‹ Bayeux à la fin du XVIIIe siècleChapitre 9 sur 35 · TROUBLES DANS LA VILLE DE BAYEUX · texte numérisé non relu

TROUBLES DANS LA VILLE DE BAYEUX

Arrestation du duc de Coigny. — Poursuites contre M. Philippe Delleville. — Son emprisonnement. — Formation d'un Comité national général provisoire. — Manifestation de la noblesse de Bayeux. — L'Evêque Président du Comité général. — Lettres de M. Necker et de M. le duc de Coigny.— — Proclamation de l'innocence de M. Delleville. — Vœu pour l'érection d'une statue à M. Necker.— Lettre de l'Administration municipale de Bayeux.

A ces sentiments de joie et d'espérance que la ville de Bayeux venait d'exprimer avec tant d'enthousiasme, succédèrent bientôt les défiances et les soupçons. Les vainqueurs

ne pouvaient supposer que les vaincus acceptassent aisément leur défaite. Au milieu de quelques craintes peut-être sérieuses en apparence, on répandit des bruits chimériques a l'aide desquels les ennemis de l'ordre cherchèrent partout a soulever'Ie peuple.

La ville de Bayeux, si calme, si paisible naguères, fut livrée a une de ces émotions populaires qui forment un épisode important de cette époque (').

Elle venait a peine de couvrir de signatures les deux adresses ci-dessus lorsque le 24 juillet 1789 tomba tout-a-coup parmi les citoyens réunis pour se former en gardes nationales, l'étrange nouvelle que deux personnages déguisés après avoir parcouru le pays de châteaux en châteaux venaient d'être arrêtés sans passeports, sur le rivage de Ver, pendant la nuit, au moment où ils sollicitaient a force d'argent les marins de les conduire de suite aux Iles anglaises , en leur offrant une bourse pleine d'or longue d'une aune.

Cette nouvelle concourait avec celle du départ de M. le comte d'Artois , des trois princes de Condé, de Bourbon et d'Enghien, et de plusieurs grands seigneurs qui avaient précipitamment quitté la France. Elle excita les soupçons, faciles a naître dans ce temps de défiance.

Le Lieutenant-Général de l'Amirauté était M. Philippe Delleville, magistrat très populaire en ce moment, l'un des députés du Tiers-Etat de Bayeux h l'Assemblée de Caen pour l'élection des députés. Il présidait a la formation de la garde nationale lorsque l'effervescence causée par ces bruits éclata.

Il prend aussitôt la route de Ver, et à deux lieues de Bayeux il rencontra, conduite par des paysans armés, la voiture

(!) J'en ai déjà .fait le récit dans les Essais sur l'administration de la justice, etc. p. 184 et suivantes. J'ai cru cependant devoir le rappeler ici d'une manière sommaire en y joignant quelques nouveaux détails ignorés ou négligés.

des mystérieux voyageurs qu'il reconnut aussitôt pour être le duc de Coigny et son secrétaire : « J'ai quitté l'Assemblée nationale , lui dit le Duc , il y a quelques jours, pour régler des affaires personnelles qui m'appelaient a mon château de Franquetot près Carentan. Je retournais à mon poste , lors qu'après avoir traversé la ville de Bayeux , j'ai été informé qu'il régnait des troubles dans la ville de Caen, qu'on avait excité le peuple contre moi, et qu'on se disposait, a mon retour qui était prévu, à me faire un mauvais parti. Pour éviter cette ville tumultueuse, je suis revenu sur mes pas, et me suis dirigé vers les côtes du Bessin dans l'espoir de trouver un bâtiment qui me conduirait soit au Havre , soit a Honfleur, d'où je comptais retourner reprendre mes fonctions a l'Assemblée en évitant ainsi de traverser la population de Caen. »

Rien n'était plus simple, plus vraisemblable que ce récit, dans lequel le Duc ne cessa de persister. Usant de l'autorité de ses fonctions M. Delleville monte dans la voiture du Duc, lui fait reprendre la direction de la route de Ver, et arrivé sur la plage, il lui fait obtenir, à force d'or, une embarcation.

