CHAPITRE VIII
Mgr DE CHEYLUS, MAIRE DE BAYEUX.
Élection des municipalités. — Mgr de Cheylus, Evoque de Bayeux, élu Maire. — Son acceptation. — Son installation.— Protestation dn Chapitre contre un décret de l'Assemblée. — Délibération du Conseil municipal. — Mgr de Cheylus donne sa démission. — Proposition d'acheter le château et le parc tle Sommervieu.
Les tumultes et les séditions qui éclataient dans toutes les villes du Royaume comme dans celle de Bayeux, faisaient ardemment désirer que l'Assemblée terminât son travail sur les municipalités. On espérait que les Autorités puiseraient de la
force dans une institution nouvelle créée par l'Assemblée et empreinte de son esprit.
Ce travail important fut enfin publié (*). Toutes les anciennes administrations étaient supprimées. Les nouvelles portaient d'autres dénominations, et recevaient d'autres attributions. Le principe d'Election était consacré.
Les Elections municipales de Bayeux eurent lieu le 27 janvier 1790. Chose remarquable dans un temps où le pouvoir spirituel rencontrait partout tant de soupçons et de défiances, le premier exercice que les citoyens de Bayeux firent de leur droit fut un hommage envers leur Evoque ! Ils n'avaient pas alors de plus beau titre a lui décerner que celui de Maire, et profitant de ce que la loi n'avait point créé d'incompatibilité entre les fonctions religieuses et les fonctions administratives, ils portèrent sur Mgr de Cheylus la presqu'unanimité de leurs suffrages. Trois cent quatre-vingt-sept Electeurs prirent part à l'élection, et deux cent trente-trois voix placèrent dans les mains de l'Evêque l'administration de la cité.
A peine ce résultat fut-il proclamé qu'une députation fut chargée d'aller porter à Mgr de Cheylus le vœu des habitants et de le prier d'agréer son Election. On pouvait douter en effet que le Prélat consentît a supporter un double fardeau. Aucun de ses actes ne faisait penser d'ailleurs qu'il fût disposé en faveur des idées qui triomphaient et qui se révélaient déjà par une hostilité systématique au clergé.
Cependant soit qu'il fût effrayé des suites d'un refus, soit qu'il espérât que sa présence a la tête de l'administration ramènerait Tordre ou maintiendrait l'influence religieuse , il n'hésita pointa répondre a la députation : « Les citoyens de » Bayeux ne pouvaient me donner un témoignage plus flatteur
(') Loi du 14 décembre 1789.
» de leur atîeclion que celui que je reçois aujourd'hui. Aucun » n'eut été plus sensible a mon cœur. J'accepte les fonctions » qui me sont confiées. » Et à l'instant se plaçant a la tête de la dépulation , il se rendit a l'Hôtel— de-Ville où le Conseil municipal s'était réuni. Entrant dans la salle , il fut accueilli par de touchantes acclamations. «• Messieurs, dit-il , » je viens témoigner aux représentants de la cité toute ma » reconnaissance et lui offrir tout mon zèle et toute ma bonne » volonté ('). »
Son installation eut lieu avec solennité le 3 février suivant sur la place Louis XVI en présence de la Garde nationale et du régiment de Lorraine sous les armes, au bruit du canon et des cloches de toutes les églises. Mgr de Cheylus prononça, comme Maire, un discours exprimant les mêmes sentiments qu'il avait manifestés à la municipalité, et entra de suite dans l'exercice de ses fonctions nouvelles , qu'il n'exerça point sans zèle, ainsi que l'attestent d'assez nombreux actes administratifs émanés de son autorité.
Il était bien difficile que dans ces temps d'orage il pût les conserver longtemps. Les froissements entre l'autorité civile et l'autorité religieuse qui se faisaient sentir chaque jour ne permettaient guère a un Evoque de conserver l'équilibre qu'eussent exigé ces doubles attributions. Il se présenta bientôt une grave occasion de le reconnaître.
