Aupick, général de division, sénateur, ancien

ambassadeur à Constantinople et à Madrid, membre du

Conseil général du département du Nord, grand olficier

de l'oidre impérial de la Légion d'honneur et décoré de

: plusieurs ordres étrangers, décédé à Paris, à l'âge de

209 «■ABtBt BAGBBLAIRI

Les discour«5 prononcés sur la tombe, par Asselîneau et Théodore de Banville, composent un panégyrique complet de leur ami, et ont, tous les deux, un caractère très marqué d'apologie, de protestation contre les attaques soit sourdes, soit ouvertes, dont la réputation du défunt avait eu tant à souffrir. Les très nobles louanges, décernées au poète des Fleurs du mal par le

68 ans, le i8 avril 1857. — Charles Baudelaire, son beaufiis, décédé à Paris, le 3i août 1867, à l'âge de 46 ans. — Caroline Ahchenbaut Defates (sic), veuve, en premières noces, de Josnph-François Baudelaire, en secondes noces, de M. le générai Aupick, mère de Charles Baudelaire, décédée à Honlleur (Calvados), le 16 août 1871, à l'âge de 77 ans. Priez pour eux. »

Voici l'extrait du registre des actes de décès : « L'an mil huit cent soixante-sept, le premier septembre à dix heures du matin, devant nous, Pierre Klein, chevalier de la légion d'honneur, adjoint au maire du seizième arrondissement de Paris, officier de l'état civil, ont comparu : Narcisse Désiré Ancelle, âgé de soixantecinq ans, chevalier de la légion d'honneur, maire de Neuilly (Seine), y demeurant, et Charles-François* Alexandre Asselineau, âgé de quarante-sept ans, propriétaire, demeurant à Paris rue du Four Saint-Germain, 43; lesquels nous ont déclaré que, le trente-un août dernier,. à onze heures du matin, est décédé en son domicile Paris, rue du Dôme, i, Charles-Pierre Baudelaire, âgé di quarante-six ans, homme de lettres, né à Paris ancien on* zième arrondissement, célibataire, fils de Joseph -Françoii Baudelaire, décédé, et de Caroline Dufays (sic), sa veuve^ âgée de soixante-dix ans, rentière, demeurant à Honfleui (Calvados). Après nous être assuré du décès, nous avoi dressé le présent acte, que les déclarants ont signé ave nous, après lecture faite. Signé : AncelU, Chtrlti Aficli* neau, P. Klein. »

ÉTUDB BTOGRAPniQUl 200

poète (\es Stalactites, contiennent un véritable développement de critique littéraire sur ce thème : Baudelaire a été un novateur au même titre que Balzac ou Eugène Delacroix, puisqu'au rebours de Victor Hugo, qui a toujours transfiguré l'homme et la nature, à l'image d'un certain idéal voulu, u il a accepté tout l'homme moderne, avec ses défaillances, avec sa grâce maladive, avec ses aspirations impuissantes... »

Asselineau, . lui, s'attacha uniquement à venger l'homme privé en son ami, des insultes et des calomnies, h. détruire la « légende » qui s'était formée sur lui, de son vivant. Il répéta, sous des formes variées, l'affirmation contenue dans cette phrase qui résume son discours : « Oui, ce grand esprit fut, en même temps, un bon esprit ; ce grand cœur fut aussi un bon cœur. »

Le langage de la presse fut moins favorable au poète, sauf l'article qu'Auguste Yitu publia, le lendemain des funérailles, dans le ^ournaiW Etendard. C'est à peu près le seul qu'Asselineau excepte de ses critiques ou de sa réprobation (i).

Avec sa sagacité habituelle et son souple talent d'écrivain, l'éminent critique y apprécia, d'une façon

(i) Voir le texte de ces deux discours, dans le recueil : Souvenirs, — Correspondances, de, p. i2Q-il\^. — Pour être coinplèlemcnt informé de tout ce qui concerne les funérailles de Baudelaire, il faut aussi lire la lettre d'Asselineau à Poulet-Malassis, que nous donnons dans l'Appendice. M. Mauiuce Tourneux à qui nous avons tant d'autres obligations, a bien voulu nous permeltie de reptuduire cet important document qui Cît inicparabU d'une biographie de Baudelaire.

aïO CHARLES BAUDELAIRE

aussi fine que juste, les qualités de l'homme et de Tac^ liste (t).

