‹ Bayeux à la fin du XVIIIe siècleChapitre 11 sur 35 · LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ ET LE SERMENT ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ ET LE SERMENT ECCLÉSIASTIQUE

La Constitution civile du Clergé. — Griefs contre ses principales dispositions.— Adresse de la Municipalité à l'Assemblée. — Conservation du Siège Episcopal à Bayeux. — Suppression du Chapitre. — Le scellé mis sur la salle Capitulaire de Bayeux.— Déclaration du Chapitre. — Befus du Chapitre de célébrer la messe sans ses ornements canoniaux. — Mandement de Mgr de Cheylus. — Arrêté du Directoire de Bayeux contre ce Mandement.— Adhésion des prêtres du Diocèse.— Ordonnance du tribunal criminel du Calvados. — Vente des biens du Clergé dans le déparlement.

Dans son ardeur des réformes, avec sa manière radicale et philosophique d'envisager les sociétés humaines, l'Asscmhlée voulut tenter la réforme générale de la discipline Ecclésiasti-

que. Sur ce terrain le Clergé rencontra deux adversaires venus de deux camps opposés, — les Encyclopédistes indifférents ou hostiles à la cause Catholique , — et les Jansénistes dont le zèle austère et puritain voulait le retour aux règles de la primitive Eglise. Il y trouva aussi quelques rares partisans de ces programmes de morale universelle et d'un vague déisme , nés dans le cours du xvme siècle et qui n'étaient qu'une négation déguisée du Christianisme.

L'Assemhlée commença par décréter que les biens du Clergé étaient a la disposition de la Nation (*). Elle prononça ensuite l'anéantissement des vœux religieux, la suppression des ordres et des congrégations l2), et proclama successivement cette série d'articles auxquels on donna le nom de Constitution civile du Clergé (s).

Sans doute il y avait dans l'ancienne Constitution ecclésiastique des abus considérables dont les hommes les plus pieux et les plus vénérables se plaignaient depuis longtemps. Les richesses du Clergé, son influence politique, le scandale donné par quelques-uns de ses membres rendaient une réforme désirable. Mais appartenait-il à une Assemblée politique et civile de s'immiscer dans les questions qui concernaient la discipline de l'Eglise ? Appartenait-il à la puissance législative, seule, de détruire le Concordat de 151 S, qui avait contradictoirement entre les deux puissances établi les rapports du Gouvernement et du Clergé avec le Saint Siège ? Pouvait-elle surtout introduire avec une sorte de violence , sans le concours de l'autorité Ecclésiastique, sans les formes canoniques, toutes ces innovations qui altéraient si profondément la discipline et l'administration du clergé, comme s'il se fût agi uniquement de la police de l'Etat ?

(') Loi du 2 novembre 1789.

(âj Loi du 20 février 1790.

(8J Loi du 12-24 juillet 1790.

Il y avait Ta évidemment une usurpation de pouvoir contre laquelle protestaient les esprits sans passions. Mais ces opinions sages avaient le malheur de se trouver confondues avec l'opposition que les corps privilégiés apportèrent aux réformes les plus désirées, tentées par l'Assemblée, et perdaient leur crédit parce qu'elles semblaient unir le salut de la foi avec les intérêts personnels du clergé, que l'on voulait sacrifier.

La ville de Bayeux qui devait sa prospérité aux établissements ecclésiastiques se trouvait par ces innovations réformatrices lésée dans ses intérêts , abaissée dans sa position. Les révolutions, même les plus légitimes , vendent toujours cher les avantages qu'on croit qu'elles donnent. La ville avait fait déjà un grand pas dans la voie des mécomptes, elle était loin des espérances qu'elle avait saluées avec enthousiasme, elle pressentait les perles dont elle était menacée. Pour les prévenir, la Municipalité s'empressa d'adresser le 29 avril 1790 à l'Assemblée la réclamation suivante :

« Nos seigneurs ,

» Bayeux (') est depuis cinq siècles ce qu'il a toujours été, une ville pauvre, sans commerce, sans industrie, sans moyens. Le Gouvernement ne s'est jamais occupé de tirer parti de son heureuse position.

» Ses ressources, ses richesses, consistent dans son Evêché, dans son Chapitre. C'est à ce corps ecclésiastique que la ville doit le peu d'établissements qui y existent.

» Les hôpitaux, le séminaire, les maisons de travail pour la jeunesse sont des monuments de leur piété. La ville a l'obligation à FEvèque qui gouverne le diocèse d'un établissement d'Ecoles cbrétiennes. Il s'est formé il y a trente ans, pour le soulagement des pauvres, un bureau de charité. Il ne subsiste spécialement que par les aumônes des Ecclésiastiques.... Bayeux menacé de perdre l'Evèché, le Chapitre, les Juridictions est menacé de la plus affreuse misère.

» Sous un autre point de vue le projet du Comité anéantit les principes de l'Eglise, et brise la hiérarchie, ce lien de subordination si essentiel

('j Adresse à Nos seigneurs île L'Assemblée nationale. — Reg. de l'Hôtelde Ville.

pour le maintien de la religion : il détruit ces Ecoles fameuses, gardiennes de la foi contre l'erreur : il ruine la juridiction épiscopale en n'accordant pas aux Evèques le pouvoir d'être aidés par des grands vicaires et en ne leur donnant pas un revenu suffisant pour soutenir la dignité extérieure de t'Episcopat... Il supprime les dîmes sans s'occuper du mal qui en résulte pour les pauvres qui trouvaient chez les décimateurs des pailles, du grain et du crédit.

» Voilà, Nos seigneurs, les malheurs dont notre ville est menacée, les conséquences dangereuses du système proposé. Le peuple dont les intérêts nous sont confiés, le peuple nous environne, il nous presse de lui subvenir, îl gémit sur la rigueur du coup qui le frappe. Nous trahirions la cause des pauvres qui nous demandent du pain si nous ne vous peignions pas leur douleur et leur désespoir, si nous ne vous faisions parvenir leurs douleurs et leurs réclamations.»

