L'ABBÉ FAUCHET EVEQUE CONSTITUTIONNEL DU CALVADOS
L'abbé Fauchet inconnu dans le Calvados.— Ses titres à l'Episcopat.— Ses succès comme prédicateur. — Opinion de M. Bailly. — Le Grand-Aumônier de la Couronne. — Son installation à Baveux.- Son Mandement. — Sa lettre au Pape. — L'abbé Chaix-d'Estanges. — Emeute. — Mandement de l'Evêque. — Il est appelé au Conseil de la commune. — Lecture en chaire. — L'Evêché de Caen. — Dénonciation à l'Assemblée nationale. — Rapport à l'Assemblée. — Les poursuites ordonnées. — Cessation des poursuites.
L'abbé Fauchet, le nouvel Evêque du Calvados , après avoir reçu de Y Evêque métropolitain des côtes de la Manche (') la confirmation de son titre et Y institution canonique,
(') Titre constitutionnel de l'Evêque de Rouen.
et avoir été sacré a Taris le 1er mai 1791 s'achemina vers la ville Episcopale.
Ce prêtre, né a Dorne, dans le Nivernais, le 22 septembre 1744, grand-vicaire de Bourges, était inconnu dans le Calvados qui l'avait élu. Mais l'ardeur de ses opinions politiques, le rôle enthousiaste qu'il avait joué parmi les Electeurs de Paris, le titre qu'il prenait de dernier Président des représentants de la Commune ) sa fougue dans les clubs, et la rédaction d'un journal ultra-démocratique , la Bouche de fer, lui acquirent les suffrages populaires , auxquels il fut présenté par un Comité formé a Paris que présidait le patriote Palloy, architecte. On lui avait donné pour concurrents deux autres prêtres de la capitale, les abbés Mulot et Hébert, connus tous deux par l'exaltation de leurs opinions. Le dernier est resté a peu près ignoré, mais le premier avait suivi la même ligne politique que l'abbé Fauchet, et s'était distingué par ses discours révolutionnaires. L'abbé Fauchet ne l'emporta qu'au troisième tour de scrutin.
Les mémoires du temps assurent qu'on l'avait vu le sabre à la main figurer au rang des plus intrépides assaillants de la Bastille, et ramener trois fois de suite le peuple dispersé par le canon de la forteresse. La lettre suivante de Palloy aux administrateurs du Calvados justifie cette accusation qui était
alors un éloge :
« Paris, 8 mai 1791.
» Messieurs, jamais il n'y a eu de moment plus délicieux pour mon coeur que celui où les papiers publics m'ont annoncé que, justes appréciateurs du mérite de M. l'abbé Faucbet, vous l'avez choisi pour venir faucher l'yvraie que Mgr de Cheylus a laissé croître dans la vigne du Seigneur.
» Ce digne Ecclésiastique a osé braver le canon qui repoussait de
toutes parts ceux qui approchaient de l'antre du despotisme. Il a osé s'adresser à ce gouverneur dont l'âme était couverte d'un triple airain. 11 en a obtenu des paroles de paix, mais elles étaient trompeuses. Il parut à la
prise de la Bastille avec le sabre et le fusil qui doivent l'accompagner jusqu'au milieu de ce troupeau docile qui l'a choisi pour pasteur et dont ses vertus vont être l'exemple...,
» Palloy, patriote (*).»
Le journal qu'il rédigeait était l'organe du club des Amis de la vérité , association maçonique , considérée comme le centre des divers cercles qui s'organisaient alors dans un plan de fédération universelle de l'humanité. Fauchet en était le Procureur général et l'orateur habituel (2). Ce journal professait dès-lors des principes républicains.
Etre franc-maçon , vainqueur de la Bastille , orateur de club, journaliste, c'était la, il faut en convenir, de singuliers titres a l'Episcopat, mais il est juste de dire que Fauchet avait acquis auparavant de la réputation comme prédicateur, qu'il avait prêché devant le Roi a la Cour où son langage avait déplu (3), qu'il avait publié ou prononcé dès 1789 quelques discours où l'on trouve de remarquables passages, des vérités éloquemment exprimées, des pensées religieuses au milieu d'un certain dévergondage philosophique et panthéiste (*).
Si la prudence et le jugement eussent dominé chez lui l'ardeur de l'imagination, ce choix eût été justifié par les talents de l'élu.
Après la prise de la Bastille, il avait prononcé dans l'église Saint-Jacques-de-1' Hôpital l'oraison funèbre des citoyens qui avaient succombé. Il eut le plus grand succès : ses auditeurs furent transportés jusqu'au délire. On lui décerna
{*) Archives du Calvados.
(2J Histoire de l'Assemblée constituante. — Bûchez. T. IV. p. 137.-T. V. p. 357.
(3) Mémoires de Férières.—T. III. p. G.
(4) De la Religion nationale. — Oraison funèbre de l'abbé de l'Epée. — — Discours sur l'accord de la religion civile et de la liberté.— Eloge civique de Francklin, etc., etc.
une couronne civique et il fut reconduit chez lui par la garde nationale. Peu de jours après il fut nommé pour faire le discours de la Bénédiction des drapeaux et le fit avec bonheur et éloquence.. Sa popularité dans Paris devint excessive : « Quel homme ! » s'écrie Bailly, alors dispensateur de la popularité avant d'en être la victime , « quel chemin il eût fait » s'il n'eût pas voulu faire de son éloquence un instrument » de son ambition ! Il n'y a pas de doute que lorsque la fai- » blesse et l'erreur de notre archevêque nous ont privés de » ses vertus , l'abbé Fauchet n'eût été mis à sa place si, » comme le disait un député, il se fût borné à se coucher de » bonne heure et a se lever tard.»
Dans l'impatience de son ambition et ne prévoyant pas les chances que lui offrirait la Constitution civile du clergé, l'abbé Fauchet avait sollicité de la Commune la création en sa faveur d'une place qui lui aurait conféré l'inspection religieuse sur tous les hôpitaux et les ateliers de charité, et qui lui aurait donné une grande influence sur toute la population pauvre et ouvrière de Paris. La Commune décida qu'il n'y avait lieu de créer cette inspection dont elle prévoyait que l'esprit ardent et enthousiaste de l'abbé Fauchet aurait abusé. Pour l'en dédommager, le Comité de police dont il était membre et dont il partageait les travaux avec zèle, s'imagina de proposer a l'Assemblée municipale de le nommer Grand- Aumônier de la Commune. A cette ridicule proposition qui décelait l'ambition et la vanité de l'abbé, chacun eut peine à revenir de son étonnement. Le Maire de Paris objecta surtout que ce titre de Grand que désirait l'abbé Fauchet contrastait avec ses idées d'Egalité , qu'il n'avait été réservé qu'à des officiers de la Couronne, et que la Commune de Paris ne pouvait ainsi s'assimiler au Roi. Cette proposition échoua comme la première, et l'abbé Fauchet en avait toujours con-
serve rancune à Bailly H.