Asselineau, qui se voua tout entier à cette pieuse tâche, dirigea la publication des OEuvres complètes de Baudelaire. Il laissa Théophile Gautier en écrire la préface (a) qui est un très brillant morceau de critique littéraire ; mais, voulant rendre lui-même à son ami Uii dernier témoignage de son admiration enthousiaste,

(i) Cet article a été réimprimé dans le recueil des SoU" venins, -— Correspondance, bic.t p. 126.

Vitu était très lié avec Baudelaire. Dans leur première jeunesse, ils s'étaient beaucoup hantés, et le très ingénieux journaliste était du petit nombre des gens d'esprit avec lesquels le poète aimait à goûter le plaisir de la conversdlion. dont il était si friand.

En 1845, à 1 époque où ils écrivaient tous deux au Corsaire-Salanj ils s'enlendirent avec deux de leurs amis, Pierre Dupont et Théodore de Banville, pour organiser une mystilication littéraire où la verve ironique des quatre jeunes ^ens se donna pleine carrière. Un entrefilet du journal VEpoqne lança la nouvelle qu'Arsène Houssaye écrivait une tragédie dont Sapho était l'héroïne et qui serait jouée par ilachel. L'Entracte reproduisit la nouvelle, et le Corsaire-Satan, du 25 novembre i845, donna un fragment de l'œuvre apocryphe, improvisée par Baudelaire, P. Dupont, Th. de Banville et Vitu.

La bibliographie la Fizelière et Decaux cite ce pastiche de la tragédie classique, telle que Ponsard venait de la ressusciter, dans sa Lucrèce, avec un succès qui avait pour principale cause une réaction passagère contre le romaatisnie et le théâtre de Victor llugo.

Ajoutons que Vitu écrivit encore avec Baudelaire de* légendes versihées pour un Salon illustré, vers iSlto.

(a) A propos de cette prélace. Asselineau écrivait à

ii publia ce Charles Baudelaire, sa vit, son œuvre^ 1869. auquel la généreuse obligeance de M. Alphonse Lemerre nous a permis de faire d'abondants emprunts.

j^jme Aupick, qui semblait ne plus vivre, comme elle l'avait écrit à Poulet-Malassis, que pour jouir de la renomméa de son fils, remercia le biographe par une lettre où éclatait une affection vraiment maternelle. — Les deux premiers tomes des Œuvres complètes pa rurent en décembre 1868 (i) (Paris, Michel Lévy frères).

Poulet-Malassis : « La notice sera de Gautier. Sera n'est même pas le mot juste, car elle est faite et elle est très bien. E'Je est d'un ton attendri, rare dans les notices de Théopliile, et, sous ce rapport, de beaucoup supérieure à celle qu'il a mise en tête des articles de son ami Gérard (de Nerval). » (Lettre inédite, sans date ; les lettres d'Asselineau n'en portent presque jamais.) — Du reste, l'auteur de la Comédie de la mort s'est fait, avec une persistance marquée, un véritable point d'honneur de contribuer à la renoirimée du poète des Fleurs du ma/.- Voici la liste des diverses études qu'il lui a consacrées : I. Notice dans le quatrième tome des Poètes français^ p. 5gZi (i863). IL Article nécrologique (le Moniteur 9 septembre 1867). 111^ Quelques pages du travail intitulé : Les Progrès de la poésie française depuis i83o. Uéimpriiné dans {'Histoire du romantisme, p. 3<!i7-3ô7 (Paris, Charpentier et 0\ 1874)- IV. Notice en tète du tome i" des Œuvres complètes.