Au point de vue des intérêts de la ville de Bayeux, si gravement engagés dans l'organisation ecclésiastique, la conservation ou la perte du siège épiscopal était une question de haute importance. Par la nouvelle constitution civile un seul Evêque devait être institué par département. Deux villes épis— copales étaient comprises dans la circonscription du Calvados nouvellement formée, Lisieux et Bayeux. L'un de ces sièges devait donc être supprimé, Bayeux avait en sa faveur l'antiquité de son siège, le plus ancien de !a Normandie, sa position plus centrale, l'absence de ressources industrielles. Lisieux n'avait pas de considérations aussi puissantes a invoquer, mais le président de l'Assemblée constituante, Thouret ('), était né a Pont-1'Evèque dans l'ancien diocèse de Lisieux, dont il favorisait les réclamations. Son influence était alors immense sur les questions de la réforme ecclésiastique, et de la division civile du Royaume dont il s'occupait spécialement. On faisait valoir avec une certaine raison contre Bayeux l'hostilité de son clergé contre les idées nouvelles, la protestation de FEvêque

(') Thouret naquit à Ponl-l'Evêque en 1746. Son père était notaire. Traduit au tribunal révolutionnaire, il fut mis à mort le 22 avril ildi, victime d'une révolution qu'il avait appelée en croyant la diriger.

et du Chapitre dont il a été parlé, et la mollesse avec laquelle elle avait été repoûssée. M. de Wimpfen se rendit le défenseur actif et zélé des justes droits de la ville de Bayeux et fit triompher après une lutte assez vive ses réclamations. Le siège Episcopal lui fut conservé par l'article 1er de la nouvelle Constitution. « Grâces a vos soins , écrivaient a M. de » Wimpfen les officiers municipaux, grâces a votre vigilance, » a vos talents, a votre amour pour la cité, l'Evêché nous » est conservé. Jugez notre cœur, il est plein de reconnais- » sance et d'hommages ('). » Ce service était en effet d'autant plus grand, qu'il n'est pas douteux que ce précédent de 1790 a eu une haute influence sur la conservation de l'Evêché a Bayeux lors du concordat de 1801.

Un écrit célèbre commença la lutte entre le Clergé et l'Assemblée nationale. L'Exposition des principes sur la Constitution civile du Clergé, par M. de Boisgelin, archevêque d'Âix et membre de V Assemblée, reçut l'adhésion de presque tous les Evoques et entraîna l'immense majorité du clergé français.

Ces griefs oubliés ou inconnus aujourd'hui que depuis près de soixante ans la paix est rentrée dans l'Eglise, ont besoin d'être rappelés sommairement pour l'instruction de beaucoup. Une plume habile et exercée que recommande l'autorité d'un beau talent (2) non moins que la spécialité de ses études, se propose de traiter ces matières. Pour l'intelligence de ce récit il y a donc seulement nécessité de résumer les quatre principaux griefs qui paraissent résulter des divers écrits publiés en grand nombre et avec une égale ardeur dans les deux camps (3) :

(*) Lettre du (3 juillet 1790.

(2; M. l'abbé Lafletay, auteur de l'histoire du Diocèse de Bayeux, dont le premier volume a été publié.

(3) Sous le titre de Lettres adressées au Curé de St-Pierre de Caen par M. Workesby, ministre anglican, l'abbé Delarue depuis si connu dans le

1° La réduction du nombre des diocèses qui était de cent trente-cinq a quatre-vingt-trois : Les Evêques, disait-on, ne pouvaient renoncer a leurs diocèses, car en recevant l'Epi s— copat ils avaient contracté le devoir de conserver leur troupeau, même au prix de leur vie, et toute modification de leurs attributions et de leur juridiction ne pouvait être que l'Œuvre de l'Eglise.

2° L'Election des Evéques par les fidèles : C'était, il est vrai, le retour aux usages primitifs de l'Eglise, le rétablissement d'un droit dont les Rois s'étaient emparés, comme représentant le peuple. Mais la constitution nouvelle appelait à l'Election des Evêques et les catholiques et les membres des cultes dissidents. Cette Election était conférée aux Electeurs politiques et non au Clergé qui n'y prenait part que comme individus. Or si les laïques pouvaient être juges au point de vue de la charité , du dévouement , des vertus extérieures , pouvai. ni— ils l'être de la capacité ecclésiastique, de l'instruction théologique, de la pureté de l'enseignement catholique ?

3° La nomination des Curés était retirée aux Evêques : elle était transmise comme celle de ces derniers aux Électeurs politiques. Elle brisait la hiérarchie inférieure, le lien de la dépendance, et changeait même la nature des fonctions curiales auxquelles elle enlevait le caractère de délégation de PEpiscopat.

4Q L'attribution de l'institution canonique au Métropolitain seul , d'où résultait la suppression de la hiérarchie supérieure, qui fait de l'Eglise un seul corps, et l'anéantissement de l'autorité du Pape, — moyen nécessaire de l'unité et de l'universalité, que ne pouvait suffisamment conserver la

monde savant, publia une défense très remarquable de l'ancienne discipline de l'Eglise. Fidèle, à ses principes il refusa le serment, et émigra.

— loi —

seule obligation imposée a l'Évêque d'écrire au Saint Père comme au chef visible de l'Eglise universelle, en témoignage de l'unité de foi et de la communion qu'il doit entretenir avec lui ^), lors surtout qu'il lui était interdit de demander à Rome et d'obtenir aucune confirmation.

Les Évoques demandaient qu'on admît le concours de la puissance ecclésiastique pour légitimer tous ceux de ces changements qui pouvaient être légitimes, qu'on s'adressât au Pape, sans lequel il ne doit se traiter rien d'important pour l'Eglise , et qu'enfin on autorisât un Concile national pour s'occuper de ces questions si graves au point de vue des intérêts de l'Eglise gallicane.

Au fond de ces innovations il y avait évidemment une menace de schisme. La diminution du pouvoir Episcopal révélait une tendance au presbytérianisme, qui fut rendue plus évidente encore par la suppression des dignités ecclésiastiques, des Canonicats et des Prébendes, par l'extinction des Chapitres, et leur remplacement par de simples Vicaires épis— copaux (2).

La suppression de son Chapitre arracha le premier cri de douleur a l'Evêque de Bayeux. «• Elevés au sein de l'Eglise, » écrivait-il ai.x fidèles de son diocèse, verriez-vous d'un œil » indifférent l'entreprise qui, sans son concours, supprime » dans vos murs un corps dont l'origine remonte par succes- » sion jusqu'à l'aurore de la foi parmi vous? — »

Pour rendre celte suppression plus prompte et plus irrévocable, la loi chargeait les officiers municipaux des villes Episcopales de s'emparer de suite des salles capitulaires, de les placer sous les scellés, et d'en interdire l'entrée aux chanoines.

(f) Art. 19 de la Constitution du Clergé. (*) Art. 8-20 M.

La Municipalité de Baveux lixa au 11 décembre (1790) l'exécution de cette rigoureuse mesure. La dignité du Chapitre ne se démentit point au milieu de celte tempête qui venait renverser l'arbre séculaire de l'Eglise.

Prévenus de la démarche officielle de l'Administration, les Dignitaires et les quarante-neuf Chanoines se réunirent dans la salle Capitulaire, et occupèrent leurs sièges suivant l'ordre antique. Revêtus pour la dernière fois de leurs habits de chœur et de leurs insignes canoniaux, ils reçurent avec égards, mais dans le plus profond silence, les officiers municipaux. Ceux-ci prirent place au milieu de la salle sur des fauteuils qui leur avaient été préparés et firent donner lecture des lois et instructions qui déterminaient leur mission. Cette lecture accomplie, M. de Marguerye, doyen du Chapitre, après en avoir obtenu l'autorisation, fit lire par son secrétaire deux déclaralions contenant l'exposé des principes spirituels du Chapitre et des motifs de sa persévérance dans les doctrines de l'Eglise de France.

« Vous venez aujourd'hui, disait le Chapitre, rompre cette » chaîne antique de succession, l'une de celles qui nous lient m à cette Église, maîtresse de toutes les Eglises du diocèse , » qui lient le diocèse entier avec nous, au berceau, a la nais-

» sance de l'Eglise Un édifice nouveau s'élève sur nos

» ruines. Chrétienne depuis des siècles, cette ville de Baveux » n'aura plus d'église mère , elle n'aura qu'un clergé d'un » jour. D'autres ministres, il est vrai, vont prendre notre » place, mais, nous devons vous en avertir, ils ne nous suc- » céderont pas. »

Ces déclarations signées du Chapitre dans les formes accoutumées furent annexées au procès-verbal sans approbation. Cela fait et après le refus du Chapitre de signer ce procès-verbal, les officiers municipaux se disposèrent à apposer

les scellés sur les portes de cette salie capitulaire, jadis théâtre de la puissance canoniale , aujourd'hui témoin de son humiliation. A la vue de celte tentative, sans plaintes, sans murmures, les Chanoines se levèrent, quittèrent pour la dernière fois cette enceinte pleine d'antiques et d'augustes souvenirs, d'où étaient sortis des cardinaux et d'illustres évoques , et se séparèrent immédiatement, sans qu'une seule parole vint troubler le silence de cet adieu, — se conformant en cela à cette partie de leur déclaration : « Trop » assurés d'ailleurs d'être vengés par de justes regrets, nous » contemplerons d'un œil ferme quoiqu'attendri nos derniers » moments, et nous n'en ternirons point l'éclat par le souffle » du plus léger murmure.»

Les officiers municipaux achevèrent leur mission (') en présence d'une foule nombreuse attirée par la solennité de cet événement, et dont le calme peignait plutôt la curiosité et le regret que l'approbation. Quelques jours après, ils offrirent aux chanoines individuellement la faculté de célébrer les Saints Mystères dans la Cathédrale, sous la condition unique de n'y point paraître avec leurs insignes. Mais ceux-ci déclarèrent qu'aussi éloignés d'un coupable entêtement que pleins de respect pour la discipline et pour leur costume ils préféraient se retrancher dans le secret, et se réunir dans la chapelle domestique de l'Evêché H. « Là, disaient-ils, les por- » tes fermées, dépouillés de tout habit de chœur, sans chant, » sans solennité, sans appareil et avec une simplicité qui ré- » pondra au deuil de l'Eglise, nous élèverons vers le Ciel le » tribut sacré de prières que nous imposèrent par leurs bien- » faits les Ducs de Normandie, les Rois de France et cent » autres fondateurs moins illustres, moins magnifiques, mais

(') Reg, de V Ilôlcl-dc-Ville. —1790.

(2) Aujourd'hui la Salle (les audiences et la Chambre du conseil du tribunal.

— loi —

» non moins généreux. »

Mgr de Cheylus protesta de son côté non seulement contre la suppression de son Chapitre, « ce corps antique et véné- » rable dans le sein duquel il avait puisé ainsi que la Cité, » elle des secours et des bienfaits, lui des consolations et des » lumières, et dont il aurait voulu racheter l'existence au » prix des plus grands sacrifices, » mais aussi contre l'organisation nouvelle « non revêtue du sceau de l'Eglise , et )) dont l'acceptation serait un attentat contre son autorité , » et un désaveu du vif et juste regret de la proscription du » Chapitre, dont la perte ne fait pas seulement gémir la re- » ligion, mais fera répandre un jour des larmes tardives à m ses concitoyens détrompés l1). »

Déjà en présence des actes de l'Assemblée, Mgr de Cheylus avait cru devoir publier un Mandement (2) par lequel il expliquait qu'en obéissant à ses décrets « il entendait excepter les » objets qui dépendaient de la puissance spirituelle, qu'il ne » pouvait concourir a la suppression de son Chapitre, ni être » déchargé des obligations de son ministère, ni de sa juri- » diction Episcopale, s'en rapportant au surplus a la décision » du Souverain Pontife a qui il incombait de consacrer par » son autorité et l'applicalion des formes canoniques les » changements concernant la hiérarchie ecclésiastique..»

Ce Mandement, conforme d'ailleursiaux résolutions adoptées par la plupart des Evêques , souleva l'indignation des fonctionnaires élus aux nouvelles fonctions du Directoire de district de Bayeux. Il était, a leurs yeux, attentatoire a l'autorité des actes de l'Assemblée nationale. La publicité qu'il recevait dans la ville et dans les campagnes ne pouvait être to-

(') Déclaration du 22 janvier 1791.— De l'harmonie des Evèques et de leurs Chapitres. — Sambucy.

H Mandement du 20 novembre 1790.

