‹ Baudelaire; l'homme et le poèteChapitre 7 sur 21 · La formation intellectuelle et .morale j · texte numérisé non relu

La formation intellectuelle et .morale j

Considérons un instant l'étal moral de Baude-' laire à dix-huit ans : quelles forces le retiennent près des siens, quelles forces l'en éloignent ''

Il hait son beau-père et n'éprouve aucun n pect particulier pour l'uniforme dont il est revêtu. Totalement indifférent à la patrie, il aura plus tard une sympathie subtile pour le « gn

LE DANDY Vf

rier », c'est-à-dire pour le soldat qui tue, l'homme qui épouvante la foule. Il a parlé avec émotion du « vieux soldat » ' et de l'allégresse que verse la musique militaire « au cœur des citadins » ^ il a parlé de l'armée en civil sensible à son clinquant, car il aimait

Les choses où le son se mêle à la lumière^ ;

mais ces sympathies plus ou moins fugitives ne viendront qu'assez tard, sous des influences auxquelles M. Aupick n'a pris part, ni de près, ni de loin. La seule action que le beau-père ait exercée sur son beau-fils est de l'avoir poussé à fuir la maison, et à fronder, de toutes les façons, les traditions que peut incarner un général ambassadeur.

A sa mère, par contre, Charles est attaché par le lien le plus primitif et le plus tendre. Sans doute, il lui a pardonné difficilement son mariage ; il a eu, par la suite, de longs dissentiments avec elle, quand il l'indignait par les désordres de sa vie privée ou son mépris apparent de la religion ; cependant, malgré des « scènes abominables », la mère et le fils ne cessèrent point de s'aimer. C'est surtout à la fin de sa carrière, lorsqu'il se sentit le cerveau pénétré des premières atteintes du mal dont il devait mourir,

{^) La Cloche fêlée. [-) Les Petites vieilles.

(S) Les Bijoux.

que l'angoisse réveilla son amour lilial et qu'il retrouva, pour parler d'elle, des accents de petit enfant : « Ma mère, dit-il le 8 février 1865, m'écrit une lettre charmante et pleine de sagesse 1 Quelle patience ! Quelle confiance en moi ! » Près de tomber dans le gouffre, il supplie Dieu d'accorder à sa mère une vie assez longue pour qu'elle puisse jouir de sa transformation.

11 ne fut pas exaucé : sa mère le vit décliner et finir : « Mon pauvre fils, s'écriait-elle le 18 s^ntembre 1867, ce fils que j'idolâtrais n'est plu-

Mais Baudelaire aimait-il sa mère de telle sorte qu'il se laissât conduire par elle? Sauf les dernières années, il l'a traitée en étrangère ; elle, de son côté, manifestait une grande froideu ; car, de très bonne heure, elle avait senti la tormation morale et intellectuelle d^' ^^'» ^'J< 'ni échapper entièrement.

Cette formation, nul ami, nul camarade n a contribué à la diriger ; Baudelaire a pu avoir de nombreuses relations ; il aimait causer et s'amuser en compagnie; mais là s'arrêtait le don de sa personne ; ce sont les livres qu'il prer nait pour confidents.

Sur une nature mélancolique et Imaginative, d'une grande sincérité intellectuelle, l'ac! unique des livres pouvait (Mro dan?'"'"' - . s'en est bien aperçu.

(♦) Corr.y 4 oct. 18l>5.

Dès ses premiers vers, écrit Emile Deschanel, son camarade, on relevait (( certaines affectations byroniennes de corruption prématurée ». Baudelaire aime à se dire « flétri » et a fatigué ».

Le document essentiel qui sert à établir sa formation est une épître, insérée dans une lettre à Sainte-Beuve datée de 1844 \ Il y raconte sa vie au collège. Il a lu la Religieuse de Diderot

« Dont chacun sait Ihistoire obscène et doulou-

[reuse ».

Il exceptera Diderot de son mépris général du xvin® siècle. La Religieuse est le type du livre défendu, — lecture du collégien qui en impose aux camarades.

Dès quinze ans, continue-t-il, je

« Déchiffrais couramment les soupirs de René ».

L'orgueil souffrant du héros a pu le séduire; peut-être aussi son catholicisme mélangé de sensuahté ; il a dû ouvrir au jeune homme les premiers aperçus du monde exotique. Je ne crois pas qu'à quinze ans, Baudelaire ait été sensible à la gloire de Chateaubriand comme homme d'Etat. Ce sont surtout des soupirs qu'il a écoutés chez René : les soupirs de regret d'un

être qui se sent seul sur la terre, comme il sentait lui-même*.

Un seul homme, parmi les écrivains romantiques, est reconnu par Baudelaire comme un maître : c'est Sainte-Beuve \

Il était encore écolier quand il lut tout Sainb - Beuve : prose et vers.

(') M. de Reynold, qui a fort bien étudié l'influenc» ' Chateaubriand, retrouve parmi les ancêtres de Bau laire deux écrivains que Baudelaire n'avoue pas (o. c, 229-239) : Obermann, « frère bâtard de René » et Benjamin Constant. D'Obermann, Baudelaire aurait h»'^! l'ennui morbide, d'Adolphe, la passion desséchant» l'analyse. Mais Baudelaire n'est pas un contempl ; comme Obermann; il ne veut pas vieillir devant a tranquilles marguerites, sous le soleil » : il veut jouir, et tirer de la vie

des plaisirs plus aigus que la glace et le fer.

