L'Enfance. — a) Le père^ la mère, M. Aupick, p
— b) Le collège et les études classiques, p. 6.
IL La formation intellectuelle et morale, p. 8. — a) L'armée, amour filial, p. 8. — b) Les livres : Sainte- Beuve, p. 11. — c) Les livres (suite) : Gautier, p. 18. — d) Les livres (suite) : Musset, p. 20. — e) Immoralité et survivances de V éducation morale, p. 23.
IIL Le dandysme, p. 26. — a) Dans quelle mesure Baudelaire est poussé au dandysme par son milieu, p. 26. — b) Ce qu'il y ajoute, p. 30. — c) Théories des critiques contemporains, p. 34. — d) Insuffisance du dandysme à satisfaire Baudelaire, p. 35.
L — L'Enfance
Le « satanique » Baudelaire, le créateur du (( frisson nouveau » \ eut une première enfance paisible et solitaire.
(^) Le mot est de Victor Hugo, dans une lettre à Baudelaire (6 oct. 1859).
Ses plus lointains souvenirs lui rappelai» un vieillard — son père — qui, la canne à 1 i main, le conduisait dans le jardin du Luxoin bourg. M. François Baudelaire avait soixanlo , t un ans quand lui naquit le petit Charles (9 avi il 1821); il avait mené avant la Révolution, dn l'entourage de l'ancienne noblesse, uneexisteii de philosophe et d'ami des arts; servi chez I.' duc de Praslin, connu Condorcet, Cabanis, souri des dogmes, aimé les belles formes et les voluptés. Ce bonhomme robuste, ménagé du sort — il occupa sous l'Empire une sinécure rétribuée 10.000 francs par an, — n'a pas légué à son fils sa vieille santé gauloise que le poète regrettera toujours; mais il lui a transmis son goût des arts plastiques et comme la nostalgie d'un xvin® siècle scintillant et musqué '.
A la maison, de vieux meubles Louis XVI, des gravures du Consulat voisinant avec des pastels de l'autre siècle, le tout sans grande valeur peutêtre, mais plein de révélations pour des yeux qui s'ouvrent, lui composèrent, dès l'âge où l'esprit s'éveille, un petit univers d'élégance qui parlait aux sens. Plus tard, quand il évocjnera ce monde évanoui, charmant comme un Watteau, liberlin comme un Fragonard, ce « paradis parfumé » où un élan toujours renouvelé emporte ses songes, il mêlera à cette vision imaginaire un
^*) Voir à ce sujet M. E. Raynaud, Lea Parents de Baudelaire [Mercure de Fr \ \'^ août 1921).
obscur souvenir de la maison familiale, de son père mort, et une tristesse vague assombrira sa volupté.
M. François Baudelaire mourut en 1827. Sa veuve ^ avait trente-trois ans ; elle était douce, très sérieuse, d'esprit un peu étroit peut-être, plaintivement jolie. Son enfance avait été mélancolique, elle respectait son mari, et reconquit sans joie sa liberté. Durant plusieurs mois, elle vécut à Neuilly, très retirée, avec son fils ; la sensibilité précoce du petit Charles se grisa de douceur et d'intimité. Il se rappellera, un jour
Notre blanche maison, petite mais tranquille, Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus, Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe, Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe, Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux, Contempler nos dîners longs et silencieux, Répandant largement ses beaux reflets de cierge Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.
M^^ Baudelaire avait alors près d'elle une ancienne servante de son mari, Mariette :
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
lui dira-t-il plus tard, et qui lui disputa vraiment le cœur de son fils. Peut-être ses humeurs et ses lubies de vieille fille rendirent-elles à sa maltresse la vie difficile; au surplus, sans fortune,
(') Née Caroline Dufays.
M™« Baudelaire ne pouvait assurer seule la \ • de son enfant. Or, dès 1828, elle était demandée en mariage par un homme sérieux, à peine plus âgé qu'elle (il avait trente-neuf ans) : le chef '^p bataillon Aupick. Elle consentit.
Ce fut pour Charles une catastrophe. Finie, la libre douceur du foyer. Un étranger règne à ' i maison : c'est un personnage officiel, décoi , extrêmement autoritaire : il deviendra général et ambassadeur. M'^^ Baudelaire trouve dans < ' homme vigoureux le protecteur qu'attendait -^ faiblesse; mais pour l'enfant habitué aux gni'ries, que sera-t-il? Charles avait une nature n» veuse, évidemment mal équilibrée; il nouïj affirme que ses ancêtres finissaient « idiots ou maniaques » *. Il voulut résister. M. Aupick le brisa, et vers sa onzième année, le mit au ( lège à Lyon, où il résidait alors.
Après le beau-père, le collège. Charles se laienfermer, comme il avait vu se remarier mère, la rage au cœur. La fêlure primili\ héréditaire peut-être, que la seconde union do mère avait révélée en lui, s'allongeait : des rancunes précises commençaient à alimenter - 1
(«) Charles Baudelaire avait un frère, qui fut attde paralysie avant la soixantaine. Le poète n'ignor pas ses tares, qu'il estimait aggravées par l'âge de ^ père (v. G., p. 155-156). Madame Aupick, de son coté, et liée «« affligée d'une maladie nerveuse qui, avec l'a amènera la ijaralysie complète des jambes ». (E. R.^ naud, Mercure de France^ 15 août 1921, p. 116).
haine de ce qui est bourgeois et régulier. M. Aupick devint pour lui le type de l'être haïssable et il n'en parla jamais qu'avec un mélange de fureur et d'ironie \ Son mépris du « Philistin, » qu'il partage avec les Romantiques, a peut-être pour cause profonde cet accident particulier de son enfance.