— loo

lérée. Le Directoire qu'animait du reste l'esprit de l'époque, lit donc défenses à toutes personnes de le vendre, de le distribuer, d'en donner lecture et de le publier. Cette interdiction fut fulminée par l'autorité civile dans des termes injurieux pour le Prélat, et pour les ministres de la religion. Les uns et les autres furent signalés a l'animadversion publique comme « cherchant a introduire dans le département un » schisme réservé aux siècles d'ignorance et de barbarie , » comme voulant aiguiser le fer de ia superstition, et en ar- » mer les esprits faibles pour la défense des richesses scan- » daleuses du clergé et de ses prérogatives usurpées qui con- » trastaient d'une manière si frappante avec la simplicité des » apôtres (*). »

Le zèle des officiers municipaux fut moins outrageant pour le Prélat. Sons l'influence des sentiments qu'ils lui avaient voués et dont leurs délibérations récentes portaient le témoignage , ils voulurent supposer que ce Mandement était répandu sous Je nom vénérable (2) de M. de Cheylus, sans qu'il fût son ouvrage, — habileté de langage, fiction qui ne trompait personne, mais qui conservait du moins les apparences du respect.

Quelques-uns des curés désobéirent aux injonctions civiles, et firent lire le Mandement dans leur chaire paroissiale. Quelques autres s'en abstinrent. Tous furent mandés à l'Hôtel-de- Ville. Il fut dressé procès-verbal de leurs réponses. Un seul, sur quatorze, fil adhésion complète a l'arrêté du Directoire dont l'afïiche fut en plusieurs endroits déchirée ou arrachée.

(') Extrait du registre des délibérations du Directoire de District. 17 décembre 1790. — Imprimé chez la veuve Nicolle.

(a) Délibération du 17 décembre 1790.— Lettre du 24 aux Curés de la ville.

La déclaration et la profession de foi du Chapitre de Bayeux (*), ainsi que le Mandement de l'Evêque furent imprimés et distribués malgré les défenses. Le parti révolutionnaire y répondit par des brochures où la violence se mêlait aux dissertations dogmatiques, par des chansons, et par des libelles orduriers et dégoûtants, où tout ce qui est respectable parmi les hommes n'était compté pour rien (2). L'immense majorité des prêtres du diocèse adhéra aux principes exposés dans les actes du Chapitre et du Prélat et rendit publics les actes d'adhésion qui tous se terminaient par un hommage de respect envers « le digne et vénérable Evoque que le Seigneur » avait donné au Diocèse de Bayeux dans sa miséricorde (3). »

Le tribunal criminel du département excité par ces diverses manifestations , ordonna le 6 mars 1791 que Mgr de Cheylus serait pris et appréhendé au corps, mis et constitué prisonnier aux prisons royales de Caen pour être oui et interrogé siir les charges existantes contre lui comme auteur d'un libelle intitulé : Mandement du 20 novembre 1790 (4). Cet ordre resta sanc exécution.

La vente des biens du clergé s'opérait pendant ces débats avec activité. Les menaces de l'Eglise , la nouveauté de ce procédé qui aux yeux de beaucoup ressemblait a une spoliation, la crainte que tôt ou tard ces ventes ne fussent annulées, arrêtaient beaucoup de personnes. Le feu était loin d'être aux enchères. Une prime était accordée aux acquéreurs qui devançaient les délais de paiement. Peu en profitèrent,

(') Sans nom d'imprimeur. — Brochures de 20 et de 6 pages.

(2) Suite du catalogue des livres en vente chez le Curé de avec diverses annonces et affiches. 6 pages, sans nom d'imprimeur.

(3) Entr'autres adhésions on remarqua celle du Doyenné de Maltot signée de cinquante ecclésiastiques, et celles des vicaires de la ville de Bayeux (H février 1791). Sans nom d'imprimeur.

(M Arch. du Calvados

mais le régime des assignats étant survenu, la plupart de ces biens ne furent payés qu'en papier-monnaie, — singulière bizarrerie qui fit que les acquéreurs retardataires recueillirent des bénéfices bien plus considérables que ceux qui payèrent par anticipation , pour obtenir la prime, parce que ceux-c1 s'acquittaient en argent, et que les autres ne soldèrent qu'avec des valeurs dépréciées et presque nulles.

Dans l'arrondissement de Bayeux ce l'ut le 30 décembre 1790 que ces ventes commencèrent. Le premier bien enchéri et vendu fut le Domaine du Recouvri appartenant a l'Evêché et situé à Saint-Yigor-le-Grand. Une salve de canon annonça au public que la première adjudication venait d'avoir lieu.

Les maisons des Chanoines, situées dans la rue de ce nom furent presque toutes vendues dans les six premiers mois de l'année 1791 C1).

La totalité du prix des venies pendant ces six premiers mois s'éleva pour le district de Bayeux à 4,9io,0H francs. Quarante-une maisons servant d'habitation aux chanoines, ou dépendant du domaine du Chapitre furent comprises dans celle première série de la vente des biens des Ecclésiastiques.

(') Il est assez curieux de connaître le prix des ventes des domaines religieux les plus importants. Nous extrairons ce qui suit d'un Etat général dressé pour les six premiers mois pour le District de Bayeux :

Le Recouvri, vendu par le prix de 57,188 fr.

Le bois et ferme de Saint-Gourgon 26,000

Le cliàleau, parc et ferme de Sommervieu. . . . 115,000

La ferme de l'Abbaye de Longues 220,000

Le Prieuré de Deux-Jumeaux 88,000

Maisons, église, cour, enclos et ferme du prieuré de Saint-

Vigor-le-Grantl 156,000

Maison claustrale, jardin, basse-cour et terre de Mondaye. 128,300

Maison, église et enclos des Auguslins, à Bayeux. . . 16,000

Maison, église et enclos des Capucins, id. . . . 19,600

Le Prieuré de Pierre-Sola'm 61,000

La ferme de l'abbaye d'Arganchy. ..... 65,100

Il serait désirable, mais il est impossible de savoir quelle a été dans cette somme la quotité utilement perçue par l'Etat, et qui aurait servi a acquitter les dettes de la nation, conformément à la destination ordonnée par la loi.

Serment ecclésiastique. — Refus de !a majorité du Clergé. — Refus de Mgr de Cheylus. — Election de l'abbé Gênais de la Prise, curé de Saint- Pierre de Caen, aux fondions d'Evèque Constitutionnel. — Sa non acceptation et sa lettre.— Retour de Mgr de Cheylus à Bayeux.— Débats à ce sujet.— Election de l'abbé Fauchet. Protestation de Mgr de Cheylus.—Il quitte le Palais Episcopal. — Sa retraite chez Mme de Wimpfen. — Loi de 1792.— Emeute contre les prêtres à Port-en-Bessin.— Départ de Mg" de Cheylus.— Lettre de l'exil.