Quant à Adolphe, personnage trop bien équilibré, il parent de Baudelaire, ce cœur faiî>le, qui ne lit ia. mourir une maîtresse ?

(') On peut être surpris de ne pas l'entendre nomi Byron. Baudelaire en est le disciple à tant d'égar Ses blasphèmes, Cain les a proférés; son immoral Don Juan s'en est fait gloire; dans ses poèmes mystéri et sinistres, son « irrélnédiable » déchéance, sa • cn; cience dans le mal », qui ne reconnaît le a satanisni du poète anglnis, la malédiction pesant sur Manfred, (-' Mais l'influence de lîyron en France avait bien j quand grandissait Baudelaire (cf. E. Estève : Byroi le Romantisme finançais); retlet d'un soleil à demi ■; paru, l'auteur des Fleurs d'i Mal fut — dans ce qu de moins bon — un byronien attardé. Il porte d'ailloui la marque de Byron à un autre titre — comme dandy — ainsi que nous Tindiquerons plus loin«

On a dit ' que le roman exerça sur Baudelaire une action plus grande que les vers : on en juge d'après Tépître de 184i. Mais la lettre du 15 janvier 1866, où Baudelaire confesse à Sainte- Beuve la persistance de son admiration, fait la part beaucoup plus large à Joseph Delorme et plus restreinte à Volu^Lé. C'est que, de 1844 à 1866, Bfaudelaire a écrit les Fleurs du Mal. L'œuvre en prose a pu agir la première sur l'adolescent, mais l'influence de l'œuvre en vers n'a pas tardé à se développer, à mesure que Baudelaire devenait lui-même poète. ■^iÊêÈ'^

Que nous dit-il de Volupté ? ^^^

<( J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums, Le doux chuchotement des souvenirs défunts. Les longs enlacements de phrases symboliques, Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ».

Ainsi, les longues dissertations qui rendent parfois ce roman prolixe un peu languissant selon notre goût actuel lui plaisaient comme une musique mystérieuse. Dans ce livre d'action molle, où le principal personnage soupire et gémit sur lui-même, tout au long de ses incertaines intrigues, il retrouvait cette paresse à l'action, ce goût de l'analyse, qu'il nourrissait en lui depuis l'enfance. Il y a plus. Volupté parle de renoncement et de mort. Des miasmes s'en dégagent. Il est écrit par un homme dont la vie

(^)M. de Reynold, o. c.

Vi BAUDELAIRE

est brisée, et qui, prêtre sans une foi bien sûre, conseille à un jeune homme la défiance envi lui-même. Baudelaire, conscient de sa « fêlurnative devait sympathiser avec la nature « fêlét d'Amaury. Troisième point: dans ce roman, mysticisme s'allie constamment à ia volufv Les madrigaux y sont teintés de sacrés mystère?' : Textrême-onction administrée à M^^ de Couaen par Amaury, ordonné depuis six maines, ressemble à un baiser d'amour : le héros lui-même est une figure douteuse où le prêtre le dispute à l'amant. Baudelaire a, de son côté, mêlé sans cesse la volupté à la religio adorant le style jésuite parce qu'il réalisait celic union, et jouissant en secret de ce que cette union frôlât le sacrilège. Ne se croyait-il ] marqué d'un signe malsain ? Son propre pei e avait failli entrer dans le clergé; il disait volontiers « d'une voix sifflante : moi, fils prêtre '... » Quelques traits de la vie d'Amaui y concouraient à cette ressemblance. Amaury > été orpbelin dès le bas-âge * ; il a senti de bon; heure sa religion pâlir au profit d'un orgii» impétueux et vague, qui le pousse à dépenson activité avec éclat, et cependant il man«| de volonté ; il le sait ; il soulïre de cette dise dance entre ses aspirations idéales et sa force réalisation prati-fio • <>ii <•.. norh-u'f n iii'l»»|j^i: ,

(») Volupté, 96.

ne se retrouve-t-il pas lui-même? Quand Sainte- Beuve écrit : (( Je me disais que pour le moment /essentiel était d'être un homme, d'appliquer quelque part, n'importe où, mes facultés passionnées, sauf à me repentir après et à confesser 'abus *», Baudelaire ne lit-il pas à l'avance le ableau de ses fautes et de ses remords tardifs? Oès son adolescence, il pouvait s'appliquer la )rophétie que fait à Amaury M/ de Couaen : ( L'infortune elle-même est médiocre : un gui- ^non obscur vous use. Au lieu de tonnerre, î'est un brouillard. Vous avez un délabrement ent et partiel et pas une grande ruine ^ ». Dans ce livre,

si cher aux âmes engourdies }ue le destin marqua des mêmes maladies,

kudelaire a trouvé, on l'a dit, une compagnie raternelle, lui que nul ne comprenait à la naison : ni la mère trop pieuse, ni le beau-père rop revêche, ni le frère hostile.