On ne voulut] pas croire à Bayeux à la vérité de ce fait. Les têtes s'exaltèrent. On accusa M. Delleville d'avoir favorisé l'évasion d'un Prince, emportant a l'étranger l'or de la France. A son retour, insulté par la foule, il crut devoir quitter la ville, mais bientôt il fut poursuivi, arrêté et constitué prisonnier.

L'agitation était devenue extrême. Les fortunes et les personnes avaient été menacées, même attaquées.

En présence de ces mouvements insurrectionnels que les meurtres commis récemment a Paris rendaient plus effrayants encore, l'Administration municipale voulut appeler les hom-

mes les plus honorables de la cité a partager le fardeau et la responsabilité des événements. Elle demanda aux corps du Clergé, de la Noblesse, du Bailliage , de la Bourgeoisie des diverses paroisses de la ville de nommer des Députés qui réunis au Corps de l'Hôtel-de- Ville pussent délibérer sur l'urgence des circonstances. Cet appel fut entendu H, tous les Corps reconnurent la sagesse et l'utilité de cette mesure et élurent leurs Députés. Ceux-ci se réunirent au nombre de quatre-vingt-cinq, et puisant leur mission dans l'urgence et la gravité des événements se formèrent en Comité Général national provisoire.

Leur premier soin fut de prendre des arrêtés pour le maintien de la sécurité publique.

Les nouvelles des villes voisines où éclataient également de graves désordres commandaient impérieusement ces mesures de précaution. On venait d'apprendre qu'a Cherbourg trois jours auparavant, les 20 et 21 juillet, le peuple s'était soulevé sous le prétexte d'accaparement de blé et de la cherté du pain, que les maisons de MM. Avoyne de Chantereyne, Mauger et Couet-Dulongprey, les plus riches négociants de la ville, avaient été pillées, que les registres de la douane avaient été lacérés et jetés dans le Bassin, que le subdélégué de l'Intendant, M. Démons de Garentot, après avoir vu ses meubles brisés , pillés , sa voiture jetée dans le port, avait été obligé de fuir a Valognes caché sous la paille dans une mauvaise charrette (2>. Ces nouvelles qui se grossissaient par la distance jetaient de grandes frayeurs dans les esprits.

Quoique unies en apparence les classes des citoyens de Bayeux se trouvaient déjà divisées par des méfiances et des

(') Adresse du Comité municipal de Bayeux.

(2) Plus de trois cents dévastateurs lurent arrêtes. Deux subirent le supplice de la corde sur la place de la Fontaine, et sept autres furent fouettés au coin des rues, sur les places et les carrefours.

soupçons. Les intentions de la Noblesse furent dénaturées,

et les manifestations hostiles qu'elle rencontra dès les premiers jours rendirent nécessaire la démarche d'une députation a l'Hôtel— de— Ville le 26 juillet pour y déposer dans les mains de l'autorité municipale un Acte expressif de ses vœux par lequel « les Citoyens ' nobles de la ville de » Bayeux persuadés que le concours de tous les gens de bien » peut seul maintenir la chose publique et procurer la sûreté » générale et individuelle, s'empressent d'offrir à leurs con- » citoyens tout ce qu'ils ont de force et de moyens pour par-

» venir à ce but et forment le vœu d'être sur-le-champ

» inscrits aux rôles des citoyens appelés à l'honneur de dé- » fendre et de protéger la patrie. L'offre que le corps de la » Noblesse , disent-ils, et chacun de ses membres font de » leurs services, en tout genre, est indéfinie; l'acceptation » que leurs concitoyens sont suppliés d'en faire sera la preuve » et le prix de cet amour patriotique qui ne fait de tous les » amis du bien public qu'un intérêt, qu'une âme et qu'un » cœur ('). »

Cette adresse revêtue de trente signatures , avec déclaration que les présents faisaient fort pour les absents, fut accueillie avec sensibilité et par acclamation par l'Assemblée générale de l'Hôtel-de-Ville , et pour calmer les défiances des populations et de la Bourgeoisie elle fut imprimée, affichée, publiée immédiatement et répandue avec profusion. On voit déjà par ces circonstances quelle pression était exercée sur l'esprit public, et comment s'établissaient la division et la défiance entre les classes des citoyens.