(i) Voici la liste des diverses œuvres de Baudelaire publiées par lui, à partir du moment où ii fixa son séjour en Belgique.

i86Zi. SMréka, traduit d'Edgar Poe (Michel Lévy . Réimprimé dans les Œuvres complètes, — Le Spleen de Paris.

as

^la CHAULES BAUDELAïae

En 1892, les amis et les fervents de Charles Ba^îdelaire, — d'aucuns aussi qui s'étaient réclamés de lui

Sous ce titre, qui devait h l'origine être celui de toute cette série, ont paru divers poèmes en prose {Revue de Paris, 25 décembre i864). Réimprimé dans les Œuvres complètes.

i865. Histoires grotesques et sérieuses, traduit d'Edgar Poe (Paris, Michel Lévy).A'ofes sur Proudhon [Petite revue du II mars 1864). Uéimprimé dans les Œuires co/7J/j/è/«. — Le Cottage Landor, iraduit d'Edgar Poe [Vie parisienne, 24 juin i865). Picimprimé dans les Œuvres complètes.

18G6. Les Épaves. Avec une eau-forte, frontispice de Félicien Rops. Amsterdam (Bruxelles), à 1 enseigne du Coq. Réimprimé h 5oo exemplaires sur papier vélin, sans le frontispice ni la préface (Briars, Bruxelles). Outre les six pièces condamnées de la première édition des Fleurt du mal, ce recueil contient quelques pièces qui ont été exclues des Œuvres complètes, deux « galanteries » : Pro^ messes d'un visage^ le Monstre ; trois a hoiiffonneries » : Sur le début de mademoiselle Amina Boschetti, A propos d'un importun et Un cabaret folâtre, — Deux autres a poésies burlesques » : Vénus Belge, et Sonnet sur Vacquerie et P. Aleurice ont paru, avec une réimpression des Promesses d'un visage, dans \e Nouveau Parnasse satirique du xix" siècle, Eleutheropolis (Bruxelles, 1860).

Mais, selon M. Vilu, ce Sonnet, qui avait déjà paru Tingt ans plus tôt dans la Silhouette ( i-"" juin i8Zj5) ne serait pas de Baudelaire. V. la rectification de M, Vitu, Appendice, IX).

Les pièces de vers, dont la mention précède, n'ont pis été comprises dans les Œuvres complètes. On en a exclu également de» bouts-rimés peu dignes de l'auteur des Fleurs du maL Vers laines chez un ami absent, et Sonnet pour s'excuser de ne pas accompagner un ami à ISamur. Ces deux pièces ont été imprimées à la fin du rtcueil d«s Sou»

ÉTUDL: BlOGUAi'HIQUB 2lZ

pour imposer à la foule dCvS divagations poétiques dont il eût certes renié la parenté, — connurent le projet

j^enirs — -Correspondances, etc., ainsi que quatre autres pièces ious cette rubrique : Amxnilates belgicx, auctore C. B. ; s. nnm d'imp. s. 1. n. d. (Bruxelles, février i8(iG), petit in-8° "de i6 pages. Recueil de seize épigrammes sur la Belgique, lire à dix exemplaires, mis au pilon, moins un, sur peau de vélin.

En i8G8, la bibliographie La Fizelière et Decaux avait ajoiilé à l'article Amœnitates Belgicœ la. note suivante : a La maladie de Baudelaire étant survenue pendant le tirage, l'éditeur crut devoir détruire l'édition, — si on peut appeler ainsi un tirage fait à ce nombre infinitésimal, — moins l'exemplaire sur papier vélin seul » (Note communiquée par A. Poulet-Malassis). A la Gn delà bibliographie anonyme du recueil Souvenirs-correspondances, etc., on lit, p. i8Zi-i85, une autre note se rapportant au même article: « Le recueil Amœnilaies Belgïcx (in-8 de i6 p.) n'a pas été détruit jusqu'au dernier exemplaire, comme le suppose notre collaborateur. Il en est resté un sur peau de vélin, auquel nous avons pu emprunter trois épigrammes pour notre appendice. Les autographes existent d'ailleurs entre les mains de M. Poulet-Malassis et de M. Charles Asselineau. »