Vers la onzième année, ce iils élevé sans camarades intimes, et déjà riche de souvenirs, comme tous les solitaires, se sent froissé des premières atteintes de la vie. Il en gardera toujours une mémoire extrêmement fidèle. « Le caractère, le génie, le style d'un homme, a-t-il dit d'Edgar Poe, comme il l'eût pu dire de lui-même, est formé par les circonstances en apparence vulgaires de sa première jeunesse. Si tous les hommes qui ont occupé la scène du monde avaient noté leurs impressions d'enfance, quel excellent dictionnaire psychologique nous posséderions M » Le charme du foyer a existé pour lui ; il s'est dérobé bien vite ; Baudelaire paraîtra le blasphémer souvent, mais il ne le fera avec un reste de tendresse et comme un vague remords.
(*) Eq 1848 : a il faut aller fusiller le général Aupick I » (G., 79). En 1855, Delacroix, qu'il admirait infiniment, étant nommé sénateur — M. Aupick l'était déjà —, a Voilà M. Aupick condamné à siéger à côté d'un homme bien obscur » [Corr., 21 déc. 1855).
lULDELAIRE
Le collège apporte à sa formation deux éh ments simultanés.
Il y rencontre des hommes : ce sont m maîtres et ses camarades. L'autorité, insuppor table chez son beau-père, n'est pas plus doii< chez ses professeurs. Il ne garde un bon sou\ nir d'aucun d'eux : au contraire, il semble avoir contracté alors une aversion méfiante, gros> d'année en année, envers l'Université, « Ij professeurs, écrira-t-il en 1852, sont des jésuih déguisés qui mangent tout, quand il y a quelq i chose à manger ». Il haïra la maison Hache i parce qu'elle est une maison « de pions, ' professeurs, de pédants et de cuistres • ^>.
Les camarades ne le consolent pas des maîtn Il doit soutenir contre eux des batailles, o . mépris de ses goûts délicats; il n'y puise qu'un» « lourde mélancolie », avec le sentiment d'une « destinée éternellement solitaire ». Non qn(^ Baudelaire ne sût se faire aimer; il éveilla :iii contraire des sympathies sincères, et ce sont 1 souvenirs de ses anciens condisciples, Hignard, Buisson, etc., qui ont permis le récit de sn i enfance. Mais il était aimé — d'un petit noml d'ailleurs, — plutôt qu'il n'aimait lui-même, » t le sentiment de sa solitude s'en accrut.
(» > Corr,, 20 mars 1852, 16 fév. 1866.
Pourtant, sans qu'il le cherche, un remède passe à sa portée, l'étude : Les débuts, à Lyon, avaient été languissants ; au collège Louis le Grand, où M. Aupick, fixé à Paris, l'envoya en 1836, il fit tout autre figure. L' « âpre lait des études » lui fut amer à avaler, il nous l'a dit; mais il l'avala mieux que bien d'autres, puisqu'il obtint le 2® prix de vers latins au concours général de 1837. Baudelaire n'a pas senti très profondément la beauté de la civilisation antique ; il n'a joué aucun rôle dans ce retour à l'hellénisme dont il fut contemporain, mais il a gardé de ses études un tour de style érudit (comme Victor Hugo), le goût des litres grecs et latins, des citations ; de plus, si l'on songe que certains auteurs classiques lui furent chers dès l'enfance, comme Malherbe, et qu'il dut réfléchir beaucoup aux procédés de la composition racL nienne, on peut dire que la discipline intellectuelle de l'école a mis en lui les premières raisons d'une forme de style claire et saine. Parmi les rares écrivains malades et passionnés qu'on peut lire au collège, Pascjl^fit sur lui une forte impression ; il le citera volontiers, en prose et en vers.
Toutefois, les livres d'étude ne l'ont point conquis, et il reste en cela semblable à la plupart des écoliers; tout à la lecture d'auteurs défendus, tourmenté peut-être par de précoces désirs malsains, il traverse des phases de langueur où
s BAUDELAIRE
il paraît inapte à un travail régulier ; ce launsii de concours général a peine à devenir bachelioi . Il crayonnait déjà des vers fort bien tournés qu'il dédiait à ses camarades. Vers cette époque, s'il faut en croire une méchante légende, il don ni de sa « corruption » des témoignages autres qiif littéraires. Pure fanfaronnade sans doute : à quarante-cinq ans, ne fera-t-il pas courir sur lui les bruits les plus infâmes, pour éprouver l;i sottise de ses contemporains? Quoi qu'il on soii. il fut exclu du lycée.
L'aventure n'était pas pour lui concilier !< général Aupick. Le sévère officier eût peut-ri sollicité l'appui du duc d'Orléans pour lui h\ liter l'entrée de la carrière diplomatique; m le jeune homme refusa hautement, mû par dédain des emplois officiels qui persista touto vie; et il signifia à ses parents qii'il se ronsac i rail à la poésie.