Pendant ces agitations, M. Delleville avait été traduit devant une commission nommée par le Comité et y subit de

(') Arrêté de la Noblesse du Bailliage de Bayeux du dimanche 26 juillet 1789, et extrait des registres de l'Hôlel-dc-Ville de Bayeux.

longs interrogatoires qui durèrent quatre jours presque sans interruption.

La détention se prolongeait, les esprits s'échauffaient et il eût été difficile de prévoir les suites de ces mouvements populaires lorsqu'enfin la vérité commença à se faire jour.

On apprit d'une manière certaine que parti de Ver au milieu de la nuit du 24, M. le duc de Coigny était arrivé à Honfleur entre huit et neuf heures du matin ; qu'il en était reparti vers dix heures pour Lisieux où il était arrivé à une heure, encore tout ému des scènes dont il avait été l'objet, et conjurant Mrae Surville, la maîtresse de la poste aux chevaux, de ne point dire son nom et de lui prêter une voiture autre que la sienne. Deux voyageurs traversant Bayeux et se rendant à Cherbourg, annoncèrent également que M. le duc de Coigny et son compagnon de voyage avaient été rencontrés par eux a Saint-Germain- en-Laye, se rendant à Paris dans la voiture prêtée par Mm0 Surville.

Enfin dans la nuit du 30 juillet un courrier de cabinet envoyé extraordinairement apportait la lettre suivante, adressée par M. Necker à MM. les officiers municipaux :

Versailles, 29 juillet 1789.

« A MM. les Officiers municipaux de la ville de Bayeux.

» J'apprends, Messieurs, que M. Delleville, Lieutenant-Général de l'Amirauté de votre ville s'est rendu suspect à ses concitoyens pour avoir facilité le passage de M. le duc de Coigny à Honfleur. Je ne puis comprendre comment un service si simple, si naturel peut être interprété d'une manière défavorable à M. Delleville. M. le duc de Coigny est arrivé ici où il est venu prendre sa place aux Etats-Généraux, et je me hâte de rendre justice à M. Delleville en vous priant de concourir efficacement à lui faire rendre la liberté. Le Roi, Messieurs, qui prend sous sa protection tous ses sujets, m'a chargé de vous écrire comme je le fais. Un sentiment d'humanité m'a déterminé à vous adresser cette lettre par un courrier. J'espère, Messieurs , que vous aurez égard à une demande aussi juste. Je vous prie d'être per-

suadés de ma reconnaissance et du profond attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

» Necrer. i

D'un autre côlé M. de La Londe-Larcher, maire de Bayeux, recevait de M. le duc de Coigny la lettre suivante apportée par le même courrier :

« Versailles, 29 juillet 1789.

« Ce n'est pas, Monsieur, sans regret et sans étonnement que j'apprends le malheureux événement que j'ai occasionné. Je désirais, pour me rendre le plus promptement à Versailles, passer au Havre ou à Honfleur. J'avoue que je me croyais fort à l'abri que mes démarches en aucun pays, et surtout en Normandie , pussent être suspectées ; ne m'étant jamais mêlé ni d'intrigues, ni même de tracasseries; faisant le bien quand je l'ai pu : j'ai toujours vécu, du moins je le croyais, avec une réputation intacte. Jugez avec quel chagrin j'ai appris que j'avais compromis aussi cruellement M. Delleville. 11 me connaissait bien et savait bien que, sans avoir l'honneur même d'être Député, j'étais incapable d'abandonner mon pays. Il faut être ou coupable ou bien faible. Ce n'est pas à cinquante-sept ans qu'on devient ni l'un ni l'autre. Je m'adresse à vous avec confiance, pour vous prier de vouloir bien être mon répondant, et rendre à M. Delleville la justice qu'il mérite. Je partirais sur le champ, si je croyais lui être utile un instant. Vous devez juger du tourment et du chagrin que j'éprouve.

t Recevez, je vous prie, les assurances du très-sincère et parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

» Le Duc de Coigny. j>

Aussitôt reçues, ces lettres sont imprimées, affichées, distribuées , tant était grand le besoin de calmer l'effervescence populaire.