Un décret du 13 avril 1790 en repoussant une motion du député Dom Gerle consacra, malgré quelque résistance, un acheminement vers le principe de la liberté des cultes. Cette innovation, qui menaçait d'enlever bientôt a la religion catholique le caractère dominant dont elle avait joui jusqu'alors, excita les inquiétudes et alarma la conscience du clergé. L'Evêque et le Chapitre crurent devoir protester contre ce dé-
(») Arch. de l' H6tel-de- Ville. 1790.
cret, et donner a celte opposition un caractère de solennité inaccoutumée. Le 27 mai 4 790 une députalion du Chapitre, avec tout l'appareil des cérémonies , se rendit a l'Hôtel— de— Yille et présenta au Conseil municipal assemblé sa protestation qu'il déposa sur le bureau. L'Evêque-Maire de Baveux présidait en ce moment. Le Conseil présumant que cette démarche pouvait avoir été concertée avec le Prélat, déclara, sans s'expliquer sur la protestation, qu'il en serait délibéré. De son côté Monseigneur annonça que cette protestation était en partie son ouvrage et qu'il ne pouvait prendre part a la délibération. Il se retira.
Cette déclaration et cette retraite plaçaient le Conseil dans une position délicate. Il ne manqua ni de dignité, ni de fermeté, ni d'égards. Il ne fallait ni offenser le chef du diocèse devenu par la volonté du peuple l'administrateur en chef de la ville, ni laisser passer inaperçue une attaque directe contré un acte que chacun, à son point de vue, pouvait ou louer ou blâmer , mais qui aux yeux de l'autorité, était émané du pouvoir national.
« Tout décret accepté ou sanctionné par le Roi, répondit » le Conseil municipal de Bayeux, porte le caractère de loi du » Royaume. Nous lui devons respect et soumission. Nous )) devons réunir nos efforts pour le faire exécuter. Nous ne » pouvons donc nous constituer les juges de l'Assemblée na- » tionale et du Roi. Nous désirerions pouvoir douter que le » Prélat chéri qui gouverne le diocèse et le Chapitre de l'é- » glise Cathédrale avouent cette protestation ; mais quelque » soit notre respect pour eux, gardiens de la loi et de la » Constitution nous ne pouvons y porter atteinte. »
En conséquence le Conseil après avoir manifesté que « cha- » cun de ses membres était pénétré du plus profond respect » pour la religion catholique, et voulait vivre et mourir dans
» l'exercice de cette sainte religion, déclara la protestation du » Chapitre attentatoire aux décrets de l'Assemblée, en or- » donna la suppression, et fit défense de l'imprimer, ou d'en » donner une lecture publique. » Etrange anomalie qui présente un Chapitre protestant contre les actes du gouvernement dans les mains de i'autorilé civile, et un Conseil municipal prenant contre l'autorité ecclésiastique des mesures que quelques jours auparavant la puissance même d'un Parlement aurait hésité a prononcer !
Cette circonstance, choisie entre plusieurs, explique le motif pour lequel Mgr de Cheylus ne put conserver longtemps le mandat que la confiance des Bayeusains lui avait conféré. Aussi le 6 novembre 1790, après neuf mois de fonctions, il donna sa démission. Elle fut acceptée par une délibération qui témoigne au Prélat « tous les regrets de la commune, et » lui voue l'attachement qui lui est dû, qu'il mérite, et que » le Conseil conservera toujours en mémoire de ses bien- » faits (*).))
Ce ne sera point sans doute une des moindres singularités ie ce temps que ces fonctions administratives confiées au chef ecclésiatique du diocèse, que ces témoignages de confiance donnés a un Evêque au commencement d'une lutte centre le clergé, que ces signatures sur les registres municipaux -f Joseph, Evêque et Maire de Bayeux qui suffisent ponr caractériser une époque !
On eut d'ailleurs une preuve de la sincérité des sentiments du Conseil municipal. La grande question de la vente des biens du clergé dont le prix devait être employé à l'amélioration des finances de l'Etat, après avoir soulevé d'immenses débats sur l'origine et le droit de propriété de ces biens, avait été résolue contre le clergé. L'aliénation devait en être faite
(*J Délibération du 11 novembre 1790.
immédiatement. On craignit qu'en vendant simultanément des immeubles estimés au-delà de deux milliards et demi ou n'en dépréciât la valeur et que des répugnances religieuses ou politiques n'amoindrissent le nombre des enchérisseurs. Les communes furent invitées, encouragées à faire elles-mêmes l'acquisition de ces domaines , avec faculté de les revendre, et diverses primes et autres avantages considérables leur étaient offerts par l'Etat.