Peu de jours avant son élection a l'Evêché du Calvados, il prêchait dans la Cathédrale de Paris, le 4 février 1791, à l'occasion d'une fête célébrée en mémoire de ce qu'à pareil jour le Roi avait reconnu la souveraineté du peuple. Il avait pris pour sujet l'Accord de la Religion et de la Liberté. On y remarquait entr'autres propositions les maximes suivantes :
« Voilà en quoi consistent la législation et le gouverne- » ment de Dieu : tout pour le peuple, tout par le peuple , » tout au peuple.... Jésus mourut pour la démocratie de l'u- » nivers.... Jésus ne veut point de tyrans — Il n'ordonna la » soumission qu'aux chefs revêtus d'un pouvoir légitime et » avec les réserves qui assurent la liberté de tous les peu- » pies.... » Il terminait par ces mots étonnants dans la bouche d'un orateur sacré :
u Que tout s'ébranle, que tout s'anime dans les deux mon- » des, d'un pôle à l'autre, sur les trônes et dans les caba- » nés. L'heure de la liberté sonne, le milieu des temps est » arrivé, les tyrans sont murs. »
Tel était le fougueux et bouillant prélat qui venait succéder au charitable pasteur que sa foi et sa conscience éloignaient de son siège.
Sa nomination fut annoncée au département par une circulaire de l'Administration du Calvados qui se termine ainsi : « Puisse le zèle connu de cet ecclésiastique le diriger vers « l'unique moyen d'assurer le succès de la Révolution, et de » ramener la paix dans l'Eglise en alliant une sage fermeté » avec tous les moyens de la douceur et de la modération (') !» Les termes dans lesquels ce vœu est exprimé semblent annoncer que l'Administration avait déjà des doutes sur la ma-
(«) Mémoires de Bailly.— T. II. P. 222—386 et 402. (s) Arch. du Calvados.
nière dont sa mission serait comprise par le nouveau prélat.
Sa prise de possession précédée de son serment civique, et son entrée dans la ville Episcopale se firent le dimanche 15 mai avec la solennité des fêtes religieuses, avec l'empressement curieux qui s'attache toujours aux nouveautés. Les cloches , le canon, les distributions aux indigents, les députations de toutes les administrations du Calvados, les détachements de toutes les gardes nationales du département , les banquets patriotiques, les toasts , les illuminations , rien ne manqua a cette cérémonie qui fut cependant troublée par les protestations bruyantes, de quelques mécontents plus tard poursuivis et condamnés (l).
Cette réception fut par lui célébrée en ces termes : « Avec » quelle touchante faveur vous m'avez accueilli ! avec quelle » fraternité pure vous nous avez accordé vos embrassements! » quelle joie amicale ! quelle effusion des âmes ! quelle » union ! quelle intimité ! quelle ravissante image de l'allé— » gresse qui règne dans les cieux quand il y arrive un frère » désiré, un nouvel ami ! »
D'une figure remarquable par la régularité de ses traits (*), par l'expression de sa physionomie, d'un extérieur prévenant, plein de fougue et d'entraînement quoique n'élant pas dépourvu de dignité, d'un cœur ouvert et capable de mouvements généreux , le nouvel Eyêque séduisit aux premiers jours de son Episcopat. Deux vicaires l'accompagnaient ,
(*) Arrêté du 17 mai Mdi.—Req. de l'IUtelde-Ville.
(s) 11 exisle de lui une gravure très-bien faite par Girardet, d'après son portrait par Bonneville. 11 est représenté avec la croix pectorale, ornée d'un ruban tricolore. Au-dessous est un drapeau sur lequel on lit : Les Tyrans sont murs, et un livre au dos duquel est écrit : Vertus sociales, avec cette inscription : L'ami de la vérité, de la liberté, des droits de [homme et du citoyen.
Chaix-d'Estanges et Gasnier ('), et leur ton leste et cavalier déplut généralement.
Le nouvel Evoque ne tarda point a publier deux pièces importantes, son mandement de prise de possession sous le titre de Lettre pastorale de l'Evêque du Calvados, et la traduction de la lettre de Communion qu'il adressa au Saint Père {'). Citer quelques passages de ces documents et des réponses ou modérées ou violentes et injurieuses (3) dont ils furent 1 objet, ce serait entrer sur le terrain dogmatique que nous n'avons ni la mission ni la volonté de parcourir.
En tête de ce mandement il fit connaître les titres nouveaux qui allaient succéder a l'ancienne formule Episcopale. Ils forment un mélange bizarre du style antique et traditionnel avec le langage révolutionnaire introduit dans le sanctuaire :
« Claude Fauchet, par la grâce de Dieu et la volonté du » peuple, dans la communion du Saint-Siège apostolique, et » dans la charité du genre humain, Evèque du Calvados ,
» A tous les ministres du culte, nos vénérables Coopéra- » teurs, et à tous les fidèles du Diocèse, salut, fraternité, li- » berté, sainteté, paix, union, bonheur et bénédiction éter- » nelle en Jésus-Christ. »
Ces formules étaient d'ailleurs en harmonie avec le sceau qu'il avait adopté et qui représentait un autel de la patrie avec le chiffre C F au milieu de l'autel, supportant un calice avec l'hostie; derrière l'autel une croix, au-dessous et à terre la croix pectorale, la mitre, le chapeau de cardinal et le
(') nantirent plus tard remplacés par MM. de Groisilles, et Simien des Préaux.
i2) Imprimé a Bayeux chez lu v° Nicolle.
(5) L'abomination de In désolation dans le sanctuaire, etc., sans nom d'imprimeur.
bonnet de la liberté; le tout ayant pour exergue : Caritas generis humani (*).
La lettre au Saint Père terminée par ces humbles expressions : « Voilà ce que prosterné à vos pieds, T. S. P, at- » tend, espère et implore votre très-dévoué et fidèle fils , » n'était point dépourvue d'une arrogance qui contrastait avec cette respectueuse formule. On y trouvait surtout des attaques violentes contre l'ancien clergé et une glorification blessante pour le Souverain Pontife du nouveau système d'élection par le suffrage de toutes les cités, et de toutes les sociétés civiques, interprètes de la volonté publique.
