LA PATRIE EN DANGER
Le général de Wimpfen commandant le département du Calvados.— Félicitations de l'Administration municipale de Bayeux. — Le général de Wimpfen n'émigre pas. — Il est fait lieutenant-général. — La guerre.— La patrie en danger. — Enrôlements volontaires. — Zèle et travaux de l'Administration municipale. — Sermon de l'abbé Gasnier.
Avec l'Assemblée constituante, la carrière politique du général de Wimpfen allait finir ; mais sa carrière militaire n'était, point bornée. Prévoyant d'avance le moment où la fin de la législature lui donnerait des loisirs, les députés de l'Alsace,
qui avait été son berceau, demandèrent au Roi de lui contier le commandement de leurs départements. A cette nouvelle, les Officiers municipaux de Bayeux s'empressèrent d'adresser au Roi, à la Reine, au Ministre de la guerre!1) une demande vive et pressante pour obtenir que la préférence fût accordée au département du Calvados.
Ce témoignage public de confiance doit être consigné ici :
« Sire, disaient-ils au Roi, .... M. de Wimpfen est maréchal-de-camp. Par son expérience, par ses talents militaires, par sa fidélité à toute épreuve à la personne sacrée de Votre Majesté, il mérite d'être employé, et nous espérons que vous daignerez le distinguer et l'appeler à votre service.... Sire, un seul mot de Votre Majesté et vous faites le bonheur d'un département important.... Confiez-lui de l'emploi dans le département du Calvados. C'est la grâce que les Officiers municipaux de Bayeux, prosternés aux pieds de Votre Majesté, implorent de votre bonté et de votre justice. Nous exprimons le vœu de notre garde nationale, celui de notre commune. Daignez, Sire, exaucer notre prière, elle est dictée par des cœurs soumis, fidèles et attachés, et qui ne cesseront de veiller pour assurer aux lois leur empire, et à Votre Majeté le règne le plus long et le plus glorieux.»
« Nous craignons, avec bien de la raison », écrivaient-ils au ministre de la guerre, « de perdre un de nos concitoyens, plus fait que tout autre s'il est appelé au commandement du Calvados, pour faire aimer la Constitution, pour faire respecter la loi, et pour maintenir la tranquillité publique...
Malgré ces réclamations, M. de Wimpfen fut appelé à un commandement dans l'Alsace. La ville de Bayeux ne se rebuta pas, et sur une nouvelle pétition (2) le général de Wimpfen fut nommé au commandement du Calvados immédiatement après la session. La Municipalité de Bayeux lui en offrit ses félicitations dans les termes les plus affectueux (5).
Pendant la session législative une grave question s'était po-
(') Lettre du 2 mars 1791. — i?^. de l'Hôtel-de-VUle.
(2) Adresse au Roi et lettre au ministre.— 6 mai 1791.— Reg. del'llôtel-
de-Ville.
(3) Lettre «lu 11 octobre 1791 .— Reg. de V Hôtel de-Ville.
sée devant l'esprit de M. deWimpfen; elle s'y posa plus pressante encore lorsque l'Assemblée constituante eut cessé ses travaux. Emigrera-t-il ? ou restera-t-il sur le territoire français ?
Ce fut sans doute pour lui l'objet d'une perplexe incertitude, d'un combat entre ses sentiments, ses devoirs, ses préjugés et ses opinions Sans contester ce que l'émigration avait de chevaleresque, on en a jugé à des points de vue différents, après les événements accomplis, les convenances ou les inconvénients. Plus de soixante ans ont passé sur cette question sans la résoudre. Le général de Wimpfen crut devoir imiter ceux de ses frères d'armes qui restèrent sur le sol de la patrie , et ne céda point à l'entraînement qui en conduisit beaucoup d'autres sous les drapeaux des Princes émigrés H.