On conçoit que ces luttes passionnées entre les réformateurs et l'Episcopat descendaient profondément dans les rangs des fidèles , que le zèle n'était pas toujours éclairé par la charité, qu'aux violences anti-catholiques ou impies répondait l'esprit de révolte, que l'incrédulité et l'hostilité systématique soulevaient un fanatisme imprudent, et des manifestations dangereuses. Aussi non moins stimulée par les réclamations violentes de la presse révolutionnaire , que par les excitations irritantes de la presse monarchique, l'Assemblée nationale se décida a porter un grand coup contre le clergé.

La loi nouvelle n'avait exigé le serment que des Evoques, Curés et Vicaires qui seraient élus à V avenir. Un décret ordonna qu'il serait prêté par les Evoques et Curés restés en fonctions dans le court délai de huitaine pour ceux qui étaient

dans leurs diocèses ou dans leurs cures, faute de quoi ils seraient réputés avoir renoncé à leur office, et il serait pourvu à leur remplacement (').

Dire les débats passionnés auxquels donna lieu ce décret, — le scandale et l'ironie des provocations, — l'impatience et la colère des contradicteurs, — la dignité et la noblesse de quelques-uns des refus, — les applaudissements réitérés de la gauche et des tribunes à la vue d'une soixantaine d'ecclésiastiques de l'Assemblée a la tête desquels se plaça l'abbé Grégoire se pressant pour prêter ce serment, avec conviction pour quelques-uns qu'ils accomplissaient leurs devoirs de prêtres et de citoyens, avec la secrète satisfaction pour quelques autres de braver leurs Evoques, — ce serait empiéter sur le domaine de l'histoire générale.

Le jour fixé par la municipalité de Bayeux l2; pour la réception du serment des fonctionnaires ecclésiastiques fut le 30 janvier 1791. M. de Cheylus était absent de la ville Episcopale ; le délai se trouvait prorogé pour lui jusqu'au 26 février. Dès le 22 janvier il avait fait pressentir son refus dans une lettre où on lit le passage suivant :

< Non, Messieurs, je ne cesserai d'être patriote de cœur et d'esprit; mais sans manquer au devoir que m'impose cette qualité dont vous ne me trouverez jamais indigne, j'aurai le courage de m'élever contre les décrets qui renversent la Constitution de l'Eglise, la hiérarchie du clergé, et sa discipline qu'elle a seule le droit de réformer et de changer.... Avec la grâce de Dieu, j'en conserverai le précieux dépôt avec soin, et dans son intégrité pour vous, Messieurs, pour vos enfants, pour mon troupeau, ce troupeau si cher à ma tendresse ; je remercierai le Seigneur si des succès sont

(') Art. Il'ret5du décret du 27 novembre 1790.— Ce serment était ainsi conçu : .le jure de veiller avec soin aux fidèles dont la direction m'est confiée : Je jure d'être fidèle à la Nation, a la Loi et au Jloi ; je jure de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution française, et notamment les décrets relatifs à la Constitution civile du clergé.

(s) M. Dubois de Littry fut remplacé vers c^ temps dans se ■ foncti mis de Maire par M. Duhamei-Vailly.

le fruit de mon zèle, et je ne murmurerai point si «les infortunes en sont le prix.»

Des délégués de l'Administration municipale se transportèrent dans chacune des paroisses de la ville pour recevoir le serment des curés et des vicaires. Des quatorze curés, trois seulement le prêtèrent ; six ou sept vicaires, obiliers ou chapelains, deux professeurs du collège suivirent leur exemple : les vicaires-généraux, les supérieurs et professeurs des séminaires et le surplus des curés, et les autres professeurs ou déposèrent une protestation contre le serment qui était demandé ou se retirèrent sans le prêter au moment de l'arrivée des délégués municipaux. Ce refus d'un si grand nombre de prêtres refusants frappa d'étonnement : on était bien préparé a la résistance des Evoques et du haut Clergé, et personne n'en fut surpris, mais on ne pensait pas que les curés partageassent aussi unanimement cette résistance.

Des écrits, des brochures en grand nombre furent publiés sur cette brûlante question (*).

A l'expiration du délai , une signification fut faite à M. de Cheylus pour qu'il eût a satisfaire au serment prescrit. Comme on devait s'y attendre il ne se présenta pas. Il fut donc réputé démissionnaire, et l'on s'occupa de le remplacer.

Les Electeurs convoqués et réunis au chef-lieu de département le 14 mars dans les formes déterminées par la Constitution civile , au nombre de -411, élurent par 326 voix pour premier Evéque Constitutionnel M. Gervais de la Prise, curé de St-Pierre de la ville de Caen, prêtre de mœurs simples et honnêtes qui avait prêté le serment; mais soit que cette élection fût pour lui un événement imprévu, soit que la réP.exion lui eût fait entrevoir tout ce que cet honneur avait de péril—

(') V. entr'autres le Discours de M. le Curé de Sommervieu ù ses paroissiens sur la légitimité du serinent. 1791.

leux dans les circonstances, il se refusa au fardeau qu'on lui voulait imposer, et quoiqu'il n'eût pas encore donné officiellement sa démission il refusa d'admettre la députation que le Corps municipal de Baveux (') s'était empressé de lui envoyer.

Sa non-acceptation était connue depuis quelques jours. Ce fut le 4 avril qu'il adressa sa démission au Directoire du département. Celte lettre est importante, elle peint les scrupules qui tourmentaient l'esprit de ce prêtre, étranger aux intrigues du jour, et qui avait senti le besoin de rassurer sa conscience :

« Messieurs ,

» Vous savez que je n'ai différé de prendre mon ordination et mon institution canonique pour remplir le siège Episcopal du Calvados que parce que je suis dans la persuasion que ce caractère divin ne peut m'ètre conféré que par la voie d'un Concile. Mais comme il y a à craindre que l'autorisation de ce Concile par la puissance publique ne fût d'un exemple dangereux à raison de la loi qui s'oppose à ce que le clergé fasse corps dans i'Etat, et que d'ailleurs mon opinion n'est pas une loi, je vous prie, Messieurs, de vouloir bien agréer ma démission de l'Evêché du Calvados. Je vous la fais ici sans aucunes réserves. Je n'ai eu que de la bonne volonté. Messieurs les Electeurs ne pourront me savoir mauvais gré pour n'avoir pas réussi dans la demande que j'ai faite d'un Concile puisque je n'ai rien négligé pour y parvenir (l). »

Le siège restant ainsi vacant, M. de Cheylus ne vit aucun obstacle à rentrer dans son palais, où d'ailleurs sa présence était évidemment nécessaire dans l'intérêt même de ses propres affaires. Il y revint le 29 mars. La Municipalité parut craindre que sa présence ^occasionnât dans la ville une fermentation populaire, qui pût compromettre l'ordre et la tranquillité publique, et sous ce prétexte , elle ordonna qu'une garde de dix bommes fût placée dans l'hôtel de l'Evêché pour

(») Délibération du 16 mars 179t.