Dès avant l'arrivée de l'Evêque du Calvados, des clubs ou sociétés populaires s'étaient formés dans le département. A Bayeux un club était organisé sous le nom de Société des Amis de la Constitution, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut de la patrie. Si l'on en juge d'après cette sainte et patriotique devise et d'après ce titre, rien de plus louable que son but : Développer, propager et défendre les principes de la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi (z); mais rien ne fut plus désorganisateur que sa marche et les discours qui s'y prononçaient.
Sa première séance avait eu lieu le 3 avril 1791. Dans une brochure qu'un de ses membres publia quelques jours après, il définit ainsi cette assemblée (5) : « Un Club est une école » de civisme, une académie politique, un comité national, le » rendez-vous patriote, le point de ralliement fédératif, le » centre d'unité consultative, l'observatoire français, la sen-
(*) Une empreinte de ce sceau est en la possession de M. Lambert qui a bien voulu me la communiquer.
(9) Règlement de la Société de la Constitution de Bayeux. 1791.— Chez la veuve Nicolle.
(3) j4 la Société des Amis de In Constitution. 1791.
» tinelle du district, l'œil de la cité , le palladium de la li- » berté.»
L'un de ses premiers actes fut une adresse au peuple au sujet du Bref du Pape et du Mandement de Mr de Cheylus relatifs au serment ecclésiastique. On y déclare qu'il y a « une grande différence entre le Saint Siège et le prêtre de Rome , entre l'humble vicaire de Jésus-Christ et le fier despote du Vatican. On doit obéir a l'un, mais on doit combattre l'autre. « Vous n'êtes pas, disait-on aux fidèles, des esclaves , » pour ramper aveuglément sous un maître, et votre respect » ne doit pas aller jusqu'à l'idolâtrie. Un pape doit être un » père et vous ouvrir amoureusement ses bras. S'il vous re-- » jette de son sein, vous n'en serez pas moins ses enfants, et n il ne pourra vous ravir votre héritage. Se soumettre a la » loi, c'est obéir a sou Dieu (*).»
Il est triste de remarquer que ces deux brochures qui précédèrent de peu de jours l'arrivée de l'abbé Fauchet, furen l'œuvre de deux prêtres assermentés de Bayeux. A peine installé, il fraternisa avec ce club qui avait ainsi préparé son avènement , et son vicaire Chaix-d'Estanges s'étant montré de suite a la hauteur des plus exaltés, en obtint la présidence.
La fuite du Roi et son arrestation a Varennes, suivirent à un court intervalle l'installation de l'Evêque. On s'étonna de ne pas voir l'abbé Fauchet entrer en lice dans les journaux républicains qui s'emparèrent avec ardeur de cette cause d'agitation. « Chose singulière,» a dit un auteur qu'on n'accusera pas d'indulgence pour l'ancien régime, M. Bûchez (*), « Marat garda le silence, mais Marat était malade. On n'en-
(') Adresse aux Amis de la Constitution de Bayeux.— 5 mai 1791. (2) Histoire de l'Assemblée nationale.— T. V. p. 357.
n tendit pas non plus la voix de l'abbé Fauchel , il visitais » son diocèse.»
Cet événement qui précipitait la marche de la Révolution causa dans Baveux, comme partout, une vive émotion. Pour la calmer, l'Administration publia une proclamation qui fut entr'autres affichée aux coins de la place formée par les débris de l'emplacement applani de l'ancien château concédés par le Roi, et qui avait été par ce motif nommée place Louis XVI. Des inscriptions portant ce nom avaient été placées aux extrémités principales. A la nouvelle de l'arrestation du Roi ces inscriptions furent brisées et les proclamations arrachées par quelques clubistes. Les auteurs de ces actes étaient connus , ils furent h l'instant décrétés de prise de corps et incarcérés par les ordres de la Municipalité. Des mutins excités par les Amis de la Constitution se portent aussitôt a l'Hôtel— de— Ville , demandant à grands cris la liberté des prisonniers et menaçant d'enfoncer la prison s'ils ne sont pas relâchés par la Municipalité. Celle-ci résiste avec fermeté. Le lendemain les rassemblements se forment do nouveau ; les mêmes vociférations se font entendre. Le club se rassemble, une députation se rend a l'Hôtel-de-Ville, demande qu'on efface le nom de place Louis XVI et qu'on y substitue le nom de place de la Fédération. Nouveau refus de la Municipalité. Le club redouble de violence , et devenu plus exigeant il commande que la place s'appelle désormais la place Fauchet. L'agitation devient alors excessive , et dans ce moment même se répand dans la ville une circulaire imprimée ainsi conçue et signée :
« Frèke, vous êtes invité à vous rendre à trois heurespré- » cises à l'Assemblée publique qui se tiendra extraordi- » nairement pour la cause de nos frères odieusement incar-
» cêrês à l'occasion des affiches de la place du Paiîjuïœ. » 20 juillet 1791.
» Chaix-d'Estanges, présidente) ».
A la vue de celte circulaire injurieuse dans ses termes, séditieuse dans son but, ajoutant à une effervescence effrayante, — d'autant plus coupable qu'elle émanait d'un vicaire de l'Evêque, — le Procureur de la Commune, fidèle a ses devoirs que tant d'autres trahissaient, eut l'énergie de convoquer le jour même le Conseil-général qui ordonna la comparution immédiate devant lui de l'abbé Chaix-d'Eslanges et sa traduction devant l'accusateur public
L'Evêque Fauchet prend feu a cette nouvelle. Oubliant qu'il est le pasteur du diocèse, que sa mission est de concilier les esprits et d'adoucir les cœurs, il ne se souvient que de la solidarité révolutionnaire qui l'unit aux Frères et Amis de la société patriotique. Il se sert du droit que lui confère son titre, pour, à l'ombre de sa juridiction, publier un Mandement où faisant cause commune avec l'auteur de la circulaire, il déverse l'outrage et le mépris contre les actes et la personne des membres de la Municipalité.
Voici les principaux passages de ce Mandement dans lequel on ne peut reconnaître le langage d'un Evèque :
« Les LAcnEs, ce sont ceux qui s'entourent de soldats quand rien
n'est à craindre, qui supposent fles périls pour régner parla discorde, et qui essaient en tremblant des coups mal assurés pour voir s'ils intimideront les patriotes, et s'ds pourront asseoir leur petit trône sur les ruines des patriotes.
j Les présomptueux, les ignorants, les esprits en délire, ce sont ceux qui ne connaissent point les droits qui appartiennent aux hommes libres , qui s'opposent à ce qu'on appelle parjure le parjure et qui voudraient imposer silence a l'éternelle vérité ;
» Les partisans des fraudes, les suscilateurs de divisions, les perturba-
(' Un des exemplaire- est dans mes mains.
teurs de la société, vous les avez sous vos regards. Ce sont ceux qui n'aspirent qu'à l'anéantissement des associations patriotiques, à la ruine de la fraternité dont elles sont le foyer.
