LE GÉNÉRAL DE WIMPFEN A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
Le baron de Wimpfen membre du Comité militaire. — Membre du Comité des pensions. — Rapport sur les pensions militaires.— Projet de décret sur la chose militaire. — Lettre du comte de Crillon. — Le baron de "Wimpfen accusé d'avoir insurgé le régiment de Lorraine. — Décret contre les sous-officiers et soldats du régiment de la Reine, cavalerie. — Vote en faveur de la noblesse. — Proposition pour la défense du Royaume. — Motion contre la destitution du lieutenant-général de Bouille. — Signature au pied d'une protestation du côté droit. — Nombreux rapports sur des matières militaires. — L'abolition du régime féodal et l'égalité des partages. — Diverses démarches dans l'intérêt spécial de la ville deBayeux.
Le général de Wimpfen se renferma à peu près dans les études et les propositions relatives à l'armée. Il semblait qu'à son début aux Etats-généraux , il eût eu des pensées plus
ambitieuses, et qu'il n'eût pas reculé devant la discussion des grandes questions constitutionnelles, et des réformes radicales qui agitaient l'Assemblée. Fut-il intimidé par les talents des hommes supérieurs qui s'emparèrent de la tribune dans les deux camps ? Fut-il découragé par cet abaissement successif de la Royauté qu'il ne voulait point seconder, et qu'il était impuissant à conjurer ? On ne sait ; mais il est certain qu'il évita de bonne heure toute excursion sur ce terrain dangereux où s'égara plus d'un homme de bien.
Ce fut lui qui provoqua le premier l'attention de l'Assemblée sur l'organisation de la force publique (4). Il trouva une vive opposition de la part du côté droit qui ne considérant l'armée que comme la force que la nation confie au monarque pour l'exécution des lois et la défense du pays, soutenait qu'au Roi seul appartenait le droit de régler son organisation, et déniait a l'Assemblée celui de s'en occuper. Le baron de Wimpfen revendiquait pour la nation le droit de faire les lois fondamentales d'après lesquelles la force publique devait être organisée , sauf a ne dépendre, une fois établie, que de la puissance executive. Malgré les efforts de Cazalès la proposition de M. de Wimpfen fut accueillie, et il fut nommé membre du Comité auquel l'organisation de l'armée fut renvoyée. La des difficultés d'une autre nature l'attendaient. Il se trouva en face d'hommes tellement aveuglés , disait-il, par l'amour de la liberté qu'il tremblait que l'ardeur de leurs opinions ne nous précipitassent forcément dans le despotisme. Il y rencontra aussi des novateurs égarés dans le vague des théories, sans expérience des choses pratiques, et auxquels il reprocha vertement de n'avoir appris leur métier qu'a l'école de dessus les esplanades, et d'apporter a la tribune des Romans militaires. Il obtint sur eux un véritable triomphe en
('] Séances des 12 septembre et 3 octobre 1789.
défendant, aux applaudissements de l'Assemblée, l'armée outrageusement attaquée par Dubois de Crancé , et en faisant ordonner l'impression de son discours en faveur du recrutement volontaire (').
Elu l'un des douze membres qui composèrent le Comité des pensions, et à qui échut la tâche arbitraire d'éteindre celles qui n'étaient pas justifiées par des services et de réduire celles qui étaient excessives, il ne voulut pas suivre le cours du torrent qui entraîna quelques orateurs, et se renferma dans l'examen des questions qui se rattachaient seulement a la guerre et à la marine ; il s'occupa surtout des conditions des retraites militaires a accorder a l'avenir (2).
Rapporteur du Comité, il présenta un rapport complet et basé sur des chiffres patiemment étudiés.