Mais toutes ces assertions sont indirectement réfutées par une note facétieuse de Poulet-Malassis, qu'on lit sur un feuillet de garde du manuscrit de ces épigrammes, L manuscrit qui a passé dans la vente Noilly (mars i88i3 : ||i c Ce recueil n'a jamais été imprimé, bien que j'aie dit le contraire dans le livre de Charles Baudelaire (p. i84). C'était pour faire de la peine au bibliophile beli^e, le vicomte de Spoelberg (sic) et lui faire désirer en vain ma vente après décès. »

Nous avions songé un instant à placer ici une Étude Bibliographigue dos Œuvres de Charles Baudelaire publiées

ai4 CHAnLES BAUDELAIBB

d'élever un monument à sa mémoire. Un domité (i) fut formé, sous la présidence d'honneur de Leconte de Lisle et « les -auspices et la présidence effective du poète Stéphane Mallarmé », et un livre fort intéressant, Le Tombeau de Charles Baudelaire, publié ea hommage posthume de la littérature contemporaine, et à l'etret de réaliser une partie de la somme nécessaire à l'érection de la statue dont M. Auguste Rodin avait accepté la commande. Mais la mort regrettable de M. Léon Deschamps, secrétaire-trésorier du Comité, fit échouer ce projet.

11 fut repris avec plus de succès en 1901. Grâce aux efforts et à la persévérance de M. Jean Aicard, de M. Jules Troubat (2), qui quêtèrent l'obole de tous

depuis 1868 ; mais, outre qu'il en existe déjà une, et fort complète, de M. le vicomte de Spqelbkkch de Lgvemjoul, celle-là même qui parut d'abord dans les Souvenirs -Cor^i resjtoiidaiices (Paris, Pincebourde, 1872), et que son au-i leur a repris^* en la mettant à jour dans ses Lundis d'ai chercheur (Caiiuann-Lévy, 1894), il nous a semblé que h prochaine publicalion du Mercure de France, qui doit réunir à quelques manuscrits inédits, toutes les pièces et tous les articles non réimprimés dans les Œuvres conipleles, el qui ne manquera point sans doute d'indiquer les sources où elle les a recueillis, risquait de rendre ce nouveau travail fort superflu.

(i) V. le Tombeau de Charles Baudelaire pour la nomenclature complète des membres du Comité. On trouvera aussi, outre d'intéressants souvenirs sur le poèteg et de multiples témoignages de son influence sur la littérature contemporaine, de très intéressantes variante réunies par le pnnce Alexandre Ourousof. •

{2) Le Comité du second projet était ainsi composé

ÉTUDE BIOGnAPHIQUB 3l5

dans les salles des mairies parisiennes ; grâce à la gêoérosité de M. de Max, dont h talent se prodigua comme la bourse s'ouvrit ; grâce au zèle dévoué de MM. Armand Dayot, Edmond Lepelletier et Gaston Méry, qui obtinrent de l'Etat et du Conseil municipal des souscriptions et un terrain, Baudelaire a aujourd'hui son monument (i). C'est au cimetière Montpar-

Président, Jean Aicard ; membres : François Coppée, Ludovic Halévy, Gaston Boissier, Edmond Rostand, Armand Dayot, H. Roujon, de Max, Sully Prudhomme, Sarah Bernhardt. Emile Boissier, Emile Verhaeren, André Gide, Hélène Vacaresco, Catulle Mendès, Léon Mercerot, Anatole France, M"" Moreno et Berthe Bady ; secrétaire trésorier : M. Jules Troubat.

Les principales souscriptions furent fournies par les établissements de crédit. Ce Comité tira aussi une somme importante d'une matinée donnée au théâtre Sarah Bernhardt (M'°° Sarah Bernhardt y paya son fauteuil loo fr.).

(i) Inauguré le 26 octobre 1902, sou3 la présidence de M. Armand Dayot, représentant le ministre des beauxarts, qui y prononça un discours, ainsi que M. Jules Troubat et M. Maurice Quentin.