Quoiqu'il en soit, le général de Wimpfen resta peu de
(') J'eusse désiré pouvoir préciser le nombre de personnes nobles ou autres de l'arrondissement de Bayeux qui émigrèrent. Les listes des émigrés furent si variables, soumises tantôt à tant de sévérité, tantôt à plus d'indulgence, elles devinrent aussi si souvent des tables d'inique vengeance, les radiations prononcées furent suivies de tant de réintégrations qu'elles ne peuvent fournir que des renseignements inexacts. D'ailleurs beaucoup rentrèrent après quelques mois de séjour à l'étranger, et furent plutôt des voyageurs que des émigrés. Le document le plus digne de confiance est l'état des émigrés ou de leurs représentants qui ont obtenu une part dans l'indemnité accordée par la loi de 182."). Cet état même est incomplet, car il ne comprend que les noms de ceux dont les biens avaient été confisqués, et parmi les émigrés il y en avait un certain nombre sans fortune, ou des fils de famille que n'atteignirent pas les partages de présuccession ; d'autres, ce furent les moins nombreux, échappèrent au séquestre national. Cependant en prenant pour règle cet état des indemnitaires, on trouve que des indemnités ont été accordées dans le département du Calvados à soixante-quinze familles d'émigrés de l'arrondissement de Bayeux, en ce non compris les familles d'ecclésiastiques déportés ou émigrés. En y ajoutant tout au plus une quinzaine de noms rentrant dans les exceptions ci-dessus, on peut fixer à quatre-vin<;t-dix environ le nombre de personnes de cet arrondissement qui prirent part à l'émigration.
temps clans le Calvados, et passa bientôt du calme de la vie de famille qu'il venait de retrouver à une vie orageuse. L'émigration des officiers généraux avait été si considérable que sans faveur et par ancienneté, en même temps que Dumouriez avec lequel il eut plus d'un trait de ressemblance, il fui fait Lieutenant-général , ce qui l'enlevait au commandement qu'il exerçait. On était alors dans les premiers mois de 1792. On se préparait à la guerre. Le lieutenant-général de Wimpfen fut envoyé dans les départements du Nord où se réunissait une armée commandée par le maréchal Luckner qui venait d'être revêtu de sa nouvelle dignité.
Les souverains de l'Europe ne pouvaient voir sans inquiétude une grande nation détruire ses institutions et avilir le trône et l'autorité; d'une autre part, ils espéraient trouver une proie facile dans une nation divisée. Quelque temps incertains, ils finirent par prendre une attitude hostile; de leur côté, les émigrés s'organisaient militairement en Allemagne sous la conduite des Princes. Les conflits extérieurs et les luttes de l'intérieur devaient forcément amener la guerre. Bientôt elle fut résolue , proposée par le Roi a l'Assemblée législative et acceptée avec acclamation dans la mémorable séance du 20 avril 1792.
Cette guerre fut annoncée avec une sombre solennité. La France entière retentit de ce cri terrible proféré par l'Assemblée : La Patrie est en danger ! Dans les cités , dans les villages, partout il arriva avec la rapidité de l'éclair. Amis et ennemis de la révolution sont d'accord pour reconnaître l'enthousiasme et l'ardeur qui éclatèrent à la révélation de ce péril.
La ville de Bayeux ne fut pas la dernière à suivre cet élan ('). L'Administration s'empressa sans perdre un instant
(') Procès-verbal du 6 mai 1792.
d'organiser la garde nationale ('), de se procurer des canons pour armer son artillerie (2), d'envoyer des commissaires à Paris pour faire confectionner des effets d'équipement, de réunir tous les cuivres, bronzes et autres matières de cette espèce qui se trouvaient dans la Cathédrale et autres Eglises pour faire fabriquer des bouches a feu autant que la matière pouvait le comporter (3).
Pour exalter le patriotisme un arbre de la liberté fut offert par le club des Amis de la Constitution devenu la Société populaire. Il fut planté sur la terrasse en face de l'Hôtel-de- Ville (4), dans une solennelle cérémonie. Tous les citoyens furent appelés a s'armer pour la défense de la patrie : « Vos » frontières sont menacées , s'écriait le Corps municipal de Bayeux (5) ; « Déjà même la terre sacrée de la liberté a été » violée par cette horde impie d'esclaves et de rebelles qui « ont juré votre ruine. Soulïrirez-vous qu'ils vous apportent » des chaînes. Voulez-vous retourner sous le régime oppres- » seur du fisc et de la féodalité ?... Que les hommes jeunes » et robustes qu'aucuns liens n'attachent à leurs foyers se ren- » dent où la gloire et le devoir les appellent.» Ceux qui ne pouvaient s'enrôler furent invités à contribuer par des offrandes volontaires à l'équipement des braves qui allaient se dévouer.