Il prit aussi pour confidents les recueils de )0ésie. Un critique reproche à Joseph Delorme l'être un personnage « falot et sans consisance » \ Certes, il l'est, mais pas plus fu'Amaury. « Il sent le cadavre ». Baudelaire ussi, quelquefois.

(( Si nous cherchons, écrit M. de Reynold, ce

{')Ibid., 13-14.

(2) Volupté, 76.

qui, dans Joseph Delorme, comme, plus tai dans les Consolations et les Pensées (VAoût, a p soit au point de vue de l'inspiration, soit à celm de 'a forme, influencer ou même intéresser Baudelaire, nous ne découvrirons en somme i» grand -chose * » En vérité ? Ce promeneur morose, hanté de souvenirs d'hôpital, ce débil» aigri, qui projette sur l'univers Ja tristesse d< il se sent accablé, ce n'est pas tout Baudelaire assurément, mais c'est un aspect de Baudelaire, agaçant, déplaisant autant que l'on voudra, et qu'on ne peut pas, de bonne foi, faire <i paraître des Fleurs du Mal. Ne relisons que i poèmes soulignés dans la lettre de 1866. Ils m la même disposition prosodique que la plu] des poèmes de Baudelaire; soit le morceau i d'alexandrins à rimes plates (type qu'on relro.i vera dans les Tableaux Parisirns), soit la strophe de quatre vers, alexandrins ou oclosyllabicji à rimes croisées; poèmes courts, traces du brève méditation ou notes de promena^ comme le seront les poèmes de Baudelaire I même, sans procédés oratoires, mais, à l'invei i\es Fleurs du Mal, rarement et pauvrement s\ i, boliques. Une des quelques formules qu «n puisse y qualifier d' « oratoire » esirinvocali « à son âme » (ex : Tu te révoltes dans les /^ sées d'Août), formule (|ui sera lariZfMuent repris»' par Baudelaire.

Dans ce cabriolet di la. touche d'un tableau parisien. C'est un monologue du poète qui gourmande son âme et la trouve aussi sale que le cocher crapuleux dont la saleté offusque sa vue. Cette sincérité un peu cynique, animant un tableau réaliste, est éparse à^ travers les Fleurs du Mal.

Le creux de la Vallée qui faisait dire à Baudelaire : « Voilà bien du Joseph Delorme ! », peut faire aussi dire au lecteur : « Voilà bien du Baudelaire! ». Il décrit une vallée charmante, propice à la poésie et aux rêves :

Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.

Et Sainte-Beuve raconte le lendemain de la noyade, les villageois

Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable, Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable...

pour l'enterrer, comme le corps d'un chien, « sans nom, sans croix de bois ».

Le souvenir trop connu, mais baudelairien malgré tout, d'une Charogne, de Sépulture, n'impose-t-il pas un rapprochement?

Les Stances imitées de Kirk White marquent, chez Sainte-Beuve, un effort vers une poésie noble et religieuse. On y relève ces vers :

(( Lorsque la nuit est froide et que seul dans ma

[chambre Près de mon poêle éteint j'entends siffler le vent, Pensant aux longs baisers qu'en ces nuits de dé-

[cerabre Se donnent les époux, mon cœur saigne... »

Et maintenant, relisons Baudelaire :

«... Si le soir Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir, Si par une nuit bleue et froide de décembre Je la voyais tapie en un coin de ma chambre... »

De qui s'agit-il? D'une morte qui sort de son tombeau, où « sans compagnon de lit, sans bonn»' causerie », elle envie le bonheur des vivant> C'est presque le même sujet, c'est le mèni' timbre. L'œuvre en vers de Sainte-Beuve, ambi tieuse et terne, est une ébauche très imparfait» mais assez ressemblante, de ce qu'il y aquelqu< fois de meilleur, le plus souvent de pire dan^ I poésie réaliste des Fleim du Mal '.

Baudelaire a gardé toute sa vie de très bon rapports avec l'auteur des Pcnm's (VAoût; mai il ne lui a jamais témoigné la vénération h y porbo li([ue dont il accable Th. Gautier, le « poète imper cable, parfait magicien ès-lettres française> très cher et vénéré ami » auquel sont dédiéeles Fleurs du Mal. Gautier n'a-t-il pas, auteui déjà célèbre quand Baudelaire était collégien exercé sur son esprit une action considérable

(•) Je ne cite pas deux morceaux signalés dans laletti le 1866, comme Im voilà, pauvre mère.., ou Bose, 1 : rcmier plaintes sur la mère d'un jeune homme dissip» ic second attendrissement sur une maîtresse pr décrépitude. Ils ont pu émouvoir l'homme vi ils devaient laisser l'adolescent assez froid.