V. ces discours dans La Province, novembre-décembre 1902, Le Temps du 27 octobre 1902, etc. Mais relevons, en passant, une étrange erreur rencontrée chez M. Armand Dayot. L'inspecteur des Beaux-Arts rapporte en efiet, dans son discours, avoir eu l'occasion d'admirer, chez Théodore de Banville, le portrait de Baudelaire par Deroy, et que cette toile fameuse, dont son possesseur aurait consenti le don, figurerait aujourd hui dans nos galeries nationales, ne se fût-il heurté au mauvais vouloir de M. Etienne Arago, alors conservateur du Luxembourg. Nous ne pouvons conjecturer quelle contusion a troublé les souvenirs de M. Dayot ; mais une chose est certaine :

2l6 CHARLES BAUDELAIRE

nasse, tout au fond, devant un mur nu et désolé, deux grandes dalles disposées en é(juerre. Au long de celle qui jonche le sol, le poète gît, pauvre momie ligotée par l'inéluctable destin. Mais sur la stèle son Génie, refusant la leçon que lui propose le tombeau, s'affirme invaincu : les poings aux dents, il poursuit les sombres méditations et les appétits de révolte qu'ont immortalisés les Fleurs du Mal,

C'est que le portrait de Deroy n'appartint iamais à Théodore de Banville ; il était la propriété du docleur Gérard Piogey, qui le tenait d'Asselineau, et le garda jusqu'à sa sa mort, survenue en 1894 ; ce n'est qu à celle date que la colleclion du docteur fut dispersée au feu des enchères^ — et le charmant poète de Grincjoirf élàii moii lui-même depuis Irois ans.

iPPENDICE

LE LIVRE Berit pour un ami,

Ghe2 lui, le 37 mai iS^a

Tout neuf e\ tout brillant, sur la table poudreuse,

Le livre : ï) était ouvert ; nulle rtaiu a:»oureuse.

Nul œil n'avait errô sur son chaste vélin ;

LVun parfurr. de jeunesse il était encor plein.

Et chaque vers tigrait, veine vivante et noire,

Myslérieusemont, le frais et pur ivoire.

Iljureux de n'être pas une proie à badauds,

îrresque à moitié doriTtiant et couché sur le dos,

Comme un poète creux que la paresse enivre,

îl attendait qu'on vînt le voir, rhoiincte livre.

Et voici ce qu'il dit, d'un ton modeste et doux :

O poète ennuyé, tu tiens sur tes genoux

Le corps brun et luisant, d'où sort une étincelle,

Qui, cachée à tes yeux, te pénètre et harcèle.

Et sans frémissement des fibres de ton cœur,

Te fait verser pour rien ta bouillante vigueur; y

Et quand tu sens tomber l'ennui froid et livide,

Tu vas chercher, pensif, et d'une lèvre avide,

La puissance et l'amour, dans ce verre fêlé,

Dans la grosse bouteille au goulot effilé.

Abîme qui recèle un fond souillé de fange J

El j'ai presque frayeur de ton regard étrange.

Tu te fatigueras, sous ces contours polis,

(i) Les Ternaires, de Brizeux, qui venaient de paraître.

330 GHARLES BAU&ELAIRB

Sous ce crâne soyeux el cette peau sans pli». De ne trouver jamais, sous cette belle forme, Que sottise, luxure et gourmandise énorme. Alors, si le dcgovit te courbe, pour rêver. Laisse le vin, la chair, et '"«^"iens me trouver; Nous causerons ensemble, et de ma cahno p»gc Où tes yeux enQamraés liront ce que le gare En bien des jours d'éjreuve el de douleur apprit, Jeune homme lu ver;»8 enfin sortir rKspril.

« AuGusTK Dozoï

A mon ami C. B. (i).

Vous aviez l'esprit tendre -et le cœur vertueux. Tous les biens convoités d'une amitié niïve, Lorsqu'une femme belle, et de nai'^sance juive. Vous conduisit au fond d'un couloir tortueux.

Elle vous fît couler, d'un doigt voluptueux, La source des plaisirs aux égouls de ISinive ; Elle vous fit loucher, sur sa chair loule vive, Du vice el de l'amour les secrets monstrueux,

EUe eût enivré Loth au fond d'une caverne. Tenu comme Judith le sabre d'IIolopherne Et frappé du marteau le front de Sisarm.