« Si le sujet des pensions, disait-il à l'Assemblée, fournit abondamment à la satyre, si la malignité humaine trouve à s'y repaître avec une espèce de justice, il offre aussi un intérêt aux sentiments les plus dignes de vous quand il se présente sous l'image de ces guerriers qui ont enduré la misère des camps, couru les hasards des combats et versé leur sang, pour, en repoussant les ennemis loin des frontières, maintenir la paix dans l'intérieur du Royaume et vous conserver dans vos paisibles jouissances
» C'est aux pensions de MM. les officiers-généraux que commence le scandale. Cependant pour être justes sans cruauté nous ne devons pas confondre les temps passés avec les temps à venir, les principes et les mœurs d'une nation libre, avec les préjugés et les usages d'une nation esclave
» Si l'on ne rencontrait parmi ceux qui sont traités avec magnificence que des noms qui ont illustré nos armes, les noms des héros de Bergues, de Corbach, de Sonderhauzen, de Klostercamp , si l'on n'y voyait que de ces généraux dont les succès en Amérique ont avancé les beaux jours qui suivront notre révolution, et de ces vieux maréchaux criblés de blessures, mutilés et que vous saurez sûrement distinguer, la pensée s'arrêterait avec satisfaction sur cette liste qui ne réveillerait que de glorieux souvenirs, chers à l'estime et à la reconnaissance.
» Mais combien de fois l'armée n'a-t-elle pas vu préférer aux officiers les plus expérimentés des jeunes gens qui n'ayant pas encore usé les sou-
C1) V. Le Point du jour. N" 1611.
is) Id. T. VI. P. 297.
liers de l'école, apparaissaient à la tête des brigades et des divisions avec les mêmes idées qui avaient fait le tourment de leurs régiments ?... »
Le caractère rétroactif de la révision des pensions accordées , cette mesure qui portait la main sur des actes consommés par l'autorité royale dans le plein exercice de son pouvoir, et la proposition d'exclure les femmes et les enfants de la réversibilité, furent attaqués au nom de la politique et de la justice. La bienfaisance des rois, disait-on , doit être immortelle comme leur puissance. Les pensions militaires sont un patrimoine sacré, auquel nul ne doit loucher. Il ne faut pas que le patriotisme aveugle la justice. La rétroactivité briserait des existences formées a l'ombre des bienfaits du Trône.
Le baron de Wimpfen ne put se dissimuler la force de ces objections , et tout en maintenant le droit de l'Assemblée a priver de leurs pensions les enfants gâtés de la fortune et quelle n'eût jamais gâtés, si elle n'eût point été aveugle, il sentit la nécessité d'apporter d'équitables exceptions nominatives a ce que ces projets avaient de trop absolu. Il en réclama une entr'autres , en faveur de la famille du chevalier d'Assas mort à Klostercamp en s'écriant au milieu de la nuit, vingt bayonnettes sur la poitrine : A moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! et sauvant ainsi l'armée. Ses héritiers avaient reçu du Roi une pension de 1,000 livres réversible à perpétuité aux aînés de son nom. Mais quelque fussent ses efforts il ne put obtenir d'exception même en faveur d'un dévouement si noble et si chevaleresque.
Il fut plus heureux pour le général Luckner dont nous avons déjà parlé. La pension qui lui avait été octroyée excédait la limite; il demanda qu'on la conservât dans son intégrité en invoquant ses talents et en rappelant la part que ce général avait prise aux victoires remportées contre nous par le
Grand Frédéric dans la guerre de Sept Ans. « S'il est vrai, » dit Garât, comme M. de Wimpfen l'a dit a la tribune, que » le général Luckner nous ait prouvé ses talents en nous bat- » tant dans la dernière guerre , cette pension me paraît un » contrat sacré. » Cette boutade spirituelle sauva la pension. Il plaida aussi avec chaleur la cause des trois enfants et des neuf petits enfants du maréchal de Lowendal dont le nom était inséparable de l'imprenable Bergopzoom soumise à la France par ses victoires (').
Un certain mécontentement se manifesta dans l'armée contre le baron de Wimpfen; les militaires réduits se plaignirent; les autres trouvaient que leurs espérances étaient trompées par la modicité des pensions promises. Il se crut dans la nécessité de publier par la voie des journaux une lettre à tous les militaires retraités dans laquelle il leur exprima toute sa sollicitude , justifia ses intentions, et rappela les sentiments qu'il avait toujours manifestés à l'égard de ses frères d'armes (2).
Le Comité militaire nommé par l'Assemblée n'avançait point dans ses travaux. L'impatience s'empara de l'esprit du baron de Wimpfen qui en face des désordres de chaque jour trouvait que l'armée devenait, disait-il, plus aisée à égarer qu'a organiser. Devançant le moment de la discussion il fit imprimer un projet de décret sur la chose militaire , avec l'exposé de ses motifs afin de rendre public par la voie de l'impression ce qu'il ne pouvait parvenir a dire a la tribune.