Ofliciellement, Baudelaire a proclamé Gautier (( son maître ». Ils se connaissaient depuis leur rencontre à Thôtel Pimodan, en 1849 : « Il se forma entre nous une amitié, écrivit Gautier en 1868, où Baudelaire voulut toujours conserver Tattitude d'un disciple favori près d'un maître sympathique ». La note est malicieuse. Gautier n'ignorait pas qu'en 1846, Baudelaire l'avait qualifié de « banal entileur de mots, gros paresseux, lymphatique », et qu'il avait renouvelé ces attaques du temps de leur « amitié » en 1852. Sa déférence était calculée et feinte; Gautier s'est vengé en la rappelant après la mort du poète, sans d'ailleurs marchander l'éloge à un talent qui dépassait le sien. Mais Gautier possédait plus d'un trésor que Baudelaire enviera toujours : une santé physique triomphante, la facilité du travail, la facilité du succès. La (( Muse » de Baudelaire est « malade » ; ses épaules sont marbrées de froid; elle songe avec un) profondeur douloureuse à ses déceptions et à ses deuils; celle de Gautier ne sait qu'errer

De la couleur divine au contour immortel ;

et, insoucieux de la vie intérieure, ne connaît d'autre sentiment profond que l'horreur sensuelle de la mort. Gautier l'a exprimé d'ailleurs avec un abus très caractéristique des procédés du bas romantisme. « Il y avait dans les premiers vers de Gautier, dit parfaitement M. E. Raynaud,

assez de cadavres, de squelettes, de tête.> ruUjK » d'apparitions spectrales au clair de lune et <: décomposition verdâtre pour impressionner iiii imagination maladive, l'approvisionner di troubles et de cauchemars. »

La Comédie de la Mort et Kspana ont certaim ment accentué en Baudelaire l'impression morbide laissée par les vers de Sainte-Beuve; lello'^ notations de la Comédie de la Mort se retrouvent dans le Voyage à Cylhcrc de Baudelaire; le vers de Baudelaire :

Et le ver rongera ta peau comme un remords

{Remords Posthume)

paraît inspiré de celui de Gautier :

Oui, mais le ver un jour rongera ton œil creux.

(Espana. En passant à Vergara).x

Si Sainte-Beuve avait tracé à Baudelaire l'esquisse de ses tableaux parisiens, Gautier, en" l'échaulîant en lui cette « fétide sensualité » Lanson) où l'amour se confond avec la mort, a pu l'orienter aussi vers le goût espagnol, qui se l(k!èle dans certaines F/cwr.s' du Mal : c'est toute -on inlluence. Elle est notable, non capitale.

Il est un poète dont Baudelaire n'a pas reçu l'empreinte, mais avec qui il présentait d'involontaires analogies : Alfred de Musset.

Le rapprochement peut paraître étrange. Voici en effet comment Baudelaire appréciait Alfred de Musset : « Excepté à Tâge de la première communion, c'est-à-dire à Tâge où tout ce qui a trait aux filles publiques ou aux échelles de soie fait l'effet d'une religion, je n'ai jamais pu souffrir ce maître de gandins, son impudence d'enfant gâté qui invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie, enfin son impuissance totale à comprendre le travail par lequel une nnerie devient un objet d'art » (à Arm. Fraisse, Corr., 1857).

Cette lettre date de la 3G*' année. Baudelaire, devenu un artiste intègre, y incrimine le style lâché des Poésies Nouvelles. Il y incrimine aussi une sorte de vulgarité morale, à invoquer Dieu sans cesse dans de banales amours. Est-ce respect de Dieu ou mépris de l'amour? Flaubert jugeait comme lui. Encore Baudelaire reconnaîtil qu'il a aimé Musset, à l'âge où l'on croit aux échelles de soie, etc. Il a donc, à dix-huit ans, lu et relu les Premières Poésies, Mardoche, Namouna et Rolla.

RoUa, passe, le blasphème aux lèvres, dans une société hostile, gaspillant son petit avoir comme Baudelaire s'apprête à gaspiller le sien, s'excitant au plaisir sans croire à l'amour et finit précocement, dans le dégoût, la ruine et le suicide. Comme Rolla, Baudelaire est un jeune

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homme gracieux et insoucieux delà vie; lui au-laissera

le vent secouer sa jeunesse Comme une feuille sèche au pied d'un arbre mort.

et vivra sinon sans maîtresse, du moins sanlogis. Comme un autre Rolla, il cherchera, au delà les platitudes delà vie, un Idéal intact qui puisse enivrer son âme. Supprimez les thèmes lyriques ou oratoires, dont Musset a chargé composition, sur la religion, la prostituée, la cavale, les nègres de Saint-Domingue; ne gard^^/ que le profil maigre et satanique de Rolla détachant au seuil du lupanar, lisez dans son regard la tristesse des années écoulées, le lui amour de la vie, mêlé au sentiment que la vie e-1 perdue, le cercueil ouvert; et vous aurez un Baudelaire plus Baudelaire que nature, dont nous devrons éclaircir le personnage par quelques touches moins romantiques.

Musset lui-même nous en fournira quelqu. unes. Le poète de Mardoche a pu déplaire, pu Textrême laisser-aller de ses vers, au prosodi>t sévère des Fleurs du Mal; mais l'insoucian libertine, l'élégance recherchée du costum l'impertinence de tous les gestes, le souci d'été ner par une originalité exotique, dont se con posent ici le personnage de Mardoche, là celui de Hassan, qui ne les retrouve dans le Baudelaire de vingt ans, raffiné et moqueur, et jouant avec la vie qui ne lui fait pas encore sentir sa griffe ?

Comme Sainte-Beuve lui avait appris l'analyse dissolvant des voluptés malsaines, comme Gautier lui avait rappelé l'empire de la mort, Musset lui révéla le charme du héros parisien, inactif parce que le travail est trop grossier pour lui, contempteur de toutes choses parce qu'il se juge au-dessus des lois, personnage ridicule et cliarmanl : le diindif. Nous le retrouverons.