Le Comité général est sur le champ convoqué en toute hâte. Une députation est adressée a Mgr l'Evêque et au Doyen du Chapitre pour les appeler a prendre séance au sein de l'Assemblée dont ils sont proclamés membres-nés, en reconnaissance des preuves de patriotisme qu'ils ont données dans répreuve que la ville vient de subir. Mgr et le Doyen se

— vu —

rendent a ce vœu ('), et à peine introduit l'Evêque est par acclamation proclamé Président de l'Assemblée.

Dans cette réunion que la présence du Prélal rendait encore plus solennelle, l'innocence de M. Delleville est unanimement reconnue ; il est proclamé (2) être resté toujours un Citoyen sans reproche.

Cette agitation de la population de Bayeux coïncidait avec les acclamations enthousiastes qui avaient fait du retour de M. Necker une marche triomphale moins par admiration pour lui que par la joie d'un succès obtenu sur la Cour. Ce délire si voisin de la chute, était partagé par toute la France. La ville de Bayeux y paya largement son tribut, dans la délibération dont il vient d'être parlé, car après avoir exprimé la satisfaction de voir ce ministre rendu aux désirs ardents de la ville et cité de Bayeux et au vœu général de la nation, le Conseil- Général exprima par acclamation que son vœu ne sera comblé « qu'en apprenant que celle nation si juste et si reconnais- » saute lui aura fait ériger une statue au pied de laquelle on » lira cette inscription : Au meilleur des hommes, le modèle » des ministres, Vami du Roi et le sauveur de la France. n

Une lettre fut adressée par l'Autorité municipale a M. Necker en réponse à celle qui vient d'être lue. Elle mérite d'être conservée parce qu'elle révèle avec quelle rapidité a cette époque extraordinaire les extrêmes se louchaient, la joie et la crainte, l'amour et la défiance, le découragement et l'espoir :

« Monseigneur,

» Dieu soit loué ! La France est sauvée : elle a le bonheur de vous posséder.

» 11 est vrai que le peuple de Bayeux étrangement trompé par la marche de M. le duc de Coigny, est devenu furieux contre M. Delleville, Lieute-

(*) Délibération du vendredi 31 juillet 1789.— Arch. de la ville. («J Arrêté notable du Comité général national de la ville et cité de Bayeux du 31 juillet 1789.— Imp. de la ve Nicolle.

riant-Général de l'Amirauté. On lui a fait un crime d'avoir protégé rembarquement de Monsieur le Duc. Nous fûmes forcés de faire arrêter M. Delleville et de lui faire son procès; c'était le seul moyen d'en imposer, et de calmer les emportements du Peuple.

» M. le Maire lui-même, Monseigneur, était devenu suspect à la populace pour avoir pris à M. de Coigny tout l'intérêt que ce Seigneur mérite à tant de titres. Nous passâmes les 25 et 26 dans les transes les plus cruelles; et nous osons vous assurer, Monseigneur, que si l'Hôtel-de-Ville n'eût pas mis autant de sang-froid et de courage dans sa conduite, M. Delleville était en pièces et la ville en feu.

» L'interrogatoire du pilote, le rapport d'un exprès que nous avions envoyé à Honfleur, enfin plusieurs lettres de Versailles qui annonçaient l'arrivée de M. de Coigny aux Etats-Généraux, devaient, ce semble, suffire à la justification de M. Delleville ; et cependant ils ne suffirent pas : le peuple toujours aveuglé nous accusait d'avoir machiné toutes les preuves.

i Mais votre courrier, Monseigneur, la lettre de votre main, le nom de notre bon Roi ont porté la conviction dans tous les esprits. Le calme a été rétabli sur-le-champ, dans notre ville, et les plus flatteuses réparations ont été faites à M. Delleville ; son triomphe a été si complet, que l'innocence outragée peut désirer un pareil dédommagement.