» Les méchants, les méchants sont ceux qui s'étonnent qu'on réclame des citoyens comme des frères, et qui ont l'audace d'affirmer qu'on veut arracher par la violence au pouvoir de la justice des patriotes dont on ne voulait que demander l'élargissement (' .
Instruit de l'impression de cet écrit dont les termes sont de nature à exciter son indignation et son inquiétude (') le Corps municipal fait défenses a l'afficheur public de le placarder, et mande le Prélat a l'Hôtel-de- Ville, séance tenante; celuici n'y comparaît pas. A huit heures du soir l'Assemblée municipale en permanence reçoit une lettre par laquelle l'Evêque non-seulement refuse de se rendre devant elle , mais proteste contre l'attentat commis en empêchant l'affiche et arrêtant les exemplaires du Mandement qu'il reconnaît pour être son ouvrage. Sur-le-champ , le Mandement et l'Evêque sont dénoncés a l'accusateur public près le tribunal.
Une collision violente et sans exemple peut-être dans les fastes ecclésiastiques et municipaux s'élève entre l'Evêque et la Municipalité. Dominé par une imagination qui ne connaît pas de frein, l'abbé Fauchet dépassa toutes les bornes. Le dimanche 23 juillet, au milieu de l'office , l'Evêque revêtu de ses habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse à la main, paraît dans la chaire Episcopale escorté de ses vicaires et autres prêtres ses adhérents en chappes, il donne luimême au public lecture du Mandement attaqué , et dont la publication avait été interdite , et accompagne cette lecture d'un discours outrageant pour la Municipalité, et provoquant à la désobéissance a ses ordres et a ses arrêtés.
La situation devenait grave. Le Corps municipal ne pou-
(') Arch. du Calvados.
{-) Délibération du 21 juillet 1791.
vait se laisser avilir, et avait sa dignité a sauvegarder. D'un autre côté cette division entre le chef de la nouvelle Eglise et les Autorités qui l'avaient reconnue et s'y étaient ralliées pouvait être féconde en scandales et en périls. L'Administration n'hésita cependant pas, et sans se dissimuler les dangers de cette crise dont elle ne pouvait calculer les suites ni prévoir les conséquences , elle prit l'arrêté suivant qui signale parfaitement l'anarchie des esprits dans ces temps difficiles, le caractère du nouvel Evêque constitutionnel et la fermeté unie a la modération de la Municipalité :
« Considérant combien l'arrestation d'un Evêque constitutionnel serait scandaleuse et dangereuse;;
i Considérant que M. Fauchet s'estime au-dessus des Corps administratifs, brave leur autorité et la compromet de la manière la plus repréhenhensible ;
» Considérant enfin que le dernier acte qu'il vient de faire en publiant lui-même son Mandement malgré la défense qu'il en avait reçue, et faisant de cette lecture dans la cbaire un acte de Religion, est le moyen le plus efficace qu'il pouvait prendre pour s'attirer un grand parti dans le peuple de la ville et des campagnes, et fomenter une division parmi les citoyens qui seraient encore unis si leur fidélité n'avait été ébranlée, acte qu'il a soutenu par des affiches de ce Mandement qu'il a fait faire par ses domestiques et un sergent de la garde nationale égaré ;
» Arrête que des députés se rendront auprès de l'Assemblée nationale pour y porter les témoignages de la soumission et de l'adhésion les plus formelles aux décrets et à la Constitution qu'elle a arrêtée, réclamer le secours de ses lumières et de son appui dans les circonstances critiques où elle se trouve, que les députés nommés sont invités de se rendre aussitôt leur arrivée à Paris auprès de MM. de Wimpfen et Delauney, de les assurer du respectueux hommage du Conseil de la Commune, et de les réclamer comme leurs conseillers et leurs guides.»
Cette mission délicate fut confiée a MM. Anfrye et Gardin-Néry. Ils partirent emportant une dénonciation dans laquelle l'abbé Fauchet était présenté sous les couleurs les plus fâcheuses :
* Cet homme, disait la Municipalité, ne veut aucun gouvernement.
» L'Assemblée nationale a décrété une Constitution monarchique, la monarchie lui est odieuse, une Constitution représentative et il voudrait que le peuple exerçât lui-même ses pouvoirs. Il prêche la réforma lion d'un gouvernement qui n'est, point établi. Il excite les hommes à l'insurrection. Son orgueil gigantesque ne reconnaît aucune autorité, ni des corps administratifs, ni des tribunaux, ni même celle de l'Assemblée nationale et du Roi. Il emploie un grand étalage de principes, les grands mots de patriotisme, de fra terni té religieuse pour égarer le peuple. Il parcourt actuellement les campagnes; il prêche même à Caen ces principes dans les rues.*
De leur côté les clubistes de Bayeux avaient adressé une supplique a l'Assemblée nationale pour justifier la conduite du nouvel Evêque.
On y lisait (') :
« La calomnie n'attaque que les grands hommes et il manquerait quelque chose à leur gloire s'ils n'avaient pas d'ennemis. Les sermons de l'abbé Fauchet qui donnent des vapeurs à quelques femmelettes de notre département sont ceux que Taris courait entendre avec tous les transports de l'admiration...
» Ah ! si l'honnête habitant des campagnes pouvait croire que le soupçon même atteignît son Evêque, si ces religieux vieillards qui ne craignaient plus de mourir parce qu'ils avaient eu la consolation de voir et d'embrasser un apôtre, pouvaient deviner que dans deux jours peut-être on le jettera en prison, avec quelle ardeur, quel empressement ils accourreraientdans nos murs pour Tendre bommage à la pureté de son civisme, et à la sainteté de sa morale/ Comme ils baiseraient notre Adresse, la mouilleraient de leurs larmes, et la couvriraieut de leurs noms !
» Augustes représentants, anges de la paix, daignez entendre la sincérité de nos réclamations, et interpréter favorablement le cri de nos cœurs. Nous vous conjurons de ne point faire à M. Fauchet l'outrage de le prendre pour un républicain qui ne sent pas encore le prix de votre sublime Constitution, mais comme un Prélat qui n'a d'autre passion que de consacrer les plus précieux moments de sa vie à célébrer votre gloire et à vous assurer à jamais notre amour. »
Pendant que les délégués allaient s'occuper de leur mission, le Directoire du département envoyait à la municipalité de Bayeux et à l'Evêque trois de ses membres pour ramener
(') Adresse de la Société patriotique de Bayeux.— 1791.
le calme, et faire sentir a tous que la division des pouvoirs organisés par la loi était le danger le plus grand que pût subir la révolution. Leurs elïbrts furent inutiles ; les propos, la conduite de l'Evêque avaient aggravé ses torts ; l'administration se refusa à retirer sa plainte, mais en se déclarant prête à accepter toutes les propositions qui seraient dignes d'un corps organisé par la loi et de nature à pouvoir être acceptées. Plusieurs villes du département envoyèrent des députés a Baveux pour tenter la même conciliation.
La garde nationale et le peuple étaient maintenus par les partisans de l'Evêque dans un état d'excitation qui s'aggrava par le bruit généralement répandu que profitant de la crise l'administration de Caen venait d'envoyer une dépulation à Paris pour solliciter la translation de l'Evêché a Caen, translation dont il fut souvent question pendant l'épiscopat de l'abbé Faucbet et qui donna lieu dans plusieurs circonstances aux plus vives préoccupations des habitants de Bayeux.
L'abbé Fauchet s'était retiré dans cette ville où lors de sa prise de possession il avait reçu un accueil plus enthousiaste qu'à Bayeux. Il y avait obtenu la présidence du club composé de o a 6,000 frères; a ce moyen il dominait la population et exerçait une immense influence sur le Directoire du département.
Une pétition de ce club tendante a obtenir la translation de l'Evêché, appuyée par les clubs de Falaise et d'Honfleur avait été adressée a l'Assemblée. L'abbé Fauchet data même par avance quelques lettres de VEvêchè de Caen (f)
De son côté l'abbé Chaix-d'Estanges remuait dans la ville de Bayeux. Le Club procédait a une épuration violente de ses membres. Ceux qui étaient connus pour approuver l'adminis-
(') Cette pétition fut présentée à l'Assemblée, au rapport de M. Caze. — Aff. de la liasse-Normandie.
tration municipale étaient expulsés. Il volait la suppression des grenadiers et des chasseurs de la garde nationale , qui avec le 47e régiment de ligne avaient formé une force qui avait imposé aux mutins.
On attendait l'effet des démarches des délégués de l'Administration , lorsque le 15 août , jour où les autorités étaient réunies a la Cathédrale pour célébrer le vœu de Louis XIII dont la cérémonie n'était point encore abrogée, l'Evêque paraît en chaire, revêtu de ses habits épiscopaux, comme au jour de l'insulte. Au lieu de quelques paroles empreintes d'amertume et de violence comme on pouvait s'y attendre, quel ne fut point l'étonnement de l'assistance d'entendre le discours suivant sortir de la bouche du Prélat !
c Pax vobis !
« Magistrats du peuple, vous voilà tous réunis. Je vous salue de cette parole de paix. C'est mon cœur qui me l'inspire avec l'émulation mutuelle du bien public. On peut se tromper sur les moyens d'y atteindre. Aucun homme n'est infaillible. Je puis l'être moins qu'un autre, mais rien n'est plus pur que mes intentions. Dans les administrations composées d'un grand nombre, l'infaillibilité n'est l'apanage d'aucun, et avec les intentions les plus droites, on peut également ne pas prendre les moyens les plus parfaits. Oublions tous nos différends. Livrons-nous aux doux sentiments de la concorde. Je vous respecte, je vous aime, je vous honore. Que le zèle du bien général nous enchaîne tous inviolablement. L'union et la fraternité concourront, à la fois, à notre bonheur et à la prospérité de la patrie (*).»
Ce langage plein d'une mansuétude inaccoutumée étonne et touche les cœurs que sa provocation avait ulcérés.
Le lendemain l'abbé Fauchet se rend à l'Hôtel— de— Ville, renouvelle ses regrets de la lutte et sa profession de considération et d'estime. Il adresse par écrit a l'Administration le
(!) Arch. du Calvados.
discours qu'il a prononcé Sa veille, et termine ainsi sa lettre : « Voilà les dispositions sincères de votre très-dévoué frère, » concitoyen et ami -j- C. F. Evêque du Calvados.»
L'Administration ne pouvait être insensible à cette démarche. Elle y répondit par un arrêté propre a seconder les vues de pacification qui lui étaient exprimées.
Mais pendant que ces choses se passaient à Bayeux, l'Assemblée nationale était saisie de la question. Le 22 du mois d'août, le rapporteur, Vieillard, donnait connaissance à l'Assemblée de la plainte énergique de la municipalité de Bayeux.
En présence des griefs de l'attaque, le rapporteur concluait au renvoi de l'Evêque Fauchet devant les tribunaux.
Un Evêque constitutionnel, l'abbé Joubert , Evêque de la Charente-Inférieure, prit la parole contre son collègue Fauchet, et demanda que non-seulement celui-ci , mais l'abbé Chaix-d'Estanges fussent mis promptcment en état d'arrestation. Pétion s'éleva avec force contre cette proposition, et l'Assemblée termina ce débat en ordonnant que le ministre de la justice donnerait des ordres pour que les poursuites fussent dirigées et qu'il rendrait compte de la procédure qui s'instruirait (V.
M. Bailly, maire et député de Paris, a qui sa propre expérience avait appris la nécessité de sauvegarder la dignité des corps administratifs, appuya beaucoup les démarches des députés Bayeusains, et contribua a leur faire obtenir cette justice de la pari de l'Assemblée (2).
C'est le propre des imaginations vives de se laisser vaincre
(l)3Ioniteur. — Juillet 1791. — Histoire de l'Assemblée constituante. — Bûchez. T. V. P. 519.
(2) Lettre de remerciement de la Municipalité de Bayeux à M. Bailly.— Rcg. de correspondance. — 1791.
facilement par les obstacles, et de passer de la violence à l'abattement. Cette décision acheva de décourager l'abbé Fan— chet. Il prévit les conséquences d'une action judiciaire dans laquelle il devait succomber. De nouvelles démarches furent faites par lui et par ses amis; le 26 août il se rendit de nouveau à PHôtel-de-Ville, et en présence du Conseil municipal assemblé il renouvela ses explications et finit par ces mots : « Convaincu de la pureté des intentions pacifiques du Conseil, » je ne doute pas qu'il réunisse ses efforts aux miens pour » désarmer le bras de la justice, et arriver au terme d'une » réconciliation sincère, complète et sans retour.»
Après de telles paroles, et une humiliation si complète, le Conseil municipal était suffisamment vengé. Il n'avait rien de plus à faire que de pardonner et de faire constater tout a la fois par l'offenseur la faute, la réparation et le pardon. C'est ce qu'il fit par la délibération suivante qui fut signée par M. Fauchet, après qu'il lui en eut été donné lecture, et afin, dit— . il, d'unir par sa signature son vœu à celui qui y était exprimé :
« Considérant que tout homme peut se tromper, qu'il est pour lui des moments d'erreur et de surprise ; mais que s'élançant vers le bien public, il peut s'y attacher d'une manière plus intime et plus inviolable ;
» Considérant que M. Fauchet a montré les intentions les plus pacifiques, et les a annoncées avec franchise et loyauté, déclarant abjurer dans son cœur tout ce qui dans ses écrits et ses discours aurait pu déplaire à qui que ce soit et devenir l'occasion du plus léger trouble et faire suspecter la pureté de ses intentions et sa soumission à la loi ;
ï Considérant qu'une plus longue discussion ne ferait qu'entretenir des germes de division aussi contraires au bien public qu'à la tranquillité des citoyens ;
ï Arrête : que la présente sera adressée à MM. de Wimpfen et Delauney députés à l'Assemblée nationale, avec invitation d'employer tous les moyens pour que l'Assemblée nationale lève l'ordre qu'elle a donné au Ministre de la justice de faire des poursuites ultérieures ; priant l'Assemblée nationale de concourir par son autorité au maintien de la paix, et d'accueillir
favorablement le vœu qu'il exprime à ce que toutes poursuites soient arrêtées.»
Cet arrêté fut adresse, séance tenante, a M. de Wimpfen qui, le 30 août, quatre jours après, monta a la tribune de l'Assemblée, y lut l'arrêté de la Municipalité et donna les explications nécessaires sur les faits qui y sont consignés; il finit par demander la rétractation du décret rendu le 22, et la cessation des poursuites. Plusieurs députés s'y opposèrent, et M. Lavie posant la question dans ces termes : <c Le résultat » de la procédure soumise au tribunal de Bayeux peut seul » prouver si en effet M. Fauchet est innocent des torts qui » lui ont été imputés » entraîne l'Assemblée à passer a Tordu jour, et la continuation de la procédure criminelle est ordonnée (').
Malgré ce nouveau décret, la s'arrêta cet épisode, soit que la justice se soit trouvée paralysée dans son cours par l'absence d'excitations du Conseil municipal désarmé, soit que la cessation prochaine du mandat de l'Assemblée constituante, et l'élection de M. Fauchet a l'Assemblée législative aient mis fin aux poursuites (2J.
Les amis de l'abbé Fauchet n'osèrent pas justifier sa conduite. Pour atténuer ses torts, ils prétendaient que la dénonciation de la Municipalité de Bayeux avait été excitée par le parti du ministre Delessart, d'accord avec l'aristocratie du pays, pour le frapper de prise de corps et le rendre inéligible a l'Assemblée législative dont a cause de l'exaltation de ses sentiments on voulait l'éloigner a tout prix.
Cette affaire avait une gravité qui explique le long déve-
(*J Moniteur.— 1791.— N 243.
(*) V. les Rc(j. de ï Hôtel-de-VUle. — 1791.— Ils contiennent de nombreuses lettres et arrêtés à ce relatifs.
loppement qu'elle a reçu ici. Cette lutte d'un nouvel Evèque avec les Administrateurs de la cité Episcopaie deux mois a peine après son installation, les causes de cette collision, la source même des pouvoirs où les uns et les autres puisaient leurs fonctions, — a l'aurore de ces nouvelles institutions qui devaient rajeunir les idées, renouveler la face des choses, et faire succéder le règne de la fraternité, de la concorde, aux désordres d'un régime usé qui ne reposait, disait-on, que sur la division et l'oppression, — offre un spectacle d'autant plus digne d'intérêt que cet état de guerre entre les Autorités nouvelles se produisait dans presque toutes les villes du Royaume.
Quoiqu'il en soit cet Evêque et ce Grand-vicaire payant la bien-venue de leur installation par leur association aux plus mauvaises passions de la multitude ne justifient que trop celte accusation portée contre le Clergé de l'Eglise constitutionnelle de n'avoir été composé, à quelques rares exceptions près , que d'esprits légers ou envieux, impatients du joug de l'obéissance, qui avaient saisi avidement une liberté où ils rêvaient la licence et le facile oubli de leurs devoirs.
Sermon de la Fédération à Caen. — Visites pastorales. — Talent oratoire de l'abbé Fauchet. — Lettre pastorale sur le mariage des Prêtres. — Son Election à l'Assemblée législative. — Le Dieu du Calvados.
Malgré les fêtes officielles de sa réception, l'abbé Fauchet avait trouvé plus de froideur que d'enthousiasme dans la ville
Episcopale. On pensa que ce fut pour l'en punir qu'il refusa de célébrer la messe de la Fédération, dont la fête avait lieu le 14 juillet, en plein air, dans un vaste champ près l'église Saint-Exupère, et qu'il avait accepté l'invitation de la ville de Caen, où il trouvait généralement plus de sympathies.
Le sermon qu'il prononça a celte occasion dans la plaine d'Ifs peut donner une idée de son talent oratoire, de cette parole ardente capable d'émouvoir le peuple en mettant en mouvement toutes les passions vives de l'âme, de cette éloquence révolutionnaire séduisant les masses a qui la modéralion devenait odieuse. On me pardonnera d'en donner ici au moins l'exorde d'aulanl mieux qu'il appartient plus a la politique qu'au dogme auquel je me suis interdit de toucher.
Il avait choisi son lexte dans ces paroles de saint Luc :
« Ignem veni mittere in terrant et quid volo nisi ut accendatur.*
« Je suis venu apporter le feu sur la terre, et je n'ai d'autre désir que de le voir embraser tous les cœurs. »
i Citoyens, gardes nationales, soldats patriotes, amis et frères ,
» 11 est incendiaire aussi l'Evangile ! Le libérateur du genre bumain voulait étendre à toute la terre le feu sacré de la fraternité universelle. Il avait en borreur les despotes, il fut leur victime. Il aimait les peuples, il est leur sauveur. Il l'est, Citoyens, dans le sens le plus étendu, dans un ordre de destinées qui embrassera le temps et l'éternité. Il faut une religion qui sanctionne, au nom du Ciel, toutes les saintes institutions de la patrie; cette religion est celle de l'égalité, de l'amour fraternel, de la liberté divine, c'est l'Evangile. Ses premiers disciples l'ont bien connue; ils étaient tous frères, amis, égaux et libres. Leur république devait servir de modèle, dans la maturité des temps, à la république de l'univers.
» Le voilà ce beau jour de la libération des hommes ; nous le célébrons pour la seconde fois, et déjà le monde entier s'ébranle pour marcher à la liberté. La France est sauvée, vingt millions de frères lui jurent en ce moment qu'elle est libre. C'en est donc fait ! La liberté de la France est le salut du genre humain.
» Elle est tombée aujourd'hui celte forteresse qui était l'épouvantai! des nations. Mes yeux ont vu renverser les crénaux du despotisme; ma voix
forte de toute la puissance d'un grand peuple qui m'avait choisi pour être son organe a commandé la ruine de la Bastille au nom de la loi, de la loi véritable, de la volonté générale. La souveraineté nationale est née en ce jour; une fois née elle est immortelle, à son premier moment elle a été invincible....
» Celte fuite du Roi qui a jeté dans quelques esprits encore neufs pour la liberté de vaines alarmes ne nous a pas émus. Le département du Calvados est non-seulement reslé paisible, mais il a vu que cet événement avançait les infaillibles destinées des peuples. Il a souri : c'était le sourire d'un géant attaqué par des papillons irrités, encore couronnés d'aigrettes, mais à qui l'on a coupé les ailes. Il n'y a plus d'armées pour les despotes ; il n'y en a que pour les nations. Qu'ils essaient, les insensés, de conduire des soldats sur la terre sacrée de la France ; ils y deviendront des hommes ou ils cesseront d'être ; et cependant derrière eux naîtront les souverainetés populaires, et les insectes qui bourdonnaient sur les trônes en y dévorant les peuples se trouveront entre le double feu de la liberté française qui est déjà un incendie inextinguible, et de la liberté des autres nations qui s'allumera pour ne s'éteindre jamais.... »
Quelle différence entre ce sermon incendiaire de l'Evêque et l'allocution que l'abbé Fauchet avait prononcée trois ans auparavant, presque jour pour jour, à la fête de la Rosière de Surêne où dans un biblique langage il avait célébré la sage Débora sous le palmier des monts d'Ephraïm , la tendre Noëmi , la sensible Rutb , le sage Booz, l'aimable fille de Jepbté couverte de couronnes de fleurs, les moissons de Betbléem, et les délices de la simplicité antique !
Qu'eût-il dit si une voix lui eût rappelé dans la plaine d'Ifs que ces insectes bourdonnant sur les trônes , avaient moins de trois ans auparavant, reçu son encens, — que l'un, Cbarlemagne, avait été pour lui i'objet de cette apostropbe : « 0 Chaiiemagne, Homme-Roi, monarque père, le plus grand » des mortels, l'orgueil de l'bumanité par ta modestie, et son » amour par ta grande âme, vrai saint dont le culte devrait » avoir la solennité de ta gloire, et dont la fête devrait-être par » excellence la fête des Français; » — qu'un autre, St-Louis,
avait été appelé par lui : « le premier libérateur des campa- » gnes, le père des communes, l'ami des laboureurs, le juge » pastoral, roi religieux, patriotique et populaire, qui ne sera » jamais assez admiré, assez aimé, dont le nom seul fait du » bien aux âmes sensibles; — qu'un troisième, Charles V, avait été proclamé « digne du beau titre ùeSage, qui sauva la » France en aimant le peuple, et répara de longs malheurs par » l'agriculture; » — qu'il avait salué dans Louis XII « un Roi » dont le surnom chéri suffit pour sa gloire ; » — enfin qu'il avait présenté a l'admiration des peuples Henri IV « qui >.' élevé dans les champs , sur les montagnes, parmi les ber- » gers désirait si ardemment le bonheur des villages, et dont » le souvenir est plus immortalisé par ses vœux populaires » que par les voix bruyantes de la renommée et les chants » harmonieux du génie H ?... »
Les visites pastorales de l'abbé Fauchet dans son diocèse ne furent pas toujours marquées au coin de la dignité et de la réserve qui devaient honorer ses fonctions. Dans ses affiliations avec les clubs et les hommes de la révolution pour qui Y Egalité et la Fraternité n'étaient que l'abaissement de toutes les supériorités, il dut plus d'une fois céder a des familiarités que l'austérité de ses fonctions aurait dû lui interdire. Cet abandon, ce laisser-aller lui furent vivement reprochés dans quelques écrits dirigés contre lui.
ce Dans vos visites quel est votre cortège ? lui demande un écrivain (2), « une troupe de bandits et de femmes perdues. » Digne pasteur de cette vile populace , elle vous a célébré
(s) Discours prononcé le 10 août 1788 pour la fêle de la Rosière, en présence de Mme la comtesse d'Artois, par M. l'abbé Fauchet, vicaire-général de Bourges.
(2) Lettre de l'abbé de Valmeron à M. Claude Fauchet, imprimée à Jerzey, aux frais des Catholiques, 2e année de la persécution.
» par les seules fêtes capables de vous réjouir... Chez quelle » nation le censeur des consciences, le ministre de la religion » a-t-il jamais couru les rues et les carrefours, comme une » bacchante ivre, se précipitant avec fureur sur les femmes et » les tilles que le hasard ou la curiosité offrait a sa rencon- » tre ? m
Ces reproches sans doute sont exagérés, inspirés par l'esprit de parti, mais ils n'étaient pas dépourvus de toute vérité.
L'abbé Fauchet qu'on a appelé un saint Bernard révolutionnaire, séjourna peu de temps dans son diocèse, a peine cinq mois. J'ai recueilli de la bouche de juges compétents qui l'appréciaient sans prévention que rien n'élait plus entraînant que son éloquence. On restait comme suspendu a sa parole. Chacun accourait pour l'entendre , et malgré son intrusion, plus d'une fois la Cathédrale se trouva trop petite. Sa voix était sonore et vibrante, son attitude imposante II avait une manière de couper ses périodes , de régler ses gestes qui donnait à son débit oratoire un cachet de nouveauté. Plus d'un venait pour l'entendre plein de défiance, et s'en retournait plein d'admiration. On reprochait cependant à ses sermons, comme on a reproché depuis à ses discours politiques, l'abus du néologisme et l'exaltation particulière à la littérature révolutionnaire.