Dès Tàge de dix-sept ans, Baudelaire se considère comme lihre; ilafïeclc i)ar bravade de fréquenter seulement les « bohèmes de la pire espèce » \ et, comme bien on pense, ne s'y grise pas d'illusions sentimentales. Il prétend, il croit mépriser la femme, ce f u t pour lui un grand malheur. Le culte du foyer ou celui de l'amour, qui ont soutenu, dans toute leur carrière, les grandes âmes lyriques, de Hugo à Vigny, de Lamartine à Sully Prudhomme, lui restèrent étrangers. La maison paternelle? C'était celle du général Aupick. La bien-aimée? C'était alors Louchette, une prostituée delà rue Saint-Antoine.

M'"« Aupick gémissait vainement de ses désordres et de ses sarcasmes : « Ce mépris souverain pour l'humanité, ne pas croire à la vertu, ne croire à rien, tout cela, disait-elle, est effrayant et me bouleverse ». Tout n'était cependant pas

aboli des traditions morales qu'elle eût voulu inculquer à son fils : elle se fût reconnue sans doute dans deux des traits qui demeureront caractéristiques du poète : la pudeur des sentiments intimes et la probité intellectuelle.

Avec ce livre des Fleurs du Mal, où Baudelaire a mis, comme il le dira, « tout son cœur, ton!»' sa tendresse» si vibrant d'accent personiit il n'est pas aisé de faire sa biograpln Baudelaire est de son époque, une époque dttransition toute imprégnée de passion romantique, et qui, lasse d'une expression trop dire( des souffrances du cœur ou de ses voluptés, tend à l'enserrer dans des symboles impersonnoN Vigny en avait dessiné la forme * avant (]i Lecontede Lisle n'en animât son œuvre entier» C'est à la même épocjue que sont composées i i plupart des Fleun du Mal.

Baudelaire n'a été ni de près, ni de loin, im disciple d'Alfred de Vigny. Il sera rapproché < lui un instant par la communauté des malhein académiques; il approuve l'idée générale d-^ Slello, sur le sort des poètes : là se borne leur intimité. Il estime Leconte de Lisle, qui le li rend ; mais nulle affinité philosophique profon ne le poussait vers ces sévères penseurs. Artiindépendant et toujours solitaire, Baudelaire avait des coins d'âme qu'il n'osait révéler. Sa

(*) La Colère de Samson est écrite en 1839. (*) Les Poèmes Antiques sont publiés en 1852.

correspondance et ses papiers intimes font mentir, bien souvent, l'impudeur tapageuse de certains de ses vers. Il laissa tels sans titre, parce qu'il a horreur, ainsi qu'il le dit à sa mère, de prostituer les choses de la famille \ « Dans sa conversation toute métaphysique, écrit Gautier. Baudelaire parlait beaucoup de ses idées, très peu de ses sentiments et jamais de ses actions. » La sincérité chez lui fut constante jusqu'au cynisme. Nous ne parlons pas de la sincérité littéraire, qui le garda de toute besogne mercantile %• mais sa sincérité morale, toujours impitoyable à son propre égard, sème ses journaux, sa correspondance et jusqu'à ses poèmes d'aveux tristes et francs, où passe, quand il déchoit, la conscience impitoyable de sa faute. Jamais homme ne fut plus éloigné du tartufe. Il est permis de croire que ce qu'il détestait chez beaucoup de femmes, chez Georges Sand en particulier, c'était un certain mélange d'immoralité et de pruderie. Il méprisait les femmes ; il les jugeait bêtes et perverses ; c'était peut-être un fruit des fréquentations dépravées de sa jeunesse, peut-être un legs catholique ; pourtant, il montra le dévouement le plus absolu envers l'une d'elles,

(^) 1, 11 janv. 1858, Nous avons cité ces vers, p. 3.

(2) Il exécuta pourtant, sur commande, quelques adaptations comme le Calumet de la Paix, imité de Longfellow. L'entreprise ne l'intéressait pas, et on le voit bien au résultat.

parce qu'il se croyait, bien à tort, son obligé. Ses notes intimes fulminent, à toute page, contre la corruption du monde, et appellent un cataclysme, pour mettre un terme à ses souillures. Il circule donc, à travers toute sa vie, un courant souterrain de tendresse et de respect, survivance du premier idéal moral que sa mère avait rêvé de lui transmettre, qu'il repoussa bien haut dans la lièvre d'indépendance de ses dix-huit ans, pour le regretter confusément toujours, ce qui jette sur les périodes les plus ardentes <!' jeunesse un voile de mélancolie.