» Soyez, Monseigneur, auprès du Roi l'interprète de nos sentiments; assurez Sa Majesté que notre respect, notre amour et notre reconnaissance sont sans bornes; tous nos vœux sont accomplis puisque sa bonté a daigné vous rendre à son peuple. »

Continuation des troubles. — Résistance aux actes du Comité général national.— Lettre de M. de Wimpfen. — Tumultes à Bayeux à l'occasion du prix du sel. -Attaque du château de Vidouville. -Dévastation de plusieurs châteaux. — Outrages et mauvais traitements exercés contre les employés des Aides et Gabelles. — Embarras du Comité. — M. de Wimpfen colonelgénéral de la milice nationale de Bayeux. — Division entre le Comité et la Garde nationale.— Discours de Mgr l'Evêque de Bayeux à la Bénédiction des drapeaux. — Le Directeur des Aides frappé et chassé. — Les Commis expulsés de la ville.

A peine, dans ces temps, les autorités nouvelles étaientelles élevées sur le pavois que les clameurs de la multitude voulaient les en faire descendre. Le Comité général que l'unanimité des suffrages avait formé par acclamation fut presqu'immédiatement attaqué. Dès le 1er août il avait été obligé de rappeler les services rendus et qu'on voulait déjà méconnaître, et de prendre des mesures afin d'écarter les suggestions que des chefs de faction voulaient exciter pour « rompre l'union et la concorde, briser le principal lien de la société qui fait la sûreté personnelle de cbacun, conduire les citoyens a leur perte, et les rendre victimes de sinistres persuasions. »

Bayeux renfermait quelques-uns de ces hommes qui n'approuvent jamais les mesures adoptées, qui par besoin d'importance veulent s'introduire partout, critiquent ce qu'ils n'ont pas conseillé et tentent de renverser même ce qu'ils ont créé quand ils n'en ont retiré ni orgueil ni profit. Ces hommes tentèrent d'élever autel contre autel, et a l'imitation des

Electeurs de Paris restés en permanence ils eurent la prétention de continuer à représenter les Electeurs de la ville et des communes du Bailliage (V.

Des débats sérieux s'élevèrent. On se combattait dans les deux camps a coups d'arrêtés. Consulté par l'un et par l'autre, le baron de Wimpfen s'empressa d'intervenir et de faire connaître « que l'Assemblée avait eu déjà l'occasion de décider que la mission des Electeurs était finie avec les fonctions qu'ils avaient remplies en nommant des Députés aux Etats- Généraux. MM. les Electeurs, écrivait-il, s'empresseront sans doute de renoncer désormais a une prétention qui ne pourrait qu'augmenter les troubles qu'il est si instant de faire cesser. Quoique l'Assemblée ne puisse ni ne veuille se distraire du travail pressant et incessant de la Constitution, cependant si la malheureuse division de votre ville pouvait durer plus longtemps, vos Députés ne négligeraient rien pour obtenir de l'Assemblée un décret confirmalif du maintien du Comité. »

La victoire resta donc à ce Comité. Cette lettre d'une autorité respectée fit cesser la lutte. Il était temps, car a Bayeux les lois étaient devenues sans force, et les magistrats administratifs sans puissance. Des actes de rébellion refusant obéissance et invoquant d'autres pouvoirs avaient éclaté à la halle, sur les places publiques, au corps de garde même. Les Juges du Bailliage s'étaient réunis à l'Hôtel— de- Ville afin de rendre l'usage de leurs fonctions plus prompt et plus utile. Le calme s'étant rétabli , il ne fut point donné suite aux procès -verbaux.