('-) Bibliothèque de la ville de Caen.

prévenir les actes de violences qui pourraient être tentés contre la personne du Prélat; elle nomma une députation pour aller lui foire part de cet arrêté et de ses motifs. L'Évoque ne crut point a la sincérité de cette démarche , et ne doutant point que celte garde ne fût mise près de lui pour exercer sur les personnes de sa maison et sur lui-même une surveillance inquisitoriale , il répondit a la députation : « Je » suis venu a Bayeux pour y remplir mes devoirs d'Evêque ; m je suis ici chez moi , et je m'y trouve en sûreté. Je de- » mande a être traité comme un simple citoyen. Je r égard e- » rais le placement d'une garde comme une injure : Je prie » la Municipalité de ne l'y point envoyer. Je crois ne courir » aucun danger , mais en fût-il autrement je ne doute pas » que l'Administration ne fût prête a venir a mon secours et à » me protéger. Je la crois trop sage pour penser que je sois » venu ici, comme on l'a dit, pour opérer une contre-révo- » lution. »

Malgré cette réponse sage et ferme une garde se transporta a l'Evêché. M. de Gheylus se présenta lui-même a l'officier qui la commandait, refusa de la recevoir et de lui délivrer un appartement, et protesta qu'elle n'y serait établie que par la force et la violence.

Quatre jours après, le 3 avril , a sept heures du matin, une autre députation, cette fois assistée d'un huissier, reparut dans les appartements Episcopaux. M.deCheylus l'ayant reçue, l'huissier lui remit une signification tendante a ce qu'il eût a cesser toutes fonctions, à délaisser le Palais Episcopal, à le rendre libre pour le samedi suivant, et à faire procéder à V enlèvement de tout son mobilier.

On lit au pied ce cette signification : « A quoi a été ré- » pondu par M. de Cheylus qu'il se soumettra à tout ce qui n lui est demandé pourvu que cela ne blesse pas sa cons-

» cience; ajoutant qu'il croit pouvoir remplir ses fonctions » jusqu'à son remplacement de fait, et demandant qu'il lui m soit accordé un délai convenable pour retirer ses meubles » du palais Episcopal. »

On est étonné de ces formes de procédure qui contrastent si étrangement avec cette grave mesure d'expulser de sa demeure et de son diocèse le successeur d'Odon, de Philippe d'Harcourt, du Patriarche de Jérusalem, et de cette longue série de Saints et de Prélats qui occupèrent depuis le quatrième siècle le siège de Bayeux.

Ce n'est pas tout. On touchait au samedi Saint : le bruit se répandit que M. de Cheylus avait l'intention de procéder dans la chapelle du Séminaire à l'ordination d'un certain nombre de jeunes prêtres, qui, malgré la tempête déchaînée contre le vaisseau de l'Eglise, ne s'effrayaient point des dangers. Il lui fut fait défense de passer outre à cette cérémonie, et pour éviter tout désordre, M. de Cheylus s'y résigna; mais il fit subir les examens requis aux jeunes séminaristes, et il leur remit des démissoires pour le diocèse de Séez, où les esprits ne paraissaient pas aussi avancés que dans le Calvados.

Le retour de Mgr de Cheylus dans son diocèse fut signalé a l'Assemblée nationale comme plein de dangers ; l'Administration du Calvados en informa le Président de cette Assemblée par une lettre où , faisant allusion a l'ordonnance du tribunal criminel , elle lui disait : « Si l'Assemblée con- .» sidère le crime du ci-devant Evêque de Bayeux comme un » crime de lèze-nation elle statuera sans doute très prompte- » ment sur la translation de sa personne dans le lieu où les » prévenus de ce genre de crime devront être définitivement » jugés ('). »

Cette persistance du Prélat dans la volonté de remplir ses

(l) Arch. du Calvados.

devoirs épiscopaux eut un terme par l'élection de l'abbé Fauchet aux fonctions d'Evêque du Calvados qui eut lieu a Caen. le 18 avril. Il ne resta a M. de Cheylus qu'une dernière mesure à prendre pour couronner sa carrière , celle d'adresser à son troupeau un suprême adieu, et de protester contre l'intrusion de celui qui avait accepté le titre de son successeur. Il n'y manqua pas, et le dernier jour d'avril il publia le dernier mandement qu'il ait adressé de sa ville Episcopale aux fidèles de son ancien diocèse, sous le titre d' Ordonnance de M. VEvèque de Bar/eux au sujet de l'Election faite le 48 avril 1791 de M. Fauchet par MM. les Electeurs du déparlement du Calvados, en qualité d'Evêque dudit département .

Menacé d'être dénoncé pour ce Mandement a l'accusateur public et interpellé par une députation envoyée vers lui le 3 mai de déclarer si cette œuvre était réellement son ouvrage, il n'hésita pas a en accepter toute la responsabilité.

Peu de jours après, M. l'abbé Fauchet se préparant a venir prendre possession de son siège Episcopal, M. de Cheylus quitta cette maison qu'il ne devait plus revoir, et bientôt ce diocèse où ses vertus, ses qualités aimables et ses charitables fondations ont laissé des souvenirs qui subsistent et vivront longtemps après lui.

Forte de ses pieux sentiments et de l'influence du nom de son mari, Mme la baronne de Wimpfen lui offrit un asile momentané dans son hôtel. L'esprit de parti s'empara de cette circonstance pour attaquer le baron de Wimpfen lui-même, et affaiblir dans l'esprit des habitants le prestige qui s'attachait encore à son nom. M. de Wimpfen se crut obligé de défendre sa popularité et de s'expliquer sur les motifs qu'on attribuait a cette démarche si naturelle; dans une lettre écrite de Paris au Président du tribunal de Baveux, lettre dont il

désira que la connaissance fûl donnée à ses concitoyens, il s'explique en termes qui font autant d'honneur a sa sagesse qu'à l'élévation de ses sentiments :

c M. de Clieylus étant citoyen libre, il est le maître d'habiter le lieu

qu'il lui plaît de choisir, et nulle autorité légitime ne peut lui interdire le séjour qu'il aura préféré, tant qu'il ne troublera pas l'ordre public.