§ 3. Le Dandysme

Vers 1839, Charles Baudelaire fréquentait pension Bailly, sorte d' « abbaye de Thélème tenue par un ecclésiastique et remplie de fils dl famille. C'est là qu'il rencontra des amis qui h restèrent hdèles, comme Prarond et Le Vavn ■ seur; Le Yavasseur a décrit souvent l'aspect < futur poète : brun, maigre, de taille moyenn « mis comme un secrétaire d'ambassn anglaise », la parole réservée, l'esprit caustiqut, les mœurs libertines ; « il se tourmentait l'esprit pour se moquer de son cœur »; c'est ah^i y qu'entre sa dix-huitième et sa vingtième ann« Baudelaire sent se former en lui l'idéal du dand On peut rappeler à ce propos que, dès la m;ii

son maternelle, Baudelaire avait été élevé dans le respect de certaines coutumes anglaises, dans des traditions d'élégance qui ne sont pas sans analogie avec le dandysme; mais on se tromperait tort en voulant rattacher son dandysme à toute son éducation. Baudelaire n'a pu se faire dandy qu'en devenant libre, car le propre du dandy est de vivre indépendant; le dandy n'est ni fils, ni époux, ni citoyen. Il vit pour lui-même et laisse, comme Rolla, traîner derrière lui un manteau d'orgueil. Certainement Baudelaire avait appris la beauté de cet orgueil à l'école de la littérature byronienne; mais l'ère où il grandissait n'était pas propice aux attitudes surhumaines et désespérées du héros de Missolonghi ; un souille prosaïque avait passé sur le monde; la bourgeoisie d'afïaires appelée au pouvoir par la révolution de 1830, et stabilisée par le gouvernement conservateur de Soult-Guizot, remplissait Paris de son luxe parfois grossier, de ses constructions neuves, et de son ridicule. Contre elle se dresse le dandysme, protestation du Romantisme mourant contre la vulgarité et la platitude dans la richesse, dernière attitude du byronisme, non plus convulsée, mais précieuse, non plus drapée de mystère et de mort comme le personnage de Manfred, mais rehaussée par la somptuosité d'un costume rare dont chaque pièce a été calculée par les combinaisons savantes du tailleur

et de son client; un costume que l'on croit un événement, et qui essuie les railleries d'Alfred de Musset :

« Muses ! Depuis le jour ou John Bull en silence Vit, jadis, par Brummel, en dépit de la France Les gilets blancs proscrits, et jusques aux talons — Exemple monstrueux ! — traîner les pantaloi- Jusqu'à ces heureux temps où nos compatriotes Enfin jusqu'à mi-jambe ont retroussé leurs boit Et, ramenant au vrai tout un siècle enhardi, Dégagé du maillot le mollet du dandy... »

(Mardoche).

Le dandysme a donc été, aux yeux de la foule, avant toute chose, un etïort vers l'originalité du costume; par suite, il n'est pas douteux — quelle que soit la haine primitive du dandy pour 1» bourgeois, — qu'en devenant dandy, tout ari>! crate s'embourgeoise. Pour lutter avec le bon. geois, il fallut se placer sur son terrain. \ • dandysme est donc, à ce point de vue, le denu abâtardissement du romantisme tombé juscp ignorer ses origines, puisque le dandysme moque des grandes ambitions hisloriqu» morales ou politiques dont le romantisme av; vécu. Baudelaire, à dix-huit ou vingt ans, prend guère au sérieux que ses apparencevoici son costume : « Un habit noir, très évasé • torse, d'où la tête de Baudelaire sortait comu une fleur sort d'un cornet, et à basques infini i simales — on les portait alors très larges, — an

riuisées en sifflet. Baudelaire so prévalait ce jourlà d'un pantalon noir sanglé par le sous-pied, de bottes irréprochablement vernies, d'un col de chemise et de manchettes en hnge blanc sans empois, aux apparences de mousseline, et d'une cravate rouge sang de bœuf; il était ganté de rose pâle » (d'après Nadar). Sa démarche afïectée étonnait les regards par ses saccades sautillantes ; son ami Nadar, qui ne respectait rien, dit que, (( le noir du costume aidant », il rappelait « la gymnastique anguleuse de l'araignée ».

Nous avons plusieurs portraits de Baudelaire. On Ta déhni alors : « Byron habillé par Brummel ». Nous avons vu ce qu'il tient de Brummel. Que lui reste-t-il de Byron ?

Le mépris de l'homme, sans doute. Baudelaire l'exprimera dans cette formule : a Un dandy ne fait rien. Vous figurez-vous un dandy parlant au peuple, autrement que pour le bafouer ? ^ » Même cynisme dans cet aveu : c( Etre un homme utile m'a toujours paru quelque chose de bien hideux » *. Ceci implique une opposition au sens commun, ou même aux tendances naturelles de l'homme, et Baudelaire d'écrire : « La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du dandy » *. Mais si le dandy méprise la foule, elle le juge, et il doit

toujours se supposer sous ses yeux : il lui faut « vivre et dormir devant un miroir ».