Celte Révolution dont l'aurore avait été saluée par tant

(') Délibération du Comité général provisoire du 2 août 1789.— Lettre des Députés Electeurs des communes du Bailliage de Bayeux du 2 août 1789.— Reg. de l'Hôtel-de-Villc

d'espérances ne tarda pas à être ensanglantée non-seulement a Paris, mais dans les provinces. Des meneurs stipendiés se répandaient sur tous les points; ils allaient répétant de village en village que les titres féodaux n'avaient plus de valeur, et qu'on n'était plus tenu de payer aucunes redevances ; mais que dans la crainte qu'un changement aussi inespéré ne fût pas durable, il fallait profiter du moment où tout semblait permis pour anéantir les titres et empêcher que les seigneurs pussent en réclamer l'effet plus tard. Les Paysans, naturellement défiants , avides de jouir de l'avenir qui leur était promis et qu'il eût fallu laisser au temps et aux lois le soin de préparer et de régler, s'armaient dans leur impatience, pillaient les châteaux, renversaient les colombiers, brûlaient les chartriers , menaçaient et maltraitaient les personnes. Le Comité général de la ville effrayé de « ces exécutions sans forme, et sans lois, outrageant également la justice, l'humanité, l'ordre public et l'honneur national » s'empressa de faire une pro<clamation pour proscrire tous les actes de violences contre les personnes et les propriétés, et pour déclarer ennemis de la nation ceux qui troubleraient par leurs excès la tranquillité publique (').

Ces manifestations tumultueuses avaient éclaté sur plusieurs points du Bailliage de Bayeux, à la ville comme dans les campagnes. A Bayeux, le peuple s'était porté au grenier a sel et avait exigé avec menaces que le sel, ce sucre du pauvre, lui fût désormais livré a six sous la livre; sur le refus, il s'était violemment précipité vers l'Hôtel-de- Ville, poussant des clameurs, et jetant des pierres a la garde qui le repoussait. Le Comité général intimidé avait demandé â l'employé chargé de ce service de consentir a cette concession que celui-ci ne fit qu'avec répugnance, et qui fut accueillie par le peuple at-

(») Deuxième arrêté du 3 aoùl.—Reg. de l'IIôtel-de-Ville.

troupe , non comme une faveur, mais comme la satisfaclion d'un droi; qu'on ne pouvait lui refuser.

A Vidouville H, paroisse de l'Election de Bayeux, le seigneur, M. Durel de Vidouville, ancien Conseiller à la Cour des Monnaies de France, avait été attaqué par une troupe d'une centaine de sabotiers et de charbonniers armés de fourches, de faulx, de mauvais fusils rouilles , qui avaient au point du jour investi son château, lui avaient mis le pistolet sur la gorge, et l'avaient sommé sous peine de mort de remettre la clef de son colombier pour le détruire, celle de son chartrier pour brûler ses titres, et celle de son argent pour se rembourser des rentes seigneuriales qu'ils payaient depuis longtemps injustement. Cette foule en armes avait a l'instant tué les pigeons, les poulets, les canards, renversé le colombier, et avait donné a M. de Vidouville la durée de temps nécessaire à cette destruction pour remettre ses clefs sous la menace de lui ôter la vie et de brûler le château. Ce ne fut qu'en s'enfuyant par une fenêtre qu'il put sauver sa vie et empêcher ces forcenés de commettre un crime <2).

Ce fut la le commencement de la mise à exécution de la devise révolutionnaire : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières.

Aux châteaux de Tilly, de M. d'Amayé , de M. Cornet d'Ecrammeville, de M. de Saint-Vast, de M. de Hottot, et ailleurs de pareilles scènes de dévastation s'étaient pratiquées. On s'adressait au Comité national de Bayeux pour demander des secours afin de prévenir ces brigandages, mais c'était en vain, car le Comité n'avait point de troupes à ses ordres et craignait d'ailleurs d'exciter à la guerre civile (s).

H Délibération du 5 août 1789,— Reg. de V Hôte Ide- Ville. [*) Procès-verbal du 4 août 1789.— Reg. de l'Hôtel-de- Ville, (3) Arch. de V Hôtelde- Ville.