Parmi les biens de l'Evêché de Bayeux étaient le château et le parc de Sommervieu, lieu de plaisance de l'Evêque, retraite paisible où il aimait a s'isoler. Mgr de Cheylus manifesta le regret d'en être privé. A peine les officiers municipaux en furent-ils informés, qu'ils lui écrivirent officiellement (l) pour lui demander s'il ne lui serait point agréable qu'ils achetassent ce château et ce parc. « Dans ce cas, lui » disaient-ils, nous les comprendrions dans le nombre des » immeubles que la ville se propose d'acquérir, et à ce mo- » yen nous parviendrions a vous en assurer la jouissance. » Nous sentons trop combien ce lieu de repos, de délasse- » ment et d'exercice vous convient pour ne pas faire tout ce » qui dépendra de nous pour vous le conserver. » Ce projet qui n'eut pas de suite honore non moins le Prélat que l'Administration qui l'avait conçu.
Mgr de Cheylus avait au reste plus d'un titre a inspirer cette affection populaire qui lui avait ouvert les portes de l'Hôtel-de-Ville en même temps qu'il occupait celles du sanctuaire. Prélat irréprochable dans ses mœurs, plein de dignité, doué d'énergie, il employait ses richesses a faire le bien (2). Sa générosité avait doté sa ville Episcopale de l'établisse—
(•) Délibération du 25 juillet 1790.
(2j C'était ainsi qu'il avait vaincu certaines préventions qu'avaient soulevées contre lui lors de son intronisation des litiges assez nombreux soutenus
ment des Frères des Ecoles chrétiennes qui lui avait coûté plus de 30,000 francs ('). La reconnaissance publique avait donné son nom à l'une des rues de la cité (2), et le Conseil avait décoré de son portrait exécuté aux frais de la ville le lieu des séances de l'autorité municipale (5).
La conduite prudente et mesurée qui aux jours des premiers troubles lui avait gagné les cœurs l'eût rendu plus propre que qui que ce soit au rôle de modérateur, si ce double caractère de prélat et d'administrateur n'eût pas fini par le rendre forcément suspect d'esprit sacerdotal aux yeux des administrés, et peut-être de complaisance pbilosophique aux yeux de son clergé (*).
Relations de M. de "Wimpfen et de l'administration tle Bayeux. — Le nom du département du Calvados — Installation du tribunal de District. — Suppression de l'ordre des Avocats et des Procureurs.
Dans aucunes des circonstances que firent naître les tâtonnements et les essais de la nouvelle législation le concours de M. de Wimpfen ne fit défaut à l'administration de Bayeux. Une correspondance active s'était établie entre lui et les offi-
avec les fermiers des domaines de l'Evèché, dont il avait fait révoquer les baux.
(') Les pièces de celte fondation intéressante sont conservées à l'Hôlelde-Ville.— Les frères des Ecoles chrétiennes ont été réintégrés le ^'octobre 1 855 dans ce bol établissement construit par M. de Cheylus et racheté par M. Despallières, maire de Bayeux, au nom de la ville.
(2j La rue Saint-Laurent.— Délibération du 1er août 1789.
(3) Délibération du 17 mai 1790.
(4) M. de Cheylus fut remplacé à la Mairie par M. Dubois de Littry.
ciers municipaux, et quoiqu' absent son influence dans les premiers temps de la Révolution était au moins égale a son zèle el à son activité. Il aimait à s'entourer sur chacune des graves questions soumises a l'Assemblée de l'opinion des hommes les plus capables du pays, et ceux-ci a leur tour lui exprimaient leurs doutes, leurs embarras sur l'exécution des lois nouvelles et sur les projets que chaque jour voyait naître. Administration , ordre judiciaire, police, impositions, biens ecclésiastiques, travaux publics, intérêts généraux, intérêts individuels et particuliers, questions sur les incidents qui tracassaient l'administration, conflits entre les divers pouvoirs locaux, etc., aucune matière n'était étrangère a celte correspondance. Les lettres de l'administration municipale témoignent de l'intérêt qu'il prenait aux plus petites comme aux plus graves matières H.