Et tétant au plaisir vos tristesseï infimsa, ^ De ce aein que le vice et l'amour déplora Vous avez fait couler vos funèbre» maxime».

5 octobre i84a.

Eriîest pH\r.OND.

(i) On remarquera la forme rliscrèle de ces dédicaces. Une autre pièce dans ce recueil (Vers, iS'jS), mais d'un caractère mr'ns intime,cst dédiée moins rayftérieuscraent: A Lficrles Baudelaire.

Saînl-Denis, Bourbon, i4 octobre i84l-

Monaiear le Général Aupick, commandant l école d état' major à Paris,

a Général,

> Je viens avec regret vous dire qiie je ne peux faire 'terminer à votre beau-fils, M. Charles Bcaiidelaire(5i*c), e voyage que vous aviez projeté pour lui sur le navire ne je commande. Je dois à la confiance que vous iviéz bien voulu placer en moi de vous donner des ixplications sur les motifs qui m'ont porté à accéder :nfin à son intention fortement exprimée de ne pas 'enir plus loin, de laquelle je n'ai pu le faire revenir à Ile de France qu'en lui promettant de bien examiner e nouveau ici nos positions respectives et de voir si lies me permettraient d'accéder à ses désirs.

> Dès notre départ de France, nous avons tous pu oir à bord qu'il était tî op tard pour espérer faire reenir M. Beaudelaire soit de son goût exclusif pour la fllérature telle qu'on l'entend aujourd'hui, soit de sa détermination de ne se livrer à aucune autre occupa- «m. Ce goût exclusif lui rendait étrangères toutes

aaa charles baudelairv

conversations qui ne s'y rapportaient pas et l'éloignait de celles qui revenaient le plus souvent entre nous marins et les autres passagers militaires ou commerçants. Je dois vous le dire aussi, quoique je craigne de vous faire de la peine, ses notions et ses expressions tranchantes sur tous les liens sociaux, contraires aux idées que nous étions habitués à respecter depuis l'enfance, pénibles à entendre de la bouche d'un jeune homme de vingt ans et dangereuses pour les autres jeunes gens que nous avions à bord, venaient encore circonscrire ses rapports de société. Moi-même, qui, par l'engagement que j'avais pris avec 'vous, me trouvais envers lui dans une position particulière et qui, je dois m'empresser de le dire, voyais avec d'autant plus de peine la fausse direction de son esprit, que son instruction, la capacité qu'il m'a semblé reconnaître en lui, et les manières douces et amicales qu'il a toujours eues avec moi m'avaient inspiré un intérêt sincère, j'ai dû renoncer à l'espoir que j'avais conçu de contribuer en gagnant sa confiance à lui faire perdre une voie où il pût employer honoiable ment les moyens que la nature lui a donnés. Ses expressions péremptoires sur tout ce qui tenait à ce sujet me convainquirent bientôt qu'il n'y avait aucune chance de réussir là où ses parents avaient échoué, et je dus renoncer à un sujet de conversation qui amenait des opinions quelquefois pénibles à entendre ; bref sa position à bord, d'ailleurs il faut en convenir, offrant un immense contraste avec la vie que ce jeune homme avait jusque-là menée, le mit dans un état d'isolement qui, je le crois, n'a fait qu'augmenter ses goûts et set

poursuites littéraires. Un événement de mer comme je n'en avais jamais éprouvé dans ma longue vie de marin, dans lequel nous pûmes presque toucher la mort du bout du doigt, sans qu'il s'en fût démoralisé pas plus que nous, vint ajouter à son dégoût pour un voyage qui dans ses idées était sans but pour lui, e*" quoique continuant à se bien porter, il eut des n. ' iiients de tristesse dont, malgré le travail que me donnait le soin de conduire un navire démâté, je fis mes efforts pour le distraire dans la crainte des conséquences. Contre mon attente et à mon grand étonnement, notre arrivée à Maurice ne fit qu'augmenter cette tristesse. J'avoue que le besoin de faire tout par moi-même pour hâter nos réparations dans ce port me fit passer tout mon temps dans le chantier de constructions ou chez mes consigna taires où je logeais Bans avoir pu y conduire M. Beaudclaire, et je ne vis aucun de mes amis nombreux dans un pays que je visite depuis plus de vingt ans, mais à Ihôtel où il était ivec d'autres passagers, il n'a lormé aucune liaison. lien dans un pays, dans une société, tout nouveaux X)ur lui, n'a attiré son attention, ni éveillé la facilité Tobservation qu'il possède ; il n'a eu des rapports ju'avec quelques hommes de lettres inconnus dans un )ays où elles occupent une place bien petite, et ses dées se sont fixées sur le désir de retourner à Paris le )lus tôt possible. Il voulait partir sur le premier naire pour France. Je crus devoir m'y refuser et t^'oo. lenir aux instructions que vous m'aviez donnée»