Voilà l'expression apparente du dandysme de Baudelaire. Devrons-nous le juger d'après ello '^

Rappelons-nous toujours que Baudelaire i puisé ses idées dans son expérience intime. Son dandysme est une réaction complexe contre le métier qu'il abhorre, le général Aupick qu'il hait, les mœurs bourgeoises qui l'emprisonnent l'Université dont la routine le dégoûte. Il n < pas celui d'un jeune homme comblé par la vit* et qui rompt, à coups d'impertinences, la monotonie d'une carrière harmonieuse et honor( ' Baudelaire n'est pas un enfant gâté de la fortune, et il ne vise pas encore, à vingt ans, à la célébrité. C'est un vaincu précoce, à ses propres yeux tout au moins, et le dandy iconoclaste qu'il se flatte d'être a quelque chose de la joie dr Barbare saccageant les trésors de Rome. I monde l'a fait souffrir ? Il s'en vengera. Son du dysme est donc en quelque sorte uno fon d'action ; mais, par une inversion singuli' des circonstances, il a dû choisir comme mc^ d'action la profession d'une attitude qui exclu par avance toute action. Entraîné dès lors } son rôle qui flattait son goût du plaisir et <nonchaloir, il a dû ne chercher sa revanche de

la société bourgeoise, ni dans la pratique d'idées sociales ou politiques indépendantes, ni même dans Taccomplissement d'une œuvre d'art inspirée par l'indignation ; il croira dédaigner ce qui l'a fait soufïrir, parce qu'il a restreint à ce laborieux enfantillage, le dandysme, la force satirique qu'il portait en lui.

Il sentait tellement le malaise de la situation fausse où le dandysme l'avait plongé qu'il a luimême essayé, dans un article de son Salon de 1846, de rehausser l'aspect du dandysme de quelques touches philosophiques. Il l'a fait avec un peu de hâte et de confusion, mais assez pour que des critiques modernes, comme MM. E. Raynaud et G. de Reynold, aient vu dans le dandî^^sme une philosophie, presque une religion.

Ils font état, il est vrai, d'un opuscule de Barbey d'Aurevilly consacré au prince des dandies, George Brummell. Cette notice biographique, entremêlée de considérations sociales, n'a rien d'un évangile du dandysme, et l'esprit critique n'en est pas absent. Barbey restitue au dandysme son origine strictement anglaise, et y voit la protestation, au sein d'une société riche et oisive, de l'esprit d'indépendance contre un puritanisme mesquin. Le dandysme, fruit de l'ennui dans des milieux mondains, ne peut guère prendre que des attitudes mondaines : costume qui étonne les yeux, visage impassible et, s'il se peut, pensée indifférente au milieu des

passions de la vie ; dédain de tout travail parmi* un peuple atïairé, désinvolture impertinente • place de la réserve et de l'humilité religieuses ; exaltation silencieuse du « moi » à rencontre des règles traditionnelles d'altruisme.

On aurait donc tort de ne voir dans le dandysme qu'une aJïectation du costume, mais rien ne permet d'en faire une religion, ni même une morale. C'est tout au plus une contre-moral» . Barbey ne le rapproche de la sagesse antique que pour marquer ses ditïérences avec elle. « Le dandysme introduit le calme antique au sein des agitations modernes, mais le calme d' anciens venait de l'harmonie de leurs facult» et de la plénitude d'une vie librement dév loppée, tandis que le calme du dandy est la pc^ d'un esprit qui doit avoir fait le tour de beim coup d'idées et qui est trop dégoûté pour s'animer... ^ »

Le dandy n'admet aucune règle : l'acceptation d'une règle est la marque des âmes grégaires, et le dandy marche seul, comme Manfred. corn m ' le lion.

Mais Manfred a des remords, et le diiuuv im m a pas ; Manfred est menacé de mort, et le danth ignore tristesse et danger. Dans le héros romai tique bouillonne une humanité religieu> inquiète, mais confiante au fond dans la ^

(*) Du Dandy tmt et de Geoige Brummtll, 39, 40.

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qu'elle prétend étreindre ; le dandy passe, la face fermée, Tesprit dédaigneux, sourd aux tumultes qui Tenvironnent. Le dandysme, fils dégénéré du romantisme, tend donc à s'opposer à lui ; mais combien connut-on de parfaits dandies? Combien d'artistes, au contraire, tenaient, par certains traits seulement, du dandy idéal?

Tel Baudelaire. Luiaussiaécritsa théorie du dandysme et y voit un phénomène essentiellement éphémère, au sein d'une société en évolution : l'aristocratie s'est avilie, la démocratie n'est pas mûre encore : pour protester contre la médiocrité ambiante, l'homme se fait dandy. Le dandy doit être oisif en même temps qu'élégant : à quoi bon gagner de l'argent? Le crédit peut suffire. Il doit être original. Libre à lui d'être criminel — si toutefois le crime ne lui est pas dicté par des mobiles vulgaires. Par là, le dandy, quoique généralement désœuvré, peut, sans déroger, se mêler à l'action, à condition qu'elle soit surhumaine ; un très grand poète, un homme d'Etat dédaigneux, peuvent recevoir le titre de dandy : Chateaubriand, aux yeux de Baudelaire, est le prince des dandies. Un héros guerrier, tout autre personnage redoutable et mystérieux sont encore dignes d'entrer dans ce cercle sacré. Mais, en général, le dandysme déconseille l'action, ou plutôt la méprise ; il confine au stoïcisme, dit Baudelaire, qui semblerait heureux de le rattacher à une grande

tradition philosophique : « sa gymnastique compliquée est propre à fortilier la volonté et à discipliner l'âme ». Il paraît que Baudelaire cherche dans le dandysme les biens qui lui font le plus réellement défaut, et c'est avecle sentiment que cette recherche est vaine qu'il ajoute — mot plus romantique que dandy — « Le dandysme est un soleil couchant, hélas, sans chaleur et plein de mélancolie ».