On retrouve dans cet exposé (3) une grande partie des idées et même des phrases de son ouvrage sur les encouragements militaires (4). Ennemi , a la tribune nationale
(') Rapport du Comité militaire.— 1790.
(2j Moniteur de 1790. N° 219.
(3) Projet de décret sur la chose militaire. — Imprimerie nationale. 1790.
{*) V. p. 56 et suiv.
comme dans ce mémoire, de ces faiseurs qui croyaient qu'il avait suffi du pèlerinage de Berlin et d'un regard du Grand Frédéric pour être aimantés de son génie, il défendit avec une grande vigueur, qui s'inspirait d'ailleurs de sa reconnaissance, la conservation au service de France des régiments allemands.
Le projet de décret du baron de Wimpfen en dix-huit articles ne fut point adopté. Il en prit son parti, et dans la confuse discussion a laquelle les projets qui lui furent préférés donnèrent lieu, il s'attacha particulièrement a s'opposer à toutes les réformes qui pouvaient affaiblir le commandement. « Un général d'armée, disait-il, doit-être obéi comme Jupi- » ter qui remue tout l'Olympe par le seul mouvement de son » œil. Pour remuer une machine telle qu'une armée les » agents moteurs doivent former une chaîne le long de la- » quelle les conceptions et les ordres du chef courent , se » répandent, arrivent et s'exécutent avec la rapidité du feu » électrique (*). »
Ces projets militaires furent les occupations politiques les plus sérieuses du baron de Wimpfen a l'Assemblée nationale. Ils lui conquirent l'estime et l'approbation des hommes les plus compétents de l'Assemblée. On en pourra juger par la lettre suivante écrite par l'un de ses anciens compagnons d'armes en Amérique, a Mahon et a Gibraltar, le comte de Crillon , qui a survécu à la Révolution et est mort pair de France. Cette lettre d'un juge éclairé en dit plus que toutes les réflexions :
« Grand merci de votre excellente et savante dissertation sur l'organisation d'une armée. Tous vos principes sont développés avec tant de sûreté qu'un enfant les saisirait. J'applaudis à la sagesse de vos vues, à la netteté de vos pensées et surtout à cette tournure ingénieuse que vous savez donner
(') Observation préliminaire. - 18 avril 1790. Imp. nationale.
aux choses les moins susceptibles d'ornement. Tout cela prouve l'homme de génie, l'homme profond et initié aux principes de tout ce qu'il professe. Qu'il serait à désirer que tous les membres de nos Comités, que quelquesuns du moins eussent la tète, aussi bien organisée que vous !.... Il y a des choses si profondément pensées et si énergiquement exprimées dans votre dernière qu'elles feraient honneur à Montesquieu..... — 8 août 1790. »
Les principes de la subordination et de l'obéissance passive des soldats que M. de Wimpfen avait professés toute sa vie, et qui faisaient le fondement des opinions qu'il avait manifestées dans ses discours et dans les rapports qu'il avait rédigés sur l'organisation militaire, avaient blessé les hommes qui travaillaient l'armée , et l'excitaient à l'insoumission. Sa popularité, avait pâli, même a Bayeux. Son nom ne recevait déjà plus de quelques-uns cette ovation qui avait signalé ses débuts à l'Assemblée constituante. Un outrage anonyme avait brisé les plaques apposées aux extrémités de la rue qui portait son nom ('). Il vint cependant se reposer dans cette ville pendant quelques jours de ses travaux législatifs au sein de sa famille, dans le mois de septembre 1790. Ce voyage devint l'objet d'une odieuse accusation contre lui, et d'un chagrin qu'il ressentit peut-être trop vivement. Le régiment de Lorraine H était depuis longues années en garnison a Bayeux. Paisible, ami de l'ordre, essentiellement obéissant aux injonctions de ses chefs respectables, MM. de Buffon (5) et de Pras-
(!) Reg. de l' Hôtel-de- Ville.— 1790.
(2) Le 47e régiment de ligne.