t»Je reconnus avec lui que je n avais aucune cont^^j^Ste exercer sur lui pour la forcer à me suivre, mission

dont d'ailleurs je ne me serais pas chargé, mais je lui fis voir qu'il n'avait pis qualité pour réclamer l'argent que j'avais à vous. A cela il me répondit qu'il tâcherait de s'en passer, qu'il resterait à Maurice, où il espérait en peu de temps gagner de quoi payer son passage, et tout cela en m3 témoignant de l'atlachement pour moi ; d'un autre côté, par ce que je voyais dans nos entrevues fréquentes, par l'opinion d'un passager qui avait toute mon estime et qui demeurait avec lui, je craignis qu'il ne fût atteint de la Nostalgie, celte maladie cruelle dont j'ai vu des eflcts terribles dans mes voyages, et dojit les conséquences qui pouvaient être funestes pour lui auraient laissé sur ma responsabilité un poids que j'aurais gardé le reste de ma vie.

» Je dus donc, au moment où seul il me retenait k Maurice, lui donner pour l'entraîner à bord l'espoir que je me rendrais à sa volonté, s'il y persistait encore.

» Ses raisonnements sur la manière dont vous prendriez son retour sur l'accomplissement partiel il est vrai qu'il avait fait de s'éloigner de Paris pour quelque temps, (sic) contribuèrent à me gagner et j'ai cru agir selon vos instructions et dans vos intérêts en le conduisant ici, d'où il se rendra directement auprès de vous au lieu de le laisser dans un pays où son inexpérience et ses idées erronées l'auraient exposé aux plus dangereuses influences. Ici^ sans entrer dans de plus grands détails, je vous dirai qu'il n'a fait que persister dans son idée, qu'il a réclamé l'exécution de la promesse que je lui ai faite à Maurice, que j'ai du

APPENDICE aaT)

consentir à son embarquement et sur un navire de Bordeaux dont le navire lui a plu et qu'il a choisi luimême, l'i4/c/Je, capitaine Judet de Beauscjour. Malheureusement ce navire ne part qu'après moi, mais je prends mes mesures pour que tout s'exécute régulièrement.

» Je laisserai chez mon consignataireM. Grangîer le montant de son passage fixé à i.5oo francs pour le payer au moment du dopart du navire. En cas d'événement avant le départ on ic ferait passer sur un autre navire ; quoique M. Beaudclairc aJt4témorJéré dantses dépenses, à Maurice et ici, il a fortement écorné les 1.700 francs que j'avais reçus de M. Noguez et je lui remettrai directement le resta pour le cas où un événement de mer le ferait relâcher quelque part.

Je l'ai recommandé de la manière la plus forte su capitaine qui est de ma connaissance et j'espère que son retour s'ellectuera sans accident. Il me reste à vous exprimer, général, combien je suis peiné Je n'avoir pu réussir à remplir vos vues, mais dans ma conviction je n'avais pas d'autre parti à prendre.

» M. Bt^audelaire vous confirmera, je n'en doute pas, quj nos relations, part les divergences que je vous &i si rnalées, ont été des plus amicales, et je peux vous tssurc. que j'ai conçu pour lui un vif intérêt et que j'apprendrais avec bonheur au'il est entré dans la voie que votre alTeclion pour Kii voudrait lui voir prendre.