Les critiques contemporains, qui font de Baudelaire un philosophe spiritualiste, ont dn élargir proportionnellement le sens étriqué dandysme. Pour M. Ern. Raynaud, le dandysme est une doctrine spiritualiste et esthétiquo • (( Le Beau seul est sa loi ». Le Beau a pour aii\ liaire le Génie qui corrige l'Instinct. Le terme <l ■ cette recherche du Beau est le suicide, et Baudelaire chercha un jour à se suicider. M. E. Ravnaud reconnaît d'ailleurs que le suicide > aussi romantique que dandy, et qu'on ne san rait y voir un sacrement de la nouvelle r> ' gion. M. de Reynold, lui aussi, édifie sur mot échappé à la plume de Baudelair théorie stoïcienne du dandysme; il l'apparu à tout le romantisme et reconnaît dans le m cide le dernier terme du dandysme ; il lui lrou\ • des allinités avec Vigny et la morale de la M

du Loup ; à l'inverse de Barbey, il ne le fait point dépendre de l'orgueil et de l'ennui, mais voit en lui un tourment métaphysique, fruit de ^'angoisse de la connaissance, ce qui est une notion tout à fait nouvelle. Il suppose que Baudelaire, — rapproché pour la circonstance du docteur Faust — , a eu soif de connaître la Nature, et qu'il est devenu dandy pour avoir eu cette curiosité ; enfin, il conclut : « Le dandysme de Baudelaire implique toute une conception de la nature, de la vie, de l'homme, et il s'en dégage une morale doublée d'une esthétique ». Les textes manquent, nous semblet-il, pour justifier une aussi ambitieuse théorie, et prouver que le dandysme de Baudelaire à vingt ans, est autre chose que sa réponse frondeuse aux convenances du monde qui oppriment sa jeunesse.

En réaction contre son entourage, Baudelaire vient de poser le masque du dandysme sur sa face. Ce masque ne lui pèse-t-il pas? On pourrait le croire, en lisant, dans son œuvre, ici ou là, une définition nouvelle, une réserve imprévue, qui rendraient son attitude inintelligible si on ne la sentait en évolution perpétuelle avec les années.

En 1847, dans la nouvelle du Fanfarlo, il se

peint lui-même sous les traits de Samuel Cramer ; et on relève cet aveu troublant : « C'est par désespoir de ne pouvoir être nobles et beaux suivant les moyens naturels que nous nous sommes si bizarrement fardé le visagt — Comme s'il sentait son rôle trop étroit, il lui arrivera un jour d'exprimer en une phra'^p une définition insolite du dandysme; la voie (( Dandysme. Qu'est-ce que Thomme supérieur V Ce n'est pas le spécialiste. C'est l'homme de loisir et d'éducation générale. Etre riche et aimer le travail '. » Fruit d'une réflexion t;i dive, d'un regret peut-être, puisque cette pen^te date de ses dernières années. Baudelaire avaitil pu être dandy selon cette formule? Non. il était dépourvu de cette éducation générale approfondie d'où ne seraient exclues ni la politique, ni les sciences sociales ; médiocremrut doué pour la philosophie, comme l'altesti quel(|ues pages confuses dans son Jmirmu Intime, dénué de culture politique, juridique on religieuse, il ne pouvait porter sur l'univers la pensée qu'une vue incomplète. Au surpli et c'est là le point capital, le dandy doit vi riche, et Baudelaire ne l'était pas. Il se croy assez riche à vingt ans pour s'habiller de fav dispendieuse et s'ofTrir des menus de choix : fut iM^ntAî réduit à la gêne la plus noire. I'

lors, talonné par rhumiliation et Tennui, obligé de chercher à gagner sa vie alors ciuil y voyait une déchéance, Baudelaire vit s'éloigner de lui progressivement cet idéal de dandy qu'il avait caressé comme une éclatante revanche ; il fut forcé d'être inférieur à son rêve, et il en souffrit.

Il lutta du mieux qu'il put. Mais il eut beau conserver le plus longtemps possible le dandysme du costume et des allures, après tout essentiel aux yeux du public; ce <( dandysme sobre, célébré par Gautier, qui râpe ses habits avec du papier de verre pour leur ôter l'éclat endimanché et battant-neuf si cher au philistin et si désagréable au vrai gentleman » ; il eut beau soigner ses mains de petite maîtresse auxquelles il tint à conserver jusqu'à ses derniers jours leurs ongles roses savamment taillés ; persévérer dans l'anglomanie des manières qui le faisait, au dire du même Gautier, ressembler à un portrait de Lawrence Sterne — il ne put, dans cette lutte puérile et vaine contre sa propre nature, étouffer l'autre homme qui dormait en lui, qui peu à peu, s'incorpora au dandy et finalement s'y substitua. — Et cet homme, ce n'était pas seulement un homjne sans fortune et qui n'aimait pas le travail ; c'était un homme épris de lumière, de belles formes et de jouissance ardente ; un homme qui allait faire lui-même son destin de joie et de souffrance,

que nous allons voir avorter dans son effort et retomber pesamment, non plus même au niveau du dandy, mais plus bas que lui, dans le désespoir... Il est vrai que de cette épreuve, il sera sorti poète.

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