L'Assemblée nationale voulut que tout fût nouveau en France. Pour effacer les souvenirs de l'histoire, ainsi que tous les préjugés résultant de la communauté des intérêts et des origines , elle décréta la suppression des provinces, et la division du Royaume en départements.
Il fut proposé dans le Comité de l'Assemblée de donner le nom <¥ Orne-Inférieure^ au département dont Caen allait devenir le chef-lieu. Quelques susceptibilités puériles réclamèrent contre cette désignation, et l'on s'ingénia a trouver un nom qui produisît plus d'effet.
En face des rivages de celte partie de la Normandie, il exisle une ligne de rochers éloignés en mer connus sous le nom de Rochers du Calvados. Une tradition généralement répandue, quoique contestée, rapporte qu'un vaisseau ainsi appelé faisant partie de la flotte portugaise de l'Armada s'était échoué sur ces rochers et leur avait donné son nom.
') Correspondance — Arch de l'Hôtel-de-Ville.
Ce nom sonore séduisit. MM. de Wimpfen et Deiauney insistèrent avec succès pour le faire admettre par l'Assemblée.
La lettre suivante adressée à M. de Wimpfen prouve avec quel plaisir, on pourrait dire avec quel enfantillage, si les derniers mots ne trahissaient une idée sérieuse, ce nom fut accueilli.
k Bravo ! lui écrivaient les officiers municipaux de Bayeux, » le lo mars 1790, Bravo ! notre département porte donc » un beau nom ! Vous avez fait comme les Dieux. Ils firent » sortir^ Vénus du sein des eaux, et c'est dans les eaux que » vous avez puisé le titre, le superbe titre de notre dépar- » tement. Nous voila donc un démembrement du département » du Calvados. Tant mieux ! Cette dénomination entretiendra » l'idée d'un port a Port-en-Bessin.»
La fin de l'année 1790 avait été marquée par la mise en action de la nouvelle organisation judiciaire créée par la loi du 16 août. Avec les derniers jours de cette année, ainsi que je l'ai dit ailleurs ('), Bayeux vit disparaître pour jamais son baillrage, son élection, son tribunal du point d'honneur, &a maîtrise des eaux et forêts, son amirauté, son grenier à sel, comme il avait vu disparaître auparavant sa vicomte et son conseil supérieur.
L'élection populaire présida au choix des nouveaux magistrats qui étaient élus pour quatre ans. Elle se fit avec ordre, sans incidents tumultueux. Les magistrats de l'ordre judiciaire détruit ne firent ni protestation ni opposition. Le Bailliage supprimé était composé de seize membres. Nul ne sollicita la faveur du peuple, soit par esprit de corps, soit par conscience, soit par esprit d'opposition. Aucun d'eux ne figura dans la nouvelle organisation.
(2) Essais sur l'administration de la justice, etc. Un décret du 23 août 1790 avait fixe à Bayeux le chef-lieu d'un Tribunal de district, composé d'un Président et quatre Juges.
Une brillante installation, dans laquelle furent prononcés plusieurs discours, signala la prise de possession des nouveaux emplois et la prestation de serment des nouveaux magistrats. Un juste tribut d'hommages fut payé à ceux qui venaient de descendre de leur siège avec tant de convenance et de dignité , a ces juges « qui certains de la fin de leur ma- » gistrature, mais soumis en bons citoyens à la loi qui l'avait » fixée , en ont regardé les devoirs comme sacrés jusqu'au » dernier moment. Ces sacrifices de la plus sublime vertu » étaient les meillenrs garants de leur patriotisme et ne de- » vront jamais s'effacer de la mémoire de leurs concito- » yens t1). »
Cette nouvelle organisation fut accompagnée ou suivie de l'anéantissement de l'ordre des Avocats, et de la suppression des Procureurs (2). Il n'est pas besoin de dire que ces diverses mesures étaient une véritable révolution judiciaire , qui compromettait la fortune et l'avenir de familles nombreuses tenant a l'ancien ordre de choses par leurs emplois et par leurs charges.
(*) Discours prononcés le 4 novembre 1790 par MM. Deialonde, Procureur de la Commune, Dufayel, Chevalier de Saint-Louis, Présidant la Municipalité, et Philippe Delleville, Président du nouveau tribunal.— Imprimés chez la veuve Nicolle.
(a) Lois des 29 janvier— 20 mars 1791.