D'un autre côté les employés des Gabelles étaient l'objet des plus mauvais traitements. On avait répandu dans les campagnes le bruit qu'ils étaient supprimés. Des malfaiteurs couraient après eux, les atteignaient dans leurs habitations, frappaient leurs femmes et leurs enfants, pillaient et détruisaient leur mobilier. « J'ai vu, écrivait le Capitaine général de l'Inspection des fermes de Cahagnolles (l), j'ai vu ces désordres; j'ai vu des forcenés couper a coups de hache jusqu'au linge servant a soigner des enfants h la mamelle, tandis que leurs père et mère étaient en fuite, cachés dans les bois comme des criminels. » Que pouvait faire contre ces violences une autorité qui n'était plus crainte et qui ne disposait d'aucune force ? Le Comité national prenait vainement des arrêtés. Le peuple n'en tenait aucun compte et ne voulait plus reconnaître aucunes lois prohibitives.

On comprendra sans peine que, dans ces circonstances difficiles , beaucoup de membres du Comité qui avaient consenti faire preuve de zèle dans la première effervescence de la crise éprouvassent quelque répugnance à rester en fonctions, et que d'un autre côté il était nécessaire de placer l'autorité executive dans des mains sûres, et surtout ayant une grande influence morale.

Pour empêcher l'abandon du poste confié a ses membres, le Comité déclara le 45 août qu'il n'avait point qualité pour recevoir des démissions, et que jusqu'à ce que les Etats-Généraux eussent statué sur la formation des municipalités, il ne serait reçu aucune motion tendante a attaquer la formation de la Municipalité ni du Comité (2).

Il devenait plus utile de jour en jour d'organiser énergiquement la Garde nationale. Les commandants, officiers, bas-

(') Arch. de l'Hôtel-de- Ville.

(2) Délibération du 15 août 1789.— Reg. del'Hôtel-de-Ville.

officiers et volontaires nationaux avaient exprimé le vœu d'avoir pour colonel-général de la milice Bourgeoise M. le baron de Wimpfen. L'assemblée générale « accueillant avec la plus pure satisfaction le vœu exprimé, applaudissant au choix fait par la Garde nationale, choix qu'elle aurait fait elle-même , connaissant ses hautes qualités morales, sa grande capacité pour le service militaire et son affection pour tout ce qui concerne le bonheur et la gloire de la Nation, du Roi et de la ville , déclara nommer et instituer pour Colonel-Général des volontaires nationaux de Baveux : Messire Félix-Louis baron de Wimpfen, Chevalier, Seigneur de Sainl-Germain-de-la-Lieue, Maréchal des camps et armées du Roi, l'un des députés de la noblesse du Bailliage de Caen à l'Assemblée nationale. W »

Ce fut sans doute le dernier acte public où son nom parut avec le cortège de ses titres nobiliaires. Il n'est pas besoin de dire qu'à cause de son absence cette fonction de Colonel- Général de la Garde nationale ne fut qu'honoraire, et ne put être considérée que comme un hommage personnel et un point d'appui moral donné aux amis de l'ordre.

Une collision sérieuse, car alors tout servait de prétexte a la division des esprits, s'éleva aussi entre le Comité et la Garde nationale, collision qui éclata dans une circonstance solennelle, celle de la Bénédiction des drapeaux. %r de Chevlus avait accepté de faire cette bénédiction et d'y prononcer un discours. Le Comité était invité d'y assister. Le 22 novembre 1 789 les Officiers municipaux et le Comité se rendent à l'Eglise Cathédrale. Le Corps des volontaires les avait précédés, était entré par la porte principale, et avait empêché après son introduction la liberté du passage, de sorte que l'administration fut obligée d'entrer par la porte latérale. Àr-

(' ) Arrêté du 16 août 1 789.— Reg. de l'Hôlel-de- Ville.

rivée a celle du chœur elle eut de la peine à y pénétrer. Les volontaires qui y étaient arrivés les premiers, avaient entassé les chaises de manière à laisser le Corps municipal dehout. Mécontent de ce procédé le Comité se retira, sans attendre la cérémonie, et de retour à l'Hôtel— de— Ville, il dressa un procès-verbal ; mais cet incident n'eut pas de suites t*J.