(3j M. de Buffon fut promu maréchal-de-camp en novembre 1790. La Municipalité lui en adressa ses félicitations. On lit dans celte lettre :
« Jamais notre cité n'oubliera que vous avez été le chef du régiment de * Lorraine, que c'est à votre sagesse, à votre profonde intelligence que nous » devons /l'avoir joui d'un repos qui est prêt à nous fuir, ensorte que tout en » applaudissant à votre promotion nous ne pouvons nous empêcher de nous » plaindre des circonstances qui semblent se réunir pour affliger notre mali heureuse ville. »
lin, l'autorité de la ville de Bayeux l'avait toujours trouvé plein de dévouement pour assurer la tranquillité publique. Elle lui en avait donné une preuve en déférant au régiment tout entier le titre de citoyen de Bayeux (*), honneur inusité et assez bizarre, mais qui prouve en faveur de son bon esprit et de la reconnaissance de la cité. A peine M. de Wimpfen fut-il retourné de l'Assemblée qu'une inculpation odieuse partie de Bayeux et relevée par la presse de Paris l'accusa d'avoir excité pendant son séjour dans cette ville une insurrection dans le régiment de Lorraine. Cette rumeur courut sur les bancs de l'Assemblée, et au lieu de la dédaigner, M. de Wimpfen qui avait déjà vu l'exemple des dangers de laisser s'accréditer, en temps de révolution , le moindre bruit qui pût fournir un prétexte à la calomnie, s'empressa d'écrire au Conseil municipal de Bayeux la lettre suivante qu'il fit publier et dans le Moniteur et dans tous les journaux :
« Aux Officiers municipaux de Bayeux.
« Messieurs, le caractère de Député à l'Assemblée nationale ne me permet pas d'être indifférent au bruit atroce répandu par quelques monstres qui m'accusent d'avoir fomenté à Bayeux une insurrection parmi les soldats du régiment de Lorraine. J'attends de votre équité que vous ferez tout ce que vous pourrez pour détruire une calomnie à laquelle aucune action de ma vie n'a pu prêter le moindre fondement, et dont mes principes et mon caractère connu auraient dû me mettre à couvert.... Je n'ai jamais parlé du régiment de Lorraine que pour faire l'éloge du bon esprit qui y régnait, de son excellente administration dont M. de Buffon m'avait donné connaissance. J'ai une telle opinion des sentiments d'bonneur qui animent ce régiment que je passe condamnation sur les faits qu'on m'impute s'il se présente un seul de ces braves gens qui dépose contre moi. Je ne demande point d'autre preuve.... t
(l) Délibération en date du 14 juillet 1790.— « Le Conseil-général pro- » clame le régiment de Lorraine Citoyen, et invite les chefs dudit régiment » d'honorer du titre de citoyen de Bayeux tout soldat qui quittera le régi- » ment, et d'employer ces qualités dans les cartouches qui seront délivrées » à ceux qui auront bien mérité, s
L'esprit d'indépendance qui s'était emparé de la nation n'avait point épargné l'armée. Aux habitudes d'obéissance absolue qui font la force de l'organisation militaire et la sécurité du pays avaient succédé l'insubordination et le désordre. Les sous- officiers et soldats presque tous enfants du peuple différaient avec leurs chefs autant d'opinion que de naissance ; ceux-ci avec lesquels les soldats étaient en opposition de sentiments et de langage avaient perdu sur eux toute influence et tout prestige. Aussi l'anarchique intervention des Jacobins dont pullulait chaque ville de garnison n'eut-elle pas a faire de grands efforts pour amener la désorganisation de la discipline affaiblie.
Le régiment de la Reine, cavalerie, fut entraîné le 12 août 1790 par cet esprit de désordre. Les sous-officiers et soldats voulurent s'emparer de la caisse du régiment , et forcèrent leur colonel a leur délivrer une somme de 30,000 fr. qu'il fut obligé de leur abandonner pour en éviter le pillage. L'Assemblée nationale fut saisie des plaintes que causait cet événement. M. de Wimpfen, au nom de la discipline, s'éleva contre ces désordres, et fit décréter le 26 octobre 1 790 l1) que le ministre de la guerre remettrait la somme enlevée à la caisse du régiment et qu'elle serait remboursée a l'Etat par les sous-officiers et soldats au moyen de la retenue sur leur solde d'un sou par jour.