Peu d'actes émanés de lui pendant son épiscopat apprirent au Calvados qu'il avait un Evêque. Cependant pendant son mandat a la Convention nationale, il crut devoir publier, à l'occasion du mariage des prêtres, une lettre pastorale qu'il adressa de Paris le 28 novembre, Van de la rédemption 1792 et le premier de la République aux fidèles de son diocèse. Quoique de mœurs faciles, il se prononça contre cette violotion de la discipline ecclésiastique , et déclara que les fidèles ne doivent plus avoir confiance pour l'admi-
nistration du culte à lout ministre promu aux ordres sacrés qui voudra user de la liberté que la loi civile lui laisse de contracter mariage. Ce mandement, qui témoigne d'un certain respect pour la discipline de l'Eglise, souleva contre lui de violentes attaques à la tribune de la Convention où il fut dénoncé par un curé constitutionnel du Calvados. Il devint plus tard l'un des griefs articulés contre lui lors de sa comparution devant le tribunal révolutionnaire. On l'accusait de l'avoir publié dans l'intention de faire naître des troubles dans le département.
On trouve dans celte lettre pastorale l'étrange révélation suivante faite du haut de la chaire Episcopale par un Evoque catholique aux fidèles composant son troupeau :
« .... Chers fidèles, je suis aussi peu accessible à la crainte comme Evêque que comme citoyen. Dieu m'a donné la force de professer toute vérité que je crois utile aux hommes, et de mépriser tous les méchants qui cherchent à me nuire. Une amitié de douze années (l) leur sert de prétexte pour insulter mes mœurs. C'est cette amitié même que je donne en preuve de ma moralité. Je n'affecte point d'ignorer ce qui est dans les convenances. Je l'ai observé avec une attention sévère tant que j'ai cru qu'on pourrait confondre avec une inclination coupable une légitime affection. C'est après dix ans de réserve scrupuleuse que j'ai dû croire qu'il était permis de recevoir les soins de l'amitié, sans craindre qu'on pût suspecter avec quelqu'apparence la simplicité de mes sentiments.»
Pour terminer ce qui concerne l'abbé Fauchel comme Evêque du Calvados, et avant qu'il ait jeté lui-même très-lestement le froc aux orties en ôtant sa calotte et sa croix pour les mettre dans sa poche, le jour du Vendredi-Saint, à la séance où fut décrétée l'abolition du costume ecclésiastique (2), il faut rendre compte de son élection a l'Assemblée législative, qui l'enleva a son diocèse où il ne reparut plus.
(') La femme Calon, née Hoquet, figure dans les listes de proscription trouvées chez Robespierre sous la désignation de femme galante, ci-devant maîtresse de l'abbé Fauchel.
[-) Biographie des Contemporains.— T. II.
Celle élection eut lieu en septembre 1791, peu de temps après la lutte violente qu'il avait subie contre l'Administration de Baveux, et à laquelle le département tout entier avait pris part avec une animation plus ou moins vive. La nomination de l'abbé Fauchet était donc un coup de parti ; elle assurait dans le Calvados le triomphe des plus ardentes passions. Rien ne fut négligé pour l'obtenir, ainsi que le prouvent diverses brochures politiques publiées a cette occasion par ses amis.
L'Assemblée électorale était réunie au chef-lieu, a Caen. Elle ne voulut point commencer ses opérations sans la présence de l'abbé Fauchet. Elle se transporta en corps à la maison Episcopale, et au milieu des applaudissements des frères el amis il fut conduit à l'Assemblée. La marche était ouverte par les tambours et les musiques nationale et militaire : Premier acte de la gloire de M. Fauchet, ainsi que le dit un écrivain de cette grande journée.
Le drapeau fédératif porté par le Maire de Caen a la tête du Corps municipal et accompagné d'une garde nombreuse fut déposé solennellement dans la salle de l'Assemblée, et M. Fauchet fut proclamé Président : Second acte de sa gloire.
Le lendemain on procéda au scrutin pour l'élection du premier député. Cinq cent trente-six votans seulement composaient le collège , quatre cent deux proclamèrent le grand Fauchet : Troisième acte de sa gloire.
Après son élection l'Evêque Fauchet prononça un discours de remerciaient qu'il termina par cette phrase :
« Généreux frères, j'ai tout fait pour la liberté; en son » nom vous faites tout pour moi. Je vous aime comme la » patrie. C'est en continuant a la servir avec un zèle invin- » cible, a la vie et à la mort, contre toutes les aristocraties » et tous les despotismes, que je ne cesserai pas de me mon- » trer digne d'elle et de vous. »
Le narrateur de ce triomphe continue en ces termes :
« Les larmes de la reconnaissance prirent alors leur essor. Qu'il était intéressant en ce moment ! Combien tous les électeurs s'applaudissaient de leur choix ! La joie la plus pure régnait sur tous les visages. Le curé constitutionnel de S monte à la tribune , ses regards annoncent le feu
de son désir, on l'écoute avec intérêt. Qu'il soit envoyé, dit-il, une déflation vers la Municipalité pour la prier défaire annoncer à toute la ville le triomphe de l'innocence, et celui des électeurs par le bruit du canon, et le son des cloches. Cette motion est couverte d'applaudissements. La députation part, le curé en tête, on arrive, on est exaucé, le canon tonne, les cloches se font entendre et les citoyens font retentir les cris de la joie la plus sincère. On annonce le Corps municipal, une députation de la garde nationale, une de la société des Amis de la Constitution, toutes applaudissent à notre choix, la sublime éloquence étale tous ses trésors ; les éloges les plus énergiques font voler au Ciel le nom de Fauchet, et l'Être suprême partage du haut de sa gloire la satisfaction générale.
t Mais qu'entends-je! Quelle fête nouvelle se prépare? Un groupe paraît au milieu de nous. Un génie s'élance au bureau, il tient en main une couronne civique... Fauchet est couronné... Que de larmes coulent/ Quelle scène attendrissante! On part, on s'avance au bruit du canon et de toutes les cloches. Il était huit heures du soir, mais la nuit le disputait au jour. Toutes les maisons sont en feu, un peuple innombrable fait retentir les airs des cris de la véritable joie, et dans cette pompe majestueuse on arrive à la Société des Amis de la Constitution. A peine le grand Fauchet y est entré qu'il est couronné une seconde fois. On lit une ode à sa louange; elle est couverte d'applaudissements. Au milieu de la rue Saint-Jean il tombe une couronne sur la tète de Fauchet, et c'est le Ciel alors qui le couronne pour la troisième fois.
» L'hydre infernale est terrassée. Quatre cents coups lui ont été portés. Ses sept têtes ont roulé au pied du Corps électoral, et le Dieu dc Calvados VA DEVENIR LE DlEU DE LA FRANCE (').
Laissons le Dieu du Calvados poursuivre sa carrière. Deux ans ne seront pas écoulés (jue nous le retrouverons sur le chemin de son Calvaire, montant a l'échafaud.
j1 L'aristocratie confondue, ou triomphe de Claude Fauchet, évêque du Calvados. Imprimée Bayeux