» M. de Cheylus, considéré comme ci-devant Evoque de Bayeux réveille le souvenir des nombreuses charités qu'il y a faites, et des établissements qu'il y a fondés. À ces titres il mérite l'estime de la ville.

» Si je l'envisage comme victime de la Révolution, sous plusieurs rapports personne ne disconviendra qu'il inspire de l'intérêt.

t Aussi la justice, la reconnaissance et l'humanité réclament pour un ancien Evéque et un bienfaiteur les ménagements qu'on doit au malheur, et les secours qu'une âme honnête se plaît à porter a son semblable dans l'affliction.

» 11 m'est donc d'autant plus difficile de désapprouver dans Mme de Wimpfén l'offre qu'elle a faite à M. de Cheylus, que je me serais empressé à la lui faire moi-même sur les lieux, et que s'il était possible que quelqu'un de mes concitoyens pût porter le peuple à exercer contre son ancien prélat quelqu'acte de violence, cela imprimerait à notre cité un caractère qui me ferait attacher infiniment moins de prix à la bienveillance qui jusqu'à présent a été pour moi un objet d'ambition.

» Je n'entre pas dans les effets que peut produire le séjour de M. de Cheylus à Bayeux parce qu'à la distance où je suis je ne saurais les prévoir, et qu'au surplus ce n'est qu'aux délégués du peuple, aux Corps administratifs qu'il appartient de les préjuger et de les prévenir, mais non au peuple lui-même. Il est enfin grand temps de marcher légalement si nous ne voulons dissoudre cette liberté, cette divinité délicate, si jalouse, qui ne vit que par la loi et exige le culte le plus respectueux et le plus constant. »

Terminons par quelques faits sans ordre de dates le récit de ce qui concerne le serment ecclésiastique.

L'Assemblée nationale n'avait prononcé contre les prêtres qui avaient refusé le serment que la perte de leurs fonctions et des avantages pécuniaires qui y étaient attachés. L'Assemblée législative poussa la rigueur jusqu'à la cruauté. Etre Prêtre et n'avoir pas prêté serment devint un crime. Il fut puni par le bannissement et l'exil. Un décret du 26 août

1792 ordonna que tous les ecclésiastiques assujétis au serment qui ne l'auraient pas prêté seraient tenus de sortir sous huit jours hors des limites du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du Royaume, que des passeports leur seraient délivrés, et que ceux qui seraient trouvés sur le territoire au-delà de ce délai seraient arrêtés, conduits de brigade en brigade au port de mer le plus voisin pour être embarqués et transportés à la Guyane française.

Ces menaces n'ébranlèrent point l'immense majorité des Ecclésiastiques, ils préférèrent l'exil à ce qu'ils considéraient comme un parjure, ou ils restèrent en France cachés, dans la solitude et exposés a tous les genres de persécution.

Un certain nombre d'ecclésiastiques de Bayeux et environs, forcés par ce décret de quitter leur patrie dans un si court délai se réunirent et frétèrent à Port-en-Bessin un bâtiment pour les conduire en Angleterre. Quelques anarchistes, voulant exciter du tumulte, s'opposèrent à cet embarquement. A leur tête était, dit-on, un prêtre assermenté animé par l'esprit de vengeance.

Ces prêtres parmi lesquels étaient plusieurs infirmes devaient partir au point du jour. Ils ne faisaient qu'exécuter une loi rigoureuse et étaient munis de leurs passeports. Tout-àcoup, au milieu de la nuit, on sonne le tocsin a Port. Les églises voisines y répondent. Au lever du soleil les habitants des campagnes accourent au nombre de plus de deux mille. On répand le bruit parmi eux que les Anglais veulent tenter une descente sur le rivage , et qu'ils ont les prêtres pour complices, que ceux-ci sont des transfuges clandestins , et que les autorités les favorisent dans leur fuite. La foule s'oppose a leur embarquement. Le bruit de cette émeute qui menaçait d'être sanglante se répand à Bayeux. La Municipalité envoie quatre Administrateurs a Port pour tâcher de la com-

primer. L'arrivée de ces fonctionnaires devint le signal d'injures , de menaces , de provocations de toutes sortes ; plusieurs sont frappés et sont exposés à la violence des mutins; mais enfin le courage et les efforts de ces administrateurs sont récompensés par le succès. Ils parvinrent à arracher ees malheureux prêtres a la mort dont les menaçait une population ignorante,?égaréemais furieuse ('). Ceux-ci purent enfin quitter le rivage , et se rendre au lieu de leur exil.

Mgr de Cheylus, de son côté, contraint à l'exécution de cette loi, s'embarqua pour l'Angleterre le 13 septembre 1792, et après une horrible tempête pendant laquelle l'embarcation manqua de couler a fonds, il débarqua à Porsthmouth et s'établit dans une petite ville attenant à celle-ci.

Nous avons sous les yeux la copie d'une lettre écrite par le prélat un mois après son arrivée, le 17 octobre. Les détails qu'elle fournil sur les premiers jours de cet exil, que nul ne croyait alors devoir durer si longtemps, sont intéressants à connaître pour se faire une idée de la bienveillante hospitalité que le clergé de France trouva sur le sol anglais :

» Les Anglais nous voient ici avec plaisir et nous traitent avec

beaucoup d'honnêteté, s'intéressent à nous, sont sensibles à nos malheurs, et tâchent autant qu'il est en eux de nous dédommager par les manières et les prévenances les plus honnêtes. M. l'Evêque de Londres Catholique a fait lire aux prônes des messes des églises catholiques plusieurs Mandements par lesquels il recommande aux fidèles d'avoir pour nous tous les égards possibles, même de secourir ceux qui seraient dans le besoin.

» Nous avons le très libre exercice de notre religion. Les dimanches et fêles on chante messe et vêpres comme autrefois à Bayeux, depuis le matin six heures. On dit continuellement des messes basses les jours ouvriers auxquelles les Anglais catholiques et les prêtres assistent en grand nombre, et d'une manière très édifiante. Nous ne croyons pas être dans un pays de protestans.