Le discours de Mgr de Cheylus est très remarquable au point de vue du style qui paye son tribut aux formes du temps, a celui du patriotisme mêlé de sages avis et de tristes pressentiments qu'il exprime. On y remarque surtout cet éloge bien senti du général de Wimpfen :

« Allez, portez-vous sans hésiter partout où .vous appelleront les ordres de cet illustre citoyen qu'un suffrage applaudi par toutes les bouches a établi dans son absence votre chef, et d'autant plus digne de l'être qu'aux talents éprouvés et reconnus d'un militaire distingué , il réunit les sentiments du plus zélé patriote. Ah I que nous regretterions en ce moment de ne pas le voir à votre tête, si sa présence n'était pas plus utile à cette Assemblée qui prépare le bonheur de la France, et dont plus d'une fois il éclaira les avis par la sagesse des siens... Allez, soldats citoyens, allez avec ce courage qu'insprire l'amour de la patrie ; allez, marchez avec confiance sur les pas de ce chef que la Nation va rendre à votre empressement; et les vôtres guidés par celle valeur qui étonnait Grillon lui-même à Gibraltar et à Mahon, vous mèneront bientôt à la gloire {-). >

La fin de cette année 1789 fut encore marquée à Bayeux par une violente agitation dont l'exemple venait de Paris et des grandes villes où la perception des impôts anciens rencontrait partout des obstacles. Le Peuple , excité par des hommes intéressés au désordre, se porta dans les premiers jours de décembre, a la maison du Directeur des Aides, M.

(') Procès-verbal du 22 nov. 1789.— Reg. de l'Hôtel-de-Ville.— La Garde nationale publia sa réponse sous le titre de : Réponse du Bureau militaire àl' adresse du Comité municipal.

(2) Discours de Mgr l'Evêque de Bayeux au sujet de la Bénédiction des drapeaux de la Garde nationale. Imprimé chez Nicolle.— V. ci-dessus p. 49 et, 50.

Fleury, l'arrêta et le chassa hors de la ville à coups de pierres, de crosses et de sabres. Quelques-uns voulaient le pendre. Il ne dut son salut qu'à la courageuse intervention de M. Le Roy de Préval , commandant de la Garde nationale, et de M. Moussard, lieutenant, qui, assistés de quelques citoyens, le couvrirent de leurs corps H, et a la promesse qu'il fit de quitter la ville et de n'y rentrer jamais. Le même jour il y eut des rassemblements dans tous les quartiers. Les habitants y avaient été convoqués au son des cloches. On y agita la question de savoir si on conserverait les Commis aux aides; on décida qu'on n'en voulait plus, et force fut de respecter celte décision populaire et d'aviser au moyen d'assurer tant bien que mal le recouvrement de l'impôt par le Receveur du tarif qui devait remettre l'argent dans un coffre déposé à l'Hôtel— de— Ville.

Instruit de cette violation de toutes les lois, et des embarras financiers et administratifs que cette rébellion causait, le baron de Wimpfen s'était empressé de rappeler à l'administration la fermeté dont elle devait l'exemple. Les officiers municipaux lui peignirent ainsi leur angoisse : « Le rétablissement des commis est impraticable. L'opinion publique est trop contr'eux. Leur retour serait la cause de la guerre civile. Ils seraient massacrés. Nous préférerions abandonner nos fonctions à l'horrible nécessité de mettre notre ville à feu et a sang(2). »

On s'imaginait au surplus que l'Assemblée nationale possédait la panacée universelle. On l'invoquait comme un remède a tous les maux. C'est ainsi que les marchands en détail de Baveux , se plaignant de l'affaiblissement du com-

(') Réponse du Bureau militaire. P. 22. (*) Lettres des 16 et 25 février 1790.

merce, lui adressèrent et firent imprimer une pétition (') pour lui demander la suppression de toutes les foires établies dans la ville, et la cessation du commerce des marchands colporteurs, qu'ils considéraient comme un obstacle a leur industrie. Voilà comment alors les masses entendaient la liberté '

Adresse à Nos seiuneurs de l'Assemblée nationale.

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