» J'apprends à l'instant par les consignataircs de VAlcide quQ ce navire, qui charge dans les quartiers, sera prêt dan» sept ou huit jours; il tardera donc bien peu après moi, car j'espère enfin dans trois ou quatre

jours continuer ma route pour ce Bengal où toutes mes contrariétés me feront arriver bien tard. » J'ai l'honneur d'être, Général,

» Votre dévoué serviteur. »

P. Taliz (1). ,

(i) Cette si curieuse lettre, communiquée par M. Ai BBRT A.NCELLE, a été publiée par M. Féli Gautier, dans !^ Mercure de France^ n* du iI;-ï-ï90J.

DOGLMEINTS SUR LE PROCÈS DES tt FLEURS DU MAL

Article da « figaro d, quî^ selon Baudelaire, attira sur les Fleurs du mal les foudres de la justice (juillet iS57 ; rubrique : ceci et cela.

M. Charles Baudelaire est, depuis une quinzaine d'années, un poète immense pour un petit cercle d'individus dont la vanité, en le saluant dieu ou à peu Tes, faisait une assez bonne spéculation ; ils se reconnaissaient inférieurs à lui, c'est vrai; mais, en même ^mps, ils se proclamaient supérieurs à tous les gens jui niaient ce messie. Il fallait entendre ces messieurs Ipprécier les génies à qui nous avons voué notre culte it notre admiration : Hugo était un cancre, Déranger pn cuistre, Alfred de Musset un idiot et M""" Sand une lie. Lassailly avait bien dit : Christ va-nu-pieds, ahomct vagabond et Napoléon crétin. — Mais on ne fboisit ni ses amis ni ses admirateurs, et il serait par |rop injuste d'imputer à M. Baudelaire des extravagances qui ont dû \)lus d'une fois lui faire lever

aiS CliAhLKS UA.CUfa;tAlCiS

les épaules. Il n'a eu qu'un tort à nos yeux, celui d rebter trop longtemps inédit. Il n'avait encore publié qu'un compte rendu de salon très vanté par les docteurs en esthétique, et une traduction d'Edgar Poe. Depuis trois fois cinq ans, on attendait donc ce volume de poésies ; on l'a attendu si longtemps, qu'il pourrait arriver quelque chose de semblable à ce qui se produit quand un dîner tarde trop à être servi ; ceux qui étaient les plus affamés sont les plus vite repus : — l'heure de leur sàtomac est passée.

Il n'eu ist pas de même de votre serviteur. Pendant que les coiwives attendaient avec une si vive impatience, "l dînait ailleurs tranquillement et sainement, — et il arrivait l'estomac bien garni pour juger seulemenc .lu coup d'œil. Ce serait à recommencer que j'en ferais autant.

J'ai lu le volume, je n'ai pas de jugement à prononcer, pas d'arrêt à rendre ; mais voici nue opmion qu3 je n'ai la prétention d'imposer à personne.

On ne vit jamais gâter si follement d'aussi brillantes qualités. Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire; il y en a^où l'on n'en doute plus : — c'est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées. — L'odieux y coudoie l'ignoble ; — le repoussant s'y allie à l'infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n'assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de ver-

mine. — Ce livre est un hôpital ouvert à loutas les démences de l'esprit, à toutes les putridilés du cœur ; encore si c'était pour les guérir, mais elles font incurables.

Un vers de M. Baudelaire résume admirablement sa manière ; pourquoi n'en a-t-il pas lait répigrapl.e des pleurs du mal?

Je suis un cimetière abhorré de la lune.

Et au milieu de tout cela, quatre pièces, le Renle^ ment de saint Pierre, puis Lesbos, tt deux qui (»nl pour titre les Femmes damnées, quatre chefs-d'œuvre de passion, d'art et de poésie ; mais on peut le dire, — il le faut, on le doit : — si l'on comprend qu'à vingt ans l'imagination d'un poète puisse se laisser eatraîner à traiter de semblables sujets, rien ne [leut justiGer un homme de plus de trente, d'avoir donné la publicilé du livre à de semblables monstruosités.

Gustave Bourdin. »

Petits moyens de défense tels que je les conçois.

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