La célèbre nuit du 4 août 1789 n'avait pas vu seulement détruire tous les droits féodaux qui pesaient sur les campagnes : mais elle avait été témoin du sacrifice de tous les anciens privilèges afin qu'en France il n'y eût désormais qu'une seule nation, une seule famille, un seul empire. Cette abolition des privilèges impliquait celle de la noblesse ; cependant on voulut qu'une loi formelle vint interdire tout prétexte a sa résurrection.
(') Moniteur de 1790. — N" 301.
Lors de la discussion de celle mesure, le baron de Wimpfen ne partagea point l'opinion des amis politiques avec lesquels il votait habituellement. Ceux-ci par l'organe de Mathieu de Montmorency, de Lafayelte et des frères de Lameth demandèrent avec ardeur « la suppression de ces distinctions « puériles dérivant du règne féodal et devant être anéanties » comme il l'a été lui-même ('), » le baron de Wimpfen ne fît point de discours , mais il fut du nombre de ceux (2) qui votèrent contre l'anéantissement de l'ordre qui l'avait élu et dont il était le représentant (3).
La fuite du Roi a Varennes l'appela a la tribune dans l'intérêt de la défense du Royaume contre une attaque que l'on pouvait aisément prévoir de la part des puissances étrangères. On supposait généralement qu'un mouvement des Autrichiens avait été combiné avec le départ de la famille Royale. Pour se mettre en mesure de les repousser, le général de Wimpfen prit la parole, et fit rendre deux décrets qui ordonnaient au Comité militaire de s'occuper sans retard de la défense extérieure du Royaume, et de l'achat des chevaux et des équipages nécessaires a une armée (4).
Sous la pression de cet événement Rœderer, organe du parti hostile a la Royauté et à qui plus tard échut près d'elle le rôle équivoque de la conduire au sein de l'Assemblée lé-
(') Séance du 19 juin 1790.— Paroles de Charles de Lameth.
(-) Biographie universelle. — V° de Wimpfen.
(3) Loi du idjuin 1790 : L'Assemblée décrète que la noblesse héréditaire est pour toujours abolie ;... qu'aucuns titres ne seront ni pris par qui que ce soit, ni donnés à personne ;... qu'aucun citoyen ne pourra porter ni
faire porter de livrée, ni avoir d'armoiries Loi du 27 septembre 1791 :
Tout citoyen français qui insérera dans des actes quelconques quelques-unes des qualifications... ou titres supprimés... sera condamné par corps à une amende égale à six fois la valeur de sa contribution mobilière... rayé du tableau civique et incapable d'occuper aucun emploi...
(*) Moniteur de 1791.— N° 175.
gislative, attaqua avec violence la conduite du marquis de Bouille et proposa que sans retard il fût destitué de ses fonctions d'officier général. A cette proposition qui violait la loi, le général de Wimpfen s'élance à la tribune , et fidèle aux règles militaires : « Vous avez décrété, dit-il, que nul ofïi- » cier ne pourra être destitué sans un jugement préalable. » Vous voulez que M. de Bouille ne puisse plus exercer ses » fonctions. Eh bien ! suspendez-le; mais le destituer, vous » ne le pouvez, car il ne faut jamais s'écarter des principes.»
Les débats que l'arrestation et le retour de la famille Royale firent naître dessinèrent d'une manière tranchée les divers partis qui se partageaient l'Assemblée.
Le parti républicain ne dissimulait plus ses espérances et voyait grossir ses rangs ; on supposait qu'il n'était pas sans appui, même dans les hautes régions politiques. De leur côté les royalistes de l'Assemblée se réunirent pour faire une protestation en faveur du principe monarchique et des droits de la Royauté.
Cette protestation se terminait par ces mots qui en résument l'esprit et le motif :
« Nous plaçons notre unique honneur, notre devoir le plus sacré, à défendre de toutes nos forces, de tout notre amour pour le sang des Bourbons, de tout noire attachement aux principes que nos commettants nous ont transmis les intérêts du Roi et de la famille royale, et leurs droits imprescriptibles.
» En conséquence nous continuerons par le seul motif de ne point abandonner les intérêts de la personne du Roi et de la famille Royale d'assister aux délibérations de l'Assemblée nationale ; mais ne pouvant ni avouer ses principes, ni reconnaître la légalité de ses décrets nous ne prendrons dorénavant aucune part aux délibérations qui n'auraient pas pour objet les seuls intérêts qui nous restent à défendre.
» Fait à Paris, le 29 juin 1791. -v
Deux cent quatre-vingt-dix-huit signatures accompagnèrent cette protestation. On y trouve tous les noms du côté
droit de l'Assemblée. On fut étonné d'y rencontrer celui de Félix de Wîmpfen ('), qui jusques-là avait voté sur les questions constitutionnelles avec le côté gauche, Cette signature fut considérée comme une protestation contre cette infidélité du cœur que les royalistes lui avaient reprochée. Il fut vivement attaqué par la presse anti-monarchique. Mais modifiant ou du moins expliquant le sens qu'on devait attacher à sa coopération a la protestation du côté droit , il publia successivement deux lettres H dont voici la moins équivoque, et qui furent à leur tour attaquées par la presse royaliste :
t Comme il m'est revenu que plusieurs membres de l'Assemblée nationale avaient formé le projet de s'en retirer pour ne point participer au cbangement de gouvernement qu'on prétendait que l'Assemblée nationale projetait, et que d'un autre côté on se servait de mon nom pour propager les principes du républicanisme, j'ai voulu déclarer que loin de me retirer de l'Assemblée j'y serai plus assidu que jamais pour y défendre la Constitution que j'ai juré de maintenir, s'il était possible que l'absurde calomnie qu'on se plaisait à répandre pût avoir quelque fondement. Tels sont les seuls principes que j'ai entendu manifester en signant la déclaration de M. de la Blache, qui ne me paraît susceptible d'une autre interprétation
qu'en en forçant le sens littéral.
» Wîmpfen. »
C'était la un dernier effort pour ressaisir une popularité qui commençait a lui échapper.
Les attaques dont il devint l'objet ne le détournèrent point de son but. Il continua toujours ses travaux sur l'organisation militaire et la discipline de l'armée. Rapporteur du Comité militaire dans les années 1790 et 1791, il proposa un projet de décret sur les invalides, et sur la retraite des soldats (5). Ce fut également sur son rapport que l'Assemblée
(') Histoire de V Assemblée constituante. — Bucbez. P. 365. ls) Moniteur de 1791.— N0s 189—202.
(5) Id. de 1790.
rendit un décret portant que la décoration militaire serait accordée à tous les officiers après vingt-quatre années de service (*), et plusieurs autres relatifs au maintien provisoire de la garde nationale de Caen (2), aux officiers des grenadiers royaux, à l'avancement des colonels et lieutenants-colonels (3), aux pensions et remboursements militaires (4), et qu'elle adopta la plupart des dispositions du Code pénal militaire (5).
Ce fut le dernier acte législatif de M. de Wimpfen. La date en est la même que celle de la clôture de l'Assemblée nationale que Louis XVI fit en personne le 30 septembre
Les distinctions honorifiques , de supériorité et de puissance résultant du règne féodal, abolies, — les dîmes de toute nature éteintes, — les privilèges pécuniaires en matière d'impôts supprimés a jamais, — tous les immeubles dans quelques mains qu'ils fussent, assujétis aux subsides dans la même forme, et de la même manière, — l'admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics proclamée en même temps que la suppression de la vénalité des offices, — la main-morte, la servitude personnelle, la corvée et la taille anéanties, — les privilèges de la nobilité des biens détruits, — les droits fonciers jusqu'alors inamortissables déclarés rachetables l6) , — la suppression des jurandes et maîtrises , affranchissant de toutes entraves la liberté du travail et la libre concurrencée7), — toutes ces mesures décrétées par l'Assemblée nationale, qui changeaient en quelques mois la face de la France , avaient satisfait ou plutôt dépassé toutes les aspirations, tous les désirs exprimés dans les cahiers du tiers-Etat (s). Elles altachè-
(l) Moniteur.— 1791.— {-) Le Point du Jour.— N° 14G. — (5) Moniteur. —1791.— (*) Le Point du Jour.—N° 275. — (5) Histoire de l'Assemblée constituante.— Buchez.— T. V, p. 538. — (,;) Décrets des 4-G-7-8 et 11 août 1789.— 15 mars 1790. — 7) Décret du 2 mars 1791. — (SJ V. pages 99 et suiv.
rent à la Révolution, par le lien des intérêts , les masses à qui profitaient ces améliorations nombreuses apportées à leur condition, à leur état, à leur fortune.