» M. l'Evêque de Saint-Pol-de-Léon, résidant à Londres, a ouvert une souscription en faveur des ecclésiastiques français et nécessiteux à laquelle

(') Correspondance de la Commission des arts de Bayeux. P. 90.

un grand nombre de personnes envoient des fonds qui forment une masse dont on prend pour donner aux indigents des secours pécuniaires. On donne à chacun provisoirement deux guinées (50 liv. 8 sous de France), et quand ils n'en ont plus on répète le bienfait.

, » On dit que le prince de Galles a mis à cette masse 1,000 guinées (environ 27,000 liv. argent de France).

i Le gouvernement nous protège d'une manière particulière. Il a fait meubler et arranger, à ses frais, à une demi-lieue d'ici, une vaste maison commune où ceux qui le voudront seront logés gratuitement et nourris a peu de frais, même gratis pour ceux qui n'auraient aucunes ressources.

uLe Roi d'Angleterre a fait deux proclamations. Far la première, entr'autres choses, il nous appelle les illustres persécutés, et enjoint à ses sujets d'avoir pour nous beaucoup d'égards. Par la seconde il nous avertit que si nous voulons aller à Ostende, il nous y fera passer à ses frais, en nous rendant à Londres ou à Douvres. Plusieurs ont profité de cette faveur, pour moi je n'ai point ce dessein.

» Nous vivons tous ici en société de deux, quatre, cinq ou six personnes. Nous sommes cinq dont deux Messieurs vicaires veulent bien aller chercher les provisions et faire la cuisine. Nous sommes en chambre garnie chez une personne honnête qui est aux petits soins à notre égard. Nous lui donnons 33 sous par semaine pour le logement, meubles, linge, lits et autres petites choses. Nous nous fournissons nos vivres, notre chauffe et notre chandelle. Je paie par semaine 12 sous plus que les autres parce que je couche dans un appartement où il y a toujours du feu.

î Le pain vaut ici 3 sous 6 deniers la livre (14 onces), il est très blanc, bon et salé. La viande vaut entre 8 et 9 sous, le vin de Bordeaux 2 livres la bouteille, et la bière 6 sous le pot. Nous n'avons point d'autre liqueur. Notre louis d'or neuf perd 2 livres 8 sous, nos pièces de 6 et de 3 livres chacune 6 sous, nos gros sous 6 deniers, nos pièces de 24 sous et de 12 sous ne perdent rien ; mais celles de 6 sous et les sous marqués n'ont aucun cours »

Cette lettre si curieuse dans ses détails dispense d'ajouter aucunes réflexions.

Ce fut a l'île de Jersey que Mgr de Cheylus vint fixer son dernier asile. Il y décéda, dans la paroisse Saint-Hélier, le 24 février 1797. Mgr Robin, Evêque de Bayeux, avait conçu il y a quelques années le désir de ramener dans son diocèse et de placer dans la crypte de la Cathédrale les restes mor-

tels de son digne prédécesseur. Des recherches faites a Jersey apprirent qu'ils reposent dans le cimetière de la paroisse de St-Sauveur. Mais aucun souvenir de son passage sur celte terre d'exil ne lui a survécu, aucune pierre tumulaire, aucun signe n'a permis de reconnaître sa tombe, et il a fallu abandonner ce projet.

Un monument de son attachement à son diocèse et à sa ville Episcopale subsiste encore, c'est son testament. Il acquiert un caractère touchant par sa date. En effet au moment même où il fut écrit, a Paris le 15 mars 1791, Mgr de Cheylus était réputé démissionnaire , et avait quitté la ville de Baveux. La veille même, son premier successeur, l'abbé Gervais de la Prise, avait été élu. Cependant sa constante pensée fut une pensée de charité pour le diocèse auquel il venait d'être violemment arraché. « J'institue , écrit-il dans ces » graves circonstances , les Pauvres du Diocèse de Baveux » mes héritiers... Je donne une somme de 24,000 livres au » bureau de charité de Bayeux pour être constituées en rente » employée a donner du pain aux pauvres artisans. Je lui w donne une autre somme de 16,000 livres pour être em- » ployée a usage d'un Mont-de-Piélé pour les artisans ou » marchands seulement. On leur prêtera sur gages, mais sans » aucun intérêt. »

Cette suprême volonté de Mgr de Cheylus n'a pu recevoir son exécution H. Sa fortune consistai! alors en valeurs mo-

[l) Ce testament dont M . l'abbé Daudibert et M. l'abbé de Pradelle, anciens vicaires-généraux de Mgr de Cheylus, étaient les exécuteurs, me fut présenté trente-quatre ans après sa date, et déposé en l'étude de Me Vautier, notaire à Bayeux, le 1G novembre 1825.— M. l'abbé de Pradelle avait été nommé en 1817 Evèque de Bayeux en remplacement de Mgr Brault, nommé archevêque d'Alby. Des difficultés financières et politiques ayant retardé jusqu'en 1823 la prise de possession de cet archevêché, M. de Pradelle mourut avant d'occuper le siège de Bayeux.

bilières disparues au souffle de la révolution, et dans un hôtel à Paris , vendu comme bien d'émigré. La loi du 27 avril 1825 ayant accordé une indemnité aux émigrés ou à leurs représentants pour leurs biens vendus, la ville a réclamé de l'Etat l'exécution de ce legs. Son droit fut reconnu par les héritiers du Prélat; mais il n'a produit qu'un très-minime dividende qui n'a pas permis d'exécuter cette généreuse fondation de l'Evêque en faveur des pauvres artisans de sa ville Episcopale (').

(*) Mgr de Cheylus était né à Avignon au mois d'août 1719. Il avait été chanoine et vicaire-général de Lisieux, abbé de Cormeilles, évêque de Tréguier en 1762, de Cahors en 1766, aumônier de Mme la comtesse d'Artois, et enfin évêque de Bayeux le 17 mars 1777. Il était, lors de sa mort, âgé de 78 ans.— Il existe encore à Bayeux plusieurs portraits de Mgr de Cheylus. L'un d'eux est au Musée, un autre est dans la salle du Chapitre , un troisième appartient à M. G. Villers. Ces deux derniers ont un caractère historique. Le premier, œuvre du peintre Delauney , de Bayeux, représente le Prélat, entouré du Frère Directeur des Ecoles chrétiennes et d'un jeune écolier, signant l'acte de fondation de l'établissement de ces Ecoles. Le second le représente décoré de la croix de Commandeur de l'ordre de Saint-Maurice et Saint-Lazare, tenant en main un plan au pied duquel on lit : Plan des bâtiments des Ecoles chrétiennes de la ville de Bayeux.

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