Ce double appel fut entendu. Un autel de la patrie fut dressé sur la place Saint-Patrice pour y recevoir les enrôlements et les dons patriotiques.
Au premier son du tambour , en moins de vingt-quatre heures, avec un admirable élan, près de trois cents citoyens
(') Procès-verbal du 13 mai 1792.
(*) Id. du 9 mai 1792.
(3) Id. du 30 mai 1792.
(*) Aujourd'hui la Bibliothèque.
(s) Proclamation du 29 avril 1792. — Iii»[>. de la ve Nicolle.
de Bayeux y montèrent, et aux chants des Hymnes de la liberté souscrivirent leurs engagements.
Non-seulement les jeunes gens en âge de porter les armes, mais des pères de famille s'enrôlèrent. Des vieillards , anciens soldats, semblèrent retrouver les forces de l'âge mûr pour répondre a l'appel de la patrie en danger. Parmi les plus ardents a animer la jeunesse par leur exemple, était un vieux soldat de l'ancien régiment de Beauvoisis, jeté par un mariage de garnison dans la ville de Bayeux. Etienne Linchamps était son nom. Il avait fait les guerres d'Amérique et de Hanovre. Ce fut lui qui, quoiqu'âgé de 63 ans et père de famille, monta le premier à l'autel ('). On vit l'une des deux compagnies d'artillerie (celle de la section du levant), s'enrôler toute entière.
Conduits aux portes de la ville par toutes les autorités publiques, au son de la musique et des tambours, au chant des Hymnes patriotiques, ces trois cents braves armés et équipés avec une excessive rapidité formèrent un bataillon sous le nom de 6e bataillon bis du Calvados.
Ces chants, celte musique, cette solennité inaccoutumée, les vœux, les serrements de mains de la foule qui se pressait dans les rues, les mouchoirs balancés aux fenêtres, les fleurs pleuvant sur les bayonnettes et les sabres, tout électrisait le cœur de ces jeunes hommes obéissant à la voix du pays menacé. Ils furent dirigés d'abord sur le camp de Meaux où se rassemblait une armée, et plus tard sur Lauterbourg à la frontière.
D'un autre côté les offrandes , les dons patriotiques se
(*J Linchamps partit dans le 6e bataillon bis du Calvados, et devint capitaine. Plus tard, le 19 floréal an 2, la ville lui fit don d'une rente perpétuelle de 50 francs, dont le capital destiné à un serviteur de la patrie avait été fourni par M. Cahier, père de M. Cahier de Gerville.— Délibération du 19 floréal an 2.—Reg. de l'Hôtelde- Ville.
multiplièrent. Ils arrivèrent à un chiffre tel que le Conseil put promettre une indemnité de 300 livres a chaque épouse de citoyen marchant à la frontière, 50 livres a chacun d'eux, et cinq sous par jour a chacun des enfants de ceux-ci , s'ils étaient nécessiteux (').
Ces sacrifices pécuniaires étaient considérables pour le temps. La création des assignats, quoique non encore dépréciés, avait fait cacher le numéraire et amené une crise monétaire. Le commerce privé de monnaie n'avait presqu'aucun moyen d'échange. L'administration prit le parti d'émettre une monnaie fiduciaire, des billets de confiance de la valeur de cinq et de quatre sous afin de faciliter aux citoyens le moyen de satisfaire à leurs engagements et au paiement des menues dépenses journalières (2). Ces billets confectionnés avec toutes les précautions désirables a la maison commune sous l'inspection de deux commissaires devaient être échangés contre des assignats de cinq livres et au-dessus. Ils eurent un grand crédit, rendirent service a la classe ouvrière et furent exactement remboursés.