De toutes les innovations il en fut une qui eut, en Normandie surtout, un inexprimable retentissement. Ce fut celle qui abolit définitivement toutes les inégalités résultant du droit d'aînesse, de la distinction des sexes, et qui appela tous les enfants au partage égal de l'héritage paternel (*).
Soixante-cinq ans se sont écoulés depuis cette époque. L'inégalité ancienne est a peine aujourd'hui un souvenir oublié du passé. L'égalité des enfants devant la fortune des père et mère comme devant leur tendresse et leur affection s'est infiltrée dans les mœurs tellement qu'elle semble aujourd'hui un droit naturel irrévocablement écrit dans la loi comme dans tous les cœurs.
Mais qu'on se reporte a cette année 1 791 , dans notre Normandie, au sein de cette province constituée depuis des siècles sur le principe iéodal de la propriété du sol, parmi celte génération de cadets sacrifiés aux aînés C2), de femmes et de filles exhérédées sans distinction de caste, et ne comptant pour rien dans la famille devant les fils, moins encore que le puiné devant l'aîné, dépouillées du titre et des droits dlièritiêres, à peine réduites a ceux de créancières d'une modique rente légitimaire (5) ; — qu'on se figure donc cette législation nouvelle tombant tout-a-coup au milieu de ces nombreux deshérités , effaçant d'un trait de plume les vieux principes traditionnels normands, inaugurant la famille moderne sur le principe de l'égalité, supprimant en un jour la hiérarchie qui établissait des différences entre les frères , des degrés entre ceux-ci et
(!) Loi des 15 mars 1790 — 8-15 avril 1791.
(*) Art. 237-337 et suiv. de la Coutume de Normandie.
(5) Art. 250-251-269-350 ici.
leurs sœurs, fondant au profit des femmes et des filles un droit égal à leurs frères dans la propriété du sol, cette passion des Normands , les enrichissant de suite au moins par l'espérance, — et l'on concevra avec quelle allégresse elle fut reçue par les populations de la Normandie, combien elle créa, dans toutes les classes, de familles intéressées au maintien de cette révolution dont les principes l'avaient inspirée !
« Réjouissez-vous, s'écriait avec a-propos un journal, caressant, dans le style du temps, la fibre populaire, « Réjouis- » sez-vous, belles filles de la Normandie, vous n'aviez pour » vous que votre bonne mine et vos attraits, et ça ne pèse » pas lourd dans ces temps-ci ; mais voila la loi sur l'égalité » des partages, qui est une fameuse idée ! Vous ne serez plus » séquestrées dans des cloîtres a maudire les créateurs de » vos jours ! Vous ne serez plus les premières servantes de » vos frères (V. »
Le général de Wimpfen s'était, par devoir comme par affection, constitué le défenseur de tous les intérêts de la ville de Bayeux qui pouvaient se trouver menacés ou en souffrance dans ces temps agités. Les registres de l'Hôtel— de— Ville constatent ses efforts de tous genres. Aux services que j'ai déjà successivement signalés , il faut joindre des démarches à la suite de l'émeute contre les aides et gabelles, — les sollicitations pour obtenir que le tribunal d'appel que l'on espérait voir sortir des débats sur l'organisation judiciaire fût fixé dans la ville de Bayeux où vingt-cinq ans auparavant avait siégé le conseil supérieur, — les préparatifs et les soins de la réception des députés de la ville et de la garde nationale à la fédération (%
(') Histoire morale des Femmes.— Legouvé.— P. 38.
(2) Ces députés étaient au nombre de onze, et reçurent chacun une indemnité de 130 liv. La députation fut chargée « de porter au pied du trône s du plus chéri des Rois et de nos augustes législateurs l'expression du res- » pect, de l'adhésion la plus entière à tous les travaux de l'Assemblée na-
— les réclamations en faveur des prêtres vieux et pauvres, ruinés par les nouveaux décrets, — les dons patriotiques de la ville de Bayeux, égarés en route, a retrouver, et dont le retard pour arriver à leur destination faisait murmurer les citoyens,— les précautions a prendre pour préserver le pays de l'inégalité dans la nouvelle répartition des contributions, — la division du district en cantons, — les divers conflits qui s'élevaient dans ou entre les communes, etc., etc. Une grave préoccupation fut causée à l'Administration par la situation des hôpitaux devenue précaire à cause de la suppression de certains droits dont ils jouissaient, la privation des secours de l'Evéque et du Clergé, et par le désordre qui s'y introduisit. M. de Wimpfen devenu le confident de ces graves soucis multipliait ses démarches pour obtenir des secours destinés au soulagement de ces maisons. » Que les pauvres ont de grâces » à vous rendre ! Quel bien vous faites a nos hôpitaux ! Votre » zèle et votre vigilance vont leur sauver la vie, et perpétuer ces » établissements précieux !» lui écrivaient les officiers municipaux le 13 octobre 1790. Au surplus toutes les affaires graves et sérieuses, indépendamment de celles plus nombreuses encore qui concernaient des intérêts privés , trouvèrent dans M. de Wimpfen un conseil, un avocat et un appui. La plus importante de toutes resta malheureusement sans résultat. Il s'agissait de faire concourir ensemble trois projets caressés depuis longtemps par les Bayeusains et toujours poursuivis avec ardeur, l'établissement d'un port à Port-en- Bessin, la coupure de la fosse du Soucy, et la construction d'un canal pour conduire à la mer les eaux des rivières de la
* tionale, à ses décrets, à la Constitution du Royaume, de renouveler le » serment de vivre et mourir fidèles à la nation, à la loi et au Roi, de lui » assurer que le cœur de tous les habitants de Bayeux sera nni à celui de » leurs députés lorsqu'ils renouvelleront ce serment solennel en face de » toute la France.»— Délibération du {"juillet 1790.
Drôme et de l'Aure. La ville de Bayeux avait voté pour concourir a ces travaux une somme de 24,000 livres payables en six ans et un impôt extraordinaire d'un sou par livre ('). Grâces aux soins du général de Wimpfen cette grave affaire touchait à sa solution; déjà même des granits qu'on a pu voir longtemps sur le rivage avaient été apportés pour un commencement des travaux ; mais les finances de l'Etat, et les événements politiques empêchèrent la réalisation de cette entreprise. Aujourd'hui , après plus de soixante ans d'intervalle, on achève le port de Port-en-Bessin (2), et des éludes (5) provoquées pour le canal de la fosse du Soucy peuvent faire présager dans un avenir peu éloigné l'exécution de ces projets d'une autre époque marqués au coin d'un grave intérêt public.
Plus encore que l'ingratitude des hommes , le temps et l'oubli effacent le souvenir des services ; il y a, ce semble, quelque chose de touchant a retrouver et d'équitable a rendre au jour, après soixante-cinq ans d'intervalle, ces preuves irrécusables de la bienveillante sollicitude d'un mandataire du pays.
(») Délibération du 27 septembre 1791.
(2) Les premières démarches officielles pour la réalisation de ces projets remontent à 1744. Elles furent appuyées par le duc de Luxembourg, alors gouverneur de la Normandie, et par M. de La Briffe, intendant de la généralité de Caen. De nombreux commissaires ont été successivement envoyés, des plans et des devis ont été soumis au gouvernement des rois Louis XV et Louis XVI. L'Assemblée nationale, le Directoire, le Consulat ont été saisis de la question, qui a été résolue enfin sous le roi Louis-Philippe par la loi du 16 juillet 1845. La ville de Bayeux contribue dans le coût de ces travaux pour une somme de 100,000 fr. Puissent les espérances de prospérité que les générations qui se sont succédées ont fait reposer sur la construction de ce port ne point être déçues !
(3) Délibération du Conseil général du Calvados du 2G août 1853.— Bapport de M. le Préfet à la session de 1854.