Quand on étudie les nombreuses délibérations du Corps municipal de cette époque, on est étonné de la multiplicité et de l'étendue des travaux auxquels il fut obligé de satisfaire. On ne l'est pas moins de ia prudence et de la sagesse des mesures adoptées par lui, malgré le désordre des passions excitées, et au milieu des préoccupations les plus graves, dans ces moments de crise où une étincelle suffisait pour allumer un incendie.
Sans doute les actes de ces administrations portent bien le cachet révolutionnaire ; mais cette empreinte est beaucoup plus dans le style et les paroles que dans les actions et les
(') Délibération du 31 septembre 1792 et jours suivants. (2> Délibérations de mars et avril 1792.
faits. En voici un exemple : à peine la catastrophe du 10 août 1792 fut-elle connue que quelques exaltés de la Société populaire réclamèrent a grands cris que le mot Royal fût supprimé de toutes les inscriptions où il se trouvait ; que les armoiries fussent effacées partout où il en existait encore, même dans les églises , et surtout qu'un nouveau nom fût donné sans retard à la place Louis XVI. Les deux premiers chefs furent accordés sans difficulté, mais le troisième fut rejeté a l'unanimité moins deux voix, et le Conseil déclara avec une louable fermeté que l'inscription serait maintenue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la déchéance du Roi.
Ces agitateurs étaient les mêmes hommes qui dès le 1er janvier 1792 avaient adressé au Roi une lettre injurieuse a l'occasion de l'usage qu'il avait fait de son droit de veto , et qui le même jour écrivaient a l'Assemblée législative :
« Nous allons puisqu'il le faut insurger les peuples contre les tyrans; nous allons renouveler le globe où nous puisons les apôlres, les martyrs de notre sainte Constitution Si jamais le pouvoir d'un seul se
montre incompatible avec la liberté de tous, si pour Monarques nous ne pouvons obtenir que des despotes, si enfin il faut opter, notre parti est pris : nous aimons les Rois, mais nous leur préférons notre liberté (').
La ville de Bayeux avait ressenti comme partout le contre coup de la terrible journée qui renversa le trône. Des fêtes furent célébrées soit pour exalter le triomphe, soit pour honorer la mémoire de ceux qui périrent pour la défense de la liberté et de V égalité. La cérémonie funèbre eut lieu a Bayeux le 6 septembre 1792, Van ive de la liberté et le \tr de V égalité. Elle n'eut de remarquable que le discours de l'abbé Prudent Gasnier, vicaire épiscopal du Calvados.
Dans la première partie, son langage est plein d'emportement et de violences contre le gouvernement renversé; dans
(!) .4» Roi, les citoyens de Bayeux. Sans nom d'imprimeur.
la seconde on voit poindre le découragement et l'effroi de l'avenir.
« Arbitre suprême de la nature entière, s'écrie-t-il, toi de qui seul
relèvent les empires, et qui tiens entre tes mains les destinées des hommes / grand Etre du haut de ton trône ne cesse de veiller sur nous.... Cinq années passées dans le trouble, les alarmes et les malheurs ne suffisentelles donc pas pour acheter les jouissances de la paix ? Le peu de jours que nous avons encore à vivre serait-il destiné à s'écouler dans les afflictions, les chagrins, les larmes, et cette liberté dont la racine est si amère
ne porterait-elle des fruits agréables et doux que pour nos neveux?
Grand Dieu ! quelques soient tes décrets éternels, nous nous y soumettons respectueusement ; mais si notre tranqnilité , si notre bonluuir ne dépend que de nos prières, ah ! elles ne sauraient être plus ardentes. Eteins à jamais les dissensions, les haines, les vengeances ; concilie tous les intérêts, réunis tous les partis, rétablis partout la concorde, l'union, la paix, le bonheur, et ne fais de tous les hommes qu'un peuple de frères qui t'adorent en esprit et en vérité (3). »
(') Imprimé à Bayeux chez la ve Nicolle, aux frais de la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité.